‹ L'Église et les philosophes au dixhuitieme siècle P. LanfreyChapitre 5 sur 33 · L'ÉULISE ET LES PHILOSOPHES · texte numérisé non relu

L'ÉULISE ET LES PHILOSOPHES

sphère sociale, est le plus grand des biens, introduite dans le royaume des idées, serait l'anéantissement de toute vérité.

Ces développements, qui ont l'air d'une digression, étaient indispensables pour faire nettement ressortir l'objet même des préoccupations intellectuelles du dix-huitième siècle, et surtout pour en établir la légitimité. La guerre, la séparation entre'la foi et la raison, n'est-ce pas là la formule même de son œuvre ? Et si l'acord est possible entre ces deux termes, n'a-t-il pas combattu pour une chimère et perdu sa peine? U y avait là à résoudre une question préjudicielle sans laquelle son histoire est incompréhensible.

Parmi les penseurs qui annoncent le siècle nouveau, on a coutume de placer Fénélon au premier rang. Cette opinion n'est point contestable, mais elle a besoin d'être exprimée avec certaines réserves. Fénélon partage avec son amie, madame de Maintenon, le regrettable honneur d'être un des personnages les plus énigmatiques de son temps: cette changeante physionomie attend encore son peintre. Nous serons longtemps ballottés entre Ramsay et Saint- Simon, c'est-à-dire entre l'amour et la haine. Quoi qu'il en soit, il est dès aujourd'hui facile d'apprécier sa portée philosophique ; il ne tient au dix-huitième siècle que par un seul côté, par les théories politiques du Têlémaqiie et la célèbre lettre anonyme à Louis XIV, qu'on croirait avoir été écrite par Rousseau. Les théories du Télémaque sont, à plusieurs égards, une critique juste, ingénieuse et piquante des vices nombreux de l'administration de Louis XIV, et surtout de sa politique extérieure, mais elles ne sortent pas de la sphère vieillie de l'utopie platonicienne; rien de pratique et d'applicable au monde réel. Fénélon u'a nullement l'intelligence de la civilisation moderne : il ne comprend ni l'industrie, ni la science, ni la liberté. Quant à l'idée qu'il se faisait de la tolérance, j'ai déjà dit ce qu'il faut en penser. On l'a étrangement calomnié en le trans-

formant en philanthrope. S'il y a jamais eu en France un type connu et achevé du persécuteur, c'est bien certes le jésuite le Tellier. Eh bien, il existe une correspondance entre Fénelon et le Tellier, et, dans cette correspondance, c'est l'archevêque qui se plaint de la tiédeur du jésuite et stimule son zèle contre les jansénistes, et cela après la destruction de Port-Royal. Du reste, en admettant même les rêveries de Ramsay, répétées par de trop complaisants biographes, la tolérance, telle que l'aurait conçue Fénélon, n'a rien de commun avec l'idée que s'en fait le dix-huitième siècle : c'est pour lui une affaire de sentiment et de mansuétude chrétienne; le dix-huitième siècle la fonde sur une base plus solide et plus stable, sur l'idée de justice.

Malgré ces restrictions nécessaires, Fénélon reste encore le plus beau caractère qui ait honoré le clergé de celte époque, et un écrivain d'un charme infini. Ame à la fois ardente et artificieuse, il avait encore plus de passion et de sincérité que d'ambition ; témoin sa conduite dans l'affaire du quiétisme. Un véritable ambitieux ne se fût jamais fait le chevalier de madame Guyon et le propagandiste du pur amour. Cette candeur et cette bonne foi dans l'exaltation défendront toujours sa mémoire.

Saint-Évremont, Fontenelle, l'abbé de Saint-Pierre, et surtout Vauban, qui les domine tous trois, peuvent être , à plus juste titre que Fénélon, revendiqués par l'âge suivant : Saint-Ëvremont, pour la liberté de ses allures et l'indépendance de sa philosophie; Fontenelle, pour son génie douteur, investigateur, son amour et son respect pour la science; l'abbé de Saint-Pierre pour ses rêveries philanthropiques et son Traité de la paix perpétuelle, dont l'idée mère sera un jour la charte du genre humain ; et Vauban, l'aïeul de Turgot, pour ses mémoires en faveur de la tolérance, pour ses théories économiques qui tendaient à introduire la science dans le gouvernement et

l'impôt, pour son opposition à cette politique mesquine et sans dignité qui « transformait un jésuite en ministre d'État. » ( Lettre de Fénélon à Louis XIV.) L'abbé de Saint- Pierre et Fontenelle ont cela de singulier, quoique personnages de second ordre, qu'ils annoncent les deux grandes familles d'esprits qui se partageront le dix-huitième siècle : ils en ont la physionomie et les traits les plus caractéristiques ; ils leur ressemblent , en un mot, comme une vague ébauche ressemble à un portrait. La première procédera par le sentiment, l'absolu, l'idéal; la seconde, par la raison, l'analyse, la science : d'un côté, Rousseau et Mably; de l'autre, Voltaire, Montesquieu, d'Alembert, V Encyclopédie.

Mais le véritable précurseur du dix-huitième siècle, c'est Pierre Bayle. Ce grand homme, qui le premier a rendu ses titres à la raison humaine, et qui est supérieur, par la portée et l'étonnante divination de son intelligence, à lous les hommes de son époque, depuis Descartes jusqu'à Bossuet, semble, par une iniquité trop commune dans l'histoire, subir encore après sa mort l'exil qu'il a souffert pendant sa vie pour la justice et la civilisation. Jamais vous ne verrez son nom cité parmi les gloires de la patrie, li s'est trouvé des redresseurs de torts pour réhabiliter une utilité de troisième ordre, comme M. Singlin ; une honnête et médiocre personne, comme sœur Jacqueline ; une héroïne d'une vertu douteuse, comme madame de Longueville; mais toi, héroïque soldat de la libre pensée, tu attends encore une inscription digne de toi sur la pierre qui recouvre tes os î La postérité, ce refuge des exilés, n'est point venue pour toi, ni la gloire, cette justice tardive, cette lumière qui luit sur les tombeaux. Les érudits, — race ingrate, — profitent trop de tes écrits pour proclamer ton génie!

Il est beaucoup de gens qu'on étonnerait en leur appre-

nant que Bayle est un Français du siècle de Louis XIV, absolument comme Molière et la Fontaine. Ses idées sont, en effet, d'un siècle en avance sur celles de ses contemporains. Voltaire peut être défini : Bayle passionné, ému, éloquent, et j'entends que ce soit là un éloge pour Voltaire tout autant que pour Bayle. La plupart de ses idées se trouvent en germe dans le philosophe du Cariât : mais la prose de celui-ci, claire et limpide, mais incolore et froide, attend de Voltaire la chaleur, le mouvement, la vie.

L'histoire de la vie de Bayle est l'histoire de ses pensées. Élevé dans la religion réformée, il fait ses éludes philosophiques chez les jésuites, qui surprennent son inexpérience et le convertissent à la foi catholique ; mais bientôt « le culte excessif qu'il voyait rendre aux créatures lui ayant paru très-suspect, et la philosophie lui ayant mieux fait reconnaître l'impossibilité de la transsubstantiation, il conclut qu'il y avait du sophisme dans les objections auxquelles il avait succombé ; et, faisant un nouvel examen des deux religions, il retrouva la lumière qu'il avait perdu de vue et la suivit sans avoir égard à mille avantages temporels dont il se privait, ni à mille choses fâcheuses qui lui semblaient inévitables en la suivant. » ( Chimères de la cabale démontrée.) Ces lignes nous montrent Bayle tel qu'il fut toute sa vie : fidèle à sa foi et lui sacrifiant tout.

Sa nouvelle abjuration avait fait du bruit; il fallut se dérober par la fuite aux pénalités portées contre les relaps. 11 emporta avec lui Montaigne et Plutarque, ces deux consolateurs des âmes blessées; Us sont les inspirateurs de Bayle comme ils seront plus tard ceux de Bousseau. Alors commence sa vie errante. C'est à Genève qu'il fait le dur apprentissage de l'exil. Bevenu à Paris sous un,nom d'emprunt, il est bientôt obligé de reprendre le chemin de la frontière. Botlerdam le reçut. 11 y professa pendant plusieurs années la philosophie à l'École illustre, pour

cinq cents livres de traitement. — 0 sainte pauvreté ! Son ami Jurieu y professait la théologie ; mais Jurieu était trop véritablement théologien pour rester l'ami de Bayle. L'amitié rompue, un des deux amis devient le persécuteur de l'autre, et naturellement c'est le théologien. Les Pensées sur la Comète, où, sous prétexte de réfuter les grossiers préjugés du populaire sur l'influence prétendue fatale de ce phénomène, Bayle faisait vivement ressortir le danger des superstitions quelles qu'elles fussent, et surtout le Commentaire sur le Compelle intrare, firent de Jurieu son ennemi irréconciliable. Haine bien motivée! dans ce petit traité était écrit Parrêt de mort des Jurieu de tous les temps : il annonçait une terre promise, d'où le fanatisme était banni.

Le dix-septième siècle a produit bien des systèmes fameux et de spécieuses théories : systèmes et théories sont aujourd'hui sinon oubliés du moins reconnus chimériques ou insuffisants. Lui seul, le livre de Bayle, a survécu; il est encore vrai aujourd'hui et sert de base à toute la civilisation moderne. L'idée, la bonne nouvelle qu'il apporte au monde, c'est la tolérance. La tolérance, c'està-dire la paix, la raison, la justice, l'humanité.

Les convertisseurs des réformés de France s'étaient, pour justifier leurs cruautés, servis, comme toujours, d'un texte des Écritures saintes; on y a trouvé de quoi justifier tous les crimes : Compelle intrare « Forcez-les d'entrer. » Voilà le point de départ de la thèse de Bayle; sa réfutation est magnifique de simplicité et de logique ; il établit d'abord l'inabdicable royauté de la raison sur l'homme. Qu'il le veuille ou non, l'homme subit ce joug dans tous ses actes, même dans ses actes de foi, où il s'efforce en vain de le secouer ; car, lorsque le croyant croit, c'est encore en vertu d'une opération de la raison. « Et quand on dit qu'il faut s'en tenir au jugement de l'Église, n'est-ce pas revenir à la raison? car ne faut-il pas que celui qui préfère le

jugement de l'Église au sien propre, le fasse en vertu de ce raisonnement : l'Église a plus de lumière que moi, donc elle est plus croyable que moi ? C'est donc sur ses propres lumières que chacun se détermine ; s'il croit qu'une chose est révélée, c'est parce que sa raison lui dicte que les preuves qu'elle est révélée sont bonnes. Mais où en sera-t-on s'il faut que chaque particulier se défie de sa raison comme d'un principe ténébreux et illusoire ? Ne faudra-t-il pas s'en défier lors même qu'elle dira : l'Eglise a plus de lumière que moi, donc elle est plus croyable que moi ? » Ces simples paroles contiennent la plus lumineuse démonstration qu'on ait jamais écrite de la légitimité de la raison humaine. C'est la pierre angulaire de toute philosophie ; toute bornée et impuissante qu'elle soit, la raison n'en reste pas moins le seul instrument de vérité que nous ayons ici-bas. Or tel est le lien qui enchaîne toutes les vérités du monde intelligible, que, la raison étant admise, il faut en même temps admettre la tolérance. Si l'empire de la raison sur l'homme est légitime, la pensée qui en est le produit doit être indépendante et sacrée.

Telle est l'idée à laquelle Bayle consacrera sa vie entière. 11 la reprend, la commente sous mille points de vue différents, et dans ses immenses travaux, qui embrassent tout l'ensemble de la science de son temps, il n'est pas une pensée, pas une phrase, pas une ligne, qui ne vienne concourir à cette démonstration. Dans son admirable dictionnaire, il étreint corps à corps les métaphysiques et les religions de son époque : il en démontre tour à tour le fort et le faible, plaide le pour et le contre, et laisse l'esprit dans une effrayante incertitude. A quoi bon? dit le vulgaire; pourquoi troubler le sommeil des croyants? Ah ! c'est que Bayle a vu de son temps quelques inconvénients de la foi, de la métaphysique et des religions; il a vu deux cent mille hommes errant sans patrie au bord des fleuves de

l'étranger; il a vu les prisons remplies; il a vu les cendres de son père jetées au vent; son frère est mort martyr au château Trompette, et cela pour des querelles de théologie. Or, si, comme il le démontre, comme tout le dix-huitième siècle la démontré après lui, il est impossible à l'homme d'arriver à la certitude en cette matière, n'est-ce pas commettre un crime sans nom, que de répandre le sang pour des doctrines incertaines? Les fanatiques de tous les temps ont cru flétrir Bayle en l'accusant de scepticisme ; étrange accusation , qui retombe sur les plus beaux génies qui aient honoré le genre humain. Bayle sceptique', mais il croit au droit, au devoir, à la vertu, à l'humanité ! Où Bayle a douté, on doutera éternellement. Le doute de Bayle est moral, salutaire et fécond. Le doute de Montaigne est « un oreiller pour une tète bien faite ; » c'est-à-dire pour un bon homme prudent, clairvoyant, et un peu égoïste. Celui de Descartes est une méthode; celui de Pascal, une torture. Le doute de Bayle est une religion qui a pour point de départ la liberté de la pensée, et pour fin la tolérance. Il a enfanté le monde moderne.

Privé de sa chaire par les cabales de Jurieu, Bayle acheva sa vie dans la solitude et la pauvreté. Cette vie est admirable de pureté, de désintéressement et de cette glorieuse unité qui seule fait les grands caractères; c'est un sacrifice perpétuel à la vérité. Non content de la défendre, il souffre pour elle, et souffre sans espoir de voir finir ses maux. Ses amis font des efforts inutiles pour l'arracher à son humble retraite. Il se récrie sur son inaptitude radicale à réussir dans le monde. <i Dans un cercle de femmes, dit-il, je ne paraîtrais pas à beaucoup près aussi bel esprit qu'un petit plumet. » Calme, bon, sincère, travailleur infatigable et consciencieux, Bayle joint a ces qualités les hautes vertus qui font le sage idéal : justum ac tenacem. Les violences et les persécutions de Jurieu ne peuvent pas lui arracher un

mot de haiuc ; il le combat sans animosité et sans colère, comme on combat un raisonnement vicieux. Sa causticité, semblable à l'ironie de Socrate, n'a ni fiel ni aigreur, et châtie sans blesser. Exaspéré par ce calme implacable, son fanatique adversaire cherche à le perdre dans l'esprit des réfugiés, en le transformant en partisan de l'absolutisme de Louis XIV. Celte ridicule calomnie n'a plus besoin d'être réfutée; il suflit de lire le chapitre du despotisme dans les Réponses aux questions d'un provincial.

Bayle l'emporte en grandeur morale sur tous les hommes de son temps; soyons fiers de le proclamer, nous les fils de sa pensée. Descartes, en apprenant la condamnation de Galilée, supprime sa démonstration du mouvement de la terre; c'est là de la prudence, comme disent quelques-uns. Bossuet et Fénélon persécutent : c'est là du zèle, comme disent quelques autres. Mais lui, le père de la libre pensée, il n'a ni cette prudence fâcheuse, ni ce zèle déshonorant; il est parmi les téméraires et les persécutés. C'est la cause vaincue qui lui plaît, quoiqu'elle ne soit pas la sienne, puisqu'il proteste contre toutes les religions. Mais il voit dans le protestantisme la liberté de l'esprit humain, et il subit l'exil sans se plaindre.

Bayle mourut tué avant le temps par les brouillards homicides de la Hollande. Le jour de sa mort, il avait travaillé comr. à son ordinaire, et les derniers mots qu'il avait tracés de sa main défaillante étaient ceux-ci : « Voilà ce que c'est que la vérité. » Admirable prévoyance du hasard, qui ramenait sous sa plume, à cet instant suprême, le nom du seul Dieu qu'il eût adoré. Ainsi devait mourir Gœlhe, en appelant la lumière de sa voix expirante. Leibnilz, dont Bayle avait réfuté les rêveries métaphysiques, lui rendit après sa mort cet hommage poétique et touchant : « On doit croire que Bayle est maintenant éclairé de cette lumière qui est refusée à la terre, puisque, selon toute appa-

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rence, il a toujours été un homme de bonne volonté. »

Un homme de bonne volonté! n'est-ce pas là encore la plus belle définition de l'homme vertueux?

Paix aux hommes de bonne volonté!

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