IV
l'empire, qui dégarnissait des places fortes; un conflit entre quelques-unes des tribus barbares, qui forçait les vaincus à chercher leur salut dans rémigration : c'étaient là les causes ordinaires d'attaques toujours renaissantes. Une invasion était la suite immédiate de toute lutte de prétendants dans le monde romain, ou de toute bataille livrée entre deux roitelets du monde barbare. Le repos dos provinces limitrophes en sentait également et inévitablement le contre-coup.
Or, dans les dix dernières années que notre récit vient de parcourir, ces deux causes réunies avaient agi de concert pour troubler la prospérité et la paix des- Gaules. D'une part, l'insurrection de Magnence, qui avait eu la Gaule pour point de départ et pour dernier théAtre, avait nécessairement affaibli la défense de la frontière. Magnence, en s'avançant vers l'Orient, pour accabler Constance du poids de toutes les troupes qu'il avait pu réunir, dégarnissait systématiquement, on 1* vu, les provinces occidentales : soit que, grâce à so origine germaine, il crût n'avoir rien à craindre sur se^ derrières, soit tout simplement que son ambition pev patriotique courût d'abord au plus pressé. On I reprochait même d'avoir levé des recrues parmi I tribus (|ui habitaient les bords du Rhin et de leur av enseigné ainsi lui-même à franchir la borne fatale l'empire. En revanche, quand il était revenu sur î pas, repassant les Alpes, en pleine déroule, mais m lenienl pressé par Crmslance , ses parli^ans accusai
JUIIEN EN GAULE. 7
Tempereur d'avoir déchaîné les Germains pour l'acheter. Toutes ces récriminations avaient probablement un coté de vérité, et ce n'était que Téternelle répétition du s^pectacle que donnaient toutes les guerres civiles. Chaque oompétiteur avait pensé à son pouvoir plus qu'au salut de Rome , et acceptait , de bonne grâce, le secours que pouvait lui prêter, même sans combinaison préméditée, une diversion &ite par les Barbares. Puis les rapports fréquents Tavorisés par Constantin entre Tcmpire et ses voisins, ceux qui subsistaient naturellement entre les Barbares établis sur le sol romain ou engagés dans les ées romaines et leurs anciens compatriotes: toutes relations suggérées par une politique chrétienne liaient sans inconvénient, tant que raulorité impériale s^ maintenait dans toute sa force. Mais dès que le Jien se détendait, elles favorisaient de dangereuses trahisons, comme ne l'avait que trop tristement prouvé * étrange défection dans laquelle l'épouvante et la calomnie venaient de précipiter le malheureux général Sylvain. Et ce qu'il y avait eu de curieux dans celte ^■rconstance, c'est que pendant qu'un général, Franc ^'origine, prenait ainsi la pourpre, en présence et '^vec Tappui des Barbares, c'étaient aussi d'autres "^rLares, les Francs Malaric et Mellobaud, qui s'étaient chargés, au nom de Constance, d'instruire sa cause et ^^ poursuivre son chàliment '. Toutes ces agitations, boules CCS allées et venues, auxquelles la Gaule servait
^* T(âr dans le yolame précédent, p. 991*293.
nécessairement de passage , familiarisaient ses rudes voisins avec Thabitude d'envahir à leur gré » sur le moindre prétexte , le territoire sacré de Tempire.
Une révolution intérieure, survenue à Textrémité opposée delà fiermanie, ne contribuait peut-être pas moins à précipiter ces invasions. Parmi toutes les nations germaines avec qui l'empire avait à combattre , et dont les historiens latins défigurent les noms en les traduisant, une en particulier avait pris, dans ces dernières années, un développement inattendu qui fixait sur elle tous les regards. Elle le devait, suivant toute apparence, aux principes civilisateurs du christianisme que lui avaient communiqués, dès la fin du siècle précédent, des prêtres et des captifs chrétiens. Les Goths, établis de longue date au nord du Pont-Euxin, vainqueurs des Sarmates qui leur avaient disputé quelque temps les bords du Tanaîs et des Palus-Méotides; entrés, depuis un j traité conclu avec Constantin , dans Talliance régulière^ de Teinpire, venaient de prendre, sous Thabile adminis — « tration d*un de leurs rois, le vieil Hermanaric, Tassietta»^ d'un gouvernement régulier. Hcrmanaric avait soumL rapidement et ses plus proches voisins et les divei tribus de son peuple. Ses conquêtes, parties du Danul et s'avançanl jusqu'à la Baltique, comprenaient ui grande partie des régions que gouverne aujourd'hui sceptre des czars et de celles qui forment la confédéi tion germanique. On l'appelait l'Alexandre du Ne A ses ccMés siégeait un évêiiuc chrétien, Uiphilas^ h<
Lier de ce Théophile qui avait déjà figuré à Nicée, mais c3oué de facultés plus rares et d'une éloquence plus persuasive. Soit qu*IIermanaric eût ou non Tavorisé 1 a propagation de la religion chrétienne , qu*il ne professait pas lui-même, toujours est-il que^sous la double -innucnce et d*une autorité protectrice et d*une foi plus éclairée, le royaume des Goths sortait un peu de la barbarie. Pour la première' fois, on voyait sur la rive gauche du Danube, et hors de«la puissance romaine, quelque chose qui ressemblait à Tordre d'une société policée '.
1 . Le ri'jrne d'Hermanaric chez Xcs Goths n'est raront»' que par Jf»rnaod^, et l'on sait combien les r«'cits de cet histoiien doivent êtn' aihnis avec d»^flance, surtout relativement aux origines de sa r.tcc. Cependant le Wgue d'Hermanaric ayant dur»'*, suivant lui, jiisiiu'.i la v»ille de l*inyasion des Huns et du passap; des (îoths en Kurn^ie, on commence à marcher ici sur un terrain un pvu plus solide. LVxtrêmc vieiUesse qu'il prête à Hermanaric au moment de c«ttc invasion (eu 375), ne permet pas de douter que ce prince pouvernAt déjà ^t eût fait ses principales conquéU's à 1 époque où nous sommes ici Mrvenu. I/épiscopat d'Ulphilas devait aussi avoir commencé peu "^UparaYantf puisqu'il assistait au concile de Constantinople en 360 ^'^liil.. II, 5. — Soc, 11, 41. — Soz., VI, 37); mais il n'«'St pas sûr qu'il ^^l encore publié sa traduction de la Bible, ni qu'il fût mcore entn'i *l:=tus l'hérésie arienne. Tous les points reLitifs à l'oiipinc, Phistoire et ***5tat social des diverses tribus barbares avant la conqui-te ont été en ^■^ns teinvs l'objet de nombreuses spéculations, et, de nos jours, ont ^«nné lieu à des travaux approfondis que les bornes d" notre snjet ne ous permettent pas d'analyser ici. L'intûiùt que ces recherches pré- «ntcnt est grand pour cenx qui écrivent l'histoire des peuples moernes, la plupart sortis des tribus germaniques : il nVst qu'accessoire ur le sujet (jne nous traitons, «|ui s'arrête à la (.hiite de l'emplie. ^^irms iiuliquerons parnii les meilleurs travaux à consulter sur ce >itit: Ozanam, /^ç Grrmnins avntit le rUristinniffine, ç\\[\\). l^»", et ht ivilisfifion chrêtinnae chez les Franrs, chap. 1 f t 2 ; riiistorien ital.ien Troja, Storia dltnlin del medio evo, vol. i, 1. xu, xiii. xiv; et "Relativement aux Goths en particulier. Histoire de Théodoric le Grand, ^^T le marquis du Roure, vol. i, chap. i et t.
10 4ULi6N SN GAULS.
La conséquence naturelle de celle pression régulière qui se faisail sentir à Tune des extrémités du continent germanique était de refouler vers l'autre toutes les trij bus nomades qui ne consentaient point à la subir. Quades, Vandales, Boiens, Marcomans, Burgondes »tou(es ces populations échelonnées le long des barrières romaines, trouvant leurs mouvements gênés à l'Orient par la présence d*un obstacle inaccoutumé, refluaient vers rOccident, se poussant Tune Tautre» comme les colonnes d'un liquide. C'était la frontière du Rhin qui supportait le dernier contre-coup de cette longue agitation , et lextréme limite de cette frontière se trouvait occupée par une confédération plus hardie, plus entreprenante qu'aucune autre, celle-là même dont les soldais romains, déjà un siècle auparavant, célébraient la puissance dans ce chaut fameux : « Nous avons tué mille Francs : un milliard de Perses ne sauraient nous effrayer. » Les Francs étaient le nom générique d'une énergique association de plusieurs peuples établis entre le Rhin, le Mein et le Weser. C'étaient donc eux qui subissaient toute la force accumulée du mouvement dont l'extension de la puissance des Golhs était Torigiiie, et le poids de cette impu1>ion les aurait poussés, malgré eux, sur les plaines de Gaule, quand même leur cuiinige cl leur convoitise, toujours en éveil, n'auraient pas trouvé. dans ces riches provinces l'appât le plus séduisant *.
1. Nous suivons ici, pour déterminer TétabUssement géographique
Aussi y dès la fin de Tannée 355, la desiruclion de quarante villes ruinées en peu de mois et le siège mis devant l'importante forteresse de Cologne n*avaient pas permis aux Gaulois de méconnaître qu'ils devaient s'attendre, de la part de leurs voisins barbares, h un redoublement de fureur. Leur effroi avait été d'autiint plus grand que, depuis la mort de Silvain» les légions étaient fort débandées, et que la Gaule semblait oubliée par J^empereur. Mais quand ils apprirent qu'un prince impérial arrivait pour les commander, le soulagement fut général, et de toutes parts on s*apprèla à le recevoir a v^ec allégresse. Julien mit le pied sur le territoire des G^aules dès les premiers jours de Tannée 356, et c'est jusqu'à celle date que, pour ne pas interrompre la suite ^^s faits, notre récit doit maintenant rétrograder.
-La première ville gauloise où le nouveau 'césar fit son ^'^Irée fut celle de Vienne sur le Rhône. Il paraissait *risie et soucieux, et son petit corps d'arméç, composé ^^ tout de trois cent soixante soldats, était livré au P'^s profond abattement. Sur la route, en elFet, et ''^^nne avant qu'on eût franchi les Alpes, une déplo- ^^le nouvelle avait circulé dans les rangs. Cologne ^■t pris, et la tête de pont du Rhin ainsi livrée à la '^^*5^sance des Barbares. Le jeune prince s'étonnait que
^ ï^'rancs avant la conquête, l'opinion généralement adoptée et discu-
^ , ^^U8 M. Gaizot, Second essai sur fhistoire de France. EUe s'appuie
^- ^^îpalement, comme on sait, sur une indication de la carte de Peu-
^^^•^t*. Klle est, du reste, parfaitement eu conformité avec les monve-
^**t« que les historiens prêtent aux Francs p<,*ndant cette époque.
Constance, informé de ce désastre avant leur séparation, lui en eût fait un secret. L'esprit toujours assiégé de méfiances, il voyait dans ce silence une preuve nouvelle que, sous prétexte de le couronner, on ne voulait, en réalité, que le faire battre et tuer dans une partie désespérée. Pourtant , la joie qui éclatait partout sur son passage, Tempressement des populations, les fêtes et les arcs de triomphe préparés en tous lieux, ne tar^ dèrent pas à dissiper un peu sa mélancolie. Deux faits de bon augure vinrent aussi rassurer son esprit superstitieux. Le temps, très-brumeux en Italie, s'adoucit et s'éclaircil subitement de l'autre côté des Alpes, malgré répoque avancée de la saison; et le jour de l'entrée du cortège impérial dans Vienne, le soleil se montra brillant a rhorizon, comme par une belle matinée de printemps. Dans la première rue où Julien passa, une couronne de feuillage, suspendue à une fenêtre, se délacha et vint se poser d'elle-même sur sa têle, aux acclamalions de la foule. On raconte aussi qu'une vieille femm aveugle, entendant ce bruit, demanda ce qui se passait « C'est, lui dit-on, le césar Julien qui fait son entrée. Ah ! reprit-elle, c'est donc celui-là qui rétablira le cul des dieux*. »
L'aspect des choses, en réalité, n'était pas riani, et n*y avait pas de temps à perdre en fêtes. La moitié de Gaule était ravagée, et les Franks, ne trouvant aucu
1. Amm. Marc, xv, 8. — Liban., Or. \0, p. 270; 9, p. Î37^ Soc., ni, 1.
résistance devant eux, s'étaient avancés jusque dans les plaines de Bourgogne. Julien n'amenait pas de troupes avec lui, et celles qu'il trouvait en Gaule étaient livrées à rindiii^cipline. On lui avait enjoint de ne rien faire sans l'avis des généraux qui les commandaient. Mais malgré son ignorance complète de l'art delà guerre, il ne lui Tallut pas longtemps pour s'apercevoir que tous ces seconds fu'on lui donnait pour maîtres étaient des hommes iicapablesy qui ne se souciaient nullement de marcher du péril et qui avaient pour instructions secrètes de le Cenir sévèrement en bride. Ils le traitaient sans beaucoup Oc considération , comme un apprenti tout fraîchement ^orli des écoles, et ne cherchaient qu'à l'endormir clans t^ne fausse sécurité. Julien sentit donc, sans le dire, u*îl n'avait de conseil à prendre que de lui-môme. ar bonheur, il avait l'hiver devant lui avant de devoir mettre en campagne. Ce fut un temps de constantes «.^tuiles et d'infatigables exercices, la nuit dans les livres, le jour dans les camps. A la surprise universelle, et ou grand déplaisir de ses surveillants, son ardeur s^uffit h tout. Les recherches savantes de l'écolier servirent à guider et à éclairer l'activité passionnée du Kiouveau général. Sa bonne grâce et son désir d'apjM'endre eurent hienlôt séduit tout le monde. Il était le f)remier à rire de son inexpérience dans toutes les parties matérielles et pour ainsi dire mécaniques de son métier. Quand il lui fallait, par exemple, comme une simple recrue, apprendre à marcher au pas au son
d*un instrument qui marquait la cadence : « J'a disait-il en riant, d'un bœuf qui porterait 1b I Puis il ajoutait de bonne humeur : « Voyez, Plat que Ton fait d*un philosophe! »
Une si noble ardeur ne tarda pas à toucher m cœur dur de quelques-uns des fonctionnaires qu avait donnés pour tuteurs. Des chambellans, ai ciers» deux entre autres nommés Euthérius et Sa se mirent rapidement en bonne inlelligence avec '. trosorier Ursule, qui avait ordre de lui donne d'argent pour empêcher qu*il ne s*altachât les t par des largesses, voyant son zèle pour le bien | lui ouvrit en secret tous les crédits qu*il put déf Aidé de ces appuis et surtout de son génie natui six mois, lui qui ne savait auparavant de quoi se posait une Icgion, il eut reformé et rééquipé une de Tarméc , et plein d'un feu qui se commui autour (le lui, il sollicitait déjà humblement d( slance la permission d'aller monlrcr à Tennemi Y de l'empereur ^
Les premiers jours de juin le virent en ef marche vers la vilFe d'Autun , devant laquel
1. Clitellff' l)ovi impositiC siint : nostniin non est onns. (Amm. XVI, 5 ) — 11 s'agissait de danser la Pi/rrhiqiu!, sorte de dan sous les armes, qu'oii enseignait au soldat pour lui apprendr* ter ItifT^rement l'arniurc et à mai-chcr avec grâce et régolarili note de Valois sur Animion Marcelliu, xvi, 5, et Lebeau, Mém l'Académie des hixcnptiuns, t. xxxv, p. Î6i.)