‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 5)Chapitre 251 sur 324 · AcU'i' de S. Théodovet. — Théoii. — Soz. — Loc. cit · texte numérisé non relu

AcU'i' de S. Théodovet. — Théoii. — Soz. — Loc. cit

dit-il froidemenl en composant son visage, les dieux se sont vengés ^ »

Mais autour de lui on n'éprouvait pas, on n'aiïectait pas le même calme. La prophétie du martyr circulait dans toutes les bouches. L'idée que le Dieu des chréliens allait se réveiller et se venger, s'emparait de toutes les imaginations; elle épouvantait les apostats; elle inspirait une terreur presque égale aux païens eux-mêmes, qui, sans adorer Jésus-Chriï-t, ne faisaient pas difliculté de reconnaître en lui au moins un dieu puissant. Chaque jour, dans cette disposition des esprits, semblait apporter un nouveau et sinistre présage. Le comte des largesses sacrées, complice du comte Julien, mourut, peu de temps après, d'un coup d'apoplexie. Il s'appelait Félix , c'est-ii-dire heureux, et c'était, avec Auguste, l'épilhète dont on faisait précéder le nom de tous les empereurs. « Voilà déjà Félix mort, dit un plaisant, Auguste ne tardera pas longtemps. » L'année d'ailleurs était singulièrement défavorable; les catastrophes se multipliaient. Nicomédie fut victime d'un second tremblement de terre qui acheva de détruire ses fondements, et dont la secousse se communiqua à beaucoup d'autres villes. Par suite de Tune de ces commotions souterraines, le Nil déborda à Alexandrie. La sécheresse durait cependant toujours autour d'Antioche, et amenait à sa suite une grande famine. D'Occident les nouvelles n'étaient pas

*1. Actes de S. Thf^odoret,

beaucoup meilleures. Les populations commençaient à s'agiter, el bien que Tempressement des gouverneurs à se conformer aux volontés de l'empereur diminuât eo raison de la dislance de leur province, quelques supplices avaient déjà été ordonnés pour cause de religion, et suscitaient de vives émotions *.

Lhorizon s'assombrissait ainsi de toutes parts autour de Julien, et ces annonces de malheurs prochains eialtaient au plus haut degré le courage des chrétiens. Il ne pouvait plus faire un pas dans Antioche sans les rencontrer, le front levé, dans l'attitude d'un dédain à peine déguisé. On faisait résonner à ses oreilles les menaces de la Bible contre les adorateurs des faux dieux. Il y avait surtout une vieille femme, du nom de Publia, dirigeant une communauté de diaconesses, qui ne le

1. Amin. Marc.,xxiii, 1, 2.— Lib., Or. 10, p. 806, 3U. — S. Grég. Naz., Or. v. — S. Jean Chrys., t. ii. p. 687. — On a très-peu de renseignements, et aucun n'est tout à fait authentique, sur le gourernenieiit de l'Occident pendant le rè^ne de Julien. Des hapiographes des siècles postérieurs, d'une autorité par conséquent plus que suspecte, parlent seulement de quelques chrétiens martyrisés à Rome, en Italie, en Gaule : S. Gordien, S. Élèphe, S. Émilien, etc. Ce silence porte à penser que Taction des gouverneurs de Julien fut très-modérée, et que l'Occident se ressentit assez peu de l'apostasie de l'empereur, î/explicatiou de ce fait est facile. Julien n'ayant fait aucun édit général de persécution, les gouverneurs ne se montrèrent cruels envers les chrétiens qu'autant qu'ils y étaient poussés par les populations païennes, et les populations occidentales, naturellement plus cahnes, avaient aussi moins d'injures à venger que celles d'Orient. Le triomphe du christianisme en Occident avait été moins complet. Le paganisme conservait encore, en beaucoup d'endroits, comme à Rome même, un caractère officiel; l'action ayant été moins vive par une loi, qui est c«dle de la nature morale comme de la nature physique^ la lé.iction lo lut inoins aussi.

laissait jamais passer devant sa maison, sans faire entonnera toute sa compagnie le verset du psaume : « Les simulacres des nations ne sont qu'or et argent; ils ont des oreilles et n*entendcnt point» des yeux et ne voient pas, despiedsetne marchent pas. » D'autres foisc*élaient des cantiques sacrés, et souvent même d'autres poésies, tout récemment composés par Grégoire de Nazianze, ou par le professeur Apollinaire, pour tenir lieu aux chré^ tiens des auteurs classiques qui leur étaient interdits. Ces pieux savants employaient leurs loisirs à faire des vers de toute sorte, héroïques, tragiques, élégiaques, îambiques, purs de tout souvenir idolâtre et propres à être répétés par les chastes bouches des jeunes filles. Apollinaire, surtout, excellait à mettre en vers pleins de grâce et de feu, quoique d'une exactitude théologique douteuse, les dogmes principaux du christianisme. Ces hymnes à peine composés volaient de bouche en bouche, comme les chants nationaux d'une population opprimée. Les femmes les fredonnaient en filant; les hommes, à table ou à Tatelier, en mangeant et en travaillant : et les échos allaient porter les refrains, comme un défi, aux oreilles du tyran rhéteur qui avait prétendu condamner à la dégradation intellectuelle tous les serviteurs du Yerbe de Dieu *. Enfin, les plus simples cérémonies chrétiennes, les obsèques d'un mort, par exemple, devenaient l'objet

I. s. Grég. Naz., Or. v, 102. — Soc, iii, 16. — Soz., v, 18. — Apollinaire tomba depuis daus l'hérésie, comme la suite le fera voir. — s. Êpiph., Hœr.f lxxvii, 24.

de manifestalions religieuses qui avaient un caractère politique, à tel point que Julien se vit obligé d'interdire, par une loi, les funérailles en plein jour : <c La douleur, dit-il dans ce texte, doit aimer le secret : la pompe et Toslentalion n'y conviennent pas*. »

Encore si, pour soutenir cette guerre ouverte contre une partie de ses sujets, Julien avait pu trouver dans l'autre un appui sincère! Mais, bien qu'engagés dans la même lutte, le parti païen de l'empire et son chef s'apercevaient de jour en jour qu'ils n'avaient nulle sympathie réelle l'un pour Faulre. D'une pari , comme nous l'avons plus d'une fois remarqué, Julien, animé d'une passion exclusive pour la Grèce, ses dieux et sa langue, n'avait recherché aucun appui parmi les vieux sectateurs du culte romain , parmi ceux qu'inspiraient encore les souvenirs de la république. De Rome, de l'Italie, l'une et Tautre aussi dédaignées par lui que par Constantin, aucune forcené lui vcMiait. Philosophe ou chrétien, il était Grec avant tout et paraissait toujours à la capitale détrônée un monarque oriental qui lui enlevait le sceptre du monde. Les vieux génies latins, les ^ Saturne, les Ops, les Quirinus, semblaient se venger de ^

son oubli en l'abandonnant avec dédain à sa destinée

A la vérité, lorsqu'il s'agit de désigner les consuls poui Tannée 363 qui approchait, il eut comme un soupçoi de celte indifférence et comme un repentir de l'avoi

1 Cocl. Théod., IX, t. 17, l. 5.

méritée. Il reçut très-bien la dépulation de Rome qui venait lui offrir la dignité consulaire, la combla d'honneurs, et, pour rendre hommage aux souvenirs républicains, il fit faire par Libanius une déclamation en règle sur les grandeurs du consulat romain; puis il s'adjoignit pour collègue un simple particulier, son ami Salluste, préfet tle Gaule, ce qui ne s'était pas vu, dit Ammien, depuis le temps de Dioclélien \ Mais cette réparation tardive et passagère ne calmait pas des mécontentements enracinés; et lui-même, entraîné par d'impérieuses habitudes, ne cessait pas d'appeler le culte auquel il consacrait sa vie, l'hellénisme par exellence.

Mais, d'un autre côté, en Orient même, et au milieu de sa cour, parmi les hellénisants qui l'environnaient, if se sentait dépaysé et isolé. Malgré ses emportements et ses petitesses, il demeurait en effet un croyant mystique, épris de la beauté idéale, dont il cherchait le reflet dans les visions des poètes. Ses amis étaient ou des complaisants de cour, ou des sceptiques blasés, ou des rhéteurs amoureux d'eux-mêmes, ou de joyeux compagnons de confréries de débauches. De jour en jour il était plus mécontent d'eux, et eux n'étaient guère plus contents de lui. Il leur reprochait sans détour à tous, prêtres comme fidèles, dans des épanchements pleins d'amertume, leur froideur, leur paresse, leur avarice, leur licence, leur servilité même et leurs démonstrations de politesse obsé-

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