‹ L'église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 4)Chapitre 66 sur 321 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

La paix momentanée de TÉglise, en laissant les esprits se rasseoir et se préparer à de nouvelles luttes, rendait aussi au pouvoir civil plus de liberté pour prendre, contre les dangers croissants de Tempire^ des précautions devenues nécessaires. Â mesure que le souvenir du grand Constantin s'éloignait, et que Tincapacilé de ses successeurs était rendue manifeste» les habitudes d'obéissance que son génie avait fait renaitre s'affaiblissaient. Les deux plaies mal fermées de la société romaine, Tanarchie intérieure et la faiblesse de la défense des frontières, se rouvraient par degrés. On recommençait à parler de soulèvements et d'invasion.

La guerre de Perse était rallumée, ou plutôt, comme nous l'avons vu, elle n'avait jamais cessé. Mais chaque iour elle s'envenimait davantage par la complication des passions et des persécutions religieuses. Les chré- ^ns de Perse avaient perdu dans Constantin un prolecteur, dont la renommée, plus encore que Tinterces- ^on,les défendait contre la haine d'une caste sacerdotale

intoléranie. Presque au même moment, Tiridate* roi (l'Arménie, autre voisin de Sapor, allié intime et coreligionnaire de Constantin, avait également terminé ses jours, et il n'avait pas fallu beaucoup d'efforts à Sapor, pour réduire son successeur Chosroèsdans une sorte de vassclage De ce côté non plus, par conséquent, les chrétiens n'avaient plus de défense à espérer. Dès lors, débarrassé de toute crainte, Sapor II, d'un naturel prudent, mais au fond cruel, donna librement carrière à sa passion contre des sujets en qui il voyait 5 la fois des rebelles et de secrets agents de l'étranger. Le centre de la foi chrétienne était à Rome, et tout chrétien paraissait aux yeux de Sapor un Romain déguisé. Les deux causes du Christ et de Rome lui semblaient intimement unies, d'autant plus qu'à la porte même de son empire, il les trouvait toutesdeux représentées par un même homme, révêque de Nisibe, Jacques, un des héros de la foi de Nicée. Jacques était tout ensemble un intrépide chrétien et un ardent patriote. Son àme, fortifiée contre tous les périls par le long usage des austérités, bravait, d'une hardiesse égale, les ennemis de la foi et ceux de l'empire. Sa métropole, Nisibe, nommée aussi Antioche de Mygdonie, à cause de sa situation semblable à celle de la capitale de la Syrie et de la rivière Mygdone qui la traverse et va se jeter dans le Tigre, passait pour la clef de la Mésopotamie. Ses redoutables fortifications gardaient la route

1. Moïse de Choréne, 1. ii, c. 89; 1. m, c. 1-9, p. M(MI40. GU>boD. chap. 18.

de l'Asie Mineure *. C'était le premier obstacle que reuconlraienl les armées persanes dans toutes lenrs expéditions, et toujours elles trouvaient la ville mise en défense par les soins vigilants de son évéque, et les citoyens animés, par cet exemple, d'une ardeur et d'une fermeté de courage rares chez des Romains de la décadem e. Jacques était, du res.e, populaire et respecté dans toutes les colonies chrétiennes de la Perse, qu'il avait souvent parcourues, et dont beaucoup lui devaient leur conversion^; et Sapor était naturellement fort irrité de voir ainsi le méoie nom que redoutaient ses armées, invoqué et béni par une partie de ses sujets dans leurs prières.

Cette irritation fut habilement exploitée à la fois par les Mages, toujours fort ennemis de toute religion nouvelle, et par les Juifs, restés assez nombreux le long de l'Euphrate, depuis la captivité de Babylone, et qui avaient su gagner la faveur de la reine ^. Les chrétiens 88 virent bientôt désignés comme les espions de la cour impériale. On les chargea d'impôts insupportables, espérant, dit Sozomène, que, comme la plupart d'entre eux avaient embrassé la pauvreté, ils seraient hors d'état de payer, et se verraient ainsi, ou contraints d'abjurer, ou réduits à se mettre en contravention directe avec les lois de l'État. Bientôt même on trouva ces détours

i. Amm. Marc., xxv, 8 : Cionstabat enim orbem Eonm in ditionem potaisse tracsire Persidis, nisi h^ec civitas. hablli situ et mœnium xnagnitudine, restitisset.

t. Theodoret., Vita patrum, i,p. 675 — TiUemont, vol. vu, p. 77.

S. Soz., Il, 9.

superflus, et un édit royal, rendu vers l'année 343 <, condamna tous les prêtres à faire abjuration, sous peine de mort, ordonna la destruction des églises, el cita l*é* vêque de Clésiphon, Siméon, à comparaître devant le roi, pour rendre compte de ses méfaits.

Siméon parut, en effet, au jour marqué, chargé de chaînes. Il entra le front haut, et fil quelques pas devant le trône royal, sans se prosterner suivant la mode de Perse, à laquelle, jusque là, les chrétiens n'avaient fait aucune dirHcullé de se conformer. Le roi lui demanda, fort en colère, ce que signifiait celle insolence nouvelle, a C'est, dit rintrépide vieillard, que Ton m'amène devant a vous pour trahir mon Dieu. Quand je venais comme « votre sujet, je n'ai point refusé de vous rendre les « respects dûs à un souverain; mais il n'est point pera mis de s'incliner, au soldai qui vient défendre sa reli- « gion el la vérilé. » — « Adore le soleil, lui dit Saper» a et je te comi)lerai d'honneurs. Si tu refuses, et toi, et a toute la race des chrétiens, vous êles perdus. » — Ni menaces, ni promesses ne firent effet sur Siméon; mais, pour lui donner le temps de réfléchir, le roi consentit qu'il fût ramené ce jour là en prison.

1. Nous adoptons cette date, avec Tillemont et Barouius, conformément î\ la Chronique de S. Jérôme, mais contrairement à Sozomène et à Tbéodoret, et à la chronique de Théoi-hme, qui placent la grande persécution sous le r^gne de Constantin. Ce serait même, suivant ces historiens, à l'occasion de cette persécution que Constantin aurait écrit à Sapor Illettré que nous avons nippoitée l'ius haut (première partie de cette histoire, t. ii, p. 312 et suiv.) ; mais (.ette lettre ne fait aucune mention d'une persécution inmiinente.

LA lEUNBSSE DB JULIEN. 183

An moment où Siméon franchissait le seuil de la salle, un vieil officier qui élail de garde à la porte s'indina et mit un genou en terre devant lui. Le confesseur lui jeta un regard de colère, et passa en détournant le visage. L'officier s'attacha à ses pas, fondant en larmes et déchirant ses vèteitienls. C'était un eunuque, du nom d'Ustazade, très-attaché à la famille régnante, et qui avait même veillé sur renfnnce du roi, pendant sa longue minorité. Il était chrétien d*origine, et l'avait été longtemps aussi de profession ; mais les menaces de l'édit et une vive affection pour son royal élève, avaient triomphé de sa fidélité, et peu de jours auparavant il s'était décidé à adorer le soleil: La vue du péril et dif courage de son ancien pasteur, qui avait été longtemps ami, lui ouvniit les yeux sur sa faute.

Repoussé par la généreuse indignation de Siméon, Dstazade alla dépouiller ses riches vêtements de cour, et, revêtu d'une robe noire, revint s'asseoir à la porte du palais, en poussant desombres gémissements. «Malheur à moi, disait-il ! quel jugement portera donc de moi le Dieu que j'ai renié, puisque Siméon, mon ami, ne veut même plus me regarder? » Le roi, informé 4e cette scène lugubre, appela son vieil ami auprès de lai, et lui demanda avec intérêt quel malheur l'avait fhappé. « Aucun malheur, ô roi, répondit l'eunuque; l^lût à Dieu que je fusse atteint de quelque mal!... Je gémis au contraire de ce que je vis quand je devrais être mort, et de ce que je vois ce soleil que j'ai adoré pour

VOUS plaire. J'ai doublement morilé la mort : J'ai trahi mon Dieu, et Irompé mon roi. Mais.par le Dieu créateur du ciel et de la terre, c'en est (ait, je ne changerai plus. » Sapor, contrarié de celte défection inattendue, n'en conçut qu'une colère plus vive contre les chrétiens qui lui enlevaient ainsi ses meilleurs amis. Plusieurs jours furent employés à obtenir dTFstazade, soit par intimidation, soit par des caresses, qu'il ne donnât pas le funeste exemple de l'insubordination ; mais, ne pouvant arracher de lui une nouvelle faiblesse, Sopor e: fin perdit patience et crut que le supplice d'un favori sci ait plus propre que toute autre chose à répandre la terreur, et à faire connaître son inflexible volonté. Il ordonna donc qu'on tranchâtia téte à Ustazade. L'eunuque apprit sa sentence sans faiblesse; mais, comme dernier témoignage de sa fidélité à Dieu et à son maître, il demanda pour unique grâce qu'on fît crier dans la ville par un héraut public, qu'Us^ lazade mourait, non pour avoir trahi l'État, mais pour n'avoir pas voulu adorer le soleil. Il périt le Jeudi Saint, et le lendemain Siméon subit le môme sort avec cent autres prêtres chrétiens *.

La persécution devint alors atroce et générale. Les Mages et les Juifs parcouraient les campagnes et les villages, pour découvrir les retraites des chrétiens et les livrer aux bourreaux. Les sœurs de saint Siméon, accusées de sorcellerie et d empoisonnement, puis livrées à

i. Soz., Il, 9, 10 et saiy.

des juges criminels, qui essayèrent en vain de les corrompre, périrent dans un alTreux supplice. On scia leurs corps par la moitié; on en attacha les lambeaux à des poteauXy et la reine, à qui les Juifs avaient persuadé qu'une maladie ancienne dont elle souffrait était Teffet de leurs sortilèges, ne rougit pas de passer entre ces hideux trophées. Sadoth, le nouvel évêque deCtésiphon, puis des moines, des solitaires sans nombre, vinrent grossir aussi, pendant plusieurs années consécutives, la phalange céleste des martyrs '.

Ces rigueurs contre des amis supposés de Rome ^(^^ avaient pour conséquence naturelle un redoublement d'activité dans la guerre suivie contre Rome même. Aussi les événements militaires se multiplient vers cette époque, et croissent en importance. Un siège inutile de soixante-dix jours devant Nisibe, remplit toute la campagne de 347^; mais, dès le commencement de la suivante ^, Sapor était en armes sur le Tigre, à la tête de toutes les Torces de son royaume, qu'il commandait lui-même, et auxquelles il avait joint de nombreuses troupes d'auxiliaires. Constance, accouru de son côté avec un armement moins considérable, ne voulut pas disputer le passage à une armée

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