‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 4)Chapitre 48 sur 321 · s. Grég. Naz., Or. xuu · texte numérisé non relu

s. Grég. Naz., Or. xuu

sources réunies de tout le troupeau, beaucoup de parti* culiers riches, de grandes dames, maîtresses de ces fortunes colossales qui survivaient encore à la ruine de la richesse publique et qui s'alimentaient à ses dépens, ressayaient par leurs propres forces. Tel qui naguère se serait ruiné à bâtir un cirque, à faire venir des bêles féroces du fond de la Nubie, à distraire et h nourrir pendant des Journées entières une foule enivrée, renonçant maintenant à la richesse au lieu de la prodiguer, bâtissait à ses frais un hospice ou un sanctuaire. C'était, de toutes parts , une prise do possession du sol par la foi et par l'aumône. A la veille des grands désastres publics, la charité chrétienne se creusait des fondements dans le roc et se bâtissait des citadelles.

Los faits matériels ne sont que l'expression des révolutions morales. A celte assiette désormais plus assurée de l'Église, correspond aussi je ne sais quoi de plus calme, de plus majestueux, de plus impératif dans le langage de ses ministres. Les écrits des premiers âges, dans leur ardente éloquence, portent presque tous les caractères d'une discussion agitée. Ce sont , ou de grandes luttes apologétiques contre les païens, ou de hautes considérations propres à être débattues entre Ir*. docteurs. L'enseignement dogmatique proprement dit, très-discrètement distribué aux catéchumènes; la prédication faite à voix basse dans les catacombes, ont laissé peu de traces. Toute la vie intime, journalière de l'Église, est restée couverte d'un voile. Mais le triomphe amène la lumière,

et nous avons pour la première fois, à celle époque, un monument complel de l'enseignement chrétien tel qu'il se donnait au pied des autels à la foule des esprits simples. Les Catéchèses de saint Cyrille, qui furent prononcés à peu près vers cette date dans l'église de Jérusalem, nous présentent le premier exposé de la foi chrétienne qui ait été rédigé sous une forme purement dogmatique et dans unë synthèse abrégée et régulière. C'est un simple prêtre, semblable à un vicaire de nos paroisses (Cyrille encore jeune remplissait à peu près cet ofQce auprès de l'évêque de Jérusalem, Maxime), qui développe l'ensemble de la foi chrétienne à des catéchumènes prêts à recevoir le baptême au jour de Pâques. Il faut voir tout le système évangélique se dérouler sous sa main avec la tranquillité d'une doctrine sûre de l'accueil qu'elle va recevoir, confiante désormais dans la fermeté de ses appuis, dans la docilité de ses auditeurs, dans le respect universel qui l'environne. Cyrille sait déjà qu'il ne parle pas à des croyants tous bien sincères et à des convertis d'une foi bien pure. Il démêle sur le visage de ses auditeurs les motifs complexes, de mode, de fantaisie, d'intérêt, qui peuvent les attirer dans le sein d'une Église florissante, maîtresse du pouvoir et des honneurs. Il les avertit, juste assez pour les mettre en garde, pas assez pour les éloigner. Rien ne donne mieux Tidée du mouvement un peu confus, mélange de curiosité, d'ambition, d'admiration et de foi naissante, qui poussait les populations vers le christianisme vainqueur ; on saisit

sur le fait Tart à la fois savant et sincère par lequel rÉglise se servait des passions humaines elles-mêmes pour en tempérer les excès, et de son pouvoir temporelpour avancer le règne spirituel de Dieu dans les âmes.

a 0 vous, dit Cyrille au début de ses Catéchises, qui voulez être éclairés , le parfum de la béatitude vous attire. Vous voulez cueillir les fleurs spirituelles pour trouver la couronne du ciel. Le souffle embaumé de TEsprit a passé sur vous. Vous voici debout sous le vestibule du palais : qu'il plaise au roi de vous introduire. Les fleurs seules ont paru jusqu'ici. Plaise au ciel de faire mûrir les fruits ! Vous avez donné vos noms pour la milice, il s'agit maintenant de prendre les armes.. Le désir de la sainte cité vous pousse : votre dessein est bon, etlespérance qui en nait est légitime, car Celui qui ne trompe pas a dit : que tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu. Dieu est libéral dans ses bienfaits, mais il veut chez tous une volonté sincère. C'est pourquoi Tapùtre se sert de ces termes : Ceux qui sont appelés suivant le dessein qu'ils en ont formé. C'est donc la volonté sincère qui fait que vous êtes appelés ; et vainement votre corps est-il présent ici si votre esprit est absent... Que personne donc n'entre ici en disant : Voyons ce que font ces fidèles; j'entrerai pour savoir ce qui s'y passe. Vous voudriez voir, et vous penses qu'on ne vous verra pas! Vous examineriez^ ce que nous faisons, et Dieu n'examinerait pas le fond de votre cœur!... L'époux sans doute est libéral, mais il

n'est pas dépourvu de jugement. Il examine tous les convives... et s'il en voit un qui ne sott pas revélu de la robe nuptiale : Mon ami, dit-il, pourquoi êtes-vous entré ici? Quel est votre vêlement et quelle est votre conscience? — Le portier ne vous a pas arrêté; soit, parce que l'hôte est magnifique; mais ne saviez-vous pas le vêtement qu'il vous convenait de prendre pour venir au festin?... Nous, les ministres du Christ, nous sommes les portiers, et nous laissons la porte ouverte. Vous êtes peut-être entrés ici avec une âme souillée de la boue du péché, et dans un dessein honteux. Vous êtes entré , on vous admet ; on a pris votre nom. Voyezvous l'admirable structure de notre église ! voyez-vous son ordre et sa discipline ! les préséances réglées de ses milices canoniques! la pieuse lecture des Écritures! la suite et l'enchaînement des leçons I — Que le respect d*un tel lieu vous pénètre. Instruisez-vous de ce que vous voyez. Sortez plutôt à temps aujourd'hui ; vous rentrerez demain plus à propos... Je vous y engage avant que paraisse Jésus, l'époux de vos âmes qui examinera tous vos vêtements.

« Mais il se peut que vous ayez quelque autre motif encore pour être venus ici. Un homme peut venir ici pour se mettre en mesure d'obtenir la main d'une femme; une femme aussi, pour se rendre digne d'un mari; un esclave, pour être agréable à son maître; un ami, pour plaire à son ami. Je saisis cet hameçon avec son appât et je vous reçois, bien que votre motif ne soit

pas légitime, dans la légilime espérance de vous sauver. Vous ne saviez peut-être pas où vous veniez ni dans quels filels vous tombiez. Vous êtes tombés dans les filets de l'Église; vous êtes pris tout vivants, vous ne fuirez plus. Jésus vous a pris à son amorce, non pour vous livrer à la mort , mais pour qu'étant morts vous ressuscitiez'. »

Pour agir sur des esprits si divers et encore si incertains, le catéchiste suit un plan méthodique qui éblouit les païens par la majesté de la doctrine chrétienne, avant de les rassurer par sa miséricorde et de les enchaîner par sa puissance. L'unité de Dieu lui fournit les premiers de ses développements. C'était là, en effet, l'idée capitale qui, une fois rentrée en possession de l'inteliigciice humaine dont elle n'aurait jamais dû sortir, la ravissait par sa grandeur. L'unité du plan divin, la beauté louchante de l'ordre de la Providence, jusque-là couvertes comme d'un voile, apparaissaient pour la première fois aux imaginations. Quand Cyrille développe, aux auditeurs curieux et un peu indifférents qu'il vient de nous dépeindre, tout ce tableau merveilleux sur lequel notre raison est aujourd'hui trop souvent blasée et nos impressions émoussées, mais qui avait pour des païens tout le charme et tout l'éclat de la nouveauté, il semble voir un rayon de soleil perçant le brouillard des montagnes, et déployant aux yeux du voyageur surpris

i. Saint Cyrille 'le Jciupalem, P/'w/rt-Aw**, i, 5.

les sinuosités des fleuves, les riches moissons de la plaine, toute une perspective de grandeur, de fécondité et de paix.

a Que dirai-je? s'écrie-t-il. Celui qui regarde le soleil peut-il ne pas admirer? Il point à Thorizon comme un cercle de peu d'étendue ; mais sa force est déjà grande et sa lumière s étend de Torieut jiisqu*à Toccident. Le Psalmiste décrivant son lever matinal : Le voilà, dit-il, comme le jeune époux sortant du lit nuptial. Et telle est en efiét la splendeur tempérée qu'il répand lorsqu'il paraît aux yeux des hommes... Mais les ténèbres, qu'en dirons-nous? 0 hommes, pourquoi vous irriter contre elles? Pourquoi supporter impatiemment le temps qui nous est donné pour le repos? Le maître ne laisserait pas de repos à son esclave, si les ténèbres n'imposaient

une trêve au travail Et quoi de plus utile que la nuit

pour la sagesse? C'est pendant les ombres de la nuit que nous viennent le plus souvent les pensées qui nous conduisent à Dieu : c'est alors que notre esprit est libre pour lire et pour méditer les oracles divins. N'est-ce pas la nuit que nos péchés nous reviennent le plus souvent en mémoire? Ne croyez donc point qu'il y ait un auteur des ténèbres et un auteur de la lumière ; car Texpérience démontre que les ténèbres aussi sont très-bonnes et

très-utiles Et Ja pluie, quel en est père? Qui est-ce

qui a distillé les gouttes de la rosée ? Qui est-ce qui a épaissi l'air pour en faire les nuages, et pour soutenir au-dessus de nos têtes les eaux de la pluie? Tour à

tour cette eau de pluie est blanche comme la laine ; c'est la neige : puis elle se répand dans les airs comme

la cendre, ou bien elle se durcit comme la pierre Sa

nature est une, son efficacité est diverse. Dans la vigne,

elle devient le vin qui réjouit le cœur de l'homme

Dans l'olivier, c'est l'huile qui fait briller le visage de l'homme : elle produit aussi le pain qui soutient les

forces de Thomme Pouvez-vous embrasser dans

votre connaissance toutes les vertus des plantes, ou dire l'utilité à laquelle est destiné chaque animal? Des vipères les plus venimeuses sortent les remèdes salutaires pour les hommes. Mais, direz-vous, le serpent est terrible : craignez Dieu, et il ne vous nuira pas. Le scorpion a un dard qui pique : craignez Dieu, et sa pointe ne vous atteindra pas. Le lion aime le sang : craignez Dieu, et il viendra se coucher auprès de vous comme auprès de Daniel 0 hommes,

voyez en toutes choses le grand ouvrier et le sage fondateur*. »

Voilà le Dieu unique replacé sur le trône de la création et de l'intelligence, mais sa splendeur aurait pu éblouir les regards. Cyrille se hâte de la tempérer aussitôt par l'éclat voilé de l'humanité du Christ.

« Croyons, dit-il, aussi à Jésus-Christ, qui est venu dans la chair et s'est fait homme : car autrement nous

1. 6. GyriUe de Jérusalem, Catéch. ix, 6, 7, 9, 14, il. pamm.

TRANSFORMATION DU PAGANISMB. 123

n'aurions pas pu Tembrasser par la pensée; car» comme nous ne pouvions le voir tel qu'il est, ni jouir de lui, il sest fait ce que nous sommes, afin que nous puissions aussi le posséder. Que si nous ne pouvons, en effet, regarder le soleil qui n'a été fait que . le quatrième jour, comment pourrions- nous voir Dieu qui en est Tauteur? Dieu s'était montré sur le mont

Sinai, et le peuple n'a pu soutenir son éclat Si

entendre la voix de Dieu donne la mort, voir Dieu lui*

même, quelle épreuve n'eùt-ce point été? L'expé^

rience de notre faiblesse étant ainsi faite, le Seigneur a opéré ce que désirait l'homme. L'homme désirait en* tendre la parole (fe la bouche d'un être fiait comme lui : le Sauveur a pris notre nature pour instruire plus

aisément les hommes Les hommes oubliant Dieu

s'étaient fabriqué des idoles à forme humaine : et la figure humaine recevait ainsi à tort les honneurs divins. Dieu s'est iait véritablement homme, afin de détruire le mensonge. Ainsi, par les œuvres mêmes que le diable employait pour nous écraser, nous avons été sauvés*. »

C'était là un point d/^licat pour l'orateur chrétien, car ce rapport mystérieux de l'unité divine avec l'humanité

I. Id., Catech, xn, 18, 14, 15, passim. — On se rappellera peut-être qoe cette pensée de saint Cyrille est tout à fait analogue à celle que nous ayons développée dans l'Introduction de la première partie de cette Mstoire, relativement à l'origine de l'idolâtrie et à l'effet salutaire de l'Incarnation pour rendre la croyance à un Dieu unique facile à l'huinanité. (Voir t. i, p. 78-88.)

124 TRANSFOUMATION DU PAGANISME.

du Chribl était précisément le nœud de toutes les discussions de TÉglise et la source de toutes ses agitations. Cyrille détourne prudemment les yeux de ses auditeurs de ce douloureux spectacle. A Tabri de la neutralité prudente qu'avait gardée son honnête mais timide évéque, Maxime, au milteu de tous ces conflits, il évite de se • prononcer trop ouvertement sur les questions débattues autour de lui. Il tire seulement des maux du temps quelques sujets d'instruction morale : « Si vous entendez dire, continue-l-il, que des évéques s*élèvent contre des évêques, des prêtres contre des prêtres, des populations contre des populations, et qu'ils en viennent jusqu'à verser du sang, ne vous troublez

pas, car cela a été prédit dans les Écritures Et si

moi qui vous enseigne, je viens à faillir, ce n'est pas une raison pour que vous périssiez avec moi. Mais le disciple peut devenir meilleur que le maitre, et celui

qui est arrivé le dernier peut devenir le premier

Si la trahison s'est trouvée parmi les apôtres, vous étonnerez-vous qu'il y ait entre les évêques des luttes contraires à la charité chrétienne? ' )>

Puis il s'arrache à ces tristes pensées pour retourner promptement au grand spectacle du siècle, à cotte conquête pacifique du monde soumis par la foi, miracle permanent dont l'évidence chaque jour croissante entraînait et subjuguait tous les cœurs.

Page 1