I/ÉSLISK ET LES PHILOSOPHES
Ils n'ont pas répondu! [I me reste pourtant ù raconter leur dernière réponse.
Voltaire avait à peine obtenu la réhabilitation de Calas, après quatre années de démarches et d'efforts pendant lesquelles « il ne lui était pas, disait-il, échappé un sourire qu'il ne se le fut reproché comme un crime ; » il venait â peine de prendre en main la cause de Sirven, qu'une autre victime du fanatisme vint frapper à sa porte et demander justice à cette voix vengeresse : c'était le chevalier d'Ktallonde de Morival.
Dans la nuit du 0 août 176*», un crucifix, placé sur un pont d'Abbeville, fut mutilé par des inconnus. Le lendemain grande rumeur. L'évêque d'Amiens se transporte sur les lieux avec son clergé; on y célèbre en grande pompe les cérémonies expiatoires propres à apaiser le Dieu irrité. Puis, les esprits étant suffisamment exaltés, on publie des monitoires pour arriver à la découverte du coupable. On nommait ainsi une injonction, adressée aux fidèles par le juge ecclésiastique, d'avoir à révéler, sous peine de damnation éternelle, tout ce qu'ils savaient sur un fait donné. Cette enquête odieuse et conçue de manière à perdre sûrement les accusés les plus innocents, parce qu'elle fait appel à des cerveaux troublés et à des imaginations malades, n'amena aucun éclaircissement sur le fait principal. L'auteur en demeura inconnu; mais il fut constaté que quelques jeunes gens, ou, pour mieux dire, quelques enfants des plus nobles familles de la ville, entre autres le chevalier de la Barre et son ami d'Étallonde, s'étaient permis, dans différentes circonstances, des étourderies irrévérencieuses envers le culte catholique. Ce n'était pas l'objet de l'enquête, mais on voulait à tout prix un exemple ; en conséquence, et sur la déposition ou plutôt sur les commérages des âmes dévotes de l endroit, les juges d'Abbeville les déclarèrent :
Véhémentement soupçonnés d'avoir mutilé le crucifix; Atteints et convaincus :
D'avoir passé à vingt-cinq pas devant la procession du Saint-Sacrement sans ôter leur chapeau;
D'avoir proféré des blasphèmes contre Dieu, la Vierge Marie, les saints et saintes:
D'avoir chanté quelques chansons de corps de garde et entre autres Yodeà Priape, dont Fauteur, Piron, jouissait en ce moment même d'une pension sur la cassette du roi;
D'avoir profané le signe de la croix ;
D'avoir rendu des marques d'adoration à des livres impies;
Et les condamnèrent :
A avoir le poing coupé, puis la langue arrachée, puis la tète tranchée et le corps réduit en cendres.
Et, pour qu'on ne se méprît point sur le sens de cet horrible holocauste, on ordonna que dans le même bûcher seraient jetés, comme complices de leur crime, le Dictionnaire philosophique et d'autres ouvrages de la philosophie nouvelle.
D'Étallonde avait pris la fuite; le chevalier de la Barre paya pour tous : il marcha au supplice fier et impassible, et le subit avec une fermeté qui ne se démentit pas un seul instant. Il était â»é de dix-huit ans. Ceci se passait vingttrois ans avant la prise de la Bastille.
Crime isolé, dira-t-on, dont les juges d'Abbeville sont seuls responsables. Crime de tous ! tous les pouvoirs d'alors y trempèrent : le parlement de Paris examina la procédure, la jugea bonne et régulière et confirma la sentence; les parlements de province applaudirent ; le cierge bénit le bûcher; le ministère se tut; la royauté refusa la grâce, grâce ardemment sollicitée, s'il en fût 1 Ce sang devait retomber sur ta race, ô roi Louis XV le Bien-Aimé ï
Une stupéfaction universelle, qui bientôt fit place à l'hor-
reur, accueillit la nouvelle de cet assassinat judiciaire. Les philosophes le ressentirent comme un coup qui leur était destiné et que le hasard seul avait détourné de leurs têtes. C'était eux qu'on avait frappés dans de la Barre : « Mon cœur est flétri! écrivait Voltaire. Quoi! c'est là ce peuple si doux, si léger et si gai ! Arlequins, anthropophages ! je ne veux plus entendre parler de vous. Courez du bûcher au bal, et de la Grève à l'Opéra-Comique : rouez Calas, pendez Sirven , brûlez cinq pauvres jeunes gens qu'il fallait mettre six mois à Saint-Lazare; je ne veux pas respirer le même air que vous. »
Il adressa d'Étallonde au roi de Prusse, qui en fit un excellent officier; puis il revint plus que jamais à sou projet favori de fonder dans un pays libre, à Clèves, par exemple, une colonie de penseurs indépendants, un centre de lumières d'où les doctrines philosophiques auraient rayonné sur le monde. Il pressa vivement Diderot de se dérober à la persécution en acceptant l'asile qu'il lui offrait : « On ne peut s'empêcher d'écrire à Socrate, lui dit-il, quand les Mélitus et les Anitus se baignent dans le
sang et allument les bûchers Vous devriez bien venir
dans un pays où vous auriez la liberté non-seulement d'imprimer ce que vous voudriez, mais encore de prêcher hautement contre des superstitions aussi infâmes que sanguinaires; vous n'y seriez pas seul, vous auriez des compagnons et des disciples Je ne conçois pas comment
un cœur sensible et un esprit juste peuvent habiter le pays des singes devenus tigres. Si le parti plaît à votre sagesse, dites un mot et on tachera d'arranger tout d'une manière digne de vous et dans le plus grand secret. » Diderot fut inébranlable. Il répondit par une lettre admirable d'éloquence et de dignité. Il ne pouvait se résoudre à briser les liens si doux qui l'enchaînaient à sa patrie, à sa famille, à ses amis : « Que voulez-vous que je fasse de
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l'existence si je ne puis la conserver qu'en renonçant à tout
ce qui me la rend chère ? Si j'avais le sort de Socrate,
disait-il en finissant, songez que ce n'est pas assez de
mourir comme lui pour mériter de lui être comparé
Illustre et tendre ami de 1 humanité, je vous salue et vous embrasse. 11 n'y a point d'homme un peu généreux qui ne pardonnât au fanatisme d'abréger ses années si elles pouvaient s'ajouter aux vôtres. Si nous ne concourons pas avec vous à écraser la bête, c'est que nous sommes sous sa griffe ; et si, connaissant toute sa férocité, nous balançons à nous en éloigner, c'est par des considérations dont le prestige est d'autant plus fort qu'on a l'âme plus honnête et plus sensible. Nos entours sont si doux, et c'est une perte si difficile à réparer! »
Voltaire insista. Craintes vaines, la réaction religieuse avait remporté sa dernière victoire ! Ces hommes de sang tombaient au milieu de leur triomphe comme frappes par une main invisible. Déjà les jésuites s'éloignaient, courbés sous la honte, de tous ces royaumes qu'ils avaient si longtemps gouvernés, et erraient en proscrits sur toutes les mers. Il est temps de raconter cette étonnante révolution, car elle est le nœud et la moralité de l'histoire philosophique du dix-huitième siècle, qui sera tout entière désormais dans les événements; comme elle a été jusqu'ici dans les idées.
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r/ÉGUSK ET LLS PHILOSOPHES
CHAPITItK XIV.
•ES JESUITES UIIASSLS DU PORTUGAL. — DK LA RÉPUBLIQUE ( Hli H 1 1KN M