‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 5)Chapitre 129 sur 324 · Amm. Marc, xvi · texte numérisé non relu

Amm. Marc, xvi

«. Ibid.

justement renommée, et dont il était très-fier. Il harangua le peuple du haut du tribunal : s'il eût osé, il aurait parlé volontiers du haut des Rostres, qu*il contemplait avec une admiration marquée. Il voulut ensuite se rendre au sénat; mais une question d'étiquette religieuse faillit tout compromettre. Dans le lieu ordinaire des séances de rassemblée, qui était probablement un temple, s'élevait un autelde la Victoire, déesse à qui Torgueil rotnain.avait toujours aimé à témoigner sa reconnaissance. Constance déclara qnesesyeux seraienlsouilléspar le spectacle des honneurs rendus à un démon. Le sénat soupira; mais, sacrifiant l'allégorie de la fortune à la réalité du pouvoir, il fit retirer les emblèmes divins devan l la divinité de chair et d'os. L'autel fut enlevé , et Constance put venir à la curie *.

Satisfait de cette complaisance, heureux des homiQages qu'il recevait. Constance se montra dès lors inoins exigeant et prêt à tout prendre en bonne part. Il Parcourut la cité entière, avec une admiration qu*il ne <^raignait plus de laisser voir. Il entra sans difficulté dans les temples du Capitole, dans le Panthéon, visita les Thermes, les cirques et les théâtres. La grandeur, la inajesié des constructions, lui causaient une stupéfaction ^ont il n'était pas maître. H convenait que l'Orient "offrait rien de semblable. En parcourant le forum de Trajan, accompagné du prince Ilormisdas, il admira le cheval sur lequel la statue équestre de l'empereur était

^' s. Amb., 0pp., éd. Béo., 1690, t. ii, p. 829 et 841.

placée : (c Voil^ une belle sculpture, dit-il ; pour ceci» je puis le faire copier, et je le ferai. — Prenez garde, seigneur, lui dit Hormisdas, avant de faire venir le cbeyal, il faudrait avoir bàli l'écurie. — Et que pensez-vous de tout ce que nous voyons , disait-il à ce même interlocuteur, à la On d'une do ces fatigantes excursions?-*— Quel dommage , reprit le prince proscrit avec une nuance de mélancolie, qu'on meure ici comme ailleurs* ! »

Pendant que ces visites faites de bonne grâce aux monuments de la vieille Rome rassuraient les païens sur les desseins immédiats de Tempereur, d'autres victimes plus intéressantes de son despotisme religieux s'assemblaient secrètement dans la ville, poui aviser aux moyens de tirer parti de sa présence. Cétaienl les chrétiens restés fiJèlcment attachés h. leur pontife proscrit. Le nombre en était très-grand, et à leur lêti figuraient beaucoup du dames de distinction, femmes de

1. Amm. Marc, ibid. — Le texte de la phrase d'Honnisdas porte iii tautum sibi placuisse aichat, quod «lidicissct ibi (juoqiie honiioe mori. Mais la phrase ainsi faite expriuie un sentiuicut d'une anier tuuic vrainieat excessive. En substituant, commne lo propose Valoi dans sa note, et comme Gibbon s'y est décidé, le mot displicu.'sse pld'-uisse, on arrive au même sens, mais sous nno forme \A\\s adouci et plus élégante. Quant à la bienveillance avec laquelle Coustanc visita les temples païens, la lettre de Symmaque à l'empeicur Yalcc tinicn ne laisse sur ce point aucun doute : !*cr omiios vias urbi iTtorn.'e l.etum soquutus s^uatuin, vidil placido ore delubra, legit ii scripla fastigiis deorum niuiiin.'i, p*:ronntatus eal lenipb rum origiae miratus est conditores.... Symmaque ajoute qu'il ne- refusa ^las d pourvoir aux dé[ienses des ( érémtnies des Romains, et nomma di nobles au sacerdoce (S. Amb., 0pp. ^ t. ii, p. 89). i5i l'on n'avait pa d'autre témoignage, celui-ci suffirait pour infirmer les deux lois di cutées plus haut.

H IPE^SÉGUTIOV ARIENNE. 379

sénat^iirs ou de hauts dignitaires. Elles pressaient sans relâche leurs maris d'aller Irouver rempereur et d'obtenir de lui le retour de révèqiie. ce Si vous n'en venez pas à bout, disaient-elles, nous quillerons la ville et nous irons retrouver cet auguste et cher exilé. »Les hommes, plus intimidés ou moins zôlés, étaient difiiciles à déterminer, a Allez-y vôus-mèincs, linirent-ils par dire : à nous autres, Constance ne pardonnerait pas une démarche qui lui déplairait; mais il ne voudra pas sévir contre (les femmes : il vous accordera ce que vous demandez, ou du moins il vous renverra sans vous iliire de mal. )>A la réflexion l'avis parut bon, et les dames chrétiennes se décidèrent à se rendre en pompe, et parées de leurs plus beaux ornements, au palais de l'empereur. En voyant entrer dans la cour de son palais ces matrones, dont il n'eut pas de peine à reconnaître la qualité, l'empereur ordonna qu'on les introduisît, et il leur fil très-bon accueil, (i Seigneur, lui dirent-elles, en se jetant à ses pieds, prenez pitié de cette grande ville privée de son pasteur 6l exposée à l'invasion des loups ravissants. — De quoi vous plaignez-vous, reprit l'empereur? Vous avez un ^vèque tout à fait en état de remplir sa charge. » Les dames lui représentèrent que Félix n'était qu'un intrus Jont les bons chrétiens fu valent la communion '.

Le favorable accueil de la ville, le plaisir qu'il prenait à s'y trouver, avaient mis l'empereur en veine de

^ Théod., u, 17.

380 LA PERSECUTION ARIENNB.

douceur. II voulait obliger tout le monde» et c'est à cette charitable intention sans doute qu'il faut attribuer une pensée que Théodorel lui prête, mais à laquelle il est difficile (le croire qu'il se soil sérieusement arrêté. Il annonça, dit cet historien, l'intention d'offrir à Lil>ère la permission de revenir, à la condition qu'il consentirait à partager avec Félix le siège épiscopal. Cette idée plaisante, qui attestait la profonde ignorance du chrétien qui se mêlait de régir l'Église, circula rapidement dans la ville. C'était jour de cirque, et Constance assistait aux jeux. Le projet de l'empereur se répandit sur tous les bancs, et fut accueilli par un concert de quolit>cts et de railleries : «Voilà qui va bien, disait-on; il y a deux factions dans les jeux du ciniue : chacune a déjà ses couleurs; chacune aura aussi son évoque. » Puis, passant de la plai^^anterie à une émotion plus sérieuse que le lieu ne paraissait le comporter, la foule en chœur s'écria : u Un Dieu! un Christ! un évêque! » Il n'en fallut pas davantage, sans doute, pour détourner Constance de son étrange projet, et ne voulant pas se créer d'embarras en face de la foule excitée, craignant tout ce qui ressemblait à une commotion populaire, il se borna à laisser espérer qu'il ferait quelque chose pour Libère, si Libère, à son tour, entendait raison*. Celte

1. Théod. — Nous n'osons piviidr»' sur nous la resiionsabililé de donner comme absolument auth(Mitii|ue le fail allégué par Théodoret. En toot cas, si l'idée étrange (juMl prête à Constance fut réellement conçoe par cet einpi^ro.ur, nous no pouvons croire qu'il ait été jusqu'à en faire Tobjet d'une lettre lue dans le cinjuc, comme Tliistorien Taf firme. Il

vague promesse ne l'empêchait pas de rester en amitié avec l'usurpateur Félix, comme on peut le voir par plusieurs lois qu'il lui adressa pour renouveler» en les accroissant, les privilèges de son Eglise. Une singulière disposition, que nous avons déjà rencontrée, et qui exempte des impôts ordinaires, même les opérations commerciales des ecclésiastiques, et étend cette exemption à leurs femmes et à leurs enfants, y est reproduite et amplifiée*.

Jusqu'au bout de son séjour, Constance fut fidèle à ce système de conciliation. Satisfait de la soumission de tousses sujets 9 il leur témoigna à tous son contentement: aux chrétiens il accorda, non la suppression complète, mais la flétrissure officielle des combats de

avait sûrement auprès de lai un conseU ecclésiastique qui I*anrait em* P^é de commettre une pareille éaormité. On peut admettre tout au plus que ce fut un projet communiqué en conversation à quelques P^vsoQQes, et ébruité par indiscrétion. Les récits de Sozomène (iv, 15) , Bnfin (i^ î7)^ Sulpice Sévère, etc., attestent également que la foule "^terriutà Rome en faveur de Libère; et le premier de ces historiens ^4 même jusqu'à dire qu'il y eut une sédition pour le faire rappeler, où Purent plusieurs personnes. Nous ne pouvons admettre un fait de cette S'avité.en présence du témoignage d'Ammien Marcellin qui afflrme que instance se trouvait si bien à Rome qu'il aurait voulu y rester. Or, instance ne se seiait sûrement pas bien trouvé dans une ville où une ^tioa aurait eu lieu sous ses yeux. Quant à l'affirmation commune ^ ces divers historiens, à savoir que Libère fut rappelé à la suite de ^ interventions bruyantes de la foule, nous dirons plus loin pour- W nous ne pouvons l'admettre.

*• Cod. fhéod., XVI, tit. î, 1. 13, 14. —Cette loi est d'octobre 357, PiQsieon mois après le départ de Constance de Rome; mais, conmie ^lles que nons allons citer, elle est évidemment la conséquence de ce ^joor, et atteste la disposition de l'empereur pendant tout le voyage.

382 LA PERSÉCUTION ARIElfNi.

gladiateurs, dans une loi qui interdisait à tout militaire d'y prendre part *. Avec les ariens il tint quelques conférences sur les questions dogmatiques, et discuta des formules de foi *. Avec les sénateurs qui se plaignaient toujours de la lourde charge des fonctions publiques, il combina une série de mesures pour faire revenir dans la cité les gens riches qui s'en éloignaient et laissaient ainsi peser sur les nobles présents le fardeau entier des devoirs civiques ■. Au peuple, cnOn, il accorda des jeuï, des représentations presque constantes, où il laissa la foule faire la loi elle-même, allonger, modifier le programme comme elle fentendait. Enfin, il promit à la ville, comme marque de son souvenir, de lui faire venir d'Egypte le grand obélisque d'Iléliopolis, que son père Constantin avait fait transporter à Alexandrie. La promesse fut leime, en effet, Tonnée suivante, et c'est le mtMne monument qui fait lace aujourd'hui, sur la place de Saint-Jean-de-Latran, à la n)élropole de Rome K

In mois s'écoula dans ces occupations et ces divertissements, et Constance y prenait tant de plaisir, trouvait Tair de Rome si pur et si doux, qu'il y fût resté volontiers plus longtemps. Mois des alarmes conçues sur la sécurité des frontières de Mœsie et de Pannonie, les soins d'un

Page 1