‹ L'église et la révolution françaiseChapitre 340 sur 373 · PROCLAMATION DU PREMIER CONSUL · texte numérisé non relu

PROCLAMATION DU PREMIER CONSUL

Très-Haut, l'homme du droit, le Cyrus, le Constantin, le Charlemagne des temps actuels1. »

L'illusion ne devait pas être de longue durée. C'est en vain que, pour mieux l'entretenir, le premier consul déclarait aux représentants du clergé protestant, après la promulgation des lois de germinal, qu'il permettrait de traiter de Néron celui de ses descendants qui violerait la liberté des cultes. On eût compris qu'il eût parlé de l'égalité des cultes et de l'abolition définitive des lois de proscription contre les dissidences religieuses. Mais s'attribuer l'honneur d'avoir fondé la liberté religieuse après avoir signé le concordat et promulgué les lois de germinal, c'était faire le plus étrange abus des mots, et ce qu'il y a de plus prodigieux, c'est que la majorité du pays ait accepté un moment cette équivoque. Il était cependant facile de savoir ce que ces paroles signifiaient au fond, car elles avaient reçu d'avance un commentaire suffisamment clair dans la proclamation qui accompagnait la promulgation du concordat. « Ministres d'une religion de paix, y lisait-on, que l'oubli le plus profond couvre vos dissensions, vos malheurs et vos fautes; que cette religion qui nous unit vous attache tous par les mêmes nœuds, par des nœuds indissolubles aux intérêts de la patrie. Déployez pour elle tout ce que votre ministère vous donne de force et d'ascendant sur les esprits; que vos leçons et vos exemples forment les jeunes citoyens à l'amour de nos institutions, au respect et à l'attachement pour les autorités tutélaires qui ont été créées pour les protéger; qu'ils apprennent de vous que le Dieu de paix est toujours le Dieu des armées, et qu'il combat avec ceux qui défendent l'indépendance et la liberté de la France. » Le sens de cette exhortation est assez clair. Non content de placer la religion sous la main de son gouvernement, Bonaparte prétendait ranger Dieu lui-même sous son drapeau et le faire marcher avec ses aigles. C'est qu'il voulait avoir un Dieu français et surtout napoléonien, dont les ministres serviraient docilement sa politique.

1. Grégoire, Essai historique sur les libertés de l'Eglise gallicane, p. 170.

432 l'opinion n'est pas ralliée.

L'opinion publique ne se trompa pas sur la portée de la conclusion du concordat comme on peut s'en convaincre par ce passage des Mémoires de Miot de Melitto. « Autant la tolérance religieuse et la liberté laissée à chacun d'honorer à sa manière la Divinité était un bienfait, autant le renouvellement des anciennes relations avec Rome, et surtout la pompe que le gouvernement avait mise à célébrer ce retour me semblaient alarmants pour les esprits éclairés qui redoutaient comme un des plus grands fléaux qui puissent affliger les peuples le rappel de la religion et de ses ministres dans l'ordre politique. En effet il était facile à prévoir que toute la puissance de Bonaparte ne suffirait pas pour retenir dans les limites étroites qu'il croyait leur prescrire les dangereux auxiliaires qu'il se donnait, et la suite a prouvé qu'au temps de ses revers il n'eut pas de plus intraitables ennemis que ces prêtres auxquels il avait rendu une si dangereuse influence sur la société. Mais a l'époque où Bonaparte franchit ce pas glissant, persuadé que de toutes les religions la religion catholique était la plus favorable au pouvoir arbitraire auquel il aspirait, et que, dans la chaire et le confessionnal, il aurait les plus puissants défenseurs de son système et des professeurs en obéissance passive à son profit, il ferma les yeux sur toute autre considération et regarda le rétablissement du culte comme un degré nécessaire pour monter à l'autorité suprême. Sans s'attacher ce clergé qui fut si peu reconnaissant, il s'aliéna bien des esprits, et, quoique placé dans un point bien isolé *, je fus à portée de me convaincre de cette vérité. Malgré l'attachement qu'en général les Corses portent à la religion catholique, la résolution inattendue qui la fondait de nouveau en France, produisit généralement dans l'île très peu de sensation. L'apparat que je fis mettre à la publication de la loi, les Te Deum et les messes solennelles ne tirent qu'un assez médiocre effet. L'instinct pénétrant des Corses leur faisait deviner que ce n'était pas à la conviction intime de l'excellence du catholicisme que la démarche du premier consul devait être attribuée,

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