Jul., (h\ 5, p
JULIEN PERSÊCUTEl R. ?31
réinlégrer des collègues injustenicnl favorisés; c'étaient des accusations réciproques de conspiration et de lèsemajesté. Julien prêta à toutes les plaintes une oreille attentive, examina toutes les questions avec soin et les résolut avec impartialité. S'il ne réussit pas, au dire d'Ammien, h connaître toujours la vérité et h rendre toujours justice, il réprima au moins les délations, et n'écouta point les suggestions d'un zèle flatteur qui le poussait à venger, comme de' graves injures, de simples inconvenances et des violations d'étiquette. Il s'irritait même très-vivement contre les délateurs, et quittait parfois le rôle de juge, pour discuter trèsaigrement contre eux et les railler avec esprit. Un de ces dénonciateurs ne cessait d'accuser son voisin de s*être fait faire, sans avoir le droit de le porter, un vêlement de pourpre. Ennuyé de celte réclamation qui t^evenait à plusieurs reprises : « Eh bien, dit Julien à œl importun conteur, il portera non-seulement une :»:'obe, mais môme des cliaussures de pourpre, et c'est "^ous qui les lui fournirez. Apprenez par là ce que valent ^les chiflbns d'étoffe * . »
Mais cette modération philosophique ne se démentait que lorsque, par hasard, une question s'élevait qui touchait à la religion. Déjà, plusieurs fois, on avait remarqué qu'il interrompait son interrogatoire pour demander brusquement aux accusés et aux plaideurs de
t. Amm. Marc., xxii. 9.
quelle religion ils élaienl, et que, suivant leurs réponses, son visage (levenail serein ou sombre'. Aussi un s'attendait sans doute à quelque scène intéressante, lorsqu*on rengagea à faire paraître devant lui un chrétien obstiné qui mettait tout le pays en rumeur, et que le gouverneur avait récemment fait jeter dans les fers. Il portait le nom alors très-commun de Basile, et s'était fait connaître depuis longtemps par Tardeur de son zèle. Sa rigoureuse et fervente orthodoxie Tavait déjà fait fort mal noter, du temps de Constance, auprès des prélats de la cour et de son évêque , le chef timide et doux des semi-ariens. Mais depuis que Basile voyait avec Julien Tidolâtrie glorifiée sur le trône, son zèle indigné ne connaissait plus de bornes. On l'accusait d'avoir excité tout haut les habitants à s'opposer au rétablissement des temples, et de s'être répandu en propos injurieux contre l'empereur et son culte. Dans plusieurs interrogatoires qu'il avait subis en présence du proconsul et de magistrats de la cour, le prisonnier avait tenu un langage ferme , fier et exalté. Il avait particulièrement très-fort maltraité les comtes Elpidius et Pégaze, deux apostats, officiers supérieurs de h maison de Tempereur, qui s'étaient récemment converti! au paganisme pour plaire au maître. Ce furent eux qui piqués au vif, pressèrent Julien de faire paraître Basile devant lui. Julien y consentit, et l'accusé fut introduit.
1 . Ainm. Marc, xxii, 10. In disceptando aliquoties eral intempestivii.<;, quid qiiisque jurgantium coleiet, lempore alieno interrogans.
Jl'LIEN PKIISÉCUTKI H. 233
Il fil son entrée clans le prétoire, le fronl haut et Tair impassible. «Qui êtes-vous, lui dit Julien, et comment vous nommez-vous? — Je vais vous l'apprendre, dit Basile. Tout d'abord , je m'appelle chrétien , et c'est là un nom grand et plein de gloire, car le nom du Christ est éternel et ne périra point. Ensuite , je porte aussi le nom de Basile, et c'est sous exîlui-là que je suis connu dans le monde. Mais, si je conserve le premier, j'aurai rimmortalité bienheureuse pour récompense. — Vous TOUS trompez, Basile, dit Julien, qui n'était pas fâché de l'occasion de disputer. Vous savez que j'ai quelque connaissance de vos mystères; croyez-moi, celui en qui vous espérez n'est pas tel que vous pensez; il est mort lui-même, et bien mort, du temps que Pilate était gouverneur de la Judée. — Je ne me trompe point, dit Basile; c'est vous, empereur, qui vous trompez; c'est vous qui avez renoncé Jésus-Christ, au moment où il vous donnait l'empire; mais je vous avertis en son nom qu'il vous l'ôlera bientôt avec la vie, et vous connaîtrez, mais trop tard, quel est celui que vous avez abandonné. Comme vous avez perdu la mémoire de ses bienfaits, lui-même ne se souviendra plus de ses bontés, quand il s'agira de vous punir. Vous avez renversé ses autels, il vous renversera de votre trône; vous avez pris plaisir à fouler aux pieds sa loi, cette loi que vous-même vous aviez si souvent annoncée aux peuples; votre corps de môme sera foulé aux pieds, et restera sans sépulture, après que voire àmc
234 JULIEN PERSÉCL'TEIÎR.
en aura élé arrachée par les plus atroces douleurs», n Ces menaces , prononcées avec toute Tassurance de l'inspiration prophétique, firent passer dans rassemblée un frémissement de terreur. Il y avait là bien des personnes qui trouvaient au fond l'entreprise de Julien ridicule, tout en s*y prêtant, et la puissance du Dieu des chrétiens avait été si visible depuis un siècle que, dans les cœurs où la foi était éteinte , une crainte superstitieuse subsistait encore. Ce n'était point le compte de Julien. Une discussion où il aurait fait briller ses talents lui aurait convenu; l'anathème l'irrita: « Je voulais voiis sauver, dit-il en se contenant encore, mais puisque vous ne tenez nul compte de mes conseils cl que vous manquez de respect à mon rang, il faut bien que je venge la majesté de l'empire outragée. » Il leva la séance en ordonnant que des coups fussent appliqués h Taccusé.
Le commandement fut exécuté avec une rigueur qu» peut-être Julien n'avait pas prévue , mais qu'il ne péra pas. Le fouet dont on se servit était de telle n»^^ ture qu'il enlevait à chaque coup une lanière de chair^^ de sorte que, sans faire périr le patient, on ne pouvs -^ en donner plus de cinq ou six par jour. Dès le leni^ __c main , Rasile flt demander à être admis en présence q l'empereur. Le comte Fromentin , qui était commis i^m S9 garde, ne douta point que son courage ne fût ébraiB. ié^
1. Snz., V, 11. — Actes de saint Basile (T Anoure dans la collection} de Dom Ruiuart. — Bolland., 22 mars.
el courut sans rclard annoncer à Julien ce triomphe. En toute hâte, on fit amener Basile dans le temple même d'ËJ^^ulape, où l'empereur , entouré de prêtres, était en train de sacrifier. A peine entré : « Eh bien, dit Basile , ▼os devins vous ont-ils fait connaître d'avance ce que j'ai à vous dire? — Je pense , dit Julien , que vous êtes assez sage pour avoir reconnu votre erreur, et que vous allez sacrifier avec nous. — N'y comptez pas. Vos Dieux ne sont que des statues de bois qui ne voient ni n'entendent, d Puis ouvrant ses vêtements et déchirant 868 plaies : « Tiens, dit-il , en jetant aux pieds de Tempereur un laml)eau de chair tout sanglant, nourris-toi de mon sang, puisque tu en as soif: pour moi, je me nourris de Jésus-Christ. »
L'assistance était consternée ; on se jeta sur l'accusé, sans même attendre l'ordre de Julien, qui, ne proférant pas une parole , lançait des regards irrités au courtisan dont la maladresse l'avait exposé à cet outrage. Fromentin comprit à demi-mot le moyen de se réhabiliter. Dès le lendemain , sans qu'il soit fait mention d'aucun ordre de Julien , Basile périssait du plus affreux supplice, mais dans l'extase du martyre. Au moment où on le dépouillait de ses vêtements pour le fruppcr du dernier coup, on crut remarquer que toutes les traces des blessures précédentes avaient miraculeusement disparu et que son corps se présentait au bourreau sain et pur comme son âme devant le Seigneur. Au dire de Sozomcne, ce ne fut point la seule exécution de ce genre
230 JULIEN i'khskci:teur.
qui nianiuo en Irails sanglanls le passage de Julien par Anevre *.
Quand de pareilles scènes se passaient en Galalie, la province qui en était voisine, la Cappadoce, si ardenle dans ses sentiments chrétiens, contre laquelle Julien avait des griefs si directs, et où il comptait des ennemis si connus, devait avoir beaucoup à craindre. Déjà, depuis quelques mois , sur la nouvelle du voyage de l*cmpereur en Asie, les Cappadociens s'étaient fort émus. On s'attendait , à toute heure , à le voir arriver en armes , prêt à faire peser sur la ville de Césarée le poids d'un courroux dont elle avait déjà ressenti les effets éloignés. Bien loin de disposer les chrétiens à l'humilité ou à la soumission, Tattente d'un tel péril les entretenait dans une grand< fermentation. Ils cherchaient partout, pour les metti à la tête de la résistance, les chefs les plus décidés sans s'inquiéter s'ils n'étaient pas aussi les plus compi metlants. Ce fut ainsi qu'on alla tirer de la retraite Basi^^jc et Grégoire, pour leur imposer, malgré leur répugnanccz^e, avec le caractère de l'ordination sacrée , le devoir Je prendre la conduite des troupeaux chrétiens dans ^^es circonstances périlleuses. L'évêque de Nazianze , p — ^re de Grégoire, avait donné le premier l'exemple de cm^ite sorte de violence, que légitimaient chez lui les droites de l'autorité paternelle. Dès le printemps de 362, ^ux approches de la fêle de Pâques, il avait fait de son E*