III
être pas, et qu*elles ouvraient la porte à une transaction qu'il souhaitait plus vivement que personne. L'empereur consentait en effet à ce qu'il ne fût pas question de lui dans les bulles d'institution. « La demande d'institution, disait-il à M. Bigot, ne sera pas signée de moi, mais sera faite par une lettre du ministre des cultes à la chancellerie du pape, qui dira que Sa Majesté ayant nommé un tel à tel évéché, la chancellerie est priée d'envoyer l'institution canonique. Par cette cessation de correspondance entre moi et le pape, il ne sera pas question de moi dans ces pièces. Il ne faut pas cependant que le pape dise qu'il nomme de son propre mouvement, mais qu1l institue sans raisons ou allégations inutiles ^ i»
Sans nul doute une pareille transaction eût été sans trop de difficultés acceptée par le saint-père, si elle lui avait été offerte alors qu'entouré du sacrécollège il habitait encore son palais du Quirinal. C'était un heureux compromis qui , sans mettre en question les droits réciproques des deux parties, parait suffisamment aux embarras de la situation.
1. Lettre de Tempereur à M. le comte Bigot de Préameneu, Schœnbrunn, 15 juillet 1810. — Correspondance de Napoléon /«*■, t. XIX> p. 246.
Afin de lui ménager un meilleur accueil de la part du sainK-père, l'empereur avait eu Tadroite idée de le lui faire présenter par Tintermédiaire des plus hauts dignitaires de TÉglise française : « Les cardinaux Fesch, Caprara comme évêque de Milan, Caselli comme archevêque de Parme, Maury comme évêque de Montefiascone , aujourd'hui réunis à la France, l'archevêque de Tours et d'autres évêques de cette réputation doivent écrire au saint-père pour lui demander ce qu'il veut faire, lui représenter que les affaires spirituelles et temporelles ne peuvent être confondues; que, s'il n'institue pas les évêques aux termes du concordat, il s'élèvera un schisme dans l'Église, et que, s'il y a des troubles, ce sera au détriment de la religion*. » Le malheur de ce compromis fut uniquement de venir trop tard, après que les récentes et inqualifiables violences de l'empereur en avaient rendu le succès tout à fait impossible. C'était lui-même qui d'avance avait discrédité les démarches essayées, suivant ses ordres, par M. Bigot auprès de la chancellerie romaine, et par
1. Lettre de rempereur à M. le comte Bigot de Préameneu, Schœnl)rQnn, !5 juillet 1809. — Correspondance de Napoléon /«*•, t. XIX, p. 346.
les évoques de France auprès du saint-père luimême. Leur échec fut, à vrai dire, son ouvrage. En mettant la main sur les États et sur la personne de Pie YII, il avait cru avancer l'accomplissement de ses desseins; il les avait au contraire ruinés de sa propre main. Occupons-nous d'abord de ce qui survint à Rome.
La lettre de M. Bigot de Préameneu était adressée à M. Giry, nommé dernièrement à la place de M. Multedo, pour veiller à l'expédition des affaires ecclésiastiques de la France à Rome. Depuis que nous n'avions plus de légation régulièrement accréditée auprès du saint-siége, M. Giry était une sorte d'agent diplomatique d'une espèce toute nouvelle, car il se trouvait, sans caractère et sans titre quelconque, chargé de traiter avec un pouvoir que son gouvernement faisait profession de ne pas reconnaître. La confusion était inextricable, et le premier embarras pour le porteur des paroles de l'empereur était de trouver à qui s'adresser et qui voulût seulement l'entendre. « J'ai vu , écrit tristement M. Giry le 26 juillet, j'ai vu le cardinal di Pietro. Il dit qu'il n'a que le pouvoir d'agir suivant les règles établies par les papes, et non celui de les changer, parce que le délégué n'est pas le supérieur de celui qui le dé-
lègue. Il faudrait donc recourir au pape; mais il ne lui convient pas d'écrire pour un semblable sujet au saint-père, dont il ignore absolument le domicile et la situation ^ » Dans celte première conversation de M. Giry avec le cardinal di Pietro, il n'avait encore été question que dp matières relativement assez ^ indifférentes. Plus tard, au 5 août, quand M. Giry eut reçu de M. Bigot l'ordre de faire connaître aux autorités ecclésiastiques romaines la déclaration de l'empereur relative aux bulles d'institution canonique , il avait rencontré les mêmes fins de nonrecevoir.
« Hier, écrit -il, j'ai eu derechef une conférence d'environ une heure avec le cardinal di Pietro, reconnu ici pour avoir les seules facultés que le saintpère ait ostensiblement déléguées en partant de Rome. Je lui laissai les pièces et pris rendez-vous pour le soir, avant l'heure de l'estafette, voulant vous répondre le même jour. La conférence du soir dura une demi-heure. Les conclusions furent comme le matin : que, le cardinal n'ayant que les pouvoirs nécessaires pour la conduite des âmes et les affaires
1. Lettre de M. Giry à M. le comte Bigot de Préameneu, 26 juillet
de conscience, suivant les règles ordinaires de la daterie et de la pénitencerie, il ne pouvait en aucune manière, quoique membre du chapitre du conseil du pape, ni en sa qualité de cardinal, correspondre avec Sa Sainteté, ni prendre l'initiative sous quelque ♦prétexte que ce soit, et, pour pt^s d'exactitude et de solennité dans sa réponse, il la lut notée sur un papier volant, avec quelques développements peutêtre, mais de peu de valeur, et qui laissaient le refus de recevoir et de transmettre en son entier ^ »
M. Giry ne se tint pas encore pour battu. En sortant de chez le cardinal di Pielro, il se rendit chez le cardinal Consalvi, seul membre existant à Rome de la congrégation consistoriale. Mais la congrégation consisloriale , faisait remarquer M. Giry, n'a de commun avec les .consistoires qu'une ressemblance de dénomination. A peine avait-il donné lecture de son message à l'ancien secrétaire d'État, que celui-ci lui fit amicalement l'analyse des différentes congrégations encore subsistantes à Rome, et passa avec lui la revue de ceux de leurs membres qui étaient demeurés à Rome et des fonctions qui
1. Lettre de M. Giry à M. le comte Bigot de Préameneu, 5 août i 809.
ieiir étaient propres. Consalvi conclut en déclarant que personne ne paraissait avoir qualité pour remplir l'invitation du ministre des cultes de France. La déclaration de Consalvi avait été accompagnée de mille protestations de bonne volonté, mais aussi de son impuissance à faire personnellement ce que souhaitait l'empereur. « Je suis , en effet , de la congrégation consistoriale , avait -il ajouté; je ^le la connais pourtant pas. Elle n'a jamais été assemblée depuis que j'en fais partie ^ » Dans une seconde entrevue avec M. Giry, le cardinal Consalvi lui raconta « qu'il avait pris dans la journée même tous les renseignements possibles auprès des anciens employés de la congrégation consistoriale, afin de savoir s'il était en quelque manière dans les attributions de cette congrégation de prendre l'initiative dans cette circonstance , et de transmettre sa communication au pape. Il s'en était entretenu avec le cardinal di Pietro, et soit avec celui-ci, soit avec les anciens employés de la congrégation consistoriale, il s'était convaincu de son inhabileté et de son impuissance à agir pour
i. Lettre de M» Giry à M. le comte Bigot de Préameneu , 5 août
transmettre au pape*. » Ainsi l'empereur, répélonsle, se trouvait par son propre fait, c'est-à-dire par suite de l'enlèvement du saint-père et de sa séquestration à Savone, hors d'état de faire parvenir au siège de la catholicité àe^ communications d'une très- sérieuse importance qui, en toute autre occasion, auraient eu grande chance d'y être favorablement accueillies. Ce qui advint des lettres que, par ordre de Napoléon, les cardinaux et les évêques français avaient dû adresser directement aa saint-père, est plus singulier encore. Jamais Fouché, son ministre de la police, ne voulut souffrir qu'elles fussent remises à leur destination. Peut-être nos lecteurs n'ont-ils pas oublié que de Schœnbrui\n, où il résidait alors. Napoléon n'avait rien eu de plus pressé que de recommander au duc d'Otrante de faire tout ce qui dépendrait de lui. pour que le public n'apprît rien ou du moins s'occupât aussi peu que possible de l'arrestation du pape et de son passage à travers la France. Fouché avait pris ses instructions au pied de la lettre; avec son zèle accoutumé il les avait plutôt exagérées, se souciaiil
1. Lettre de M. Giry à M. le comte Bigot de Préamenea, 5 aont
raédiocrement de savoir si la manière dont il les mettait en pratique entravait l'exécution d'autres desseins dont son collègue des cultes avait de son côté reçu la confidence. C'est sur lui que retombait la responsabilité du voyage du saint -père depuis Grenoble jusqu'à Savone ; c'est à lui que l'empereur s'en était remis pour empêcher que le dangereux transfert d'un pareil prisonnier ne causât trop d'émotion parmi les populations si catholiques du midi de la France. La première précaution à prendre était de mettre obstacle à toute communication de Pie TU avec les membres considérables du clergé français. Tout serait compromis s'ils pouvaient l'approcher et surtout lui écrire. Les préfets des départements traversés par le cortège pontifical avaient donc reçu les mêmes recommandations que le conseiller de préfecture Girard, qui, à Grenoble, avait si vertement refusé aux grands vicaires du cardinal Fesch Taccès auprès du saint-père, et qui n'avait pas seulement permis qu'on lui remît les lettres écrites par Caprara et Maury*. Ces lettres n'arrivèrent aux mains du saint-père que beaucoup
1. Voir la lettre du cardinal Fesch, du 7 août 1809, citée dans un précédent chapitre.
plus tard, après son installation à Savone, et par rintermédiaire du préfet de Montenotte. Avant de nous occuper de leur contenu et de la réponse qu'elles provoquèrent , il convient de dire un mot de la situation faite au pape dans sa nouvelle résidence.
Pie VII élait arrivé à Savone le 20 ou 21 août 1809. Il était d'abord descendu dans la maison du maire de la ville, le comte Égidio Santone. Après avoir résidé quatre jours au sein de cette famille très -considérée dans le pays, dont les sentiments étaient fort catholiques, et qui lui témoigna les plus respectueux, égards, il avait été transporté dans le palais de l'évêque de Savone, convenablement disposé pour le recevoir. C'était le préfet de Montenotte, le baron, depuis comte Chabrol de Yolvic, qui avait présidé à ces divers arrangements. Le comte de Chabrol était un de ces préfets comme l'empereur savait en choisir pour administrer les provinces récemment annexées à son empire et qu'il désirait concilier à la domination française. Élève de l'École polytechnique, ingénieur très-distingué, il avait fait partie de la commission scientifique adjointe à l'expédition d'Egypte. Napoléon avait gardé bon souvenir de son intelligence et de
ses aptitudes variées. Il avait pensé qu'il ne pouvait leur donner un meilleur emploi qu'en le mettant à la tête de Tun des départements nouvellement annexés à la France. Plusieurs personnes pensérent même à cette époque qu'en désignant la ville de Savone pour résidence au pape, l'empereur avait eu pour motif principal de sa détermination la confiance que lui inspiraient le zèle et l'habileté de M. de Chabrol.
Quoi qu'il en soit, un nouveau fonctionnaire vint bientôt seconder M. le préfet de Montenotte. C'était le comte Salmatoris, particulièrement chargé d'orgatniser la maison du saint-père. Le comte Salmatoris appartenait à la noblesse piémontaise; c'était à la fois un homme de cour et d'affaires, qui avait donné des preuves de capacité sous le règne des princes de la dynastie de Savoie. Tl passait pour s'entendre très-bien aux questions d'étiquette, et l'on disait que l'empereur ne l'avait pas consulté sans profit pour régler tout le détail fort compliqué du sévère cérémonial qu'il s'appliquait alors à faire régner aux Tuileries. Le comte Salmatoris se donna à Sa Sainteté comme expressément envoyé par l'empereur afin de mettre sa maison sur le pied de l'éta- Wissement d'un prince souverain de premier rang.
396 L'ÉGLISE ROlfÂlNE ET LE PREIUER EMPIRE
11 lui fit respectueusement observer qu'il convenait à la dignité pontificale d'avoir autour de lui un plus nombreux cortège, plus de représentation et de luxe; et tout aussitôt il se bâta de décorer les appartements du palais épiscopal d'un mobilier somptueux. Il commanda des babils de livrée pour les serviteurs de Pie VIL II offrit au saint-père, au nom de l'empereur, des équipages, de3 chevaux et un traitement de 100,000 francs par mois. Voyant que le pape se servait babituellement d'une assez méchante lampe de cuivre et d'une écritoire fort commune, il fit transporter dans son cabinet un superbe lustre d'argent et une écritoire en or artistement travaillée. Prenant en particulier chacune des personnes qui avaient accompagné Pie VII depuis son départ de Rome, il leur annonça qu'il leur compterait chaque mois, à litre d'appointements, une somme égale à celle qu'elles touchaient poi^r leurs fonctions auprès du pape. Tentes ces avances du comte Salmatoris demeurèrent inutiles. Pie VII refusa avec une grande douceur et beaucoup de remercîments les propositions qui lui étaient directement adressées. Il invita ses compagnons de captivité à n'accepter, pour ce qui les regardait, que le strict néces-
saire *. Alors arriva de Paris, avec le litre de maire du palais du pape, le général César Berthier, frère du prince de Wagram. Le comte Berthier, connu par ses goûts de dépenses et de prodigalités, n*était chargé de rien offrir ni de rien imposer personnellement à Pie VII qui fût contraire à ses habitudes. II avait pour instruction de tenir lui-même un grand état de maison, d'avoir table ouverte et d'y inviter habituellement les familiers du saint-père , de témoigner à Sa Sainteté les plus grands égards et surtout de tâcher de surmonter sa répugnance à se produire en cérémonie au dehors. Invité à maintenir autour de la résidence pontificale une surveillance aussi vigilante , . mais aussi bien dissimulée que possible, obligé par ordre de l'empereur d'assister toujours de sa personne au lever du pape ou de s'y faire représenter par un officier de gendarmerie , vu que ce seul moment devait être choisi pour l'expédition des affaires, le général Berthier avait en même temps reçu l'expresse recommandation de faire tout ce qui dépendrait de lui pour empêcher que le
1* Relation mannscntei en italien, da vâlet de chambre dn pape. "British Muséum, n« 8,389.
séjour du pape à Savone et la vie qu'il y menait parussent avoir, aux yeux du public, la moindre apparence de captivité. C'étaient là des consignes passablement contradictoires et d'une bien difficile exécution, d'autant plus ^difficile que Pie YII, comprenant parfaitement quels étaient les desseins de l'empereur, se gardait bien de venir en aide à son malheureux envoyé.
Telle était d'ailleurs la simplicité des goûts du prisonnier de Savone qu'il s'arrangeait mieux qu'aucun de ses serviteurs des ennuis ordinaires de la captivité. Il s'était confiné avec une sorte de bonheur dans la toute petite chambre qui lui avait été destinée. Elle était précédée d'un non moins petit cabinet, et donnait immédiatement sur un très-étroit corridor où le saint-père pouvait à peine s'habiller et serrer ses affaires de toilette. Les trois fenêtres de ce modeste logement ouvraient directement sur les murs de la ville. Tout cela rappelait à Pie VII, non sans quelque charme peut-être, les cellules de son ancien couvent et ses premières habitudes de moine. Il avait repris les règles de la vie cénobitique, jusqu'à se nourrir à peu près exclusivement de légumes et d'un peu de poisson. Sortir lui était devenu insupportable. En vain le préfet, le maire, les autorités en corps, et
surtout le général Berthier, insistèrent pour qu'il allât officier pontificalement à la cathédrale de Savone; Pie VU s'y refusa constamment. Il persista à ne vouloir dire la messe que dans sa chapelle privée. C'est là qu'on le surprenait souvent en oraison, invoquant le Seigneur avec larmes, disent ses pieux biographes, non-seulement en faveur de l'Église oppri- , mée, mais aussi du prince qui, après l'avoir tant protégée, s'était fait tout à coup son plus ardent persécuteur. Pour unique distraction, le pape descendait parfois se promener dans un Jardin clos de murs qui dépendait du palais épiscopal, et n'avait guère plus de cinquante pas d'étendue*. Avec un pontife auquel la patience était si facile, et dont les goûts étaient si retirés, les invitations les plus gracieuses et les plus répétées du comte Berthier ne pouvaient que demeurer sans effet. Elles ne devaient pas beaucoup mieux réussir auprès des serviteurs du saint-père. Moins insensibles que lui aux distractions offertes par le général français, ils prirent cependant grand soin de ne les accepter que de loin en loin et , par suite des ordres de leur maître, se maintinrent tou-
1. Manuscrit italien du valet de chambre du pape. — British Huseum, n° 8,389.
jours à son égard sur le pied d'une extrême réserve. Dans cette complète solitude faite autour de lui, et qu'il acceptait d'ailleurs si volontiers, Pie VII avait résolu de remplir, autant que son état de séquestration le lui permettait, les fonctions spirituelles inhérentes à son titre de chef de la catholicité. Son premier soin fut donc de répondre aux lettres dont nous avons parlé et qui lui avaient été adressées par les cardinaux Fesch, Caprara, Maury, et par plusieurs des évêques de France à l'occasion des bulles d'institution canonique. L'initiative de cette démarche ne venait, on s'en souvient, ni des cardinaux ni des évêques. C'était Napoléon qui, de Schœnbrunn, par sa lettre du 15 juillet, les avait invités à exposer comme d'eux-mêmes au saint-père la fâcheuse situation où se trouvait l'Église de France par suite de son refus d'instiluer les sujets honorés du choix de l'empereur. A peine avertis par M. Bigot, ils avaient mis le plus vif empressement à se conformer au désir du tout-puissant vainqueur de Wagram , et ce n'était pas leur faute si leurs missives, aussitôt écrites qu'elles avaient été commandées, n'étaient pas parvenues au saint-père avant son arrivée à Savone. Il y avait toutefois quelques différences dans la teneur de ces divers documents. La lettre du cardinal Fesch était remph'e
de témoignages de respect et d'une sympathie véritable pour les récents malheurs du saint-père. Celle du cardinal Maury contenait à cet égard d'évidentes et convenables allusions. Chose aussi triste que singulière ! parmi ces dignitaires de l'Église qui s'adressaient par ordre au chef de la catholicité, il y en eut qui n'osèrent pas laisser échapper de leurs lèvres un mot de pitié ou seulement de regret à l'occasion des cruelles épreuves supportées à cette heure solennelle par le chef de leur foi. Le cardinal Caprara et l'archevêque de Tours, M. de Barrai, furent du nombre de ceux qui s'imposèrent cet étonnant silence. A lire la lettre de M. de Barrai , qui se désolait en termes lamentables sur les funestes conséquences qui allaient résulter pour le sort de la religion en France de la persistance du saint-père à ne pas instituer immédiatement les évêques nommés aux sièges vacants, on aurait pu s'imaginer que Pie VII cédait à quelque puérile fantaisie, qu'il n'avait ni sujet de plainte contre l'empereur, ni raison à alléguer pour motiver son refus ^ Quant au cardinal Caprara, il semblait
1. Voyez la lettre de M. de Barrai , archevêque de Tours , adressée au pape le 4 août 1809. — Fragments relatifs à Vhistoire ecclésiastique du dix^neuvième siècle, p. 81.
ignorer absolument que le saint-père eût été dépossédé de ses États, qu'il eût été enlevé de force du Vatican et qu'il fût alors retenu prisonnier par le chef de Tempire. On eût dit qu'il n'en avait pas seulement ouï parler. L'ancien légat du saint-siége ne s'était pas contenté de regarder comme non avenues les instructions de son souverain qui lui avaient ordonné de quitter la France et de venir partager à Rome le sort de ses collègues du sacré-collége, il avait choisi ce moment pour changer de nationalité, pour arguer de sa qualité d'archevêque de Milan et de sujet de l'empereur, pour resserrer de plus en plus l'intimité de ses liens avec l'oppresseur du prince qu'il avait, la veille encore, l'honneur de représenter en France. Sa santé tout à fait compromise empêchait d'ailleurs Caprara de remplir maintenant ses fonctions d'archevêque, comme naguère sa faiblesse incurable l'avait rendu impropre à s'acquitter de ses devoirs de légat. Il était resté à Paris, triste, malade, embarrassé de sa situation, mais ne voyant comme toujours de remède possible aux malheurs des temps que dans une complète soumission aux volontés de l'empereur. C'esl dans ce sens qu'il avait écrit au saint-père.
Pie VII connaissait de longue date la tendance de Caprara à trouver toujours acceptables, quelles
qu'elles fussent, les conditions d'accommodement mises en avant par le gouvernement français, c'est pourquoi il jugea sans doute à propos de lui faire sentir par la fermeté de sa réponse à quel point sa conscience répugnait dans cette occurrence à Tarrangement projeté.
« Pour peu, monsieur le cardinal, que vous réfléchissiez sur cette proposition, il est impossible que vous ne voyiez pas que nous ne pouvons y asquiescer sans reconnaître à l'empereur le droit de nomination, et la faculté de l'exercer. Vous dites que nos bulles seraient accordées non à ses instances, mais à celles du conseil et du ministre des cultes. D'abord l'Église calholique ne reconnaît pas de ministre des cultes dont l'autorité dérive de la puissance laïque, et puis ce conseil, ce ministre, ne sont-ils pas l'empereur lui-même? Sont-ils autre chose que l'organe de ses ordres et l'instrument de ses volontés? Or, après tant d'innovations funestes à la religion que l'empereur s'est permises et contre lesquelles nous avons si souvent et si inutilement réclamé, après les vexations exercées contre tant d'ecclésiastiques de nos États, après la déportation de tant d'évêques et de la majeure partie de nos cardinaux, après l'emprisonnement du cardinal Pacca à Fénestrelle, après, l'usurpation du
40i L'ÉGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
patrimoine de sainl Pierre, après nous être vu nousmême assailli à main armée dans notre palais, traîné de ville en ville, gardé si étroitement que les évoques de plusieurs diocèses que nous avons traversés n'avaient pas la liberté de nous approcher et ne pouvaient nous parler sans témoins, après tous ces attentats sacrilèges et une infinité d'autres qu'il serait trop long de rapporter et que les conciles généraux et les constitutions apostoliques ont frappés d'anathème, avons-nous fait autre chose qu'obéir à ces conciles et à ces mêmes constitutions, ainsi que l'exigeait notre devoir? Comment donc aujourd'hui pourrions-nous reconnaître dans l'auteur de toutes ces violences le droit en question et consentir à ce qu'il l'exerçât? Le pourrions-nous sans nous rendre coupable de prévarication, san§ nous mettre en contradiction avec nous-même et sans donner lieu de croire, au grand scandale des fidèles, qu'abattu par les maux que nous avons soufferts et par la crainte de maux plus grands encore, nous sommes assez lâche pour trahir notre conscience et approuver ce qu'elle nous force à proscrire? Pesez ces raisons, monsieur le cardinal, pesezles, non au poids de la sagesse humaine, mais à celui du sanctuaire, et vous en sentirez la force.
(( Malgré un tel état de choses. Dieu sait si nous
ilésirons ardemment donner des pasteurs aux sièges vacants de celte Église de France, que nous avons toujours chérie de prédilection, et si nous souhaitons trouver un expédient pour le faire d'une manière convenable. Mais devons-nous agir dans une alTaire d'une si haute importance sans consulter nos conseillers naturels, les membres du sacré-collége? Or comment pourrions -nous les consulter quand, séparé d'eux par la violence, on nous a ôté toute communication avec eux, et, en t)utr€, tous les moyens pour l'expédition de semblables affaires, n'ayant pu même jusqu'à présent obtenir d'avoir auprès de nous un seul de nos secrétaires?... A votre lettre en était jointe une de M. le cardinal Maury, et l'on m'en a remis en même temps une troisième de M. l'évêque de Casai, toutes trois pour le même objet. Nous accusons à ce dernier réception de sa lettre, et l'engageons à se faire communiquer cette réponse. Nous nous réservons d'écrire plus amplement à M. le cardinal Maury dès que nous en aurons le loisir. En attendant faites-lui part de nos sentiments et recevez notre bénédiction paternelle et apostolique*. »
1* Bref adressé à M. le cardinal Gaprara, à Paris. Savone,26 août
Le ton à la fois si énergique et si tranquille de ce document émané tout entier de la seule initiative dn saint-père, auquel personne n'avait pu mettre la main, puisqu'il était à Savone privé de tous ses conseillers, ouvrit quelque peu les yeux à Napoléon. Pour la première fois il soupçonna que les mauvais traitements, la captivité, l'isolement, ne lui feraient peut -être pas avoir aussi facilement raison qu'il l'avait d'abord espéré de ce pontife qui, malgré sa douceur, avait autant de fefmeté et joignait à beaucoup de prudence dans la conduite une connaissance approfondie des matières ecclésiastiques qui faisaient l'objet de leurs présentes discussions. Ce fut à cette époque que , toujours décidé à laisser Pie VII à ses uniques et propres forces, sans cardinaux pour lui venir tliéologiquement en aide , sans ministre pour prendre ses ordres, sans conseillers d'aucune sorte, sans secrétaire, sans archives, sans livres même à consulter, et préoccupé de l'avantage qu'il trouverait pour son compte à se procurer quelques auxiliaires versés dans la science canonique, à s'entourer de lumières spéciales, à s'aider enfln de tous les genres de secours dont il entendait bien priver complètement son incommode contradicteur, Napoléon s'avisa enfin de réunir le comité de cardinaux et d'évêques
dont nous avons déjà parlé*. Avant qu'il n'eût arrêté sa décision et pris l'avis d'ecclésiastiques compétents, ses idées avaient été très-vagues sur ce qu'il convenait de faire. Un instant, le croirait-on ? il songea à convoquer un concile œcuménique? Dans un rapport confidentiel fait à l'empereur par son ordre, M. Bigot, après avoir examiné tous les précédents historiques , en tirait les conclusions suivantes : « Il n'est personne qui puisse soutenir que la puissance spirituelle doive avoir pour support une puissance temporelle. Je propose donc à Votre Majesté : 1*^ d'annoncer aux autres souverains et princes, ayant dans leurs États une partie de l'Église catholique, votre intention de convoquer un concile général ; de publier un décret qui en contiendra les motifs ; 3*» que Votre Majesté veuille bien faire elle-même l'ouverture et la clôture de cette assemblée, en nommant des commissaires pour assister aux séances ; 4° que le lieu de la convocation soit à Paris *. » Mais ce projet grandiose d'un concile œcuménique à peine ébauché au ministère des cultes fut abandonné sur les objec-
1. Lettre de M. Hagaes Maret, duc de Bassano, à M. Bigot de Préameneu. Fontainebleau , 27 septembre 1809.
2. Rapport de M. le comte Bigot de Préameneu à l'empereur, 22 novembre 1809.
lions soulevées par les membres du comité ecclésiastique. Ce fut alors qu'au sein de ce comité on proposa de recourir à un expédient qui, mis plus tard en pratique, souleva les plus ardentes controverses, et devint Foccasion de beaucoup de troubles au sein de l'Église de France. Le cardinal Maury se vanta plus d'une fois d'en avoir été le premier inventeur. Très-versé dans l'histoire ecclésiastique de France, qu'il avait jadis étudiée à fond pour défendre TÉglise à l'Assemblée constituante, il rappela qu'à une époque antérieure Louis XIY, tandis qu'il était en dissidence avec le saint-siége, avait trouvé cependant moyen de se
passer du pape et de faire administrer les diocèses
demeurés vacants par les évèques qui n'avaient pas encore obtenu à Rome l'institution canonique. Cet exemple frappa beaucoup Napoléon ; enchanté de rencontrer si à propos un pareil précédent, il chargea, suivant sa coutume, M. Bigot de Préameneu de lui faire immédiatement un rapport à , ce sujet. Nous donnerons presque en totalité à nos lecteurs ce consciencieux travail, d'abord parce qu'il expose très-bien la question en elle-même, mais aussi parce qu'il indique parfaitement comment elle était envisagée au début soit par l'épiscopat, soit par le gouvernement, à un moment où de part et
d'autre la passion ne s'en était pas encore mêlée.
« Votre Majesté m'a demandé hier si les évêijues nommés pouvaient provisoirement, et avant d'avoir leurs bulles, administrer leurs diocèses. Je vais rendre à Votre Majesté un compte exact de ce qui s'est passé à ce sujet.
« La règle est que les évêques nommés ne soient, avant d'avoir leurs bulles, ni sacrés ni installés par le chapitre. Par cette installation, que Ton appelle prise de possession, Tévêque entre en plein exercice de ses droits épiscopaux. Jusqu'alors, les grands vicaires qui, suivant les règles canoniques, sont censés tenir pendant la vacance leurs pouvoirs du chapitre, ont l'administration, excepté pour les fonctions attachées au caractère de l'évêque, telles que l'ordination et la confirmation. Lorsqu'un évêque est nommé, il est assez d'usage que le chapitre lui offre, même avant ses bulles, les pouvoirs qui dépendent de lui , ceux des vicaires généraux , qu'il peut alors exercer conjointement avec les autres vicaires généraux. Mais d'un autre côté l'usage est aussi que les évêques n'aillent point dans leurs diocèses avant d'être sacrés, et que jusqu'alors ils ne portent point la crosse pastorale. Ils ne vont point dans leur diocèse, parce qu'il leur répugne de ne pas
y paraître avec toute leur dignité, et n'étant revêtus que de pouvoirs en quelque sorte subordonnés. Ils craignent d'altérer le respect qu'il leur est utile d'inspirer. Us se bornent donc généralement à entrer en correspondance avec les grands vicaires, et commencent ainsi à avoir connaissance des affaires de leurs diocèses et à prendre une part réelle à l'administration. Lorsque je vis que l'affaire de l'obtention des bulles serait longue, il me parut qu'il vaudrait mieux que les évêques nommés allassent, malgré toute leur répugnance, dans leurs diocèses. Je leur communiquai mes idées; ils me témoignèrent une aversion extrême. Ils me représentèrent que pour le bien même de Votre Majesté il valait mieux les laisser suivre l'usage, d'après lequel ils se livreraient avec tout leur zèle pour diriger leurs diocèses par correspondance. Ce qui me détermina encore à me rendre à ces raisons, c'est que le chapitre de Liège n'avait pas cru devoir donner les pouvoirs à M. Lejeas, sous prétexte qu'il n'était plus dans le délai d'exercer ce droit. 11 eût fallu entrer en discussion théologique avec un chapitre pour des pouvoirs de vicaire général à donner à un évêque nommé; cela n'eût pas été convenable... Tel est. Sire, l'état des choses relativement à l'administration des diocèses dont les évêques
n'ont pas de bulles. Si dans les circonstances actuelles Votre Majesté trouve convenable que les évêques nommés qui ont des pouvoirs des chapitres aillent dans leurs diocèses, il suffira qu'ils connaissent cette intention pour qu'ils s'empressent d'aller vous y donner cdmme partout ailleurs des preuves de leur dévouement et de leur reconnaissance*. »
Lorsqu'il s'informait ainsi des moyens de résoudre par quelque biais les difficultés résultant de ses démêlés avec le pape et de pourvoir par un expédient de circonstance à l'administration de vingt-sept diocèses français actuellement dépourvus d'évêques, Napoléon n'avait pas encore arrangé son mariage avec Marie- Louise. A peine eut-il emporté ce grand triomphe diplomatique, qui rendait à ses yeux sa position si forte en Europe, qu'il lui parut indigne de lui de s'abaisser jusqu'à garder encore des ménagements envers le chef de la catholicité, quand il lui était si facile de tout enlever de haute lutte. Rien de bien extraordinaire dans cette pensée de Napoléon, car il est de tradition immémoriale en Europe que l'alliance politique de la France et de l'Autriche ne peut être
1. Lettre de M. le comte Bigot de Préameneu à l'empereur, 7 décembre 1809.
que fatale au saint-siége. L'empereur, celte fois, le fit bien voir. A peine se fut-il assuré le concours de son futur beau-père, l'ancien roi des Romainsy qu'il dévoila hardiment la marche qu'il se proposait de suivre en portant au sénat le sénatus-consulte du 15 février 1810, accomp&gné de cet exposé des motifs dont nos lecteurs n'ont peut-être pas oublié Tinconcevable arro'gance. Quel était à cette époque de sa vie le but poursuivi par rempereur? Il est impossible de s'y méprendre, et M. Thiers, toujours si habile à démêler la véritable pensée du héros de son histoire, l'a clairement révélé au public. « Le projet de Napoléon, puisque le pape ne voulait rien lui céder, était de le mettre en présence de mesures déjà arrêtées sans sa participation. Dans deux mois, se disaitil à lui-même, je traiterai avec le pape, et il faudra bien ou qu'il résiste, ce qui lui est impossible, ou qu'il s'arrange, ce qui le forcera d'accepter comme accomplis les changements que j'ai apportés à l'état de l'Église ^ » Voici, toujours indiqué par M. Thiers, ce que l'empereur voulait faire accepter à Pie YII, c'était « la suppression du pouvoir temporel du sainlsiége, la réunion de Rome au territoire de l'empire,