Eusèbe, H. E., liv. 111, ch. xxxii
même en face des chrétiens. Peu après sa correspondance avec Pline, il vint à Antioche. Cette ville, capitale de la Syrie, était une des plus grandes de Fempire. Les fidèles y étaient nombreux. C'est là, on le sait, qu'ils reçurent pour la première fois le nom de chrétiens. Leur évêque était le vieil Ignace, le disciple de l'apôtre Jean. L'empereur, tout plein de ses récentes victoires, considérait (si nous en croyons les anciens documents racontant le martyre d'Ignace) son triomphe comme incomplet, aussi longtemps que les chrétiens refuseraient de servir les dieux. Il les menaça de mort s'ils persistaient dans leur refus. Le vénérable évêque, dans l'espérance de détourner l'orage prêt à fondre sur son troupeau, demanda à être conduit en présence de l'empereur. Lorsqu'il y fut arrivé : Qui es-tu, lui demanda Trajan, toi qui comme un mauvais démon prends plaisir à violer nos ordres, et à persuader aux autres de se perdre en en faisant autant? Ignace répond : Théophore (c'est-à-dire celui qui porte Dieu en lui-même) ne doit pas être appelé un mauvais démon. Les démons s'enfuient devant les serviteurs de Dieu. Mais si tu m'appelles mauvais démon parce que je suis l'ennemi des démons, je le mérite, car je détruis toutes leurs ruses, par Jésus-Christ, mon roi qui est aux Cieux. — Trajan : Et qui est ce Théophore? — Ignace : Celui qui porte Jésus-Christ dans son cœur. — Trajan : Tu crois donc que nous n'avons pas dans notre àme les dieux qui nous aident à combattre nos ennemis? — Ignace : C'est une erreur d'appeler dieux les démons que les nations adorent. Il n'y a qu'un seul Dieu, qui a fait le ciel, la terre et la mer et tout ce qu'ils contiennent; et un Jésus-Christ, son Fils unique, dont le royaume me
soit ouvert! — Trajan : Parles-tu de ce Jésus qui fut crucifié sous Ponce Pilate? — Ignace : Oui; je parle de celui qui a crucifié mon péché et qui a condamné toute la malice des démons, les ayant assujettis sous les pieds de ceux qui le portent dans leur cœur. — Trajan : Tu portes donc Jésus-Christ, le crucifié, en toi-même? — Ignace : Oui; car il est écrit : J'habiterai en eux et je marcherai au milieu d'eux (II, Cor. vi, 16).
A la fin de l'interrogatoire, Trajan prononça cette sentence : Nous ordonnons qu'Ignace, qui dit porter en soi le crucifié, soit lié et conduit par des soldats dans la grande Rome, pour y être la pâture des bêtes et le spectacle du peuple.
A l'ouïe de la sentence, Ignace, rempli dejoie^ s'écria : Je te remercie, ô Seigneur, de ce que tu as bien voulu m'honorer d'un amour parfait envers toi, et permettre que je fusse lié comme l'apôtre Paul avec des chanies de fer!
Placé sous la garde de dix soldats, Ignace fut mené à Séleucie, De là, on l'embarqua pour Smyrne. x4Smyrne, il fut autorisé à visiter son ami Polycarpe, évêque de l'Église de cette ville, et qui avait aussi été disciple de Jean. Il put aussi recevoir les évêques, les anciens, les diacres de toutes les Églises environnantes venus pour le saluer et recevoir sa bénédiction. De Smyrne il fut conduit le long de la côte jusqu'à Troas, puis jusqu'à Néapolis, et traversa ensuite la Macédoine à pied. Arrivé sur le rivage de la mer Adriatique, un navire le conduisit à Rome en contournant l'Italie.
A peine Ignace fut-il entré dans la ville et eut-il salué les frères, à la fois joyeux de le voir, et profondément affligés qu'un homme si vénéré dût subir le dernier sup-
plice, qu'il se jeta à genoux au milieu d'eux et adressa une fervente prière au Fils de Dieu. Il lui demanda d'arrêter la persécution et de ne pas permettre que le lien de charité entre les frères fût rompu ou relâché.
Les jeux de l'amphithéâtre de Flavius allaient finir, aussi Fentraîna-t-on rapidement. Cet immense édifice, aujourd'hui aussi bien connu que le Cotisée, pouvait contenir quatre-vingt mille spectateurs. Sans doute il était comble lorsque le vénérable chef des chrétiens d'Asie vint, comme le Samson des anciens jours, servir d'amusement aux assistants. Seul au milieu de cette vaste multitude d'hommes et de femmes, de sénateurs et d'esclaves qui couvrait les gradins, il souffrit la mort après laquelle soupirait son âme ardente. Les bêtes sauvages lui servirent de tombeau. Mais, aussitôt, quel merveilleux contraste! Ici, l'arène souillée, la gueule ^ des lions, les myriades de spectateurs aux regards cruels et altérés de sang... Là-Haut, les demeures célestes et bienheureuses, la sainte présence de Dieu !
Les quelques ossements d'Ignace qui restèrent furent pieusement recueillis, et portés à Antioche, enveloppés dans de la toile de lin et ensevelis avec honneur ^.
Durant son voyage à Rome, Ignace écrivit des Épîtres à quelques Églises et une à Polycarpe ^ Dans
1. Martyre d'Ignace clans VAnte-Nicene Librarjj. CL Lenain de Tille mont, Mémoires, etc.^ II, 213. — On a beaucoup discuté sur la date de la mort d'Ignace, les uns la plaçant en l'an 107, d'autres en Tan 115 ou 116.
2. Il existe 15 épîtres portant le nom d'Ignace, 8 sont généralement regardées comme apocryphes. Des 7 qui restent et qu'Eusèbe mentionne déjà, il existe deux recensions grecques : l'une plus longue, l'autre plus courte. Dans les deux, les tendances hiérarchiques sont très accusées, et on cherche à inculquer une vénération extravagante, sinon idolâtrique, pour l'épiscopat. Dans certaines des épitres, la recension la plus courte est plus modérée dans ce sens. Depuis qu'on a commencé à donner des éditions critiques de ces épîtres, les controverses les plus vives se sont élevées relativement à l'authenticité de l'une ou
VÉpître aux Eomains, il manifeste son ardente soif du martyre. Vous ne pouvez rien me donner de plus précieux, dit-il, que de faire à Dieu le sacrifice de ma vie pendant que l'autel est préparé. Il est bon que je sois enlevé du monde à Dieu, pour parvenir à la vie en Lui... Priez pour moi, afin que j'aie la force de résister aux ennemis du dedans et du dehors, pour que je n'aie pas seulement la parole, mais la volonté, pour que je n'aie pas seulement le nom de chrétien, mais la réalité... Laissez-moi devenir la proie des bêtes, afin que par elles je puisse devenir digne de Dieu. Je suis le froment de Dieu, puissé-je être moulu par les dents des bêtes, afin de devenir le pain pur de Christ. Flattez les bêtes qui doivent me dévorer, afin qu'elles soient mon sépulcre, qu'elles ne laissent rien de mon corps, et que je ne sois un fardeau pour personne lorsque je me serai endormi du dernier sommeil. Alors, quand mon corps tout entier aura disparu, je serai un vrai disciple de Christ... De la Syrie à Rome, sur terre et sur mer, de jour et de nuit, je combats contre les bêtes sauvages. Je suis entouré de dix léopards. Ce sont les soldats qui me gardent et qui se montrent d'autant plus cruels que je cherche davantage à leur faire du bien... Mon amour
de l'autre des recensions. L'opinion la plus générale est en faveur de la plus brève. Mais beaucoup de critiques éminents pensent que, même sous cette forme abrégée, il y a des interpolations. Nous citerons, par exemple, Cooper. — Il y a environ 40 ans, l'archidiacre Tattam rapporta d'un monastère du désert de Nitrie, dans la Basse-Egypte, un grand nombre d'anciens manuscrits en langue syriaque. Parmi ces manuscrits, il y avait une traduction de trois des épîtres d'Ignace. Cette traduction fut publiée par le docteur Cureton, qui regardait ces trois lettres comme les seules authentiques. Elles sont très courtes, et entièrement débarrassées de cet esprit hiérarchique dont nous avons parlé. C'est à elles que nous empruntons nos citations. Toutes ces épîtres, sous leurs différentes formes, figurent en traduction et avec une Introduction dans VAnte-Nicene-Library, t. I.
est crucifié, et il n y a d ardeur en moi pour aucun autre amour. Je veux le pain de Dieu, qui est la chair de Christ; je veux le sang de Christ, qui est l'amour incorruptible, comme breuvage K »
Relevons encore quelques phrases de son Épître à Polycarpe et de son Épître aux Éphésiens.
Au premier, il écrit ^ : Recherche Tunité, car il n'y a rien de plus précieux. Supporte tous les hommes, comme le Seigneur te supporte ; persévère dans la charité que tu montres vis-à-vis de tous. Prie sans cesse. Demande à Dieu d'augmenter ton intelligence des choses saintes. Veille, comme ayant un esprit qui ne sommeille point. Parle à chacun selon la volonté de Dieu.... Si tu n'aimes que les disciples fidèles, ce n'est pas la grâce; cherche à triompher des pires par ta douceur. Chaque blessure n'exige pas le même remède. Adoucis les douleurs par ta bonté... Nous devons tout supporter pour l'amour de Dieu, comme lui nous supporte... Discerne les temps. Regarde à Celui qui est au-dessus d'eux; à l'invisible, qui pour nous est devenu visible; à l'impassible, qui a pour nous souffert et supporté de toutes manières... Ayez de fréquentes assemblées (a-uvaytoyal) ci que chaque personne y soit nominativement convoquée. Ne méprise ni les esclaves ni les servantes; qu'eux, de leur côté, ne se laissent
1. Ch. ii-vii. Cette soif du martyre n'était pas approuvée par tous les Pères. Clément d'Alex., par ex., dit quelque part : La volonté de Dieu n'est pas que nous soyons les auteurs ou les fauteurs du mal fait à qui que ce soit, à nous-mêmes ou au persécuteur. 11 nous ordonne de prendre garde à nous-mêmes, et ce serait folie téméraire de désobéir. Celui qui n'évite pas la persécution, mais au contraire vient s'y livrer, celui-là est complice du crime du persécuteur; celui qui provoque, qui excite les bêtes fauves est certainement coupable. Stro7nates, IV, ch. X.