‹ L'Eglise et l'Empire Romain au ive siècleChapitre 76 sur 137 · BdUand, M maif § 9 et IL · texte numérisé non relu

BdUand, M maif § 9 et IL

il appela pour le lendemain touls les évêques dans son palais, loin de la surveillance des chrétiens de la

ville. Malgré le danger évident d'un tel lieu de réunion. Eusèbe et Lucifer ne firent point difficulté de s'y rendre. Denys seul voulut rester dans l'église, pour enlrelenir la ferveur et contenir le ressentiment du peuple chrétien ^ Pendant que tant d'évêques, tant de ministres des sacrements et de la parole divine, transigeaient sur la foi pour plaire aux rois de la terre, l'Évangile promis aux pauvres trouvait encore chez eux son plus sûr asile. La personne sacrée de l'empereur entrait donc ici enfin directement sur la scène ^ il allait essayer toutes ses forces et porter les grands coups de l'autorité souveraine. Prélats, eunuques, courtisans, tout le monde s'entendait depuis plusieurs jours pour exalter et irriter son orgueil. On était parvenu à lui faire croire que c'était l'intégrité de sa puissance qui était en péril; que la pureté de sa foi, et, ce qui touchait peut-être plus encore sa vanité, son intelligence des questions religieuses, se trouvaient mises en doute. La veille du jour où il devait recevoir les évêques. Constance passa son temps à rédiger de sa propre main, sous une forme nouvelle, l'édil de condamnation d'Athanase. 11 y avait apporté toute son éloquence, toute sa science littéraire, et était entré, avec plus de prétentions que de connaissances, dans beaucoup de détails théolo-

1. BoUand. — S. Hil., loc. dt. — S. Athan., ad SoL, p. 861, 802. III. 47

giques. Il se prononçait dans ce document, à ce qu'il paraît, beaucoup plus nettement pour l'hérésie d'Arius, que la prudence des évêques de son conseil ne leur avait encore permis de le faire. Mais les rusés prélats le laissaient s'avancer, heureux de le voir s'engager de paroles et d'amour- propre, prêts à profiter de tout le terrain que l'autorité temporelle leur faisait gagner, et comptant, si le scandale était trop grand, l'excuser par l'ignorance théologique naturelle chez un prince qui n'était pas catéchumène *.

Les évêques convoqués arrivèrent au palais au jour marqué : l'empereur ne les reçut pas sur-le-champ, mais il leur fit présenlerl'édit par les prélats de sa cour, restant lui-même caché derrière une tapisserie, d'où il pouvait entendre leurs réponses et voir l'accueil qui serait fait à ses ordres. Les députés annoncèrent , en effet , en son nom, qu'il était résolu à mettre enfin la paix dans ses États ; qu'il était las de ces divisions d'évêques qui troublaient tout, et qu'il se croyait désigné pour mettre un terme aux déchirements de l'Église, par la volonté de

1. Sulp. Sév., n, 39. — Luc. Gai. D» non conveniendo cum hœretids,

p. 206 : Verbis pulcherrimisque sensibus conscribens edictum. U est très-certaiD, par tous les récits (S. Athan., ad Sol., p. 831 et 861. —I Soc. — Sulp.-Sév. — S. Hil., loc, cit.), que Lucifer joua un trèsgrand rôle daus cette conférence. Lui -même, dans les écrits quil publia en exil contre Ck>nstance, rapporte à tout instant des traits, des paroles, ou de lui, ou de son interlocuteur, qui n'ont pu être échangés que dans cet entretien qui fut le seul, ou du moins le dernier. Nom avons choisi ces traits en les réunissant et les abrégeant, pour donner au lecteur une idée de la hardiesse et de Témotion de cette grande scène.

ce môme Dieu qui lui avait déjà permis de terminer ceux de l'empire. Un murmure accueillit ces paroles, et des objections commencèrent à s'élever de plusieurs côtés. Constance alors, perdant patience, entra ouvertement dans la chambre, et se mit à discuter lui-même, sans plus de contrainte. « La doctrine que vous combattez, leur dit-il, c'est la mienne : si elle est fausse, comme vous le diles, d'où vient donc que Dieu, -secondant mes armes, a mis le monde entier sous ma loi^? »

Cette déification de la fortune était étrange dans la

bouche d'un chrétien; mais il fallait quelque audace

pour répondre à l'orateur et à l'argument. Peut-être la

tâche était-elle trop forte pour les évêques des grandes

cités d'Italie, accoutumés à vivre avec l'autorité impé»

f riale dans ces rapports de .déférence, de soumission

presque passive, que le despotisme exige de ceux qui

l'approchent. L'évêque d'une île abrupte et solitaire,

^séparée par les flots du contact d'une civilisation trop

\ polie, doué lui-même d'une éloquence vive, bien qu'in-

^' faite et sans art, soutenu, enfin, parl'âpreté nalurelle

et un peu orgueilleuse de son caractère, Lucifer de Ca-

gliari, qui était sorti de prison de la veille, osa regarder

le maître en face et lui répondre. Pour cet homme,

aussi peu fait aux discussions de l'école qu'aux politesses

à» cours, les distinctions théologiques étaient inintelli-

i. Luc. CaL, Pro Athanasio, p. 22 : Dixisse te non negabis, nia^^ nostra fides, hoc est, qiue dicitur a Lucifero ariana, fuisse! calholicai' Qanqaam in omnes plèbes accepisses potestatem.

gibles, et les niénagemenls politiques insupportables. Il n'apercevait qu'une chose dans la question : la doctrine d'Arius et la foi de Nicée; toutes les subtilités intermédiaires lui échappaient; et il ne voyait devant lui qu'un homme, dépositaire infidèle de Taulorité suprême, eJ persécuteur de la justice. li parla très-rudement à Tempercur : (c Votre doctrine, lui dit-il, c'est celle d'Arius, ni plus ni moins; et ceux qui la soutiennent sont les précurseurs de l'Antéchrist *. Votre puissance et vos succès ne prouvent rien en sa faveur. L'Écriture est pleine de souverains apostats qui ont désobéi à Dieu, et que Dieu n'a pas punis sur-le-champ. Combien de temps Dieu a-t-fl épargné lesMadianites et les enfants d'Amalec? Combien de temps Saûl a-t-il gouverné, quoique Dieu eût déjà choisi et oint David pour le remplacer? Combien de temps Salomon a-t-il survécu à son idolâtrie*? Votre édit est rédigé en belles paroles, mais il contient tout le venin de l'hérésie; et contre ce venin, que votre père déjà distillait, le bienheureux Paul nous a prévenus en nous disant : que personne ne vous séduise par la sublimité des paroles..., que personne ne vous trompe par la philosophie. Vos discours ont donc beau être doux à entendre, nous n'en connaissons pas moins la vanité de toute votre science philosophique^. »

1. Luc. Cal., Pro Athan., p. 11 : Cum te urgeremus, legati nos beata Ecclesiœ, sectam damnandam Arii, et iUam magis dixisti esse catholicam, prsnuntiayimus te Anticliristi fuisse prœcursorem»

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