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CHAPITRE m

LA LIBERTÉ DE l'ÉGLISE ET LA SOUVERAINETÉ DE LETAT SECTION I. — LA D03IINATI0N DE L'ÉGLISE

§ 1. Les clercs et les laïques.

Nous avons dit que, dans la doctrine catholique, les clercs sont les élus, le partage du Seigneur. Ils sont les hommes de l'esprit, les laïques, les hommes de la chair. Les fausses décrétales rapportent cette doctrine à saint Pierre lui-même ^

La vie de l'intelligence a un écueil, contre lequel il est rare qu elle ne vienne pas écliouer : c'est l'orgueil. Cette mauvaise passion fut exaltée jusqu'au délire chez les clercs qui, en brisant les liens de la nature, se croyaient

» « Cunctorumsacerdotum vitam, superiorem sanctioremque ao discrelam a secularibus ac laicis hominibus esse, et spiriluates quosque atque sacerdotes super carnales ac laicos semper constituendos docebat. » {démentis Episl., I, pag. 16, édit. Blondel.)

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placés à une distance infinie de la masse des fidèles livrés aux instincts de la nature. Aujourd'hui l'on cache cet orgueil par prudence; au moyen âge, on l'étalait a\ec une naïveté qui fait sourire, quand elle n'excite pas la colère : « Un séculier, dit saint Damien, quelque pieux qu'il soit, ne saurait être comparé à un moine, même imparfait; l'or, bien qu'altéré, est plus précieux que l'airain pur^ » Quand les hérétiques se révoltaient contre la corruption desprélres, que leur répondaient les défenseurs de l'Eglise? « Le plus corrompu des hommes, s'il est clerc, est plus digne que le plus saint des laïques ^ » L'orgueil clérical est très logique, il n'y a aucune comparaison à établir entre les clercs et les laïques : qui donc voudrait comparer l'esprit et la matière? Les clercs dépouillent la matière, pour n'être plus que de purs esprits, des anges : « L'ordre clérical, dit saint Bonaventure, est dans ce monde, ce que les Dominations sont dans le monde évangélique. »

L'orgueil, quand il déborde, conduit à la folie. Les superbes prétentions des clercs aboutirent à identifier la créature avec le créateur. Ils s'appellent les christs de Dieu^ ils tiennent la place de Jésus-Christ^; l'Écriture

î Damiani, Inslitulio monialis cap. xiii (Op., t. III, pag. 341).

* Pilichdorf, contra Waldenses, ch. 16 [Bibliotheca maxima Patrum, t. XXV,pag. 28i).

3 Concilium Exonieme, 1287, c. 4-2 [Manii, XXIV, 825). D'après le psaume 104 : « Nolite tangere Chrislos meos. » Cela se trouve dans un 1res grand nombre de conciles.

* Imitation de Jésus-Christ, IV, 5, 3 : « Le prêtre, revêtu des habits sacertloîaux, lient la place de Jésus-Chaisl. »

les nomme des dieux. Un docteur du \if siècle, chancelier de réglise de Paris, prit cette figure de la poésie orientale au sérieux, et se mil gravement à établir les ressemblances qui existent entre les prêtres et Dieu : « Dieu est le fondement, les clercs sont des fondements. Dieu est la montagne; les clercs sont des montagnes. Dieu est le pasteur; les clercs sont des pasteurs. Leur vie imite celle de Jésus-Christ. Le Sauveur a prêché, prié, il a donné son corps à ses disciples, et il nous a laissé dans sa vie un type de perfection; les prêtres prêchent, ils prient, ils distribuent le corps du Christ et leur vie sert d'exemple aux fidèles ^ »

Les protestants s'indignent de ce que des hommes osent se dire les médiateurs entre Dieu et l'humanité. Au point de vue du catholicisme, cela est très naturel; il y a même de la condescendance de la part des clercs à vouloir bien descendre de leur empyrée pour s'occuper de la pauvre humanité : ne pourraient-ils pas, eux, les dieux, laisser là les laïques et les abandonnera leur malheureux sort? Il faut donc leur savoir gré de ce qu'ils consentent à être les intermédiaires du ciel et de la terre. Les laïques n'ont pas à se plaindre; ils doivent plutôt bénir ceux qui se préoccupent avec tant de zèle de leur salut. Il est bien vrai que les laïques sont subordonnés aux clercs : «Tous les hommes, même les princes de la

1 Pétri Blesensis, Sermo XXVIII [BWHotheca maxima Patrum, l. XXIV, pag. 1446). L'Histoire littéraire de la France attribue ces sermons à Pierre, surnommé Comcslor, chanceiier de l'Église de t^aris au douzième siècle.

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terre, doivent courber la tête devant les prêtres ^ » La suboidinalion des laïques est exprimée dans des termes et des comparaisons qui impliquent une différence de nalure entre le clerc et le laïque : l'un est le pasteur, l'autre obéit ^ Mais cette obéissance passive, cette subordination dégradante est toute dans l'intérêt du Iroupeau; comment donc le troupeau se regimberait-il contre le pasteur? Au besoin on rappelle aux brebis qu'elles doivent respecter leurs pasteurs à l'égal de Jésus-Christ, et leur obéir comme à Dieu ^ Résister aux prêtres, c'est se révolter contre Dieu dont ils sont les vicaires ^; c'est le plus grand des crimes, le péché pour lequel il n'y a pas de rémission, le péché contre le Saint-Esprit ^ les

^ Fausses décrétales : « Omnes principes terrse et cunctoshomines eisobedire et capita sua submiUere proecipiebat. «Ces paroles sont attribuées à saint Pierre par le prétendu pape saint Clément. [Clemenlis Epist., I. pag. 21).

2 Clementis Epist., III, pag. 73 [Fausses décrétales): « Vestrum, quia legatione Domini fungimini, est docere populos; eorum vero est obedire utDeo. » Bernardus Abbas, contra Waldenses, ch. ii: « Clerici pascunt; alii, quasi oves pascuntur » {Bibliolheca maxima PoJrum, t, XXIV, pag. to87).

3 Clemenlis Epist. III, pag. 74 [Fausses décrétales) : « Omnem pontificem, quasi Chriiti locum tenenlem honorui-e omnes debenl, eique servire. »

* Idem, Epist. II, p. 66 [Fausses décrdales] : « Qui eo rosistit, Deo resistit, et qui eis injuriam vel contumeliam facit, Deo, cujus legatione funguntur, facit. » — Cette maxime est répétée à chaque page des famses d'crétales, et elle est reproduite par les conciles [Concilium Posoniense, 1309, c. 1; Mansi, XXV, 213.)

5 Bernardus Abbas contra Waldenses, ch; 1 [Blbliotheca maxima Patrum, XXÏV, 1387) : « Qui episcopo resistit per contumaciam, in Spiritum Sanctum peccat. »

coupables seront punis des peines terribles que Dieu lui-même a prononcées dans le Deutéronome'. «Lliomme qui, par fierté, n'aura pas voulu obéir au sacrificateur mourra, et tu ôteras le mécbant d'Israël, afin que tout le peuple l'entende et craigne, et qu'il ne s'élève pas avec orgueil à l'avenir ^ »

§ 2. L'Église et lÉtat.

Voilà le pouvoir de l'Église fondé sur une base inébranlable. L'Église, ce sont les clercs, la société des hommes spirituels; elle forme donc par excellence un ordres pirituel,et comme tel, elle a droit à dominer sur la société laïque. Écoutons saint Bonaventure : « De méme^ que l'esprit l'emporte sur le corps par sa dignité et son office, de même le pouvoir spirituel est supérieur au pouvoir temporel et il mérite pour cela le nom de domination. D'où suit que la puissance royale est soumise au pouvoir spirituel.» Ce pouvoir est un pouvoir divin, pour mieux dire, c'est Dieu lui-même qui est ce pouvoir, car l'Église se confond avec Dieu : «L'Église et Dieu ne font qu'un,» écrit Jean de Salisburij, l'ami de Thomas Becket ^.

ï Les menaces du Deutéronome sont rapportées dans un grand nombre de conciles [Concilium Germanicum, tl2o, c. 6. Mansi, XXIII, 4; Concilium Moguntinum , 1246, c. 12. Mansi, XXIII, 729).

2 « Sunt enim corpus unum (Ecclesia et Christus), imo et spiritus unus, et quod amplius est collalione gratiœ quodam modo sunt Deus unus. » Epist. 177, dans la Bibliotheca maxima Patrum, t. XXII, pag. 474, »

Un écrivain du xii^ siècle nous dira quelle idée l'Église se faisait de l'État. Honoré, prêtre d'Autun, dans un traité sur la Prééminence de UÉglise, établit par l'Écriture sainte que le sacerdoce est au dessus de l'État : « Le prêtre et le roi, dit-il, sont figurés dans les deux fils d'Adam, Abel et Caïn. Dieu accepte le sacrifice d'Abel et le loue : il blâme Caïn et repousse son sacrifice. » L'auteur poursuit cette interprétation allégorique à travers toute l'Écriture ; partout où il trouve des hommes agréables à Dieu, il en fait des prêtres; ceux que Dieu rejette sont des laïques, des princes '.Cette impertinence n'est pas une conception particulière à un obscur écrivain du moyen âge: elle s'appuie sur Taulorité infaillible d'un pape. « Les rois et les princes, dit Grégoire VFI, ont leur origine dans des honnies qui, inspirés par le démon , cherchèrent à dominer sur leurs semblables^.» L'opinion du grand pape devint celle de tous les zélés partisans de la puissance ecclésiastique. « Quels sont ceux qui au commencement du monde obtinrent la domination? Les réprouvés, répond Vélarje, Caïn avant le déluge, et après le déluge les descendants de la race maudite de Cham ^. »

Qu'est-ce donc que les princes, et pourquoi y en a-t-il? Il est difficile de le dire; car l'Église prétend au pouvoir temporel comme au pouvoir spirituel. Un des plus

' De Excellenlia sacerdotii prœ regno, rlans Pex-, Thésaurus Aoecdotorum, t. II, pars I, pag. 181 , 184.

« Gregor. VU, Epibt. VIII, 21 {Mansi, XX, 333).

3 Alvares Pelagius, de Planctu Ecclesi» {Roccaberli, Bibliotheca pontificia, t. IV. pag. 70).

illustres docteurs du moyen âge, Henri de Gand, rétablit dogmatiquement : « Jésus-Christ, comme homme, est le chef et le roi unique de TÉglise dans les choses temporelles aussi bien que dans les choses spirituelles ; car il dit à ses apôtres : Puissance m'a été donnée et dans le ciel et sur la terre; il conféra ce double pouvoir à saint Pierre, en lui donnant les deux clefs et les deux glaives. D'ailleurs, par cela n)éme que TÉglise a le pouvoir spirituel, elle doit avoir le pouvoir temporel; en effet, les choses temporelles ne j)euvenl être réglées que d'après le spirituel, de même que le moyen est subordonné au but ^ » S'il en est ainsi, encore une fois, à quoi bon les rois? Les rois sont des instruments de l'Église; c'est à elle qu'ils doivent le pouvoir qu'ils exercent. Écoulons la déduction historique de notre clerc d'Aulun : « Constantin donna la couronne royale au pape, et décréta qu'à l'avenir personne ne pourrait être empereur sans le consentement du vicaire de Dieu. Mais le pape Sylvestre, voyant que les ennemis de l'Église méprisaient le glaive spirituel, prit l'empereur comme aide dans le champ de Dieu, et lui confia le glaive pour la punition des malfaiteurs. Depuis lors, les rois ont le pouvoir séculier ^» Nous disons aujourd'hui que l'Église est dans l'État, en ce sens qu'elle tient son existence civile du législateur. Les ultramont.iins se récrient contre cette doctrine, et, au point de vue du catholicisme traditionnel, ils ont

» Henri de Gand, Quodlibet VI,qu3est. 23. ' De E.ccelknlia mcerdolii prœ rcgno, dans Pex, Thésaurus, II, 1 , 187, 198.

raison. Les docteurs du moyen âge posent le principe tout à fait contraire : «C'est l'État qui procède de l'Église, de nfiême que le corps tient sa vie de l'âme ^ » Puisque l'État n'existe que par la vie que l'Église lui communique, il est évident que c'est à l'Église à définir sa mission et à circonscrire les limites dans lesquelles il peut l'exercer. L'Élat préside à la vie corporelle, animale; l'Église à l'existence rationnelle ^. Sans la chute, il n'y aurait pas eu d'État, puisque l'homme aurait naturellement dominé les instincts de la matière. C'est à cause des mauvaises passions des hommes qu'il faut une puissance armée de la force, pour les réprimer : tel est le but de l'État ^.

D'après cela, il est facile de comprendre quels sont les rapports entre TÉglise et l'État.

L'Égliseexerce la souveraineté dans toute sa plénitude, elle est une avec Dieu; les lois qu'elle prescrit émanent donc de Dieu. Voilà ce que l'archevêque primai de Cantorbéry ne craignit pas d'écrire au roi d'Angleterre, à la fin du xni*' siècle ^ : « La liberté de l'Église, c'est à dire sa domination est fondée sur les décrets des pontifes, sur les canons des conciles, et sur les décisions des saints Pères; or les souverains pontifes, les conciles et les Pères tiennent leur droit et leur autorité du Fils de Dieu. » Quelle est la puissance humaine qui oserait se soustraire

1 rhom. Aquin., de Regimine principum, III, 10.

2 Gerson, (Op., t. UT, pag. 1083) : « Ratio repr?esentat stalum ecclesiasticum, et sensualilas civilem. «

5 Pet, de Audio, de Imperio, lib.I, cap. I: «Fuit ilaque solum natura corrupla regimen necessarium regale. » * 1281. Mmsi. XXIV, 422-427.

à l'autorilê divine? Il y avait au moyen âge un représentant, un organe de la puissance temporelle; l'empereur était considéré comme le miiîlrc du monde, comme supérieur aux rois; mais la grandeur impériale s'évanouit comme une ombre devant la loute-puissnnce de Dieu. La loi des empereurs est soumise à la loi de Dieu, dit un contemperain de Grégoire VU ^ S'il arrivait que la loi laïque fût contraire à la loi divine, elle serait frappée d'une nullité radicale. Les évéques, dit le j)!"imat d'Angleterre dans sa lettre au roi, ne devraient pas obéir à une loi pareille, quand même ils auraient prêté serment d'obéissance; car il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes ^. Un autre primat, le célèbre Thomas Beckel, osa mettre celle audacieuse théorie en pratique : de son autorité de prêtre, il cassa et annula les slatuts de Clarendon que lui-même ainsi ipie tous les évêques avaient juré d'observer ^.

ï Placidi Nonantulani, Liber de honore Ecclesiœ, dans P^:-, Thésaurus, l. II, pars II, pag. 83.

2 Lillerœ Joannis Archiepiscopi Canluariensis , Eduardo régi .Vrt«5/, XXIV, 4-23).

5 Epislola Thomœ Archiepiscopi Caniuariensis ad Episcopos Âugli» (.lM«5z,XXLpag. 879):«Scriptuni iliud,in quo il!œ non consueludines, sed pravilales potius, quibus perturbaturel confunditur Anglicana Ecelesia, continenlur, ipsiusque scriptiauetorilatem, invocala Spiritus Sancli gratia, publiée condcmnavimuset cassaviiiius; universos cliani observatores, exaelores, consiiiarios, adjulores, seu defensores earum excommunicavimus ; omnesque vos episcopos a promissionc, qua conlra conslilulionem ecciesiaslicam ad earum observationem tenebamini» aucloritate Dei et nostra absolvimus. »

On pourrait croire que celte doctrine sur le pouvoir de l'Église tenait aux usurpations de la papauté, et qu'elle n'était partagée que par ses partisans. Il n'en est rien. L'idée de FÉgiise, comme pouvoir supérieur à l'État, a son fondement dans les racines mêmes du christianisme, tel qu'on l'entendait au moyen âge; on la trouve chez les adversaires les plus décidés de la cour de Rome, aussi bien que chez les ultramontains. Il y avait au xin^ siècle, en Angleterre, un évéque qui osa tenir tête à l'impérieux Innocent IV; Robert Grosse-Téte est salué par les prolestants comme un précurseur de la réforme. Cependant, sur les rapports de l'Église et de l'État, il professe des maximes dignes de Grégoire VII : «Que personne ne croie, dit-il, que les princes du siècle puissent faire un statut contraire à la loi de Dieu ou à une constitution ecclésiastique; s'ils le faisaient, ils se sépareraient du corps du Christ et de l'unité de l'Église, et ils seraient voués au feu éternel de la géhenne. En effet, tout ce que les princes du siècle ont de puissance, ils le tiennent de l'Église; au contraire, les princes de l'Église ne reçoivent leur pouvoir et leur dignité d'aucune autorité séculière, mais directement de Dieu. Or celui qui lient son pouvoir de l'Église ne peut pas se révolter contre l'Église: est-ce que la hache peut se lever contre celui qui s'en sert? le fer se tourner contre celui qui le tire? la verge frapper celui qui remploie? le bâton blessir celui qui s'y appuie '? »

' Robert Grossetest, Episc. Lincoln. Episl. 23 [Fasciculu^ renim expetendarum et fugiendarum, t. II, pag. 320).

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