MURRAY. GEORGE
En demandant des prières pour notre Eglise, afin que Dieu lui donnât " un Pasteur selon son cœur ", M. Briand se doutait-il qu'il allait être lui-même ce Pasteur? Il est certain que si la pensée lui en était venue, son humilité l'eût écartée bien loin et très vite. Et cependant, il était l'homme que la Providence nous destinait, et jamais homme ne fut mieux préparé que lui à réparer toutes ces ruines dont nous venons de parler, à relever notre Eglise, à la fortifier, à la consoler dans ses afflictions.
Entre toutes les qualités dont il était doué, il en est une que nous n'avons jamais cessé d'admirer, celle de se faire accepter, estimer et aimer des Anglais, les nouveaux maîtres du pays, sans jamais rien sacrifier de ce qu'il devait à son honneur et à celui de l'Eglise. Jamais homme ne comprit mieux de suite l'ère nouvelle où nous entrions, la part que nous devions réserver dans notre cœur à notre ancienne mère patrie, celle que nous devions au nouveau régime comme sujets britanniques. A l'exemple de M51- de Pontbriand, il ne s'attarde nullement à pleurer sur les ruines de l'ancien régime : " Si MM. les Anglais, disait le Prélat, veulent me laisser au milieu du troupeau, je resterai." Telle était aussi la disposition de M. Briand.
Ces deux Bretons, élevés sur les bords de la Manche \ qui
i. English Channel, disent les Anglais.
^église du canada après la conquête 19
seule les séparait de l'Angleterre, n'avaient point de parti pris contre les Anglais. Ils avaient eu tant d'occasions d'en rencontrer, que des circonstances fâcheuses, la guerre, les naufrages, ou autres aventures avaient fait échouer dans leur pays, et auxquels soit eux-mêmes, soit leurs familles avaient été obligés de prodiguer des soins! Le comte de la Garaie, surtout, le pieux oncle de M^ de Pontbriand, dont nous avons parlé dans notre volume précédent, avait témoigné aux Anglais en une foule de rencontres une tendresse vraiment touchante2.
Dès le commencement de son administration comme vicaire capitulaire, M. Briand s'entendit parfaitement avec le gouverneur Murray et sut gagner son estime. Il écrit au clergé au commencement de 1761 :
" Son Excellence M. Murray, instruit de la misère que causent dans son gouvernement, et la disette des vivres, et plus encore le changement de monnaie, en a été vivement touché. Son cœur rempli d'humanité et naturellement compatissant pour les malheureux lui a suggéré un moyen de leur procurer des secours qui lui a réussi au delà de l'espérance. Le fonds des aumônes qu'il a recueilies de sa seule nation est considérable 3 : il aurait suffi à tous les besoins des affligés, si le nombre n'en était que médiocre; il suffira encore, il l'espèie, pour fournir aux plus indigents le nécessaire à la vie.
" L'intention de Son Excellence est que vous lui envoyiez une liste des familles de votre paroisse qui souffrent le plus de la pauvreté. Vous marquerez le nombre des personnes dont elles sont composées; vous spécifierez celles qui sont dans la plus grande indigence ; et aussi les personnes pauvres de Québec réfugiées chez vos paroissiens, afin que M. Mur-
2. Les Epoux charitables, par M. le Carron, Rennes, 1782, p. 61, 95, 173, 269-
3. "La somme monta à 8000 livres." {Les Ursulines de Québec, t III, p. 34).
ray puisse mesurer aux besoins son aumône et les différents secours qu'il veut leur procurer. Il espère que vous ferez cette liste dans la plus exacte vérité.
" Voilà, monsieur, ce que Son Excellence attend de vous et ce qu'il m'a chargé de vous marquer. Vous n'oublierez pas d'annoncer à vos peuples l'étroite obligation que leur imposent la piété et la reconnaissance, de former des vœux pour Son Excellence M. notre Gouverneur, le charitable et généreux bienfaiteur \ "
Il y a toujours dans les époques de détresse et de misère des gens qui profitent de la dureté des temps pour vendre leurs effets à des prix exorbitants. Murray voulant avant tout la justice dans son gouvernement, avait prié les capitaines de milices de lui dire la quantité de blé récolté dans chaque paroisse, afin d'établir pour ce blé un prix raisonnable, et à la portée des cultivateurs, de manière que tous pussent facilement ensemencer leurs terres. On n'avait pas répondu d'une manière satisfaisante à son premier appel. Il s'adresse à M. Briand, qui écrit aussitôt aux curés :
" La confiance que Son Excellence notre Gouverneur a dans les lumières et dans l'équité de MM. les curés l'engage à les prier de présider à la nouvelle déclaration des blés qu'il exige du Capitaine, convaincu que par ce moyen elle se fera avec moins dé partialité et plus d'exactitude que la première. Je ne doute pas, monsieur, que vous ne vous fassiez un devoir de répondre à sa confiance, et de seconder son zèle pour le soulagement des pauvres. Je vous prie d'expliquer à vos paroissiens tous les motifs qui les pressent d'entrer dans les pieuses intentions de Son Excellence : les sentiments de la nature et de la religion, les peines dont ils sont menacés, et auxquelles ils ne pourront se soustraire, sous un gouvernement également ferme et éclairé, l'exemple même de nos