Aaim. Marc, xxiii
Rabdacène, de Rahimène et de Corduène, soumises, également depuis Galère, sinon à la souveraineté directe, au moins à la haute domination de Rome. Par l'outre chemin y au contraire, on arrivait de très -bonne heure à ces contrées inférieures de la Mésopotamie qui avaient échappé à la puissance romaine , moins par suite des conquêtes des Perses que par la nature indomptable de I eurs habitants. Au delà du fleuve Abore , un des affluents de l'Euphrate, on entrait non-seulement en territoire ennemi , mais dans des plaines arides, dépeuplées, parcourues par des tribus errantes ; on se trouvait , en un mot , en plein désert.
Ce fut pourtant par cette voie que Julien résolut de se diriger. Plusieurs raisons d'une valeur douteuse le déterminèrent à ce parti audacieux. Précisément parce que Tautre route était plus facile, elle avait été plus fréquentée. Il y avait un champ de bataille à presque toutes les étapes, et comme les armées romaines n'avaient pas dans leurs annales beaucoup de victoires sur les Perses à célébrer, de tels souvenirs pouvaient être d'un effet fâcheux sur les imaginations. Julien craignait d'évoquer des visions funestes en secouant la poudre des légions de Crassus, d'Antoine et de Yalérien. La seconde route, au contraire, n'avait été parcourue que par les armées victorieuses de Trajan et de Seplime- Sévère. Puis elle conduisait plus directement à Ctésiphon, l'une des deux capitales de l'empire Perse. Un coup de hardiesse et de fortune pouvait donc faire tom-
ber en très -peu de jours le souverain» la cour et l'État des Perses tout entier entre les mains des Romains. C'était un éclat de ce genre dont Julien avait besoin. Il s'y préparait en embarquant sur le fleuve une flotte immense destinée à lui apporter toutes les munitions et toutes les machines de guerre nécessaires pour faire an grand siège. L'Euphrate devait lui amener tout cet appareil jusqu'à dix ou douze lieues de Ctésiphon; car cette capitale était bâtie sur le Tigre, à l'endroit où les deux fleuves se rapprochent et ne sont plus séparés que par une petite journée de chemin.
Telle fut l'entreprise audacieuse qui s'empara de l'imagination de Julien. Il sacrifia à l'espoir qu'il nourrissait, disons mieux, au besoin qu'il éprouvait d'une campagne prompte et brillante, un succès plus modeste, plus lent, mais assuré. Ce regrettable parti une fois arrêté, il retrouva pour le mettre à exécution sa prudence et son génie accoutumés. II importait, avant tout, de tenir sa résolution secrète aussi longtemps qu'il serait possible , pour induire les Perses en erreur et les décider à porter toutes leurs troupes sur les points que Ton ne comptait point attaquer. Le rendez-vous général de l'armée fut donc indiqué à Carrhes, à quelques lieues au delà de l'Euphrate, sur le chemin ordinaire de l'Assyrie. C'était là, d'ailleurs, que Julien voulait procéder à la répartition de ses troupes. Car, tout en renonçant à suivre la ligne importante d'Édesse et de Nisibe, il était impossible de la laisser complètement
découverte, et il fallait la confier à la défense d*ufl corps d*armée. Celte division nécessaire n'était pas le moindre des inconvénients du plan adopté.
Le mouvement général des troupes eut lieu dans les premiers jours de mars. L'empereur lui-même ne se mit en route que quand il les sut convergeant de toutes parts vers le rendez-vous. Le cortège qui dut l'accompagner offrait le plus singulier mélange. II y avait, d'une part, des philosophes, des sophistes, Maxime et Priscus, par exemple, un peu étonnés de se trouver au milieu du bruit des armes, et qui auraient peut-être su gré h Julien de les dispenser de ce témoignage de dévouement; puis des aruspisces toscans, qui n'aimaient guère les philosophes et ne s'entcndaicnt.pas avec eux; en outre, ie médecin Oribase et le préfet du prétoire Salluste Second, païens d'un esprit doux et modéré; enfin quelques officiers chrétiens , comme Jovien , qu'il avait bien fallu rappeler auprès de la personne du prince, au moment du péril. C'était un hommage rendu à leur loyauté et à leurs talents, qui, pour être arraché par la nécessité, n'en avait que plus de prix.
Avant de partir, Julien voulut pourvoir à la sûreté de la ville où il laissait si peu de regrets. Il mita la tête de la province de Syrie un certain Alexandre, homme de mœurs violentes et dures, originaire de cette ville d*Héliopolis qui s'était signalée par sa haine sanguinaire contre les chrétiens; et comme on réclamait contre cette élévation inattendue : « Je sais bien qu'il ne la mérite
pas, dit-il ; mais c'est vous qui méritez de l*avoir pour mattre, hommes avares et indociles que vous êtes. »
La foule le suivait pourtant le jour de son départ, le 5 mars, nombreuse, inquiète, suppliante : « Revenez heureux et glorieux, disait-elle, et soyez moins irrité contre nous. » Il répondait avec beaucoup d'aigreur et de colère : « C'est la dernière fois que vous me voyez : je ne rentrerai plus dans vos murailles. )> Libanius, qui raccompagnait avec le sénat de la ville, essaya de faire entendre quelques paroles de paix : « Non, reprit l'em* pereur; c'est affaire faite. Si les Dieux me conserveiili c'est à Tarse, et non ici, que je reviendrai. Je vois bien, ajouta-(-ii , en regardant Libanius , que vous comptes sur cet excellent ambassadeur; mais je ferai en sorte que lui aussi vienne avec moi. Ses discours l'ont mis au premier rang des orateurs, et ses actions au premier rang des philosophes. » Et il se sépara de Libanius en se jetant dons ses bras et en lui témoignant autant de tendresse qu'il montrait d'humeur au reste de l'assistance*.
Beaucoup de décurions ne pouvaient pourtant se résigner à perdre ainsi pour jamais l'espoir de la présence impériale. Ils voulurent tenter un dernier effort, et se mirent à la suite du cortège pendant toute une journée de plus de quinze lieues. La route était mauvaise, défoncée dons une partie, et chargée de pierres dans une autre. Julien, très-rudement secoué, en prenait occasion