‹ L'Eglise et l'Empire Romain au ive siècleChapitre 114 sur 137 · Amm. Marc, xyiii^ 3; xix, 1S · texte numérisé non relu

Amm. Marc, xyiii^ 3; xix, 1S

■lÉ^ an

Majesté, nous décidons que si quelque magicien, oa quelque homme mêlé auK pratiques magiques (que le vulgaire appelle faiseur de maléfices) , ou quelque aruspice , ou quelque diseur de bonne aventure, augure ou mathématicien, ou divinateur de songes, en un mot, quelque homme de cette espèce, est saisi dans notre cour ou dans celle de César, aucune dignité ne le préservera des tourments et de la mort. Et s*il refuse d*aYouer le crime dont il est convaincu, il sera mis sur un chevalet, des ongles de fer déchireront ses flancs , et il expiera ainsi justement son crime ^ »

Ces excitations à la violence, propagées de la cour dans les provinces, y avaient nécessairement pour conséquence de cruelles exécutions. La loi sans doute n'était pas rigoureusement appliquée partout, et plus d'une population , profitant de la connivence des gouverneurs païens , défendait encore ses vieux oracles. Mais il n'en fallait pourtant pas davantage pour qu'un ministre qui voulait plaire, pût arbitrairement , sur le soupçon toujours facile à justifier de pratiques augurales, fermer les temples , les détruire, les piller , et en ofiTrir les dépouilles à l'église voisine, si elle avait à sa tête un prêtre hérétique bien vu du maitre, ou à quelque eunuque soi-disant chrétien de la communauté^. Par

1. Cod. Theod,, ïx, t. 16, 1. 6. — Cette loi est de Tannée 358^ postérieure par conséquent d'un an à Tépoque où nous sonunes parvenus; mais nul doute qu'elle n'ait été motivée par use longue suite de faits antérieurs.

S. Amm. Marc, xxii, 4, dit des courtisans de Constance : Pasti

ces faveurs compromettantes, l'Église devenait complice, aux yeux des peuples, d'un zèle amer qu'elle n'avait pas provoqué, dont elle éprouvait elle-même les plus rudes atteintes, et contre lequel protestaient en vain ses véritables représentants. Des lois sévères contre les Juifs, des exemptions imprudentes et excessives accordées au clergé * , achevaient de jeter indistinctement sur tout ce qui portait le nom de chrétien une sombre couleur de cupidiléet de violence; et la postérité même, trop aisément trompée par cette confusion, a fait tomber plus d'une fois sur l'Évangile la solidarité des méfaits du persécuteur d'Athanase*.

Ravi cependant d'être obéi, même au prix du sang des innocents et de l'honneur de l'Église; contemplant d'un œil sec toutes les ruines qui l'environnaient, les temples dépouillés, aussi bien que les églises détruites; nageant dans l'orgueil de la toute-puissance , Constance n'avait plus qu'une pensée: c'était d'aller se faire voir, dans ce comble de la grandeur humaine, à la capitale de l'empire, qu'aucun empereur n'avait visitée depuis 30 ans, et qui était restée en suspicion par suite des mauvaises

templorum spoliis; et S. Hilaire dit à Constance : Anro reipnblicœ sanctum Dei oneras, et vel detracta templis, vel publicata cdictis, vel exacta pœnis Deo ingeris. Contra Const., p. 1245.

1. Cod. Thead,, xvi, t. 8, l. 6 et 7, t. 2, 1. 11 et 12. J'ai analysé plus haut^ p. 128^ ces deux dernières lois.

2. L.i plupait des historiens ecclésiastiques s'accordent a blâuier, domine intempestiye et violente, la conduite de Constance à l'égard du culte païen pendant ces dernières années. Le professeur DOllinger, dans ses Origines du christianisme, qualifie proprement ^absurde et ^otte la protection donnée par Constance au christianisme^ t u, ch. !«'.

dispositions qu'elle avait témoignées à Constantin. Un voyage à Rome était le rêve de son ambition enivrée, et, dès le milieu de 357» il se crut en mesure de le réaliser. Une légère victoire remportée dans une bataille livrée à coup sûr contre les Barbares, en Rbétie, lu permettait de donner à son entrée toute la solennité d'un triomphe. Il s'était assuré» d'ailleurs, des dispositions paisibles de la population , en envoyant , des Tannée précédente , sa femme Eusébie sonder le terrain. La grâce de l'impératrice » sa beauté, sa douceur, ses abondantes aumônes» lui avaient gagné tous les cœurs, et elle avait rapporté de ce premier voyage des impres- .sions qui permirent à son époux de satisfaire en sécurité le désir qu'il nourrissait depuis longtemps *.

Rien ne fut négligé pour la splendeur de la cérémonie. L'empereur se fit accompagner de sa femme et de sa sœur Hélène, femme de Julien, et destinée à représenter ce Jeune César, qui n'avait pas de temps à perdre en fêtes, ou qu'on ne se souciait pas de produire. Le jeune prince persan Hormisdas, frère de Sapor, banni de sa patrie dès son enfance et élevé, comme on Ta vu, àja cour impériale*, devait se joindre au cortège pour en augmenter l'éclat. Toutes les grandes villes furent invitées à envoyer des couronnes d'or qui durent être présentées au souverain le jour de son entrée, avec l'accompagnement obligé d'un panégyrique fait

i. Jul., Or, III, p. 240.

S. Voir première partie de cette histoire, t. u, p. 307^ 308.

LA PERSÉCUTION ARIENNÏ. 373

Ipar le rhéteur du pays le plus en vogue. La ville de Constantinople, bien qu'elle ne pût voir, sans quelque jalousie, cette visite rendue à sa sœur aînée, mit pourtant un grand empressement à désigner son député. Ce fut un sénateur, du nom de Thémistius, grand philosophe, grand orateur, et surtout grand flatleur, qui, malgré ses opinions païennes, avait déjà fait deux fois réloge de l'humanité et de la philosophie de Constance, et avait mérité ainsi les honneurs de la curie. Thémistius se hâta de composer son morceau d'éloquence, destiné à rappeler, en style pathétique, à Tenipereur les mérites et le dévouement de la seconde Rome. Tombé malade, au moment de se mettre en roule, il ne voulut pas laisser perdre son chef-d'œuvre : il eut soin de l'envoyer à l'empereur, d'en faire publiquement lecture à ses concitoyens, et la postérité peut encore l'admirer aujourd'hui dans ses œuvres*,

A Rome les préparatifs ne furent pas moins empressés. C'était toujours cetle même population, avide de plaisirs et de fêtes, incapable autant qu'insouciante de la vraie, liberté, mais conservant avec ses maîtres la franchise de son langage, comme un souverain déchu qui garde encore dans ses manières la dignité du rang qu'il a perdu. Cette fois, le plaisir de revoir un empereur après trente ans de privation et de pénitence, le divertissement (Hes qu'on se promettait,

1. Thém., Or. 3, p. 40 et suiv. — Voir aussi la vie de ce rhéteur par le père Hardouiu, eu tète de ses œuvres, Paris. 1784.

remportaient chez elle sur toute autre pensée: Puis u» grand changement s'était opéré,sinon dans les mœurs et les vrais sentiments, au moins dans la foi extérieure des habitants. La désertion de l'autorité impériale arait laissé agir sans contre-poids l'ascendant de rautorilé spirituelle. La grandeur de Tévêque de Rome avait profité de réloignement de l'empereur ; et , par suite de cet accroissement, aussi bien que par la distribution habile et bienfaisante des richesses attribuées à TÉglise romaine , et par l'influence des vertus de ses pontifes, le christianisme avait fait dans les rangs du peuplede trèsrapides progrès. Le sénat, les corps constitués , restaient encore, il est vrai, presque exclusivement voués au culte des faux dieux et ne voyaient peut-être pas sans inquiétude un voyage dont ils pouvaient suspecter les motifs. Mais le peuple était désormais au moins partagé, et Constance n'avait point à craindre de lui la malveillance séditieuse qui avait jadis irrité l'orgueil et é^aré l'esprit de son père.

Ce fut dans les derniers jours d'avril que le cortège ini|)érial, suivant la voie Flaminienne *, arriva à proximité de Rome. A plus de quinze lieues encore de la ville, au pelit village d'OcricuIum, dans le voisinage de

1. La date du voyage de Constance à Rome est déterminée dans les Fastes didace et la Chronique Alexandrine. S. Jérôme s'est trompé d'une année. Ammicn Marcellin dit qiv'il n'y resta qu'un mois, et qu'il eu partit le iv kal. de juin ou le 'h' mai. Son arrivée eut donc lieu dans les derniers jours d'avril. Conf. Clinton, Fasti Rofmni,^ Cod. Theod., Chron,, p. 57.

Narni, Constance fit ranger en bataille ses compagnies de protecteurs , toutes composées de beaux jeunes hommes , fils des premières familles de l'empire , et qui s'avançaient plutôt parés qu'armés de leurs boucliers et de leurs casques d'or. Leurs bannières, chargées de lourdes broderies se dressaient au-dessus de leurs têtes, trop roides pour flotter au vent^. « Ce n'était plus le temps, dit tristement le stpïque Ammien, où les plus vieux généraux se contentaient , dans !a paix , de marcher précédés de deux licteurs. » Puis venait Constance lui-même , assis sur un chariot doré , et littéralement couvert de pierreries. Les rayons du soleil, réfléchis par ces métaux et ces joyaux divers, formaient, en se jouant, mille feux étincelants. Il étaitseul,car,par une étiquette sévère dont il élait l'inventeur, il s'était imposé la régie de n'admettre jamais personne dans sa voiture. Au-dessus de sa tête flottaient les étendards de pourpre consacrés, sortes de ballons tissus en forme de serpents, où le vent s'engouffrait par la gueule avec un sifflement étrange, et simulait ensuite de redoutables mouvements de queue ^. Derrière s'avançaient les cohortes de cavalerie, nommées cataphractes, toutes bardées de fer, de pied en cap , mais dont Tarmure était faite de

Page 1