S. Atban.,i4/)o/., p
chef-d'œuvre de Tart d*Eusèbe , doucereuse dans la forme et insolente au fond, n'avait pour but que de dédécliner la compétence et la suprématie du siège de Rome. Mais telle était, cependant , à cette époque, Tincontestable autorité de la primauté romaine, que les rédacteurs de la lettre n'osaient l'attaquer tout à fait de front. Ils convenaient que l'Église de Rome jouissait d'un privilège reconnu, comme l'école des Apôtres et la métropole de toute piété ^ Mais, pourtant, ajoutaient-ils, il ne faut point oublier que c'est d'Orient qu'est partie la prédication de l'Évangile ; et doit^on mesurer la dignité des évéques à la grandeur de leur siège? — Pourquoi Jules leur avait-il écrit seul, et en son propre nom 7 Pourquoi ne pas recevoir comme valables tout de suite, les décrets du concile de Tyr qui avaient déposé Athanase et Marcel d'Ancyre ? Les décrets d'un concile ne de<vaient-ils pas être regardés comme immuables? Athanase et Marcel étaient désormais en dehors de la communion de l'Église : ceux qui restaient avec eux s'exposaient au même sort. Et l'on faisait entendre assez nette* ment au pape qu'on ne l'exceptait point de cette menace^. L'indignation qu'éprouva le concile en voyant ainsi
i. Rohrbacher, fli.tt. de F Église, t. vi, p. 293^ croit voir dans les expressions employées par les Ensébicns, au sujet du sié;:e de Rome, des équivoques ironiques. Le texte ne nous paraît pas se pièter à cette interprétation. MOliler, Hist. de sniut Athanase, 1. 1, p. 266, partage l'opinion de Rohrbacher.
2. Soc. — Soz., ioc. cit. — S. Athan., A]H)1., p. 740-7B4. — C'est de la lettre du pape qu'on peut induire le contenu de celle à laquelle il répond.
braver sur sa chaire le successeur de saint Pierre , fut extrême. On pressa unanimement Jules de réprimer, par une réponse sévère, cet insupportable orgueil. Il le fit, en cfTet, dans une pièce qu*Alhanase nous a consecvée tout entière, et où respire, jusque dans l'extrême modération du langage, la fermeté d'un homme sûr de son droit.
a J'ai lu, dit le pontife, la lettre que vous m'avez envoyée par mes prêtres Elpide et Philoxène, et J'en suis resté surpris. Je m'étonne que, moi vous ayant écrit en toute charité et en droiture de conscience, vous répondiez avec un esprit de contention et sur un ton qui ne convient pas. Votre lettre témoigne de l'orgueil et de l'arrogance de ceux qui l'ont écrite... Et je ne sais à quoi vous pensez lorsque vous vous comportez de manière à nous faire croire que même vos paroles de respect à notre égard n'ont pour but que de vous jouer de nous. » Le pape consentait ensuite à discuter l'un après l'autre tous les griefs des Eusébiens. Il leur rappelait qu'en convoquant un concile à Rome, il n'avait fait que se rendre aux vœux de leurs députés. Il leur avait écrit seul , il est vrai , et en son nom , mais toutes les Églises d'Occident et d'Italie étaient derrière lui, et il portait la parole pour elles. Il n'avait point admis sans discussion les décrets du concile qui avait déposé Athanase et Marcel; mais fallait-il tenir plus de compte de la réunion de quelques évêques à Tyr, que du grand concile de Nicée où tout le monde chrétien réuni avait
condamné le schisme d'Arius? Et cependant les Ariens n*élaient-ils pas rentrés aujourd'hui dans la communion de toute TAsie? — Quelle valeur, d'ailleurs, pouvait avoir une sentence portée non-seulement contre toutes les formes de la justice, mais contre toutes les règles de rÉglise? « Si ces évéques étaient coupables, comme vous le dites, ajoutait-il en terminant, il fallait les juger suivant les canons; il fallait nous écrire à tous, afin que tous, nous eussions à décider ce qui était juste... C'étaient des évéques qui souffraient , et leurs églises ne sont point des églises ordinaires, mais celles même que les apôtres ont fondées. Et puisqu'il s'agissait du siège d'Alexandrie, pourquoi ne nous avez-vous pas écrit? Ne saviez-vous pas que c'est la coutume en pareil cas de nous écrire premièrement , afin que ce soit d'ici que vous vienne la décision? Si donc l'évèque de cette ville était tombé en suspicion, il fallait écrire à l'église d'ici ' . »
Cette lettre fut sur-le-champ expédiée en Orient, et le concilQ de Rome, n'ayant plus d'autre affaire, songea à se dissoudre. On ne pouvait se dissimuler cependant ce qu'il y avait de hardi à braver aussi ouvertement la volonté de l'empereur Constance, dont le concours était publiquement acquis aux prélats d'Antioche. Pour ne
1. s. Atban., Apol.^ p. 753. — Le lecteur se rappellera sans doute que le siège d'Alexandrie étant patriarcal, relevait de Rome directement. Celte phrase a été invoquée, et avec raison, comme un d<;s plus forts témoignages de la primauté romaine.
pas rester tout à fait désarmé devant sa colère, et se ménager un prolecteur eu cas de besoin, la pensée vint naturellement de recourir à Tautre Auguste, le maître de rOccident, qui jusqu'ici paraissait s*étre peu mêlé de débats ecclésiastiques. Constant était en Gaule, où des invasions de tribus franques lui donnaient beaucoup d'occupation *. On lui lit parler par Maxime, évoque de Trêves, qui portait à Athanase une affection devenue tout à fait intime durant le premier exil de ce grand homme, et par Osius de Cordoue, qui passait à la cour en s'en retournant dans son diocèse. Le pape Jules, luimême, crut devoir écrire une lettre détaillée pour expliquer à Constant ce qui avait été fait à l'égard desévêques d'Alexandrie et deConstantinople. Il était à craindre, en effet, qu'imbu des notions confuses que les représentants du pouvoir civil se faisaient encore au sujet de la constitution ecclésiastique, Constant ne trouvât étrange qu'on fût intervenu à Rome dans une querelle qui ne regardait que des sujets de son frère ^.
Autant qu'on en peut juger à travers les appréciations contradictoires des divers historiens, Constant était d'une nature simple, un peu grossière, sans portée d'esprit, mais sans malice de caractère. Dans Théritage des qualités paternelles, tandis que Constance semblait avoir pris pour sa part (tout en n'en reproduisant qu'une image
i. Soc, II, 20. — Soz., m, 6. — Liban., Or. 3, p. 1S8. — S. Jér6me Chron, 2. S. Hil., Fragm,,ip. 1295. —Soz., m, 10.
très-affaiblie) la science politique, l'art militaire et Téloquence. Constant n'avait recueilli qu'une grande bravoure personnelle et une honorable droiture de cœur, n était d'ailleurs ami du plaisir; on le soupçonnait des plus graves désordres de mœurs : accusation d'autant plus accréditée que, fiancé du vivant de son père à la fille encore enfant du ministre Ablave, il lui avait fidèlement tenu parole malgré sa disgrâce; et, en attendant qu'elle fût en âge d'être mariée, il restait célibataire dans une jeunesse déjà m*ùre. Une grande faiblesse de caractère qui le livrait à d'imprudents conseillers; des besoins d'argent et des goûts de dépense qui le rendaient à la fois avide et prodigue, faisaient de lui, au fond, un fort médiocre souverain. Mais il avait une foi très-solide, bien que peu éclairée, et il en donnait fréquemment des preuves en distribuant des largesses aux églises et des faveurs aux chrétiens. C'est ainsi qu'Eunape nous raconte qu'il avait fait venir d'Athènes un sophiste chrétien célèbre, du nom de Proérèse, qu'il faisait manger à sa table et à qui, par une disposition singulière, il avait donné le titre de général avec une grosse pension * .
Il avait eu indirectement quelques relations avec Albanase, qui, sur sa demande, avait rédigé pour lui un
i. Aurel. Vict, De cœs,, 41. — Vict., EpH., 41. — Zos., ii, 4Î. — Eotr., X, 9. — Liban., Or,, 8, p. 121. — S. Athan., Ad. Sol., p. 856; Àpoi.f p. 678 et «79. — Amm. Marc., xx, 11. — Eunap., Vit. soph,, Paris, 1849, p. 49i.
petit catalogue et une sorte d'abrégé des livres de l'Écriture. Mais, pressé de prendre parti dans la cause qui partageait le monde chrétien, il éprouva le désir de faire plus ample connaissance avec le principal et de s'entretenir avec lui. Il ne put guère donner stiiteà cette pensée avant la fm de Tannée 342,parcequeceHe fut qu'à cette époque qu'il put terminer la guerre des Francs par une paix dont les conditions ne paraissent pas avoir été bien satisfaisantes pour Thonncur romain *. De retour alors à Milan, il manda Âthanase auprès de lui^. A. D. Cet ordre surprit et ne contenta que médiocrement
révéque proscrit : sujet de Constance, et aussi éloigné de la rébellion que de la bassesse, Athanase éprouvait quelque scrupule à recourir contre son souverain à l'appui d'une influence étrangère. Il savait d'ailleurs qu'il est aisé de blesser l'orgueil des princes, mais qu'il est peu sûr de se fier à leurs paroles. En sollicitant l'intervention de Constant, il offensait mortellement le maître de l'Orient, avec qui tout évéque d'Alexandrie était destiné à entretenir de perpétuelles relations, et il n'était
1. 342 ap. J.-C. — U. G. 1095. — Indict. xv. — Constintius m et Constans ii coss.
2. Soc. — Soz. — Liban. — S. Jérôme, loc, cit. - Nous mettons ici l'entrevue de Ck)nstant et d'Athanase , que TiUemont rejetait plus loin. Cette entrevue précèla inïmédiatement le concile de Sardique. Or on verra tout à Theure les raisons (jui, de concert avec les chronologistes modernes, nous font avancer jusqu'en 343 la réunion de ce concile. Athanase (ApoL p 675) dit qu'il s'était écoulé trois ans entre son arrivée à Rome et l'appel de Constant. En mettant cette arrivée en 339, comme nous Pavons fait, on se trouve porté à la fia de 342.
nullement certain que la bienveillance de Tun des monarques fût d'aussi longue durée que la rancune de Taulre. Aussi, bien que reçu à la cour de Constant avec une faveur marquée, fidèle à sa prudence accoutumée, il se tint sur une adroite réserve. Il ne laissa pas échapper une seule plainte contre Constance; et, se doutant que toutes ses démarches étaient épiées et faussement rapportées à la cour d'Antioche, il prit d'avance la précaution de ne jamais s'entretenir avec l'empereur qu'en présence de témoins qui pouvaient entendre toutes ses paroles et en déposer au besoin. Celte prévoyance ne prévint pas la calomnie, mais lui préparait les moyens de la réfuter*.
Le souvenir du grand Constantin était l'instrument principal que les catholiques employaient pour agir sur l'esprit de son jeune fils*. Rien n'était plus propre à lui suggérer la pensée de suivre cet illustre exemple» en prenant lui-même riniliative d'un concile universel pour compléter l'œuvre de Nicée. Chacune des deux grandes fractions de l'Église venait en quelque sorte de se prononcer dans des sens diiTérents, quoique en se disant l'une et l'autre fidèles au symbole qu'elles avaient arrêté en commun. Le moyen le plus simple de les faire accorder semblait être de les mettre en présence et de les faire délibérer ensemble. C'est dans cette vue que Constant se décida à écrire h son frère pour