CHAPITRE PREMIER
J*ai raconté comment un souverain éminent» touché de la vérité divine, employa trente ans de toute-puissance à en faire pénétrer les principes dans la législation du monde romain. Je n*ai dissimulé ni les hésitations ni les violences par lesquelles il compromit cette grande œuvre en croyant la servir, ni les difficultés qui naquirent pour lui du sein déchiré de l'Église même, que sa main avait couronnée. Le spectacle du génie dévoué au service de la vérité a toujours, môme à travers beaucoup d'incertitudes et d'éclipsés, une noblesse touchante qui saisit fortement l'imagination des hommes.
J'aborde aujourd'hui, dans la suite du même récit, une tâche plus ingrate. Constantin ne transmet à ses enfants, ni les puissantes facultés de son intelligence, ni ses généreuses inspirations, ni même l'immense étendue de son pouvoir. De Thérilage moral de leur père, ses successeurs semblent ne recueillir que les habitudes d'un despotisme hautain , et un goût malheureux de discussion
et de dogmatisme tbéologiques. Favorisées par la rivalité des princes Jes dissensions ecclésiastiques s'accroissent, se multiplient et s'enveniment. L'intervention du pouvoir civil dans les débats de la religion, déjà capricieuse et violente sous Constantin, devient, sous les règnes suivants, oppressive et humiliante. Tout semble se morceler à la fois« Tempire comme la religion, et la société comme l'Église. L*elTet d'une telle dissolution est si rapidement funeste, qu'il balance, aux yeux des peuples, même les bienfaits moraux de la religion chrétienne ; et une nouvelle période de trente ans n'est pas écoulée, que la vieille religion païenne, remontant sur le trône avec le dernier de la race de Constantin, semble avoir retrouvé quelque force par l'épreuve de l'adversité et par les fautes de ses vainqueurs.
Lliistorien manquerait à son devoir de fidélité, si son récit ne faisait comprendre à ses lecteurs l'amère impression de désenchantement et de dégoût qui fut commune alors, même aux chrétiens les plus fervents, et dont plus d'un docteur de l'Église s'est fait l'éloquent interprète. Mais, placé par son éloignement même de manière à dominer ces incertitudes passagères, et à embrasser dans une vaste perspective ces sinuosités du fleuve des âges qui en dissimulent souvent la pente aux contemporains, c'est un devoir aussi pour lui de montrer Tinfluence divine du christianisme, continuant à se faire sentir malgré les agitations humaines , à transformer les mœurs par un courant insensible, mais continu, et
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préparant l'aveDir, alors même qu'elle ne réussit pas à apaiser et à régénérer le présent.
La difficulté d'une telle tâche est accrue encore par la nécessité de réunir dans un même tableau des foits de Tordre le plus diflérent, accomplis sur les points les plus éloignés du monde. Tout le temps que Constantin a vécu, son activité partout présente et toujours à l'œuvre a fait régner l'unité dans l'histoire. Nul événement politique ou religieux qui n'aboutit rapidement à lui, comme à un centre unique, et où il ne fit bientôt sentir sa main puissante. Après lui, le faisceau des forces de l'empire se rompt, et lorsqu'un de ses fils parvient à réunir un instant le pouvoir impérial tout entier, il n'exerce pas un ascendant moral suffisant pour tout concentrer en luimême. De plus, par là même que les personnages sont moins illustres, la curiosité des contemporains se met moins en peine de s'enquérir de leurs actes : les récits des historiens deviennent secs, sans suite, sans couleur : un mot leur suffit pour peindre un homme, une phrase pour embrasser plusieurs années. Le fil qui unit entre eux les événements contemporains est donc ici très-peu apparent, et se brise dans la main qui croit le tenir. Il faut tenter cependant de le découvrir : l'intelligence de l'histoire est à ce prix.
A. D. A la nouvelle de la mort de son père, le césar Con-
stance quittant la Mésopotamie où il commandait i. 887 ap. J.-C. — U. G. 1090. — Indictîon X. — Feliciaous et Titiar
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l'armée destinée à combattre les Perses, se mit promptement en route vers Constantinople. On l'avait attendu pour les funérailles; elles eurent lieu sur-le-champ, avec toutes les pompes impériales et toute les solennités chrétiennes. Le corps porté à l'église desSaints-Apôlres, au milieu d'une nombreuse escorte de soldats, fut élevé sur une haute estrade. Puis le jeune césar se retira luimême avec tous ceux de ses officiers qui, comme lui, n'avaient pas droit d'assister encore aux saints mystères, et le saint sacrifice fut oflert pour l'âme de l'illustre mort, au milieu des larmes de toute l'assemblée. Si l'on en croit une indication de saint Jean Chrysostome, la dépouille mortelle de l'empereur ne fut point déposée dans le cénotaphe qu'il avait fait construire lui-même dans l'intérieur de l'église des Saints-Apôtres. Ce fut dans le vestibule, et à la porte de cette église, qu'un tombeau magnifique lui fut dressé, comme pour montrer, dit saint Chrysostome, qu'il n'était que le serviteur des apôtres^ et que les pécheurs sanctifiés étaient ses maîtres. Constance donnait ainsi des gages à l'opinion chrétienne dominante à Constantinople, et d'abondantes aiimônes achevèrent d'assurer sa popularité naissante ^
1. Eusèhe, iv, 71. — Soz., ii, 34. — Chron. pasch., p. 670. — S. Jean Chrys., Ilom. 26, sur la seconde épîlre aux Corinlhiens, t. X; p. 742. — Le tombeau de Constantin ayant péri d'assez bonne heure, il pouvait subsister quelque incertitude à ce sujet. — Soc, ii,,38. — M. Brunet de Preslc, qui a consacré une curieuse dissertation aux tombtmix des empereurs à Constantinople ^ ne parait pas avoir tenu compte de la phrase de saint Jean Chrysostome.
Il en avail besoin, en effet, pour le but qu*il se proposait d'atteindre et en yue duquel il ne perdit pas ua jour* Puîné des fils de Constantin, Constance n'avait guère alors que vingt et un ans. C'était celui qui semblait le mieux reproduire les qualités paternelles. Quoique fort petit de taille et rendu presque difforme par des jambes courtes et tortues, il avait la même adresse que son père dans les exercices militaires, la môme patience dans les fatigues, la même sobriété dans ses repas, la même sévérité exemplaire sur tout ce qui touchait à la continence. Il annonçait aussi, avec le même goût de domination sans contrôle, les mêmes prétentions littéraires et théologiques : il aimait à faire montre d'éloquence et à haranguer ses courtisans. Mais le fonds solide de talent et de génie qui relevait chez Constantin l'éclat des dons extérieurs, et tempérait des défauts trop réels, manquait complètement chez Constance. Nulle grandeur dans les idées, nulle fermeté vraie dans les résolutions, nulle générosité dans les senliments, ne venaient justifier chez lui la soif du pouvoir absolu. Impatient de toute autorité rivale, jaloux du mérite, même lorsqu'il se distinguait sous ses ordres, il était, au fond, faible, irrésolu, et en proie à la domination secrète d'influences subalternes. Une sorte de conscience de sa propre incapacité perçait même sous sa morgue ridicule, et les écrivains contemporains se sont raillés plus d'une fois de la gravité qu'il affectait, n'osant, disent-ils, ni remuer devant le monde, ni tousser, ni cracher, ni faire aucun geste,
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de crainte qu'un mouvement naturel ne vint porter atteinte à sa dignité d'apparat \
Avec un tel caractère, il avait dû souffrir de n'être que le second des fils de l'empereur, et de n'être point appelé à recueillir sa succession tout entière. La nécessité de partager avec ses frères, et plus encore l'association inattendue de ses cousins au pouvoir, l'ulcéraient profondément. Aussi il n'est pas douteux qu'il arriva à Constantinople avec l'intention bien arrêtée de réduire au moindre nombre possible les collègues qui devaient s'asseoir avec lui sur le trône du monde.
Dans cette disposition, le premier acte du jeune empereur devait être d'écarter de sa personne les ministres qui avaient dicté les dernières dispositions testamentaires de son père, et qui en étaient les exécuteurs désignés. Au premier rang, dans ce nombre, figurait le fameux préfet du prétoire, Ablave, que Constantin, en mourant, avait laissé auprès de ses fils, pour leur servir de conseil. Les exactions, les violences de ce grand fonctionnaire, avaient excité de vils ressentiments, même parmi les chrétiens; et tout ,ce qui restait de païens dans l'armée (le corps de l'État peut-être qui en contenait encore le plus) , avaient contre lui un grief personnel : ils ne pouvaient lui pardonner d'avoir pris une part active à l'exécution du philosophe Sopàtre, le
1. Themist., Or. 2, p. 89, éd. Paris, 1684. — Amm. Marc, xii, 16. — Atirel. Victor., Eptt. 4î. — Libanius, Or. 26, p. 69!.— Jul., Or. 1, p. 71; Or. S, p. i«2, et passim.
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dernier païen honoré des faveurs de Constantin, que cet empereur n'avait abandonné qu'assez tard à la foreur de la population de Constantinople^ Il ne fut pas difficile d'exciter parmi les soldats un soulèvement contre AJ>lave, et Constance se laissa de bonne grâce forcer la main pour éloigner un ministre qui lui déplaisait ^
Les passions militaires une fois mises ainsi en liberté et secrètement favorisées par le nouveau César, ne s'en tinrent pas à cette seule exécution. Le patrice Optât, qui avait donné probablement lieu à des ressentiments du même genre, se vit en butte aux mêmes attaques. Cette fois les soldats allèrent plus loin. Optai fut assassiné. Il était» disent quelques historiens, mari d'Anastasie, sorar de Constantin
Constance ne se mit point en devoir de venger son oncle. Bientôt, au contraire, circulèrent dans les rangs des soldats de sinistres insinuations auxquelles il est difficile de croire qu'il fût complètement étranger. Des émissaires disaient tout bas qu'il ne fallait pas reconnaître d'autres maîtres que les fils mêmes de Constantin; et cette rumeur grossissant toujours, en même temps que la licence des camps s'étendait, le désordre aboutit bientôt à un effroyable massacre. Le frère de Constantin, Jules Constance ; puis les deux césars, Dalmaceet Annibalien»