‹ L'Église romaine et le premier empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 2)Chapitre 43 sur 80 · III · texte numérisé non relu

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nemi de la religion, de notre trône et de nos peuples... Maintenant Rome fait irrévocablement partie de mon empire, qui forme les cinq sixièmes de la chrétienté. Vous aurez assez de soins et d'occupations quand vous voudrez vous borner aux affaires spirituelles et à la direction des âmes. J'ai la mission de gouverner TOccident, ne vous en mêlez pas. Si Votre Sainteté se fût uniquement occupée du salut des âmes, TÉglise d'Allemagne ne serait pas dans l'état de désordre et de désorganisation où elle se trouve actuellement. Ces! depuis bien du temps que les pontifes de Rome se sont mêlés de ce qui ne les regardait pas en négligeant les vrais intérêts de l'Église. Je vous reconnais pour mon chef spirituel, mais je suis votre empereur*. »

Les évêques que Napoléon méditait alors d'envoyer »

auprès du saint-père à Savone afin de lui remettre

cette lettre devaient emporter avec eux les instructions

suivantes :

« Tout le sénatus-consulte et rien que le sénatus-

consuUe. A l'avenir, les papes devront me prêter

serment comme ils le prêtaient à Gharlemagne et a

1. Note insérée dans la Correspondance de Napolécn ï^^, t. XX, p. G9.

ses prédécesseurs. Ils ne seront installés qu'après mon approbation, ainsi qu'ils étaient confirmés par les empereurs de Constantinople ; mais je n'exige rien du pape actuel, je ne veux même pas qu'il reconnaisse la réunion de Rome à la France : je n'en ai pas besoin. Une donation faite en un temps de barbarie et soutenue par l'ignorance est subreptice. Si cependant lepafeveut aller à Rome, il faut qu'il reconnaisse la réunion; mais, s'ilneveutpointy aller,jene lui parlerai pas de cette réunion. Le principal but de la négociation doit être de l'engager à choisir son domicile en France. Aussi bien j'ai seul les richesses et le pouvoir nécessaires pour s;ubvenir aux besoins de l'Église. Mon intention est , dans le cas où l'on réussirait à l'engager à venir en France, de le placer à Reims ^ »

Le croirait-on? pendant qu'il était animé à l'égard du saint-père de tels sentiments, pendant qu'il n'hésitait pas à lui adresser un pareil langage et à lui faire porter de tels messages , l'empereur, à qui ne manquait certainement pas la connaissance des hommes, qui avait pratiqué intimement Pie VII, ne désespérait pas de l'amener à ses desseins , qui sait?

1. Note insérée dans la Correspondance de Napoléon /«*■, t. XX, p. 169, d'après la minute conservée anx archives de Tempire.

de lui faire peut-être accepter un rôle dans la prochaine cérémonie de son mariage ! Par précaution en tout cas et à tout hasard , il mandait à son minisire des cultes <( de faire venir à Paris non-seulement les ornements pontiPicaux , mais encore la tiare et les autres joyaux servant dans les cérémonies du pape. Il y a entre autres une tiare que j'ai donnée au pape et qu'il ne faut point laisser à Rome ^ »

Ces projets passablement inconsistants et tout à fait chimériques de l'empereur n'avaient pas longtemps tenu devant la réalité des choses. Ses rapports avec la commission des ecclésiastiques qu'il avait choisis et désignés lui-même pour s'occuper des affaires de l'Église l'avaient peu à peu ramené, sinon à des sentiments plus raisonnables, du moins à une plus froide appréciation de ce qui était présentement possible. Nous aurons à parler avec détails dans un prochain chapitre des affaires portées devant cette commislion; il nous suffit de dire présentement un mot de s'impression produite sur l'empereur par les différents membres du clergé dont elle était composée. Le cardinal Fesch qui en était président , et contre

1. Lettre de l'empereur au comte Bigot de Préamenen. Paris, 2 février 1810. —Correspondance de Napoléon 1^, t. XX, p. 173.

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lequel il témoignait en ce moment une mauvaise humeur très-marquée à cause de la partialité qu'il lui supposait pour fa cause du saint-père, était celui qu'il traitait avec le moins de faveur; quelquefois même il le malmenait avec une rudesse et un mépris qui ne laissaient pas d'embarrasser quelque peu les membres du comité, si portés à la déférence envers Tonde du chef de TËtat. Quand le cardinal prenait la parole pour soutenir, en matière ecclésiastique, des opinions qui contrariaient les siennes : « Où avez-vous appris cela? reprenait aigrement Napoléon en l'interrompant. Est-ce en Italie, pendant que vous spéculiez sur le pain de mes soldats? Laissez donc parler ceux qui sont experts sur des sujets auxquels vous n'avez jamais rien entendu. Je ne me soucie point de ce que vous pensez, je veux avoir l'avis de M. Duvoisin et de M. Émery; à la bonne heure, voilà des gens qui connaissent les affaires dont ils raisonnent. »

M. Duvoisin , évêque de Nantes , était très-versé en effet dans la science théologique; prêtre convaincu , agréable causeur, insinuant et fort habile à plaire, il soutenait de la façon la plus persuasive au milieu de ses collègues les thèses favorites de l'empereur, et s'était ainsi attiré toute sa confiance. M. Tabbé Émery, s'il ne possédait pas à beaucoup

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près au même degré la faveur personnelle de l'empereur, était de sa part Tobjet d'une considération très-marquée. Elle remontait déjà loin. Napoléon se souvenait qu'au temps de la négociation du concordat tous les ecclésiastiques avec lesquels il avait causé de cette grande affaire, Tabbé Bernier entre autres, avaient toujours cité le supérieur du séminaire de Saint-Sulpice comme un oracle de l'Église, et n'avaient jamais manqué de s'étayer de son avis dans les controverses qu'ils avaient parfois soutenues contre lui. Napoléon l'avait à cette époque désigné pour un siège épiscopal, mais l'abbé Émery avait refusé, ce qui avait profondément blessé l'empereur ; il était revenu vite sur son compte quand il avait clairement discerné que c'était affaire de conscience de sa part et nullement d'opposition. Son estime pour lui s'en était même augmentée. « Est-ce que vous avez dans tout le clergé de Paris un homme comme l'abbé Émeryî » s'était-il écrié un jour en rencontrant l'abbé Malaret, l'un des grands vicaires du chapitre métropolitain. Il n'avait pas oublié que son oncle, le cardinal Fesch, était allé faire une longue retraite sous la direction du supérieur de Saint-Sulpice avant de reprendre ses fonctions ecclésiastiques. Il se sentait une naturelle admiration pour ce prêtre modeste qui

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semblait avoir le don de commander à ses supérieurs. Quand il avait nommé quelque évêque ayant besoin de se retremper dans l'esprit de son étal , « il faudrait, disait-il, l'envoyer à l'abbé Émery*. d

L'ancien oratorien Fouché, qui était très-mal disposé pour Tabbé Émery, l'avait plusieurs fois dénoncé à Napoléon à cause det ses opinions, qu'il ne trouvait pas sufGsamment gallicanes. L'empereur, trèschatouilleux sur cet article , l'avait mandé un jour à Fontainebleau , puis l'avait renvoyé très-satisfait de sa conversation, quoique l'intrépide abbé l'eût plus d'une fois contredit, et cela dans des termes auxquels Tempereur n'était guère habitué. « Vous avez , dit-il au marquis de Villette, un parent bien sévère dans la personne de M. Émery; mais on ne peut s'empêcher de l'admirer. » — « C'est un homme , ajoutait-il , qui me ferait faire tout ce qu'il voudrait et peut-être plus que je ne devrais... » — « M. Émery, avait -il dit une autre fois , est le seul homme qui me fasse peur *. » — «Napoléon, a raconté M. Mole dans son

1. Récit de Tabbé de Baazan; récit de M. de Janson, évêque de Nancy. — Papiers conservés au séminaire de Saint -Sulpice pour écrire la vie de Tabbé Émery.

2. Récit du marquis de Villette ; récit de M. Garnier. Papiers conservés au séminaire de Saint-Sulpice pour écrire la vie de l'abbé Émery.

discours de réception à rAcadémie française, ne pouvait se lasser d'admirer dans ce saint prêtre je ne sais quel mélange de simplicité presque primitive et de sagacité pénétrante, de sérénité et de force, j'ai presque dit de grâce et d'austère ascendant. Voilà, me dit-il un jour, la première fois que je rencontre un homme doué d'un véritable pouvoir sur les hommes, et auquel je ne demande aucun compte de l'usage qu'il en fera. Loin de là, je voudrais qu'il me fût possible de lui confier toute notre jeunesse; je mourrais plus rassuré sur l'avenir. »

L'abbé Émery avait été nommé malgré lui de la commission ecclésiastique. Il avait fait tout au monde pour être dispensé d'y prendre part. Le plus souvent il y combattit les opinions de ses collègues les mieux disposés pour les projets du gouvernement. L'empereur savait gré à l'abbé Émery de ce que , dans l'affaire de l'annulation de son mariage, il avait été d'avis que l'officialité diocésaine de Paris était compétente. Pour le quart d'heure, il ne lui en fallait pas davantage. C'est pourquoi, connaissant si bien la juste considération attachée dans le clergé au caractère du digne supérieur de Saint-Sulpice , il s'était empressé de faire mettre dans le Journal des Curés une note d'où il résultait que la commission ecclésiastique dont

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il faisait partie avait approuvé non-seulement la compétence, mais encore les conclusions de Tofficialilé. Il n'en était rien. C'était une singulière manière de reconnaître la sagesse de la conduite de Tabbé Émery que de le compromettre ainsi dans une affaire à laquelle il n'avait voulu prendre aucune part , sinon par l'opinion qu'il avait personnellement émise en dehors de la commission , et qui avait été , comme nous l'avons dit, favorable à la compétence de l'officialilé. Cette supercherie, pour employer les termes les plus doux, servait les desseins de Napoléon , il se la permit sans scrupule. Réclamer par la voix des journaux n'eût pas été chose prudente ni même possible. L'abbé Émery se contenta de dire de vive voix et par écrit comment les choses s'étaient passées ^

i. Voici un extrait de la note officiellement communiquée par le gou^mement au Journal des Curés et reproduite le 16 janvier 1810 daos le Journal de V Empire ; « ... Dans une question si importante^ l'officlalité de Paris a consulté les cardinaux Fesch, Maury et Gaselli, l'archevêque de Tours, les évoques de Nantes, d'Évreux, de Trêves et de Verceil, et Vabbé Émery, conseiller de F Université, composant le comité qui s'assemble tous les jours pour s'occuper des affaires importantes de la religion.

« Ce comité, après avoir examiné les informations et les dépositions des témoins qui ont été entendus dans cette affaire, a été unanimement d'avis des motifs et des conclusions de la sentence de l'offi^

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Pendant que s'agitaient ces difficultés , l'affaire du mariage autrichien avait rapidement marché et les clauses du contrat matrimonial avaient été signées à Vienne. Peut-être l'empereur pensa-t-il que le moment était opportun , avant l'arrivée en France de la fille du très-catholique empereur François, de lancer le sénatus-consulte dont nous avons parlé tout à l'heure, et qui devait officiellement réunir Rome à ses

cioUité, qu'il a trouvés conformes aux coutumes de T Église gallicane et aux différents canons et décrets des conciles.

H Nous sommes bien aises de pouvoir donner ces détails, qui sont faits pour satisfaine les lidèies, soit par l'importance qui a été mise à se conformer aux lois de TÉglise^ soit par le poids, le caractère et la science des hommes qui ont élé consultés et qui en ont décidé. »

 cette date du 16 janvier 1810, il s'agissait beaucoup moins, quoi qu'en disent le Journal de l'Empire et le Journal des Curés,à^ satisfcUre les fidèles que d'agir utilement sur la cour impériale de Vienne en vue du prochain mariage avec Marie-Loaise. Quant aux détails officiellement fournis par le gouvernement à ces deux feuilles, ils étaient tout à fait contraires à la vérité , ainsi qu'il résulte de la lettre suivante de M. Tabbé Émery : « Vous avez vu mon nom an bas d'une pièce à laquelle je n'ai aucune part. L'affaire a été discutée en mon absence, et il n'a été question dans la commission que de la compétence. Ces messieurs disent que la sentence et les motifs n'ont point été soumis à leur délibération. Jlncline cependant à croire que , du côté du tribunal ecclésiastique , tout a été régulier. » — Lettre de M. l'abbé Émery à son parent M. Girod ( de l'Ain ), du 14 février 1810. — Papiers conservés au séminaire de Saint-Sulpice pour écrire la vie de l'abbé Émery.

Ëlats. Les articles de ce sénalus-consulle avaient été délibérés dans le conseil privé. Napoléon avait revu et corrigé Texposé des motifs que M. Regnault de Saint-Jean-d'Angely devait lire au sénat. Il contenait comme d'habitude (dans quels termes et avec quelle exactitude,- on va le voir) le résumé des griefs du gouvernement français contre le saint- siège. Voici un échantillon du langage que dans celte solennelle circonstance l'empereur trouvait bon de faire tenir au premier corps de l'État par l'orateur de son gouvernement :

« ... Et Rome, quand une branche de la dynastie de Napoléon eut reçu des mains de la victoire le sceptre de Naples et des Deux-Siciles, affecta de ne voir dans cet événement qu'une occasion de renouveler au xix** siècle sur ces États les prétentions des Grégoire , des Léon , et d'oser parler encore de son droit sur des couronnes; mais cet absurde et imprudent langage, le pape ne l'adressait pas comme Grégoire YII aux enfants dégénérés et avilis de Charlemagne, mais à son successeur puissant et glorieux. Napoléon fit parler par ses ministres le langage de la modération méconnue, de la justice blessée, de la dignité offensée, de la puissance outragée. Il demanda au pape une garantie contre l'abus de sa neutralité

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par les ennemis du continent. A ce prix , il offrait avec une sincère bienv eillance et Toubli du passé el la sécurité de Tavenir. A ce langage ferme et juste, le cabinet de Rome s'alarma, députa, négocia, trompa, puis, rappelant son légat, lassa la patience, éveilla rindignation , amena enfin le tour de la justice. Le gouvernement s'éteignait cependant au sein du désordre dont il était lui-même l'artisan. A défaut de soldats, il armait le fanatisme, et distribuait des scapulaires au lieu de fusils, des libelles au lieu de manifestes. Il s'anéantissait au sein de l'anarchie, il abdiquait par son abandon. Le ministre français dut s'éloigner. Le temps était venu. Les aigles impériales reprirent possession de leur antique territoire. Le domaine de Charlemagne rentra dans les mains d'un plus digne héritier. Rome appartient à l'empereur *... ))

Chose à peine concevable, de l'arrestation du pape, de sa venue en France, de sa réclusion à Savone, pas un mot dans ce document! Où était le pape, qu'était-il devenu au milieu des événements dont l'empereur présentait une si étrange relation ? Il n'appartenait pas aux sénateurs d'en rien savoir de plus

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