DE M. MONTGOLEIER. M. BRIAND CHOISI À SA PLACE
C'est un Evêque titulaire qu'avaient demandé le Chapitre de Québec et les citoyens du Canada. La Sacrée Congrégation de la Propagande sentait bien qu'elle allait les affliger profondément en proposant de ne leur donner qu'un simple vicaire apostolique. Aussi le cardinal Préfet crut-il devoir écrire à l'abbé de l'Ile-Dieu pour lui expliquer davantage les raisons que l'on avait eues de proposer la chose x :
" La proposition, dit-il, qui a été faite de la part de la Sacrée Congrégation de faire gouverner cette Chrétienté par un Vicaire apostolique avec le caractère et l'ordre épiscopal, plutôt que par un Evêque en titre, n'a pas été conçue ni exprimée dans le désir d'étendre la juridiction pontificale. Dieu qui voit nos cœurs sait bien qu'ici nous n'avons pas d'autre but que de diriger nos provisions pour le meilleur service de Dieu et la plus grande utilité des âmes des fidèles. Un evêque établi dans cette Eglise si éloignée du centre de l'Unité et du Chef de l'Eglise universelle, et qui n'aura plus aucune dépendance d'un Souverain catholique, s'il voulait jamais, — ce qu'à Dieu ne plaise ! — se rendre indépendant des supérieurs ecclésiastiques, ou si l'on découvrait qu'il est imbu de doctrines malsaines, quel remède y aurait-il à un semblable inconvénient, qui irait à perdre cette pauvre Chré-
i. Encore des documents inédits, que nous devons à la bienveillante communication de l'archiviste du Séminaire de Québec.
i/ÉGUSË DU CANADA APRÈS LA CONQUÊTE IOO,
tienté, cet évêque ne pouvant être relevé d'un office à lui conféré à perpétuité? Cette réflexion est si évidente, que le clergé de ce diocèse devrait, lui le premier, insister pour obtenir plutôt un vicaire apostolique, que l'on pourrait changer s'il venait à tomber dans quelque égarement.
" Au reste, ajoutait le cardinal Préfet, en voyant les difficultés soulevées sur ce point, je prendrai soin, en vue de vos avis et suggestions ultérieures, de tout référer ingénuement à la Congrégation plénière, pour que l'on prenne telles résolutions qui seront plus appropriées aux circonstances et au plus heureux succès de l'affaire.
" Dans toutes les parties du monde où il y a des missionnaires et des fidèles, le Saint-Siège tient ses vicaires apostoliques revêtus du caractère épiscopal, lesquels exercent toutes les fonctions d'évêques, tant celles de l'Ordre que celles de la Juridiction, et d'eux dépendent non seulement les fidèles, mais les missionnaires eux-mêmes, sans aucune contradiction. La même chose se passe dans les pays protestants de l'Allemagne, dans lesquels le Saint-Siège tient deux Vicaires avec le titre d'évêques in partibus, qui gouvernent le troupeau considérable de catholiques qui y demeurent, sans opposition ni empêchement de la part des Souverains, bien que ces Souverains soient non-catholiques; et ce règlement est spécialement en force dans les Etats protestants appartenant à la Maison de Hanovre 2, et aussi dans les Etats du Roi de Prusse, lequel, en outre, laisse à l'évêque de Breslau le libre exercice de sa juridiction dans la Silésie, que lui a cédée la Maison d'Autriche. "
Le cardinal Castelli, jetant ensuite un coup d'œil sur le monde catholique d'alors, terminait sa lettre à l'abbé de l'Ue- Dieu par ces paroles attristées :
" J'ai été très édifié de l'esprit de religion qui vous anime,
2. Le Roi d'Angleterre George III était de la Maison de Hanovre.
IIO L EGUSE DU CANADA
et de vos très pieux sentiments, pour lesquels Dieu vous sera une longue récompense, après que vous aurez fini le misérable exil de ce monde si corrompu. Les choses en sont arrivées à ce point, que celui qui aime sincèrement l'Eglise a des motifs de dire : Tœdet nos vivere 3. "
Une lettre subséquente du même Cardinal à l'abbé de l' Ile- Dieu renferme des paroles si élogieuses pour ce pieux ecclésiastique, que nous ne pouvons résister au plaisir d'en citer au moins une partie. C'était le jour de Noël, et le Cardinal écrivait évidemment sous l'impression des pensées réconfortantes qu'amène ce grand jour:
" Eu égard à la solennité de ce jour, dit-il, je réponds brièvement à vos trois aimables lettres, vous remerciant cordialement pour la confiance affectueuse que vous vous plaisez à placer en moi. De plus en plus je reçois de fortes preuves de la droiture de votre esprit, de la rectitude de vos intentions, et de ce zèle vigoureux que vous nourrissez pour notre sainte religion; et je bénis le Seigneur de ce que, en ces temps de grande prévarication, il daigne nous conserver des ecclésiastiques selon son cœur, tels que vous. . .
" Lorsque je vous ai écrit que la Sacrée Congrégation inclinait à établir deux vicaires en Canada, ce n'était pas parce qu'on était opposé à donner un évêque en propre; mais on a pensé à cela en vue des oppositions que l'on craignait devoir être faites à ce projet par la Cour de Londres.
" Au reste, pourvu que l'on imprègne en quelque façon cette Eglise d'une forte saveur catholique, Sa Sainteté croit qu'elle ne sera pas mécontente que cela arrive d'une façon plutôt que d'une autre, n'ayant dans le règlement des choses ecclésiastiques d'autre intention que de voir Dieu servi et les âmes des fidèles bien assistées. . .
3. 2. Cor., I. 8. — Lettre du card. Castelli à l'abbé de l'Ile-Dieu, Rome, 10 avril 1765.
APRES IvA CONQUÊTE III
" Que le Seigneur Dieu vous comble de plus en plus de ses faveurs célestes ; et au saint autel priez pour moi, qui le mérite, parce que je suis avec une très rare estime, monsieur, très affectionné pour vous servir. "
Enfin, dans une autre circonstance, l'abbé de l'Ile-Dieu ayant écrit au Cardinal qu'il n'aurait probablement plus occasion de correspondre avec lui 4 :
" Vous m'avez grandement affligé, lui répond celui-ci, en me disant que, n'ayant plus affaire dans les choses du Canada, vous n'aurez plus de motifs d'entretenir avec moi votre correspondance. Ni l'un ni l'autre ne doit être. Vos lumières seront toujours utiles pour le Canada, et je ne permettrai jamais que vous me priviez de la très grande consolation que m'apportent toujours vos lettres, dans lesquelles je reconnais l'esprit d'un homme de Dieu, et d'un ecclésiastique vraiment selon l'esprit de l'Eglise, doué en outre de sentiments si justes et si honnêtes, qui m'apportent instruction et édification très grandes. J'ajoute à cela le témoignage sincère de votre bienveillante amitié, que j'ai en si haute estime et qui m'honore. . . "
Revenons maintenant à M. Montgolfier. Nous avons de lui deux lettres qu'il adressait de Londres à l'abbé de l'Ile- Dieu, à la veille de quitter l'Angleterre pour revenir au Canada. Elles reflètent les dispositions où se trouvait à ce moment ce digne ecclésiastique, qui s'était cru et avait eu raison de se croire si près de l'épiscopat, qui n'en avait accepté le fardeau que pour le bien de la religion et de l'Eglise,
4. L'affaire de l'épiscopat canadien venait d'être réglée définitivement par la nomination et la consécration de Mgr Briand.
et qui ne s'en voyait déchargé, contre le désir du Chapitre, que par la volonté d'un simple gouverneur:
" La seule disposition personnelle, écrit-il, du gouverneur de Québec à mon égard a mis obstacle à l'exécution de nos premiers projets. Je crois même que si j'avais poussé plus loin mes démarches, personne dans le Canada n'aurait osé prendre sur soi de me troubler. Cependant je ne vois absolument aucune sûreté vis-à-vis du caractère de la personne à qui j'avais affaire, et le parti que j'ai pris me paraît toujours le plus prudent et le plus convenable à la religion. Les choses seront mieux entre les mains de M. Briand, et il ne trouvera certainement pas d'obstacles. "
Il ajoutait dans une deuxième lettre:
" La Providence me retient encore ici. Je crois cependant que je n'y passerai pas encore la semaine prochaine. Si dans cet intervalle il pouvait arriver de Rome des expéditions favorables et suffisantes pour me faire sacrer, je pourrais en profiter avant mon départ de Londres. Mais je n'attendrai pas pour cela au delà du jour marqué pour l'embarquement.
" Je viens d'être présenté par M. le comte de Guerchy à milord comte d'Halifax, secrétaire d'Etat. La manière pleine de bonté avec laquelle ce ministre m'a fait l'honneur de me recevoir, me ferait quasi penser que j'aurais bien fait pour le bien de la religion en Canada, de continuer ma pointe au sujet de l'épiscopat, si je n'attribuais, au moins en grande partie, ses dispositions à la modération avec laquelle je me suis comporté moi-même à cet égard. Il m'a dit nettement qu'il était persuadé que les préventions qu'on avait tâché d'insinuer contre moi n'étaient nullement fondées, qu'il n'y aurait jamais eu aucun égard. . ., que cependant il ne pouvait m'autoriser à être Supérieur du Clergé dans le Canada, contre le sentiment de Murray ; mais qu'il allait écrire en ma faveur à ce gouverneur, et que, s'il revenait de ses préventions, et que je pusse obtenir son agrément, l'on me verrait
revenir sans peine, et que je ne trouverais point d'obstacles à l'exécution des vues du Clergé 5. . . "
Tout cela nous semble prouver deux choses : c'est que, d'abord, si l'eau bénite de l'Eglise catholique n'était plus guère en usage en Angleterre, l'eau bénite de cour n'y manquait pas; et puis, évidemment, M. Montgolfier ne connaissait pas encore les Instructions de la Propagande au Nonce de Paris, d'après lesquelles son élection comme évêque par le Chapitre était regardée comme nulle et non avenue : autrement, il n'aurait pas attendu " de Rome des expéditions favorables pour se faire sacrer ".
Ces Instructions, il les apprit sans doute au Canada, où elles durent être connues dans le cours de l'été. Il n'y fait cependant qu'une allusion très indirecte dans l'acte de démission pure et simple qu'il adressa au Chapitre le 9 septembre 1764:
" Je soussigné, prêtre, missionnaire en Canada, élu par le Chapitre de Québec le 15 septembre 1763 pour remplir le siège épiscopal de cette ville et de tout le Canada, vacant depuis plusieurs années par la mort de feu Msr de Pontbriand, déclare que je n'avais consenti à cette élection qu'en vue du plus grand bien de l'Eglise, et sous le bon plaisir des supérieurs civils et ecclésiastiques: et que, vu aujourd'hui l'état des choses, et la disposition des puissances temporelles 6, je renonce librement, purement et parfaitement, en tant que de besoin, à la dite élection, et certifie en même temps que je ne connais personne dans cette colonie plus en état de remplir cette place, que M. Olivier Briand, prêtre, chanoine, et grand vicaire du diocèse, qui, à la pureté de foi,.
5. Lettres du 25 mai 1764, citées dans les Recherches historiques, vol.
XV, p. 353.
6. " L'état des choses, " c'est que Rome ne reconnaissait pas son élection ; la " disposition des puissances temporelles ", c'est que Murray ne voulait pas qu'il fût évêque de Québec.
au zèle, à la science, à la prudence, et à la piété la plus distinguée que je connaisse dans cette colonie, joint en sa faveur le suffrage du clergé et des peuples, et la protection la plus marquée du gouvernement politique. En témoignage de quoi j'ai signé la présente déclaration à Québec le neuf septembre 1764 7. "
Le Chapitre s'assembla à l'Hôpital-Général le n septembre (1764), sous la présidence de M. Briand. Outre le président, il y avait MM. Perreault, Resche, de Rigauville et Saint-Onge.
Le syndic, M. Saint-Onge, présente à ses confrères l'acte de démission pure et simple de M. Montgolfier comme évêque élu de Québec:
" Le dit messire, dit-il, n'a pas jugé à propos de se faire sacrer, et s'est désisté du consentement qu'il avait donné au Chapitre pour cette dignité. Il est donc nécessaire de procéder à une autre élection et présentation8, en tant que de besoin, d'un évêque titulaire de Québec. "
M. Briand dit alors là messe du Saint-Esprit, assisté de MM. Perreault et Rigauville; puis après la prestation du serment ordinaire, le Chapitre nomme évêque de Québec M. Briand, " lequel, dit le vieux Registre, a accepté, dans la crainte d'exposer l'Eglise du Canada à être privée du secours de l'épiscopat, au défaut duquel la Religion romaine s'y éteindrait infailliblement ".
On chante alors le Te Dcimi. Puis, tout-à-coup, le syndic
7. Reg. du Chapitre, à la suite de l'assemblée du 11 septembre.
8. Le mot " présentation " venait ici comme un adoucissement à " l'élection ".
M. Saint-Onge se ravise: on dirait qu'il a quelque remords de n'avoir pas tout dit. Il représente que d'après les lettres qu'on a reçues de Paris, " MM. de LaCorne et Cugnet étaient d'avis que le Chapitre fît une élection en forme d'un évêque, mais que M. de l'Ile-Dieu, lui, était d'avis que le Chapitre ne fît qu'une simple présentation d'un sujet pour cette dignité ".
" La chose mise en délibération, continue le vieux Registre, la Compagnie a répondu et conclu d'une voix unanime qu'il fallait faire l'un et l'autre, à savoir l'élection et la présensation ; et en conséquence on a prié M. Briand de vouloir bien accepter aussi la dite présentation, ad majorent cautelam. Il en avisera avec M. de LaCorne et l'abbé de l'Ile-Dieu, et autres chanoines en France, et toutes personnes éclairées qu'il lui plaira consulter; on le prie de prendre à ce sujet le parti le plus avantageux à l'Eglise et au Chapitre du Canada : ce qu'il a accepté. "
Tout cela se passait dans l'assemblée capitulaire du 1 1 septembre ; et l'on n'avait pas fini : la séance se prolongea encore. Il fallait un vicaire général à Québec pour remplacer M. Briand qui s'en allait en Europe; et l'on nomma à sa place M. Perreault: M. Saint-Onge fut appelé à remplacer M. Perreault aux Trois-Rivières.
Enfin, — nous citons encore le vieux Registre — " M. Montgolfier, n'étant point du goût du gouvernement, avait prié le Chapitre de charger une autre personne du gouvernement spirituel de Montréal, et de nommer un autre grand vicaire qui ne fût pas même de la maison de Saint-Sulpice. Les chanoines nomment à cet effet M. Marchand, l'aîné, curé de Boucherville, vicaire général pour le district de Montréal. "
En écrivant au Chapitre pour le remercier de l'honneur qu'on lui faisait, M. Marchand disait:
" J'accepte avec reconnaissance vos lettres de grand vi-
n6 l'église du canada
caire, malgré mon infirmité et les embarras que me causent ma famille et ma paroisse 9. "
Il avait alors cinquante-sept ans. C'était un homme de beaucoup de jugement, de sagesse et de prudence. Murray se vantait d'avoir fait lui-même cette nomination 10 : ce qui prouve le danger que courait alors l'Eglise du Canada, dans les rapports, forcés peut-être quelquefois, qu'elle avait avec les pouvoirs civils protestants. M. Briand était pourtant un homme averti, à ce sujet : écrivant un jour à un curé :
"Si vous avez un juge anglais, lui disait-il, il est bon d'avoir pour lui de la considération, sans trop de liaison " "
En terminant leur assemblée, si bien remplie, du n septembre, les chanoines disaient :
" Il est à propos de travailler à affermer la seigneurie du Chapitre de Québec appelée communément la Petite Nation, sur la Grande Rivière, au-dessus du Lac des Deux-Montagnes, afin de paraître vis-à-vis du gouvernement en avoir pris possession. On a conclu à cette ferme, et on a chargé de cette affaire MM. Perreault et Resche, auxquels procuration sera expédiée à cet effet, les exhortant à agir de concert avec le Séminaire de Québec comme partageant la dite seigneurie de cinq lieues de front sur les deux rives de la Grande Rivière 12. "
M. Briand, tout à la fois Evêque élu du Chapitre de Québec, et présenté par le même Chapitre à la Cour de Rome pour être élu par le Saint-Siège, dut partir pour Londres peu de temps après l'assemblée du 1 1 septembre, car dès le 2