Ibid., p
paraisse toujours d'un hoinme qui n'a rien perdu de son ancienne vio^ueur. »
Puis il lui souhaite de rester toujours en bons termes avec l'autorité civile, comme il l'est avec Carleton :
« Tachez de faire toujours bon ménag-e avec le Commandant et tous les Anglais, et jusqu'à l'autel ne leur cédez poiut en politesse et affabilité. Nous jouissons ici d'une paix profonde sous le gouvernement d'un des plus aimables hommes, et la religion s'y exerce avec pleine liberté et plus de ferveur en plusieurs que jamais. Nous n'avons d'autre affliction que la crainte de le perdre-^... »
M**" Briand était effrayé à la vue de l'immensité de son diocèse, s'étendant de la Nouvelle-Orléans à Détroit, et de Détroit à Halifax. On sait qu'il avait cherché tous les moyens de se débarrasser de la Nouvelle-Orléans:
« La difficulté de gouverner de si loin, écrivait-il un jour, d'y avoir des personnes de confiance, les troubles qu'y ont toujours excités les Capucins, leur mauvaise conduite, leur désobéissance, leur opiniâtre résistance depuis vingt trois ans à l'Ordinaire, toutes ces considérations m'ont si fort dégoûté et effrayé que j'ai une opposition extrême à me charger de cette partie...» Et il ajoutait l'année suivante : « Jamais l'on n'a pu venir à bout de ces bons Pères. C'est pourquoi je me suis déchargé de la Nouvelle Orléans ^^... »
Pour les missions Illinoises, au contraire, tout éloignées, également, qu'elles étaient, la présence d'un seul prêtre le rassurait, parce que c'était un homme de confiance :
« Oui, écrit-il un jour au P. IMeurin, votre présence dans ces lieux me comble de consolation... Je serai tranquille pour ce coin de mon diocèse tant que vous vivrez... »
2J. Ibid., p. ^41, lettre du 3 sept. 1768. 23. Ibid., p. 533, 561.
C'était la même confiance qu'il avait dans le bon Père franciscain, Simple Bocquet, pour la mission de Détroit :
« Vous m'embarrasseriez bien, lui écrit il un jour, si le courage ou la vie vous manquaient. Je ne pense pas que leCommissaireentreprîtde vous rappeler sans ma participation, et je n'y consentirais pas. »
C'est au P. Bocquet qu'il écrivait généralement, parce qu'il était le grand vicaire. Mais il n'oubliait pas le P. Potier ; il l'aimait, il avait aussi en lui parfaite confiance, et s'intéressait à sa santé, comme à celle du Père franciscain:
(( J'ai appris avec douleur, écrit-il un jour à celui-ci, que votre santé est fort dérangée, et celle du P. Potier... Ah, si les Canadiens avaient plus de goût pour les missions éloignées!... J'espère, cependant, vous envoyer quelques jeunes prêtres... Je prie le Seigneur de vous rendre la santé à tous deux. Je me recommande à vos saints sacrifices. Si je savais que ma présence pût faire du bien à ces chères âmes du Détroit..., malgré mon âge et la longueur de la route ^*, je m'y transporterais, surtout ayant maintenant un Coadjuteur. Dites-leur donc de ma part, à vos habitants de Détroit, d'aimer leurs âmes, que Jésus-Christ a aimées jusqu'à mourir pour elles, de ne pas négliger et perdre une couronne, qui est le prix du sang d'un Dieu, d'éviter le péché, et s'ils tombent, de recourir à la pénitence ''^\.. »
On voit par ce qui précède, qu'en allant à Détroit, comme il se décida à le faire quelques années plus tard, M. Hubert remplissait un des vœux les plus chers à M^' Briand. Le Prélat se représentait de loin tant de bonnes familles canadiennes, dont il avait connu probablement un bon
24. On mettait environ deux mois à se rendre de Québec à Détroit. Le P. Crespel, en 1729, avait mis 70 jours à faire le voyage. (Silas Farmer, p. 530).
25. Lettre de Mgr Briand au P. Bocquet, datée de Montréal, le 24 avril 1773.
nombre, qui étaient allées se fixer là, loin de tout contrôle un peu gênant, dans un endroit magnifique, au sol très riche, au climat enchanteur, vivant pour la plupart dans une grande aisance, mais aussi avec un laisser-aller regrettable, et très exposées à perdre au milieu de l'opulence de la vie le désir des biens célestes. Le P. Bocquet, qui lui écrivait de temps en temps, n'avait pas toujours des choses consolantes à lui apprendre. Voici, par exemple, un juge, au nom bien canadien, Philippe De Jean -", qui lui cause bien des ennuis à propos de certains honneurs auxquels il prétend dans l'église, en sa qualité de Juge de Paix :
w II n'a, en sa qualité de juge, écrit M»'' Briand, aucun droit honorifique. Je le lui ai dit, dans ma chambre, et que ce n'était pas l'usage. Je ne lui ai point dit qu'on ne le croyait point catholique, ni qu'on me l'eût écrit. C'est une insigne fourberie, s'il l'a avancé. Comme jusqu'ici il n'y a que les protestants qui possèdent cette charge, " je lui demandai s'il était catholique, et il me répondit : Oui. Je lui repartis: tf Comment donc pouvez vous occasionner des difficultés qui ne peuvent que nuire à la religion?» Il me parut soumis et poli ; et je le renvoyai avec beaucoup d'honnêteté et de politesse. Voilà le fait.
(' Je passe à votre lettre sur son compte. Vous avez bien fait de ne le point accepter pour syndic. Ce que vous m'en écrivez me donne lieu de juger que ce n'est point un grand chrétien, et que sa catholicité n'est pas bien assurée, ou qu'il y entre de la politique. Conséquemment, autant que vous le pourrez, sans scandale et sans blesser les règles de la prudence, ne l'admettez point, et ne souffrez point qu'on
26. C'était un Canadien d'une certaine importance. Il accompagna, en qualité de secrétaire, le gouverneur Hamilton dans son expédition à Vincennes, en 1778, et fut fait prisonnier avec lui et emmené en Virginie. Hamilton fait de lui les plus grands éloges.
2-j. A cause du serment du test, queles catholiques ne pouvaient prêter.
l'introduise trop avant dans les affaires de T église. Comme elles doivent vous ressortir, il ne me plairait point d'avoir à traiter de si loin avec ce monsieur. »
Ce magistrat était canadien de naissance : on avait voulu le nommer syndic pour la construction d'une nouvelle église à Détroit, et le P. Bocquet s'y était opposé. Il refuse également, et pour de bonnes raisons, un Français qui veut être marguillier :
«Je loue votre conduite, lui écrit M^*" Briand, au sujet du sieur de Marsac, fils d'un indigne père, qui, se vantant d'être d'une extraction noble, n'en a pas les sentiments, et paraît ignorer en quoi consiste la vraie noblesse. Vous n'admettrez point le dit sieur Louis de Marsac au marguillage, non à cause de lui-même, puisque vous m'en parlez avantageusement, mais à cause des scandales de son père, que je vous défends d'admettre à être parrain ni témoin dans aucun acte ecclésiastique, comme, par exemple, un mariage; et dites-lui de ma part que s'il sait si bien les Ordonnances de Louis, il ne doit pas ignorer celle qui défend d'épouser sa concubine, et que s'il ne renvoie celle qu'il retient, sous le prétexte de l'instruire, il vous est ordonné, comme en effet je vous l'ordonne par celle ci, de procéder à l'excommunication, que vous fulminerez contre lui, après les trois moaitions juridiques... »
Comme il s'agissait de reconstruire l'église de Sainte- Anne, à Détroit, M^^' Briand rappelait au P. Bocquet que les formalités à remplir étaient absolument les mêmes que sous le régime français. « C'est mal à propos, disait-il à cette occasion, qu'on s'imagine que le gouvernement anglais ne favorise pas la religion. »
Puis revenant sur le sujet des scandales et des concubinages, alors si communs, surtout dans les missions éloignées comme Détroit :
« Ne souffrez point, je vous prie, de scandales, écrit-il
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au P. Bûcquet... Tout coucubinaire est infâme, selon les lois civiles, et par les Canons. Il est dans le cas d'être excommunié. Il ne faut pas épargner ces scandaleux. J'aime mieux qu'ils se damnent hors de l'Eglise que dans son sein... »
Il s'attaque ensuite au luxe et à la vanité, ces tares des parvenus, qui engendrent si facilement le scandale:
« Ces messieurs du Détroit, dit-il, font beaucoup de bruit: depuis trente-deux ans, je n'entends parler que de leur luxe, faste et vanité, et de leurs richesses: les dames et les de:noiselles, paraît-il, vont en fontange et falbalas traire leurs vaches ; et je ne trouve en eux que mesquinerie et gueuserie quand il s'agit de Dieu, de l'Eglise et de la religion. J'en suis affligé, car ce sont mes enfants eu Notre-Seigneur. Je les aime et désire leur salut si ardemment, que si je n'étais pas si vieux, je m'y transporterais.
tr Présentez mes respects à votre Commandante^, ajoutait le Prélat en terminant sa lettre. Votre ministre M. Montgomery est un excellent caractère : je l'estime beaucoup, faites-lui bien mes compliments de ma part-^. «
La correspondance entre M^"" Briand et ses missionnaires de Détroit cesse à partir de cette date (1774) : cela s'explique, d'abord par le siège de Québec, puis par les nouvelles que lui apporta de Détroit le grand vicaire Gibault, puis ensuite par celles qu'il reçut de M. Hubert lui-même au retour de son voyage aux Tamarois. De son côté, le Prélat profita sans doute du voyage de M. Hubert pour lui confier les instructions qu'il avait à envoyer aux Pères Potier et Bocquet.
Nous avons mentionné le passeport qu'avait reçu M.
28. C'était alors (1774) le major L. B. Lernoult. (Silas Farmer, p. 227).
29. Archiv. de l'Ev. de Q., Rég. III des lettres, p. 495. lettre du n mai 1774.
Hubert lors de son passage à Montréal en route pour les Illinois. Il était accompagné d'une lettre de recommandation. Quelle preuve plus évidente que cette lettre, de la protection, dont parle souvent M*^^ Briand, que le gouvernement accordait à la religion ?
« A tous les Officiers commandant aux différents Postes établis sur les Lacs et dans les pays d'en-haut.
« Le Commandant en Chef ayant accordé son passeport à Messire Hubert, prêtre et missionnaire du Séminaire de Québec, qui se rend aux Illinois, il lui plaît également de recommander de la manière la plus expresse à tous les Officiers commandant aux Postes par où il doit passer, en cette occasion et toutes les autres occasions qui se présenteront dans le cours de sa mission, de lui donner toute protection et assistance en leur pouvoir, tant pour ses voyages que pour l'exercice de ses saintes fonctions parmi les Sauvages et parmi tous les sujets catholiques Romains de Sa Majesté *°. »
Rendu à Détroit, M. Hubert se hâta d'écrire à Haldimand, à qui il devait son passeport et sa lettre de recommandation :
« Je suis arrivé à Détroit, lui dit-il, après avoir exercé mon ministère au milieu des marins de l'Ile Carleton. Les habitants de Détroit ne profitent pas du bon sol et du beau climat de ce pays; ils s'adonnent plutôt à la chasse qu'à l'agriculture. Le prix élevé du blé portera remède à cette erreur. »
Le gouverneur lui répondit l'année suivante de la manière la plus encourageante et la plus amicale, et lui promit même de lui envoyer M. Payet et un serviteur « pour l'aider dans son ministère. »
M. Hubert se livra aux travaux apostoliques de sa mission avec tout le zèle et l'entrain que faisait augurer le désir
30. Collection Haldimand, lettre du 21 août 1778, datée de Montréal.
APRES LA CONQUETE I5 l
qu'il avait eu d'y aller. Il passa quatre années entières à Détroit, ayant pour assistant 'M. Louis Payet, qui fut plus tard curé de Chambly et de Verclières. Construction d'une église et d'un presbytère, œuvre de la prédication, dans laquelle il excellait, encouragement aux habitants de Détroit, par ses conseils et par ses exemples, en vue de leurs intérêts temporels, mais surtout soins assidus et empressés pour le salut des âmes: voilà ce qui occupa le digne missionnaire tout le temps de son séjour à Détroit : et c'est au milieu de ces labeurs apostoliques que lui arriva en 17841a nouvelle de sa nomination comme Coadjuteur de Québec. Nous dirons encore un mot du missionnaire de Détroit, lorsque nous aurons à parler de l'évêque.