Mémoires du cardincU Consalvi, t. 11^ p
ainsi dédaignées , raconte Consalvi , et , déchirant la lettre des cardinaux en mille morceaux, il les jeta au feu pendant que son oncle le mettait verbalement au fait de ce qui s'était passé. »
Telle était aux approches de son union avec l'archiduchesse Marie-Louise la disposition déjà passablement irritée où se trouvait Napoléon tant à Pégard du cardinal Consalvi que des membres italiens du sacré-collège. Cependant il s'en fallait de beaucoup, ainsi que nous Pavons déjà indiqué, qu'il régnât parmi ces cardinaux un accord parfait, et les cérémonies du prochain mariage allaient, en les divisant en deux camps opposés, donner à Napoléon l'occasion de reconnaître quels étaient ceux sur lesquels il pouvait absolument compter et de faire sentir aux autres tout le poids de son redoutable ressentiment. Quatorze des cardinaux italiens avaient trouvé régulière et suffisante la sentence de Tofficialité de Paris sur la non-validité du mariage religieux de Napoléon avec Joséphine. Treize autres pensaient au contraire, et Consalvi était du nombre, qu'il n'appartenait qu'au pape de prononcer dans une si grave affaire. Jamais les deux partis opposés, malgré les pourparlers qu'ils avaient eus entre eux, n'avaient pu se mettre d'accord pour tenir une conduite commune. Les opposants,
par rintermédiaire de leur doyen, le cardinal Mattei, avaient tâché d'expliquer leur façon de penser au cardinal Fesch. Ils lui firent savoir qu'ayant, en leur qualité de cardinaux , juré de maintenir dans leur intégrité les droits du saint-siége et les jugeant lésés par l'annulation du mariage de l'empereur prononcée sans la participation de Pie Yil, Ils ne croyaient point pouvoir assister à la bénédiction nuptiale qui serait donnée aux époux. S'ils avertissaient Toncle de l'empereur de leur détermination, c'était surtout pour qu'il fit en sorte que la chose ne devint pas publique. Le cardinal Consalvi eut soin de faire remarquer que, leurs objections n'ayant trait qu'à la cérémonie religieuse, rien ne les empêcherait de se faire présenter à la future impératrice, ni de paraître après le mariage à la réception des grands corps de l'État. Il suffirait donc de ne pas les inviter tous en corps, d'inviter une portion d'entre eux seulement, sous prétexte de l'insuffisance de la salle, comme on faisait d'ailleurs pour le sénat et pour le corps législatif ; de cette façon l'absence des opposants passerait inaperçue du public, et l'on éviterait toute fâcheuse interprétation. Il était difficile de montrer plus de franchise, mais aussi plus de mesure et de tact dans une affaire dont la gravité apparaissait tout entière à
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la clairvoyance habituelle de Consalvi, car il s'agissait, ce sont ses expressions, « de blesser Tempereur à la prunelle même des yeux. » Le moyen terme proposé par le conciliant cardinal était d'ailleurs parfaitement acceptable ; mais il y avait longtemps que Napoléon ne voulait plus transiger sur rien. La simple anncAice d'une pareille proposition le fit bondir de fureur. « Bah ! s'écria-t-il, ils n'oseront jamais. »
Telle fut la seule réponse à l'ouverture de Consalvi. L'ancien ministre d'État et ses collègues étaient cependant résolus à remplir à tout prix ce qu'ils considéraient comme leur devoir. Plusieurs moyens furent, avant le jour de la cérémonie, inutilement employés pour tâcher de les intimider. L'empereur lui-même ne s'y épargna point. Il lui était impossible d'imaginer qu'au degré de fortune et de grandeur où il était maintenant arrivé , personne se risquât désormais à lui résister, fût-ce pour des motifs de conscience. Jadis il s'était donné parfois un peu de peine afin de convaincre les dissidents et les amener à ses desseins; combien avait été persuasive alors la séduction de sa brillante parole ! mais ces temps étaient passés. Maintenant il ne songeait plus qu'à effrayer. Pour cela, il n'avait même plus besoin de parler, un regard devait suffire. A la réception du dimanche qui précéda de
huil jours la célébration du mariage impérial, Consalvi était aux Tuileries aux côtés du cardinal Doria, évêque de Gênes, l'un des partisans les plus dévoués du gouvernement français. L'empereur, h peine entré dans la salle, vint à dessein entretenir le cardinal Doria, et, sans dire un mot à Consalvi, il lui lança un regard terrible avec des yeux vraiment foudroyants. Deux fois de suiteil recommença cette scène, tantôt adressant à Doria des paroles pleines d'amabilité et de gaité, tantôt plaisantant gracieusement avec les cardinaux qui étaient présents, puis retournant se planter devant Consalvi et le regardant, dit ce dernier, de la façon la plus féroce, ferocissimamente^. Cela n'ayant pas réussi, ce fut le tour du ministre de la police de tâcher d'agir sur Consalvi; mais il s'y prit d'une manière toute différente. Avant la fin de la réception, Fouché s'approcha du cardinal Consalvi. « Serait-il vrai, lui dit-il avec un intérêt qui n'avait probablement rien de simulé, serait-il vrai que plusieurs cardinaux pensent à faire la folie ou plutôt à commettre l'énorme attentat de ne point paraître au mariage de l'empereur? » Après quelque hésitation, Consalvi répondit qu'il ne pouvait lui dire ni le