‹ L'Église et les origines de la RenaissanceChapitre 59 sur 153 · Perkiks, Les sculpteurs italiens^ p. S · texte numérisé non relu

Perkiks, Les sculpteurs italiens^ p. S

tion, qu'elle fut définitivement achevée et placée dans la confession de Saint-Jean de Latran où elle se voit encore.

Donatello arriva à Rome peu avant l'empereur Sigismond, qui venait y recevoir du pape la couronne impériale. Il fut chargé avec Simone de veiller à l'organisation artistique des fêtes qui furent données à cette occasion. Son amour de l'antiquité et l'étude détaillée qu'il entreprit de la sculpture classique, dont Rome possédait alors de nombreuses œuvres, lui firent prolonger son séjour. Il en profita pour exécuter lui-même certains travaux qui sont comme les marques de son passage. Pour la chapelle de Saint- Jean-Baptiste, au baptistère du Latran, Eugène IV lui commanda une statue du Précurseur, en bois. Elle disparut lorsqu'en 1772, on en fit faire une copie par Valadier. M. Gnoli croit cependant en avoir retrouvé l'original dans la sacristie de la basilique \ Ce saint Jean ne rappelle en rien l'ascétisme du dernier des Prophètes ; il ressemble plutôt au type de Jupiter; en le faisant, l'artiste était sous l'influence des modèles classiques qu'il étudiait. Le pape lui demanda aussi un tabernacle pour la chapelle de Sainte-Marie des Fièvres du Vatican ; cette œuvre se trouve aujourd'hui à Saint- Pierre dans la chapelle des bénéficiers. Enfin, le maître florentin sculpta dans l'église de l'Ara Cœli la dalle tombale de Jean Crivelli de Milan, archidiacre d'Aquilée et abréviateur des lettres apostoliques, mort le 28 juillet 1432. L'inscription (opus Donatelli floren- Uni) ne laisse aucun doute sur le nom de son auteur^.

i. Toutefois, M. Gnoli garde encore quelques doutes sur l'authenticité de cette statue.

â. Gnoli, Le opère di Donatello in Roma, {Arch. storico delV arte, I,S4 ♦ 31.)

C'était dans le couvent dominicain de la Minerve qu'avait eu lieu le conclave de 1431, et dans son église que l'élection d'Eugène IV avait été proclamée ; est-ce en souvenir de ces événements que le pape se détermina à faire, en 1437, quelques réparations à cette église, et à placer son portrait dans le cloître, vers 1445? Quoi qu'il en soit, il est certain qu'Eugène IV prouva une fois de plus la sûreté de son goût, en confiant cette œuvre à Jehan Foucguet. En effet, si l'inspiration mystique de &a Angelico convenait à merveille à la décoration d'une chapelle du Saint- Sacrement, la manière nettement réaliste de Jehan Foucquet était de mise pour un portrait. Lorsque Eugène IV le fit venir de Tours, notre vieux peintre français était à l'apogée de sa gloire; il venait apparemment de faire le beau portrait de Charles VII qui est au Louvre ; « personne, disait le Florentin Florio, qui le visita à Tours, ne brossait comme lui un portrait d'homme, lui communiquant la vie et la finesse ». Eugène IV se fit représenter jusqu'à la taille, les mains croisées l'une sur l'autre. Le tableau, une fois achevé, fut envoyé au couvent de la Minerve ; il disparut au XVIIP siècle ; il ne nous en reste qu'une gravure imparfaite, dans l'ouvrage consacré par Panvinio aux pontifes romains^.

En appelant Jehan Foucquet à Rome, Eugène IV le\ mit en contact avec l'antiquité classique et les repré- ' sentants de la Renaissance. N'ayant eu jusqu'alors d'autres modèles que les artistes de la miniature et du vitrail, le peintre français se lia d'amitié avec celui des maîtres italiens qui poussait le culte de l'antiquité jusqu'à une idolâtrie de mauvais goût, Filarète; et,

1. XXVII pontificum romanorum elogia et imagines, Rome, 1S68. La Gazette des Beatix-Arts (1890, p. 2T7) reproduit cette gravure.

sans le suivre dans ses exagérations, il partagea sa passion pour l'art classique. Il put surtout admirer à Saint- Jean de Latran les œuvres de Pisanello et de Gentile de Fabriano, qui marquaient une si heureuse transition entre Festhétique du Moyen Age et celle de la Renaissance déjà consciente d'elle-même. Il vit et étudia les ruines de Rome ; il contempla les beaux paysages de l'Italie qui lui inspirèrent un vif amour pour la nature. Enfin, il apprit à connaître ces Orientaux venus si nombreux au concile de Florence, et qui donnaient aux Italiens le goût de l'exotisme. Ainsi, l'inspiration de Jehan Foucquet devint plus ample et plus sûre ; la Renaissance marqua de son influence le disciple de. génie de nos anciens imagiers. On s'en rend bien compte, lorsqu'on compare aux premières œuvres de Foucquet, quelle que soit d'ailleurs leur valeur, celles qu'il composa après son retour d'Italie, les Heures de Michel Chevalier, la grande Chronique de France, les Antiquités judaïques de Josèphe, le portrait du chancelier Juvénal des Ursins. C'était un grand service qu'Eugène IV avait rendu à l'école française naissante en appelant à Rome le plus ancien et l'un des plus illustres de ses peintres ^

Il ne suffisait pas, pour protéger les arts, de favoriser ou d'activer l'éclosion de belles œuvras; il fallait encore rechercher et conserver les reliques de l'antiquité. Si les humanistes étudiaient avec respect les chefs-d'œuvre des littératures classiques pour y retrouver les pensers anciens et la pureté des langues latine et grecque, les artistes n'observaient pas avec une moindre curiosité les fragments de sculpture,

i. Ces considérations sont développées dans plusieurs articles de M. Bouchot sur Jehan Foucquet {Gazette des Beaux- Arts, 1890).

d'architecture, de décoration, qu'on retrouvait dans les ruines de l'ancienne Rome ; la découverte d'un chapiteau, d'un sarcophage, d'une statue, d'un camée, avait dans le monde artistique le même -retentissement que celle d'un manuscrit dans le monde lettré. Eugène IV comprit-il cette tendance qui ramenait les esprits de son temps à l'étude de l'antique, et la favorisa- t-il?

Il ne semble pas qu'il ait eu à ce sujet les vues nettes et précises que nous avons aujourd'hui. Sous son règne, les ruines ne furent pas plus protégées qu'elles ne l'avaient été sous ses prédécesseurs et qu'elles ne devaient l'être sous ses successeurs, s'appelassent-ils Nicolas V ou Pie II. Déjà dans les derniers jours du pontificat de Martin V^ Pogge et son ami Loschi déploraient l'abandon où se trouvaient le Capitole et le Forum; le portique qui ornait autrefois le temple de Minerve, celui qui précédait sur le Fbrum le temple de la Concorde, avaient été détruits pour fournir des matériaux de construction 2. Cette^^ dévastation se poursuivit sous Eugène IV, particulièrement pendant les temps de guerre civile ou d'anarchie. Alors que les Romains n'hésitaient pas à s'approvisionner de marbres dans la basilique même de Saint-Pierre, comment auraient-ils respecté des ruines dont ils ignoraient le prix? Aussi retrouvons-nous dans la Roma instaurata de Blondus un écho des plaintes de Pogge.

Non loin de Sainte-Marie in Cosmedin, sur les pentes de l'Aventin qui regardent le Tibre, il existait de belles arcades de marbre antiques; il les vit détruire jus- ^' qu'aux fondations pour être transformées en chaux,

4. Urlichs, Codex urbis Romœ topographicus^ 335-242. -, â. Blondus, Roma instaurata^ l-, 20.

Ailleurs, il déplore le délabrement où se trouvait, sur le Palatin, le Septizonium ; et cependant cette partie du palais des Sévères avait encore trois étages superposés de colonnes ^ . Eugène IV lui-même se servit des monuments antiques comme de carrières et en fit extraire les matériaux réclamés par ses constructions. ï Le 10 octobre 1431, il permit au marbrier Jean de Pise de prendre les marbres nécessaires à la restauration du Vatican dans les murs qui s'élevaient en- , core « in loco ubi fuit secca antiqua'^ ». Un mandat ^ de paiement cité plus haut nous prouve que les blocs qui servirent aux constructions du Latran furent extraits en grande partie du Colisée.

Dans certains cas cependant, Eugène IV témoigna de quelque sollicitude pour les vestiges de l'ancienne Rome. Lorsque l'on creusa les fondations du monastère du Latran, on découvrit à huit pieds sous les vignes, des restes bien conservés de maisons antiques. Le pape fit faire des fouilles qui mirent à jour des chambres voûtées avec leurs dallages, leurs colonnes, leurs revêtements de marbres variés, leurs statues. Cette découverte dut avoir quelque retentissement, car Blondus la signale avec admiration dans sa Roma instaurata^. Il mentionne aussi les travaux qui furent faits, de 1446 à 1447, au monument le plus important de l'architecture ancienne à Rome , le Panthéon. La coupole avait souffert de plusieurs tremblements de terre ; elle était lézardée et menaçait ruines ; le pape la fît consolider et restaurer la toiture. Le beau portique de l'entrée était enlaidi et obstrué par des boutiques sordides qui s'étaient nichées entre les colonnes; il les fit

i. Blondus, III, 59.

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