GAMELIN. — LES COMMUNAUTÉS RELIGIEUSES
LES quelques mois que Mgr Briand passa à Montréal, au Séminaire de Saint-Sulpice, comptent assurément parmi les plus heureux de sa vie épiscopale. Ils étaient alors peu nombreux, les messieurs du Séminaire, n'ayant pas à cette époque la permission de se recruter en France, et trouvant encore peu de vocations en Canada: c'étaient tous, ou presque tous, des anciens, la plupart de vieux Français, très attachés à leur ancienne patrie, très attachés aussi à la nôtre, qu'ils avaient choisie pour leur pays d'adoption, très occupés au ministère paroissial et à la desserte des communautés religieuses de la ville. Mais dans les récréations, quel bonheur de se grouper autour du vieil Evêque breton, et de se raconter les uns aux autres les principaux épisodes de leur carrière sacerdotale, pour plusieurs si mouvementée ! Quelle joie pour Mgr Briand de se voir entouré de si vaillants, de si zélés, de si généreux collaborateurs : tous des hommes de Dieu, tous des prêtres de devoir! On connaît la vie des fils spirituels de M. Olier: une vie de retraite continuelle, toute pour Dieu et le salut des âmes — la leur avant tout, comme il convient. Briand était vraiment là dans son élément.
Mais, comme à Québec, il lui fallait joindre à la vie intérieure, à la vie mystique et contemplative, celle des œuvres, le règlement des affaires de sa charge. Nous avons un grand nombre de documents, lettres pastorales, avis donnés aux
paroisses et aux curés, datés de Montréal durant le séjour qu'il y fit. M. Pressart était descendu à Québec ; très probablement aussi le Père Lef ranc, au moins pour plusieurs mois ; mais il avait gardé avec lui son secrétaire, M. Hubert, le futur curé de Québec, qui profita beaucoup de ses rapports avec les Sulpiciens, surtout avec le vénérable curé de Montréal, M. Jollivet.
Nous croyons qu'une des affaires les plus graves, — la plus pénible peut-être — que M81" Briand eut à régler durant son séjour à Montréal, ce fut celle du marguillier Pierre Gamelin, beau-frère de Mme d'Youville, et père d'un jeune Sulpicien 1, décédé depuis quelques mois seulement. Lui et son frère Ignace étaient deux des plus riches négociants de Montréal, très mêlés avec la haute société, la société anglaise, surtout, et appartenaient à l'une des familles les plus importantes du pays. Pierre Gamelin avait été élu marguillier, et était entré au Banc d'oeuvre le premier janvier 1771. Malheureusement, il était franc-maçon. M. Jollivet, qui avait dû présider, en sa qualité de curé d'office, l'assemblée où il avait été élu marguillier, le savait-il ? Nous l'ignorons ; mais nous savons du moins que, l'élection faite, il lui fit promettre de ne plus assister aux assemblées des loges.
Ce cas d'un Canadien franc -maçon est le premier que nous avons pu constater dans les archives : ce qui ne veut pas dire qu'il n'y en avait pas eu d'autres auparavant. Nous croyons du moins qu'il y en avait eu jusque-là peu d'exemples en Canada, surtout sous le régime français: le fait que nos Evêques n'avaient pas jugé à propos de publier ici les Bulles pontificales de Clément XII et de Benoît XIV condamnant la franc-maçonnerie semble le prouver. Mais parmi les officiers de l'armée anglaise qui fit la conquête du pays, que
1. Pierre-Mathieu Gamelin, fils de Pierre Gamelin et de Marie-Clémence Dufrost de la Gemmerais, décédé le 12 nov. 1771 à l'âge de 31
ans.
de franc-maçons, très probablement ! et peut-être aussi parmi ceux de l'année française. Il y en avait certainement dans les régiments anglais et écossais que la Grande-Bretagne envoyait de temps à autre dans sa nouvelle colonie.
L'auteur, ordinairement si bien renseigné de la Seigneurie de Lauzon, écrit quelque part : " Nous ignorons s'il existait dans la colonie, sous le régime français, des loges maçonniques. Nous savons, cependant, qu'après la capitulation de Québec, le 2j décembre 1759, l'anniversaire de la Saint-Jean fut chômé par les différentes loges de Franc-maçons dans la garnison. . . Jean d'Erbrée dit que quelques années seulement avant la Conquête, c'est-à-dire vers 1755, une loge de maçons fut établie à Québec. "
Quoi qu'il en soit, un des premiers actes de Pierre Gamelin, après son élection comme marguillier, fut de manquer à la promesse qu'il avait faite à M. Jollivet, et d'assister publiquement à une assemblée, ou cérémonie ou démonstration solennelle de franc-maçons, au grand scandale de tous les bons catholiques, et spécialement de sa famille, l'une des plus respectables de Montréal, et tout spécialement des messieurs de Saint-Sulpice, de son fils, en particulier, qui mourut quelques mois plus tard, peut-être de chagrin.
Que se passa-t-il ensuite? Nous le saurions, si nous avions la lettre qu'il écrivit à Msr Briand, probablement sous le coup des menaces ou des représentations qui lui furent faites pour l'engager à quitter le Banc d'ceuvre, ou à rompre avec les loges. Mais au défaut de cette lettre, nous avons celle que lui adressa le Prélat, en réponse à la sienne, et que le lecteur parcourera sans doute avec intérêt:
" J'ai reçu, .dit-il, votre lettre deux heures avant le départ du courrier, trop tard pour décider une pareille affaire. J'ai eu tout le temps et de ressentir la douleur, et de réfléchir. J'ai pris le parti de vous écrire avec toute la bonté et la tendresse d'un père.
" Vous avez eu tort d'assister à cette cérémonie de francmaçons. Vous n'ignorez pas qu'en acceptant une place dans l'Œuvre vous entriez dans un corps dont les membres se font une loi de ne plus assister à ces assemblées. Vous aviez même promis à M. Jollivet, avant votre installation, de ne lui donner sur cela aucun sujet de peine. Selon le monde, il vous était très facile de vous dispenser de cette cérémonie d'éclat : vous étiez depuis peu de jours en grand deuil 2. Voilà donc une faute qu'il vous était facile d'éviter. Je l'oublie pourtant, volontiers, monsieur; mais aussi je vous prie de ne point à l'avenir fréquenter les loges, tandis que vous exercerez l'office de marguillier.
" Je ne vous dirai pas, pour vous y engager, que les plus célèbres universités du monde ont décidé qu'un catholique ne pouvait se faire franc-maçon sans enfreindre bien des lois. Je ne vous dirai pas que deux Bulles de Souverains Pontifes, l'une de Clément XII 3 en 1738, et l'autre de Benoit XIV en 1751, défendent à tout catholique, sous les plus grandes peines pour un chrétien, cette sorte d'association.
" J'espère que, sans pousser plus loin toutes ces discussions, la seule considération qu'il vous convient d'avoir pour votre Evêque suffira pour vous faire entrer dans mes vues à cet égard. Rien en ceci n'intéresse votre honneur. Je ne vous dis pas de trahir vos loges, ni leurs secrets. Je demande uniquement de vous que vous vous en absentiez au moins pendant le temps qu'en qualité de marguillier vous avez avec votre Evêque un rapport plus particulier, que vous ignorez sans doute. Loin donc de vous ce prochain éclat dont vous me menacez : quoi, vous seriez le premier à troubler la paix de mon diocèse! Et ce serait un Gamelin, dont la famille a
2. Par la mort de sa fille Marie-Renée, épouse de Jean Sabrevois de Bleury, décédée le 30 oct. 1770.
3. Clément XII était de la famille Corsini, et fut pape de 1730 à 1740.
jusqu'ici si bien mérité de la religion 4, qui lui porterait les premiers coups ! Je ne le puis croire de vous, ou bien vous avez bien dégénéré. Puisque vous avez des amis, du crédit et nue bourse, ne les employez pas pour une si mauvaise cause. Souvenez-vous que vous êtes catholique avant d'être francmaçon, et que les serments que vous avez faits en l'Eglise sont plus sacrés et plus forts, quoique moins exécratoires, que ceux que vous avez faits en loges.
'"Au reste, monsieur et mon fils en Jésus-Christ, je n'ai ni argent ni crédit (très peu d'autorité sur les hommes), ni amis sur qui je puisse m'appuyer, mais j'ai des pleurs à verser sur vous, si vous désobéissez, et du sang dans les veines que je verrais couler jusqu'à la dernière goutte, plutôt que de consentir à l'infraction des saints usages de mon diocèse, et des règles de l'Eglise. Je n'en suis pas l'auteur, mais j'en serai toujours le défenseur.
" Peut-être aurez-vous besoin, pour le bien de votre âme, d'instruction plus air-pie sur le fond de la matière présente. Permettez-moi que je vous renvoie sur cela à mon grand vicaire M. de Montgolfier; je lui donne mes ordres à ce sujet, et je le prie de voul'ir bien vous faire envisager les suites 5. "
A son tour. Msr Briand allait voir AI. Gamelin, causer avec lui, lui développer la doctrine de l'Eglise sur la franc-maçonnerie, et l'engager à en sortir. Nous aurions aimé à trouver quelque trace de cette rencontre et de cet entretien, mais, contre notre attente, n'en avons vu aucune. Nous croyons, du reste, que la conversion de Gamelin, au moins dans les limites, bien restreintes, en vérité, que lui avait tracées le Prélat, était déjà accomplie : le fait qu'il continua à être marguillier et à occuper le banc d'ceuvre, puis rendit exactement
4. Dans le même temps, les Gamelin prenaient une part active à la reconstruction de l'église de Bonsecours.
5. Archiv. de l'Ev. de Q., vol. IV des lettres, p. 179, lettre à M. Gamelin, marguillier à Montréal, 14 janvier 1771.
ses comptes au bout de son ternie d'office, le prouve suffisamment. La lettre que lui avait écrite Mgr Briand était trop belle, trop paternelle et trop touchante pour ne pas obtenir ce bon résultat.
Mer Briand profita de son séjour à Montréal pour régler avec M. Montgolfier une foule de choses qui regardaient l'administration du diocèse. On sait, par exemple, qu'il y avait, dès cette époque, un Ordo diocésain pour la récitation du bréviaire et la célébration de la sainte messe 6. Cet ordo se composait à Saint-Sulpice, et s'imprimait à Montréal chez Fleury Mesplet. Msr Briand s'entendit avec M. Montgolfier pour la composition et l'impression de celui de 1774.
Il fut aussi question du Catéchisme. Mgr de Saint -Vallier en avait composé un pour le diocèse: nous en avons parlé assez longuement dans un de nos précédents volumes. Mais on était revenu depuis longtemps au Catéchisme de Sens, composé par l'archevêque de cette ville, monseigneur Jean- Joseph Languet. Il y en eut une édition canadienne, imprimée à Québec en 1766 chez Brown et Gilmore, les éditeurs de la Gazette de Québec: c'était un volume de 148 pages. L'édition s'écoulait rapidement; et Fleury Mesplet,. de Montréal, qui imprimait déjà l'Ordo, avait des yeux de concupiscence sur une deuxième édition du catéchisme, qui allait bientôt s'imposer. De son côté, M. Montgolfier pensait qu'il fallait profiter de l'occasion pour faire quelques modifications au catéchisme diocésain. Il en conféra avec M8*" Briand ; mais il fallait attendre les moments opportuns. Enfinil se décida à lui écrire au commencement de 1777:
" Nous manquons de catéchismes. Notre imprimeur m'a.