INFLUENCE PROTESTANTE
jours faire marcher le premier l ; » ils achètent heaucoup d'ouvrages franchement protestants, sans pour cela se joindre à l'Eglise réformée ; comme Casauhon, réciproquement, se nourrit des Pères sans se joindre à l'Eglise romaine.
D'autres, retenus par la majesté de la tradition et des rites extérieurs, inclinaient au fond vers la doctrine réformée, en ce qui concerne par exemple la grâce. Nous aurons à y revenir à propos du jansénisme. Mais dès à présent il nous a paru nécessaire de citer des faits contredisant cette opinion courante, que la puissance d'expansion et d'influence du protestantisme français a cessé avec le XVIe siècle ; on est allé jusqu'à dire : « la situation fixée désormais aux réformes acheva leur défaite ; l'Edit de Nantes se ferma sur eux comme un tombeau -. »
Plus nous étudions l'Edit dans ses effets immédiats, plus nous sommes tentés au contraire de le comparer à un berceau où un père esaie d'élever avec tendresse deux frères jumeaux, et si plus tard l'un des frères étouffera l'autre, après la mort du père, ce n'est la faute ni de celui-ci, ni du berceau. « Le sentiment religieux, dit avec beaucoup plus de raison M. Strowski, à ces époques, a une nature bien singulière, et tout à fait caractéristique : c'est le repliement de l'homme sur soi-même, c'est la découverte d'une conscience de chrétien ; » or chez les catholiques d'élite, ce fait de trouver, ou de retrouver les droits de la conscience, n'est-il pas, aussi bien que chez les protestants, une conséquence de la Réforme 3 ?
1. Journal, 18 septembre 1606 : liste des livres qu'il emporte à la campagne ; plusieurs sont de Du Plessis-Mornay, D. Toussaint, Du Bartas et autres protestants.
2. Strowski, Histoire du sentiment religieux en France, Pascal et son temps, t. I (1907), chap. I, p. 1. M. Strowski nous parait ici moins bien inspiré qu'ailleurs : « A la faveur de cet Edit s'établirent des conditions politiques et sociales, des mœurs, une politesse, une mondanité, un culte monarchique et des goûts intellectuels qui tuèrent une seconde fois, mieux: que ne le feront les impuissantes dragonnades, l'âme d'Anne du Bourg le Martyr, et l'esprit de Calvin, le Maître » : toutes les transformations indiquées sont réelles, mais si, après la mort d'Henri IV, elles avaient continué à se produire >• à la faveur de l'Edit », elles auraient eu des conséquences opposées à celles qui se produisirent à la faveur de la réaction cléricale.
3. Dans un autre ouvrage (Saint François de Sales, p. 399) le même auteur avait dit beaucoup plus justement, à propos du « goût du nouveau siècle » : « On peut comparer la France après l'Edit de Nantes à un champ clos où diverses influences se disputent les esprits. »
A coté de cette influence indirecte, la plus générale sans doute, mais la plus difficile à apprécier, il y a eu des conquêtes positives plus nombreuses qu'on ne le croit. Pour nous en tenir à Ablon, si rares que soient encore nos documents, nous trouvons chaque année un certain nombre de conversions enregistrées, et plusieurs des convertis sont des prêtres et des moines.
L'Estoile a noté quelques unes des abjurations publiques, ainsi * le 26 janvier 1603 celle d'un carme ; on a retrouvé la déclaration qu'il fit - et il est piquant d'apprendre qu'il avait été envoyé tout exprès pour « esbranler ceux qui venaient icy, » et s'il n'y pouvait parvenir, du moins « rasseurer tout le peuple circonvoisin. » Il avait donc prêché pendant le carême3 de 1602 à Ablon et dans tous les villages de la plaine environnante : Athis, Juvisy, Villeneuve-le-Roi, en amont et en aval, « allant et venant, espiant les moyens d'accoster ceux qui venaient icy pour tascher de les séduire. » Mais un jour « ayant rencontré un personnage jà aagé, et fait quelque peu de chemin avec luy, » le jeune carme fut « touché de ses raisons, » et après un dernier séjour au couvent de Valencienens revint à Ablon non plus en convertisseur mais en converti 4.
Le 13 juillet de la même année c'est le tour d'un cordelier du couvent de Paris nommé Boucher, « fort ignorant, » dit l'Estoile, « et pour lequel il fallut que le ministre Couët parlât ; » (deux mois après il fit amende honorable, torche au poing, reçut la « discipline de Saint François, tout du long, » et repris l'habit). Le 7 décembre vient un capucin « du tout ignorant et de peu d'esprit ; le 22 février 1604 un autre cordelier du même couvent •', tout proche du faubourg Saint-Germain, repaire d'hérétiques..., mais cette fois le chroniqueur catholique convient que ce Bugnet est « tenu pour habile homme ; il tira, avant que par-