MONSEIGNEUR BRIAND
Nous sommes en 1771 . Encore une Année Sainte. L'Eglise du Canada a célébré en 1767 le Jubilé de Clément XIII : ce sera, cette année, le Jubilé de Clément XIV. La Bulle du Saint-Père accordant un " Jubilé universel pour implorer l'assistance divine au commencement de son Pontificat et la grâce de gouverner saintement l'Eglise catholique ", est du 12 décembre 1769. Mgr Briand ne put la publier qu'au commencement de 1771. Elle est très courte, et dès les premières lignes nous fait connaître le caractère du nouveau Pape, ce bon et pieux Franciscain, qui semble déjà fléchir sous le poids du fardeau qui lui a été imposé :
" Toutes les fois, dit-il, que nous pensons au ministère qui nous est confié, effrayé par son poids et par le sentiment de notre faiblesse, nous poussons de profonds soupirs, nous versons des larmes, et nous perdrions entièrement courage, si nous ne comptions sur l'assistance de la main toute-puissante qui nous a chargé de ce fardeau. "
Mgr Briand admirait les sentiments humbles et touchants du Souverain Pontife, et bénissait la divine Providence qui garde et assiste son Eglise, et lui donne toujours les Pontifes les mieux appropriés aux diverses circonstances où e41e se trouve. Adressant un mandement aux fidèles du diocèse pour leur communiquer la Bulle de Clément XIV et leur annoncer le Jubilé :
" Vous reconnaissez aisément, leur dit-il, par les sentiments d'humilité, de défiance de soi-même, de frayeur, et cependant de confiance, dans lesquels est conçue la Bulle du Souverain Pontife que vous venez d'entendre, un vicaire de Jésus-Christ, digne de l'être. Ainsi doit en effet penser, ainsi doit parler un saint, rempli de l'Esprit de Dieu, qui serait chargé du gouvernement de l'Eglise universelle, dans des temps aussi orageux que l'est le siècle où nous vivons. "
Outre ce mandement, relativement court, adressé à tout le diocèse, en date du 28 janvier, le Prélat en fit un autre, bien plus considérable, sur le même sujet, " pour la ville de Québec ", daté du 5 mars. La neuvaine de saint François Xavier était commencée; le Jubilé devait avoir lieu le 18 mars suivant et durer deux semaines, commençant le dimanche de la Passion, et finissant le jour de Pâques. La Cathédrale, tout près d'être achevée, n'étant pas encore livrée au culte, les exercices du Jubilé eurent lieu dans la chapelle du Séminaire. Ils étaient très nombreux: chaque journée était bien employée, et le pieux Prélat ne s'épargnait pas luimême. Nous n'entrerons pas dans le détail de tous les exercices prescrits pour le Jubilé : contentons-nous de signaler la dévotion de M51* Briand au Sacré-Cœur de Jésus: il fait ajouter aux Litanies des Saints, pour la circonstance, l'invocation: Per ardentissimum tui sacratissimi Cordis erga h&mmes amorem, libéra nos, Domine. Il fait ajouter aussi une invocation aux saintes Reliques que possède la Cathédrale, saint Flavien et sainte Félicité, outre celles de saint Paul, et des saints martyrs Gervais et Protais :
" Je suis affligé, dit-il, du peu de dévotion et de confiance qu'on paraît avoir pour des Reliques aussi respectables. Vous avez sans doute oublié les bienfaits que cette colonie a obtenus autrefois de Dieu par leur intercession. . . N'oubliez pas, ajoute-t-il, de rendre aux restes précieux d'un aussi grand apôtre que saint Paul les honneurs qui lui sont dus,
et conservez pour ce riche dépôt toute la confiance qu'il mérite. . . "
Une chose nous frappe en parcourant les deux mandements pour le Jubilé dont nous parlons en ce moment : c'est le mal que faisait à notre Eglise canadienne, à cette époque, dans les villes surtout, mais même à la campagne, la lecture des mauvais livres qui inondaient le pays, probablement ceux de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau, des Encyclopédistes ; et cela nous rappelle la parole d'un de nos anciens patriotes — l'un des meilleurs — , dont la jeunesse remontait à l'époque dont nous parlons :
" J'ai eu fortement à lutter dans ma jeunesse, disait-il, car l'incrédulité et l'immoralité étaient alors partout, et surtout au sommet de la société \ "
Comment ces mauvais livres nous venaient-ils de France, à une époque où les rapports des Canadiens avec leur ancienne mère patrie étaient si mal vus de leurs nouveaux maîtres, que M51" Briand était obligé de faire passer par Londres sa correspondance avec Paris et avec Rome? On avait toujours eu depuis la Conquête, et l'on avait encore tant de peine à se procurer les livres utiles et nécessaires dont on avait besoin pour l'éducation des enfants, soit aux Ursulines, soit au Séminaire! Les libraires de Paris réussissaient à nous en envoyer ; mais il fallait passer par Londres. Un bon livre, assez répandu à cette époque, et qui servait de contrepoison aux mauvais, c'était l'Instruction de la Jeunesse.
Quant aux mauvais livres, il est probable qu'un grand nombre nous arrivaient indirectement par la Nouvelle- Angleterre. Les Anglais, d'ailleurs, qui auraient voulu protestantiser les Canadiens, ne demandaient pas mieux que de
i. Parole de Denis-Benjamin Viger, citée dans Le Docteur Labrie p. 48.
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les voir à l'école des Encyclopédistes. Et puis, n'est-ce pas à cette époque que Fleury Mesplet établissait à Montréal, en même temps que son imprimerie, une librairie et un commencement de bibliothèque publique, où il était bien aise d'avoir tout ce qui était de nature à grossir sa clientèle, laquelle était déjà passablement mêlée:
" Nous vous en conjurons, Nos-Très-Chers Frères, disait Mgr Briand, cessez ces lectures de livres impies qui se répandent dans ce diocèse ; évitez la fréquentation de ces catholiques qui ne le sont que de nom, aussi libertins d'esprit que de cœur, qui parlent de la religion sans la connaître, et qui n'ont pour toute autorité que leur hardiesse à décider. Fuyez-les, et tenez-vous inviolablement attachés à la foi de vos pères. "
Voilà ce qu'il disait aux braves habitants de nos campagnes; et il répétait la même chose à ceux des villes, les mettant en garde contre " les prétendus philosophes " qui font fi de la religion, et " les prétendus esprits forts " qui blasphèment les mystères :
" Les hérésies qui se sont élevées dans presque tous les siècles, disait-il, ont séduit une infinité d'âmes simples et enlevé de grandes possessions à l'Eglise : aucune encore que je sache n'avait osé jusqu'ici taxer la religion elle-même de préjugés de l'enfance, qu'il était de la politique d'entretenir dans le peuple pour le contenir dans son devoir. Ces horreurs et ces blasphèmes étaient réservés à notre siècle.
Notre pieux Prélat attaquait ensuite certains désordres qui paraissaient régner à cette époque dans sa ville épiscopale :
" Il en est un trop grand nombre parmi vous, disait-il, dont la vie dissolue et tout opposée au christianisme nous fait couler des larmes d'amertume. . . Tels sont ces ivrognes de l'un et de l'autre sexe qui ne rougissent pas d'être les esclaves infâmes d'un vice qui a toujours été regardé comme la source de tous les autres crimes: vols, rapines, assassi-
nats, adultères, impuretés ; ce sont les suites horribles de cette maudite passion. . . Tels sont encore ces concubinaires scandaleux, crime autrefois inconnu dans cette colonie, et que nous trouvons aujourd'hui souvent joint avec un double adultère. Que d'impudicités monstrueuses qui se commettent dans le secret ! Nous n'osons les prononcer, et vos oreilles chastes ne pourraient les entendre sans horreur.
Outre les deux mandements dont nous venons de parler, Mgr Briand en donna encore trois autres, dans le cours du printemps de 1771, avant de partir pour la visite pastorale de son diocèse. Le 5 avril, il publie le mandement que nous avons mentionné dans un chapitre précédent, " sur les difficultés au sujet de sa cathédrale ". Cette église reconstruite est à la veille d'être livrée au culte ; les paroissiens de Québec, désormais, vont y avoir leurs offices religieux; c'est leur église, " personne ne pourrait les en chasser avec justice " ; mais c'est aussi la sienne, c'est " sa cathédrale " ; et comme leurs marguilliers n'ont pas voulu reconnaître ses droits, il continuera, lui, à aller dans sa pro-cathédrale, la chapelle du Séminaire.
Vient ensuite son mandement pour annoncer à son clergé et à ses diocésains qu'après quatre années de supplications incessantes et d'efforts laborieux, il a enfin réussi à se faire nommer un Coadjuteur cum fittura succcssione. Il explique aux fidèles les difficultés qu'il a eu à surmonter pour en arriver là ; et il en profite pour leur donner plusieurs leçons : le respect et la soumission dus aux pasteurs, la reconnaissance pour les bienfaits de Dieu, l'observation des préceptes de l'Eglise, surtout pour la sanctification du jour du Seigneur :
" N'est-il pas étonnant, dit-il, et je ne le vois point tous les dimanches sans avoir le cœur percé de douleur, n'est-il pas affligeant de voir si peu de monde tous les dimanches à l'office, soir et matin? L'église est petite, et elle n'est pas
remplie à moitié. L'été, dit-on, il y fait trop chaud; l'hiver, il y fait trop froid : fausse excuse. Ce n'est pas l'intempérie des saisons qui vous arrête, c'est l'indifférence de votre cœur pour Dieu, c'est que vous n'avez point de religion. ... "
Enfin, le cinquième mandement, daté du premier juin, était " pour la visite des paroisses ". Deux ans se sont écoulés depuis sa première visite pastorale : il a hâte de parcourir de nouveau les campagnes de son diocèse, de voir ses curés chez eux, de faire connaissance de plus en plus avec ses diocésains, et de conférer à leurs enfants le sacrement de confirmation :
" Nous espérons, dit-il, que vous nous donnerez la même consolation que nous eûmes à notre première visite dans le plus grand nombre des paroisses, et que vous ne montrerez pas moins d'ardeur pour assister à nos exercices, pas moins d'attention à écouter les vérités chrétiennes que nous vous ferons annoncer ou que nous vous annoncerons nousmême. . . "
Dans le plus grand nombre des paroisses. . . Hélas! il fallait bien faire une exception pour certains endroits, comme le Cap Saint-Ignace, la Pointe-à-Lacaille, et autres, où on lui avait montré si peu de bonne volonté, et où il fut obligé, dès l'année suivante, d'envoyer des menaces d'excommunication contre ceux qui, dans ces paroisses, mettaient des entraves à la construction des églises et des presbytères 2.
2. Archiv. de l'Ev. de Q., Reg. III des lettres, p. 327 et 337.