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Julien, et faites votre plainte. Je pense que celui-ci s'est habillé de la sorte pour traverser la boue plus commodément; mais cela n'a rien à voir avec votre affaire. » Les avocats exaltaient ces beaux traits avec leur emphase accoutumée. C'était l'idéal du juste, le modèle achevé de la raison : « Grand merci, disait Julien; mais je ferais plus de cas des éloges de gens qui pourraient me blâmer si j'avais tort 1 . »
Une seule voix manquait à ce concert de louanges académiques, mais une voix qui aurait dû le dominer et qu'on s'étonnait de n'y pas entendre. Le grand orateur d'Antioche , l'homme inappréciable pour les panégyriques et les discours d apparat, Libanius, ne paraissait pas. Il tenait rigueur à l'empereur, comme une petite-maitresse peut bouder son amant. D'abord il n'avait pas fait partie de la députation qui était allée recevoir le cortège à la porte d'Antioche. On ne sait trop quel était son grief, peut-être de n'avoir pas reçu, comme il s'en était déjà plaint, depuis plus de six mois que son élève régnait, de témoignages plus effectifs et plus palpables de sa bienveillance. Julien remarqua son absence avec une douloureuse surprise; mais, en entrant dans laville, il le rencontra mêlé à la foule et fit la faute de ne pas le reconnaître. Libanius ne fut apparemment pas flatté d'être trouvé si changé. A lavérité, quand on l'eut nommé, Julien descendit aussitôt de cheval et le combla de caresses : mais la blessure était faite, et le rhéteuren garda
1. Amm. Marc, xxu, 10, 11. - Liban., D* vita sua, p. 40 et 41.
rancune plusieurs jours. Rien n'égale la fatuilé avec laquelle il rend compte lui-môme de celte scènede coquetterie : « L'empereur, dit-il avec une incomparable naïveté, n'attendait pas au fond d'autre prix de son voyage, que de me voir et de m'entendrc parler; et dès la frontière même de la province, sa première parole fut : Et quand donc l'entendrai-je?... Tourtant chaque malin il commençait sa journée par sacrifier dans le jardin royal, et beaucoup venaient l'aborder pendant la cérémonie; mais moi, je fis ces jours-là comme les autres jours, je" vaquai à mes occupations accoutumées. Il ne m'appelait pas : il m'eût paru indiscret de venir sans cire appelé. Je l'aimais comme homme, mais comme prince je ne voulais pas le flatter. » Enfin Julien se décida l\ faire les premières avances. Un ami commun, Prisais, s'interposa. 11 y eut échange de correspondances aigres-douces, et, après plusScuti instances, après avoir prétexté , à plusieurs reprises, tantôt de graves occupations, tantôt quelque mal de tète, le roi de l'éloquence se décida à aller souper chez le mailre du monde. « Vous n'étiez pas si rare autrefois, lui dit Julien en l'embrassant ; vous veniez plus souvent. — Je viens quand on m'invite, reprit le sophiste en se rengorgeant; je ne suis pas des importuns qui viennent sans qu'on les prie l. » La querelle ainsi terminée, Julien prit le meilleur moyen pour en effacer toutes les traces : ce
1. Liban., D* vita tua, p. 41, 4î; Ep. 648, p. 30»; Pan. M., p. 173 €t suiv.
JULIEN PKRSÉCL'TEUfl. 2*5
fui de faire composer son panégyrique par son ami, et d Vn faire donner lecture publique à la suite de jeux solennels.
Le temps se passait cependant et ne pouvait s'écouler tout entier en compliments. Il eût été naturel et conforme ù l'activité ordinaire de Julien, de profiter de la belle saison pour commencer les hostilités. Nous voyons cependant qu'il n'en fut rien, et Ammien Marcellin, après avoir dépeint l'ardeur du héros guerrier partant de Constantinople, se tait sur les motifs du retard étrange qui lui fit consumer tout l'été à Anlioche et renvover l'expédition à l'année suivante. Les moyens militaires, avec quelque aelivité qu'ils eussent été réunis, n'élaientils pas encore suffisants? ou bien faut-il supposer que rimagination de Julien, possédée d'une préoccupation plus vive, ne s'animait déjà plus comme autrefois au seul son de la trompette guerrière? Quoi qu'il en soit, le parti fut pris de rester à Anlioche toute la saison. Et là même, les affaires sérieuses ne manquaient pas ; elles étaient nombreuses dans ces provinces, si profondément travaillées par les dissensions religieuses, et où les blessures faites par la lyrannie de Constance étaient à peine cicatrisées. Malgré le désir qu'avait Julien d'éviter les exécutions politiques, quelques-unes étaient nécessaires et furent prononcées. Deux agents supérieurs de Constance, le notaire Gaudence et le vicaire Julianus, furent sacrifiés aux ressentiments publics. Deux militaires , accusés de conspiration contre la personne même de Julien, furent livrés au dernier supplice. Puis les dé-
putés des provinces voisines arrivèrent avec leurs réclamations, et en particulier ceux de l'Égypte, qui attendait toujours avec impatience la visite que Julien avait promis de faire à Alexandrie. Comme l'expédition de Perse éloignait indéûniment toute idée de voyage de ce côté, il fallut bien se résoudre à entendre les plaintes des Alexandrins.
C'était principalement contre le duc de la province, Artémius, successeur de Philagre, que se dirigeait l'irritation publique. Artémius, agent intime de Constance, instrument de toutes ses fureurs contre Athanase, était entré dans la plus étroite association avec le scandaleux usurpateur du siège épiscopal. L'un et l'autre, après avoir longtemps assouvi leur fureur et satisfait leur cupidité aux dépens des chrétiens orthodoxes, avaient fini par faire peser indifféremment sur toute la ville le poids de leur tyrannie. Les païens qui venaient dans Ja haine de Constance immédiatement au-dessous des amis d'Athanase, après avoir servi d'auxiliaires aux premières exécutions, n'avaient pas tardé à devenir eux-mêmes l'objet de nouvelles violences. Après les églises, les temples à leur tour avaient été pillés et dévastés. Tous les habitants, sans distinction, étaient grevés d'impôts énormes : on en mettait sur toutes les denrées, le papyrus, le sel, le salpêtre, les maisons nouvellement bâties, et même sur l'appareil des pompes funèbres. C'était une pression générale, dont Georges et Artémius se partageaient les profils. C'était aussi un gé-
missement universel ; et, depuis la mort de Constance, le crédit des deux oppresseurs étant nécessairement fort baissé à la cour, la population commençait à se montrer beaucoup moins endurante à leur égard, et à s'agiter contre eux avec violence 1 .
Tel était l'état des choses dont les députés envoyés auprès de Julien faisaient de douloureux récits et dont il était temps que le souverain prit enfin connaissance. A dire le vrai, les deux personnages incriminés étant chrétiens, il n'est guère probable que Julien les eût laissés Taire si longtemps si sa patience n'avait eu un secret motif, qu'on peut, ce semble, aisément deviner. Ni l'évêque, ni le gouverneur, tout chrétiens qu'ils étaient ou se disaient l'un et l'autre, ne suffisaient à son ressentiment : il attendait toujours, avant de sévir contre eux, l'apparition d'un troisième adversaire, dont la présence seule devait tout changer. Dans le rappel général de tous les bannis, Athanase était compris, l'illustre, le mystérieux Athanase, dont, depuis six années déjà écoulées, on sentait partout en Orient la main présente, dont on s'arrachait les écrits, mais dont nul ne connaissait la retraite. Il se montrerait enfin, pensait Julien, maintenant qu'il n'avait plus rien à craindre ; il allait accourir sans doute au milieu de son troupeau, avide de le irevoiret tout saignant encore des blessures reçues pour sa cause. Que ferait Georges, que ferait Artémius, devant
1. Amm. Marc, un, il.— S. Épiph., Bœr.t lxxvi,!.- Soi., iy, 10 j— JuL, Ep. x, p. 378.
2£l8 JULIEN PERSÉCUTEUR.
cette apparition redoutable, sortie tout à coup du désert? Les chrétiens ne pouvaient manquer de se diviser, peutêtre de se battre dans les rues ; le sang chrétien coulerait par des mains chrétiennes, et Julien se préparait, avec une malicieuse satisfaction, à intervenir pour les séparer et leur imposer la paix au nom de la philosophie.
S'il se berçait de cet espoir, il fut déçu. Les mois s'écoulèrent : Athanase ne parut pas; il resta aussi soigneusement caché que si des émissaires eussent encore parcouru le désert pour le saisir. Non sans doute qu'il ignorât que la place était libre cl les voies ouvertes. Dans sa retraite qui changeait incessamment, et toujours visitée par le zèle de quelques amis, rien de ce qui se passait dans le monde chrétien ne lui élait inconnu. 11 comprit sans peine qu'au moment où une réaction païenne menaçait sur leurs sièges l'évèque schismalique et le magistrat persécuteur, comme il ne pouvait ni s'associer à leurs ennemis ni prendre leur défense, il n'avait rien à faire dans Alexandrie. Nul n'entendit parler de lui.
En son absence, et les chrétiens orthodoxes imitant tous sa réserve ou demeurant dans rabattement, la lutte s'engagea et s'envenima tous les jours de plus en plus, entre Georges, soutenu par Artémius, et les Alexandrins, particulièrement la partie païenne de la population. Julien, pressé par tous ses coreligionnaires, ne put donc se refuser à mander le gouverneur à son tribunal. L'enquête révéla les faits les plus graves. Arté-
mius fut convaincu de toules sortes d'abus de pouvoir et de violences, et en particulier d'avoir fait un jour invasion h main armée dans le plus grand temple d'Alexandrie et peut-être du monde, le Sérapeion, d'y avoir brisé des statues, dépouillé des autels, enlevé de riches offrandes, et livré les idoles ou les reliques païennes, avec leurs bois pourris et leurs ossements en dissolution, à la risée de la populace. Une rixe violente sfen était suivie, et la ville avait été ensanglantée plusieurs jours. Il fut avéré également que celte exécution faisait partie d'un plan arrêté entre lui et son associé Georges, pour supprimer entièrement à Alexandrie le culte païen, et que Georges s'était trahi lui-même un jour que, passant devant un temple, il avait dit tout haut : « Jusqu'à quand laissera-t-on subsister ce sépulcre? » C'était là sans doute le crime le moins pardonnable de tous ceux qu'on imputait à Artémius, et la mort ne sembla pas un supplice trop rude pour le magistrat contempteur des Dieux. Artémius, condamné par Julien, eut la tète tranchée dans Antioche *.
Quand la nouvelle de sa mort arriva à Alexandrie, ce fut un éclat de joie universel dans toute la populace païenne ; mais cette goutte de sang répandue ne fit qu'allumer, sans l'assouvir, la soif de la vengeance. Georges, privé de son protecteur, se trouvait abandonné
1. Amm. Marc, xxn, il. — J il., Ep. T,p. 378. — Théod., m, 18. — Chron. Alex,, p. 690. C'est de cet Artémius que les hagiographes grecs (oubliant ses crimes pour ne voir que la causmmédiate de sa
sans défense aux haines furieuses qu'il avait excitées. On se porta tumultueusement à son palais ; on s'empara de sa personne et on le jeta en prison. On ne l'y laissa pas languir longtemps. Dès le lendemain la foule furieuse venait l'en tirer, et , après 1 Voir mis de force sur un chameau et promené dans cet appareil grotesque, en l'accablant d'outrages, par toutes les rues de la ville, on l'écartela sur une croix, et ses restes sanglants furent foulés aux pieds, puis brûlés et jetés au vent : « dans la crainte, dit Ammien Marcellin, que les chrétiens ne les recueillissent comme ils faisaient des reliques de leurs martyrs. » Deux officiers impériaux, le directeur des monnaies , Dracontius, et le comte Diodore, compromis dans l'administration condamnée, partagèrent le sort de leurs complices. On accusait l'un d'avoir détruit un autel dans sa maison, et l'autre d'avoir fait couper par ordonnance les cheveux de tous les jeunes gens pubères, sous prétexte que les coiffures frisées étaient une parure idolâtre 4.
Au récit de ces violences, qu'il avait provoquées sans les prévoir, Julien éprouva beaucoup d'embarras. Il s'était plaint plus d'une fois de la froideur des païens; il avait à rougir maintenant de l'excès de leur zèle. Puis il avait connu Georges dans sa jeunesse ; ils avaient môme été en communauté d'études , et, bien qu'il ne répugnât
mort) ont fait un saint, dont ils ont conservé les actes. On y trouve quelques détails curieux.
1. Amm. Marc, loc, cit.— Soz., v, 7.— S. Épiph., Bœr.t urxnt i. — Soc, m, 2. — Philost., vu, î. — S. Grég. Naz., Or. xxi, 26.
point à le punir, une mort si horrible n'était point entrée dans sa pensée. Il montra donc, au premier moment, une grande irritation, et jura de châtier les meurtriers. Mais sa colère, au fond, n'était pas bien vive, et plus d'un courtisan avisé eut le courage de la braver. Plusieurs de ses amis , de ses parents môme, intercédèrent en faveur des Alexandrins. Un de ses oncles, portant le môme nom que lui, le comte Julien, qui avait été gouverneur d'Égypte, fut chargé de plaider leur cause, et s'en acquitta avec succès. On insinua aussi que les païens n'étaient pas seuls coupables et que, si on allait au fond, on verrait que les intrigues des amis d'Athanase pouvaient bien avoir eu leur part dans l'événement. Bref, le courroux de Julien , d'abord très-animé en paroles, tomba peu à peu et finit par 8*évanouir en fumée. Tout fut terminé par une lettre très-étudiée qu'il écrivit aux Alexandrins, pour les réprimander en môme temps et leur faire grâce
<* Si le souvenir, leur disait-il, de votre fondateur Alexandre, ou plutôt la pensée de votre grand Dieu Sérapis, ne suffisait pas pour vous contenir, ne deviez-
1. Amm. Marc. — Soz. — Soc. — Philost., loc. cit. — Une phrase de saint Grégoire de Nazianze peut faire croire qu'il y eut des partisans d'Athanase compromis dans la sédition : « Il fut puni , dit-il en parlant de Georges, suivant moi, d'une façon peu louable, car il ne faut pas considérer ce qu'il méritait de subir, mais ce (ju'il nous convenait Je faire. » Ammien Marcellin attribue, au contraire, tout aux païens, mais dit seulement que Georges et ses compagnons d'infortune ne furent pas défendus par les chrétiens, dont ils s'étaient attiré la haine : Georgii odio omnes indiscrète flagrabant.
vous pas tenir compte au moins des sentiments de l'humanité et de la convenance? Et j'ajouterai, ne devieivous pas songer à nous, que tous les Dieux, et en particulier le grand Sérapis, ont préposé au gouvernement du monde entier, eux à qui il appartient de connaître et de venger vos injures?... Vous n avez pas craint de faire vous-mêmes les choses que vous blâmiez chez le? autres... La populace, se précipitant comme un troupeau de chiens, a osé déchirer les membres d'un homme : elle n'en rougit point, et croit encore avoir les mains assez pures pour sacrifier sur les autels des Dieux. Mais, direz-vous, Georges avait mérité ce qu'il a souffert : j'en conviens, et de bien plus grandes peines encore. Il devait souffrir ce châtiment à cause de vos injures : je ne le conteste pas davantage ; mais par vos mains, voilà ce que je ne saurais vous accorder, car il y a des lois que vous deviez observer... Tenez donc pour un grand bonheur, ô Alexandrins, que vous ayez commis ce crime sous le règne d'un souverain qui, en partie par respect pour votre Dieu, en partie par égard pour un oncle, votre ancien gouverneur, conserve pour vous des sentiments fraternels... Par ces motifs, je neveux recourir avec vous qu'aux moyens cléments de l'exhortation et de la réprimande, et j'espère qu'ils suffiront pour vous persuader, puisque vous êtes, à ce qu'on en dit, d'origine grecque, et que vous conservez encore aujourd'hui le caractère de celte noble extraction »