‹ L'Église et l'Empire romain au IVe siècle (volume 5)Chapitre 87 sur 324 · Boll., 25 mai, g9 cl II · texte numérisé non relu

Boll., 25 mai, g9 cl II

il convoqua pour le lendeuQain tous les évéques dans son palais, loin de la surveillance des chrétiens de la Tille. Malgré le danger évident d'un tel lieu de réunion, Eosèbe et LuciCer ne firent point difficulté de s'y rendre. Danys seul voulut rester dans l'église, pour entretenir la ferveur et contenir le ressentiment du peuple chrétien*. Pendant que tant d'évêques» tant de ministres des saerements et de la parole divine, transigeaient sur la foi pour plaire aux rois de la terre, l'Évangile promis lui pauvres trouvait encore chez eux son plus sûr asile. La personne sacrée de l'empereur entrait donc ici enfin directement sur la scène; il allait essayer toutes ses forces et porter les grands coups de l'autorité souveraine. Prélats, eunuques, courtisans, tout le monde seolendait depuis plusieurs jours pour exalter et irriter son orgueil. On était parvenu à lui faire croire que c'était l'intégrité de sa puissance qui était en péril; que la pureté de sa foi, et, ce qui touchait peut-être plus encore sa vanité, son intelligence des questions religieuses, se trouvaient mises en doute. La veille ^^ jour où il devait recevoir les évêques, Constance P^ son temps à rédiger de sa propre main, sous une forme nouvelle, l'édit de condamnation d*Atha- ^. U y avait apporté toute son éloquence, toute sa ^ence littéraire, et était entrée avec plus de prétentions <iue de connaissances, dans beaucoup de détails théolo-

i. BoU. - S. EU., loc. cit. — S. Athan., ad Soi,, p. 861, 8W. ni. 47

giqucs. Il se prononçait dans ce document^ h ce qu'il paiiul, beaucoup plus nettement pour Thérésie d'Ârius, que la prudence des évoques de son conseil ne leur avait encore permis de le faire. Mais les rusés prélats le laissaient s'avancer» heureux de le voir s'engager de paroles et d'amour- propre, prêts à profiler de tout le terrain que l'autorité temporelle leur faisait gagner, et comptant, si le scandale était trop grapd, l'excuser par l'ignorance théologique naturelle chez un prince qui n'était pas catéchumène *.

Les évéques coiîvoqués arrivèrent au palais au jour marqué : l'empereur ne les reçut pas sur-le-champ, mais il leur fit présenter l'édit par les prélats de sa cour, restant lui-même caché derrière une tapisserie, d'où il pouvait entendre leurs réponses et voir l'accueil qui serait fait à ses ordres. Les députés annoncèrent, en effet, en son nom, qu'il était résolu à mettre enfin la paix dans ses États ; qu'il était las de ces divisions d'évêqucs qui troublaient tout, et qu'il se croyait désigné pour mettre un terme aux déchirements de l'Église, par la volonté de

1. Sulp. Sév., II, 39. — Luc. Cal. De non conveniendo cum hœreticiim p. 206 ; Verbis pulcherriniisque sensibus conscribens edictum. U très-certain, par tous les récits (S. Ath., ad Sol., p. 831 et 861. Soc. — Sulp.-Sév. — S. Hil., loc. cit.), que Lucifer joua un grand rôle dans cette conférence. Lui-même, dans les écrits qu' publia en exil contre Constance, rapporte S. tout instant des traits, d^« paroles, ou de lui, ou de son interlocuteur, qui n'ont pu être échans^ que dans cet entretien qui fut le seul, ou du moins le dernier. Nous avons choisi ces traits en les réunissant et les abrégeant, pour donx&er au lecteur une idée de la hardiesse et de l'émotion de celte grande scène.

ce même Dieu qui lui avait déjà permis de terminer ceux de l'empire. Un murmure accueillit ces paroles, et des objections commencèrent à s*élever de plusieurs côtés. Constance alors, perdant patience, entra ouvertement dans la chambre, et se mit à discuter lui-même, sans plus de contrainte. « La doctrine que vous combattez, leur dit-il, c'est la mienne : si elle est fausse, comme vous le dites, d'où vient donc que Dieu, secondant mes armes, a mis le monde entier sous ma loi ^ ? »

Cette déiGcation de la fortune était étrange dans la bouche d'uu chrétien; mais il fallait quelque audace pour répondre à l'orateur et à l'argument. Peut-être la tâche était-elle trop forte pour les évêques des grandes dtés d'Italie, accoutumés à vivre avec l'autorité impériale dans ces rapports de déférence, de soumission presque passive, que le despotisme exige de ceux qui rapprochent. L'évéque d'une ile abrupte et solitaire, séparée par les flots du contact d'une civilisation trop jN>lie, doué lui-même d'une éloquence vive, bien qu'inculte et sans art, soutenu, enCn, par l'âpreté naturelle et un peu orgueilleuse de son caractère, Lucifer de Cagliari, qui était sorti de prison de la veille, osa regarder le maître en face et lui répondre. Pour cet homme, aussi peu fait aux discussions de l'école qu'aux politesses des cours, les distinctions théologiques étaient inintelli-

1. Lac. Cal-, Pro Athan., p. 22 : Dixissc te nou negabis, nisi nostia lîâeSjhoc est, quâBdicitur a Lucifero aiiana^ fuisset catholica, uunquain ÎQ omnes plèbes accepisses potestatem.

gibles, et les ménagements politiques insupportables, il n'apercevait qu'une chose dans la question : la doctrine d'Arius et la foi de Nicée ; toutes les subtilités intermédiaires lui échappaient ; et il ne voyait devant lui qu*un homme, dépositaire infidèle de rautorité suprême, et persécuteur de la justice. li parla très-rudement è l'empereur : a Votre doctrine, lui dit-il, c'est celle d'Arias, ni plus ni moins; et ceux qui la soutiennent sont les précurseurs de r Antéchrist * . Votre puissance et vos succès ne prouvent rien en sa faveur. L'Écriture est pleine de souverains apostats qui ont désobéi à Dieu, et que Dieu n'a pas punis sur-le-champ. Combien de tempe Dieu a4*îl épargné les Madianites et les enfants d'Amalec? Combien^ de temps Saul a-t-il gouverné, quoique Dieu eût déj^ choisi et oint David pour le remplacer? Combien de» temps Salomon a-t-il survécu à son idolâtrie * ? Votre édit est rédigé en belles paroles, mais il contient tout le venin de l'hérésie ; et contre ce venin, que votre père déjà distillait, le bienheureux Paul nous a prévenus eo nous disant : que personne ne vous séduise par la sublimité des paroles..., que personne ne vous trompe par la philosophie. Vos discours ont donc beau être doux à entendre, nous n'en connaissons pas moins la vanité de toute votre science philosophique^. »

1. Luc. Cal.; Pro Athan., p. il : Gum te uigeremns, legaU nos beat» Ecclesis, sectam damnandam Arii, et illam magis dizisti esse cathoUcam, praenontiavimiis te Anticliristi fuisse prscursorem.

î. Id., De reg. apost., passim.

Page 1