CHAPITRE XLII
Lettres de M. de Lebzeltem enyoyé par M. de Metternich à Sayone. — Il fait connaître les dispositions dn saint-père , toujours favorable à la personne de Napoléon , mais résola à ne pas céder. — £nToi des cardmanx Spina et Gaselli. — Ils rencontrent les mêmes difficultés. — L'empereur se décide à passer outre. — Il somme le cardinal Fesch, nommé archevêque de Paris, de prendre immédiatement possession de son siège. — Sur son ref os il fait nommer le cardinal Maury. — îl nomme également M. d*Osmond évèqne de FloreApe, et le force à partir pour cette ville.
Ces desseins une fois arrangés et mûris dans la lête de Napoléon, il lui restait à connaître quelles chances il aurait de les faire accepter à Savone; car si dans son infatuation toujours croissante il les considérait comme autant d'arrêts du destin, peut-être le saintpère les envisagerait-il sous un tout autre aspect. Comment s'en informer? Cela était assez embarrassant. Il fallait trouver un biais, qui fut bientôt offert par M. de Metternich. Appelé après le traité de Vienne au poste de chancelier d'État et de président du conseil, le comte, depuis prince de Metternich, avait eu le premier l'idée de marier l'archiduchesse
Marie-Louise avec Napoléon. Dans la ferveur de son zèle, il s'était empressé de conduire lui-même celte princesse à la cour des Tuileries, où il faisait alors parade des sentiments les plus français et d'une admiration enthousiaste pour le génie du glorieux gendre de son souverain. Avec une ouverture que rendaient toute naturelle les intimes relations existant entre les deux cours, M. de Metternich avait demandé à Tempereur l'autorisation d'envoyer un agent autrichien à Savone, afin de régler avec le pape quelques affaires qui regardaient le diocèse de Vienne et quelques autres partîtes des États héréditaires. Napoléon était d'autant moins porté à repousser la requête du complaisant ministre de l'empereur François, qu'il avait à demi-mot compris que l'envoyé de M. de Metternich ferait du même coup les affaires de la France aussi volontiers que celles de sa propre cour. Les dépêches de M. le chevalier de Lebzeltern, prévenu sans doute à l'avance par son chef, ne manquèrent pas en effet d'être aussitôt communiquées à notre ministre des relations extérieures, M. de Champagny. M. de Lebzeltewî, on s'en souvient peut-être, avait été ministre d'Autriche à la cour de Rome. C'était une ancienne connaissance du pape, et déjà nous avons eu l'occasion de citer quelques passages de sa cor-
respondance de 1808 dans lesquels, sans prendre parli entre Napoléon et Pie VII au sujet de l'occupation des Marches et de l'Ombrie par les troupes françaises, il s'était appliqué à observer à l'égard des deux adversaires une très-prudente neutralité. La même réserve se retrouve dans ses lettres du printemps de 1810. On voit clairement que M. deLebzeltern les a écrites dans les plus louables intentions du monde, et avec l'intime assurance qu'elles seraient mises sous les yeux du souverain français qui avait tant d'intérêt à connaître à cette époque les véritables sentiments de Pie VII. En réalité les affaires de France tiennent plus de place que celles de l'Autriche dans la correspondance de l'envoyé de M. de Metternich. C'est pourquoi nous en donnerons quelques extraits qui nous semblent peindre au vif et de la façon la plus exacte l'état d'esprit où se trouvait le saint-père à Savone. Pie VII avait été tout d'abord très-ému en voyant M. de Lebzeltern. Il témoigna un peu de surprise et beaucoup de joie de ce que l'empereur Napoléon avait permis cette entrevue. En écoutant le récit circonstancié du maviage qui venait d'avoir lieu à Paris, et qui offrait, au dire de l'envoyé autrichien , les plus sûres garanties d'une paix stable, le pape parut un moment oublier tous ses
griefs, tous ses chagrins, et prendre une part réelle
et sincère à cet événement. « Veuille le ciel, s'écrial-il, que ce mariage imprévu consolide la paix continentale ! Nous désirons plus que personne que l'empereur Napoléon soit heureux; c'est un prince qui réunit tant d'éminentes qualités! Veuille le ciel qu'il reconnaisse ses vrais intérêts ! Il a dans les mains, s'il se rapproche de l'Église, les moyens de faire tout le bien de. la religion, d'attirer à soi et à sa race la bénédiction des peuples et de la postérité, et de laisser de toute façon le nom le plus glorieux*. » Bientôt quelques souvenirs amers et le sentiment de sa présente situation vinrent traverser ces élans de tendresse sortis du plus profond de l'âme de Pie VII.
Eu citant les paroles textuelles que le pape venait de prononcer en italien, mais qu'il traduit pour sa cour en français , M. de Lebzeltern ne peut s'empêcher de remarquer que, pendant un séjour de huit ans qu'il a fait 5 Rome, il a toujours entendu le souverain pontife témoigner ainsi personnellement la plus grande partialité en faveur de Napoléon. « Combien de preuves n'en ai-je pas eues, ajoute-t-il avec une
1. Lettre de M. le chevalier de Lebzeitern à M. le comte de MeUeiiiicb,16mai I810.
nuance d'étonnement, et combien de fois, à une époque bien différente du moment actuel , n'ai-je pas constaté que cette partialité de Pie YII se manifestait bien plus sensiblement à regard de Napoléon que pour notre souverain ! Il a fallu toutes les amertumes dont il a été abreuvé pour l'obliger à adopter un système qui répugnait si évidemment à son cœur ^ » A peine quelques paroles eurent-elles été échangées au sujet des affaires particulières à TÂutriche , que les rapports qui existaient actuellement entre le pape et Napoléon furent de nouveau remis sur le tapis. De part et d'autre, on sentait bien que c'était de cela surtout qu'au fond il s'agissait. Ce fut l'envoyé de M. de Metternich qui , le premier, provoqua les confidences de Pie VII , en l'entretenant des dangers imminents dont l'Église était menacée et en lui demandant s'il ne ferait rien pour sortir de l'état d'inactivité et de nullité où il se trouvait présentement réduit. Le pape répondit : « Nous avions pressenti cet état de choses, c'est la seule pensée qui nous occupe. Cette interruption de toutes relations avec les clergés étrangers, la difficulté de nos relations avec les évêques français
1. Lettre de M. le chevalier de Lebzeltern au comte de Metternich, 16 mai 1810.
sont le sujet de notre plus profond chagrin. Quoique détenu ici sans correspondance libi*e, sans nouvelles, excepté les nouvelles très-vagues que nous puisons dans quelques feuilles détachées du Moniteur que le général (le comte César Berthier) a la complaisance de nous envoyer, nous avons bien jugé quels devaient être les embarras des évoques , aussi n'avons-nous pas cessé de nous plaindre à ce dernier de notre situation sous ce rapport. C'est un vrai schisme établi par le fait. Nous ne demandons rien pour nous à l'empereur, nous n'avons plus rien à perdre. Nous avons tout sacrifié à nos devoirs. Nous sommes vieux, sans besoins. Quelle considération personnelle pourrait donc nous détourner de la ligne que notre conscience nous a prescrit de suivre? Nous ne souhaitons absolument rien. Nous ne voulons pas de pension, nous ne voulons pas d'honneurs. Les aumônes des fidèles nous suffiront. Il y a eu d'autres papes plus pauvres que nous, et nous ne songeons à rien au delà de l'enceinte étroite oii vous nous voyez; mais nous désirons ardemment que nos communications soient rétablies avec les évêques et les fidèles *. »
1. Lettre de M. le cheyalier de Lebzeltern au comte de Metternich, 16 mai 1810.
Alors le saint-père expliqua à M. de Lebzeltern qu'on avait refusé de laisser venir auprès de lui son confesseur, M^^*" Menochio, et le secrétaire des brefs, W^'' Torsa; qu'il en avait été réduit à ériger en secrétaire l'un de ses domestiques dont l'écriture était lisible, et qu'il avait ainsi expédié à lui tout seiil plus de cinq cents dispenses pour venir au secours des évoques de France dont les instances lui étaient parvenues. L'agent autrichien lui ayant exposé qu'il aurait peut-être mieux fait de rompre le silence et de manifester ses vœux à l'empereur des Français, qui sans doute en tiendrait compte : « Il sait notre isolement complet, répliqua le saint-père. Nos plaintes et nos instances réitérées adressées au préfet et au général doivent lui être connues. » M. de Lebzeltern savait très-bien que Napoléon souhaitait passionnément recevoir sous forme de supplique quelque communication directe de Sa Sainteté ; mais il sentait aussi (ce sont ses propres expressions) « que le moment n'était pas venu de toucher à de certains sujets. » Le pape, pendant tout le temps que dura l'entretien, ne prononça pas un seul mot relatif à son pouvoir temporel ni à la souveraineté de Rome, excepté indirectement et dans les termes suivants : « Quand des opinions sont fondées sur la voix de la conscience et le senti-
LE PAPE A SAVONE 42i
ment du devoir, elles deviennent irrévocables , et croyez bien qu'il n'y a pas de force physique au monde qui puisse à la longue lutter contre une force morale de cette nature. Ce que nous avons prononcé sur les tristes événements survenus dans notre siège apostolique a été dicté par de tels sentiments , et ne peut conséquemment souffrir une seule variation toutes les fois que nous devrons nous en expliquer. » Par ces dernières paroles, le saint-père entendail-il maintenir l'excommunication qu'il avait naguère lancée contre l'empereur? Nous ne saurions le dire; M. de Lebzeltern n'exprime lui-même aucune opinion à ce sujet. Sa dépêche se termine par l'assurance « qu'il a trouvé le pape un peu vieilli , mais bien portant >
calme, serein à son ordinaire, et n'ayant jamais mi& la moindre aigreur dans ses propos , même lorsqu'il a abordé les sujets qui devaient lui être le plus sensibles... Pie YII se loue infiniment, ajoute -t-il, des procédés et des égards de M. le préfet et de M. le comte Berthier envers lui. Il a jusqu'ici refusé constamment de sortir de l'hôtel de l'évêché, qu'il habite, et borne ses promenades à sa chambre et à un petit jardin. L'afflûence du monde que la dévotion amène journellement à ses pieds ne diminue pas. Le préfet et le général , de leur côté, sont très-satisfaits de l'extrême
422 LlGUSË ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
circonspeclion du pape et de ses bontés à leur égard *• »
Ce rapport du diplomate autrichien , officiellement adressé à sa cour, mais rédigé en réalité pour Tinformation particulière du gouvernement français, apprenait à l'empereur Napoléon tout ce qu'il avait intérêt à savoir. Il en conclut avec raison qu'il serait prématuré de vouloir entrer dès à présent en négociation réglée avec le saint-père. Cependant les dispositions de Pie VII étaient telles qu'on ne devait pas désespérer non plus de renouer doucement et indidirectement avec lui , surtout si l'on parvenait à surexciter les inquiétudes et le trouble que lui causait l'état fâcheux où se trouvait l'Église de France. A cet eflfet, Napoléon jugea opportun de faire partir secrètement pour Savone , sans mission avouée , avec des instructions toutes privées, deux membres considérables du clergé qui , sans être encore des agents officiels , seraient en cas de besoin , et par suite de leur caractère ecclésiastique, plus à même que M. de Lebzeltern de traiter des affaires religieuses de France. Son choix s'était porté sur les cardinaux Spina et
1. Dépêche du chevalier de Lebzeltem au comte de Mettemicb, 10 mai 1810.
Caselli. Spina était archevêque de Gênes. Caselli avait été créé sénateur. Tous deux avaient concouru , du côté du saint-siége, à la négociation du concordat. Italiens de naissance, ils étaient devenus Français par suite de Tannexion des provinces du nord de l'Italie à la France , et tous deux étaient également dévoués à Tempereur. Pour se rendre dans son diocèse de Gênes, Spina avait à passer à Savone ; il était tout simple qu'il fût accompagné de son compatriote et de son collègue Caselli. Quoi de plus naturel encore s'ils s'arrêtaient quelques jours sur leur route pour présenter leurs hommages au saint-père? Le public, pas plus que Pie VII lui-même , ne serait tenté de soupçonner qu'une semblable démarche servît à couvrir une première tentative de négociation. Ainsi les apparences seraient gardées, l'amour-propre serait sauf, et l'on aurait une nouvelle occasion de sonder les véritables dispositions du saint-père. Mais si l'empereur était passé mattre en ses habiles calculs , la candeur de Pie Yll n'était pas, on va le voir, sans un certain mélange de iinesse italienne, u Les cardinaux sont arrivés ce matin, écrit M. de Chabrol. Ils se donnent comme n'étant chargés d'aucune mission officielle , et n'ayant conséquemment rien à traiter. Ils laissent cependant entrevoir qu'ils ne sont pas étran-
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gers à la connaissance de quelques intentions manifestées par le gouvernement, et qu'ils ont eu une conférence à ce sujet avant leur départ de Paris... Sa Sainteté s'est montrée un peu plus gaie dans cette journée. Il est possible que l'arrivée des cardinaux en soit la cause. Cependant il a dit que les lettres écrites par leurs Éminences à l'évêque de Savone et la manière dont ils s'annonçaient ne pronostiquaient rien de bien important , et qu'il s'en tenait à son idée que les choses étaient loin de s'adoucir, et qu'alors même qu'on désirerait les terminer de part -et d'autre, l'entreprise devenait chaque jour plus difficile *. »
Les deux anciens adversaires se regardaient donc ainsi venir avec une égale circonspection, et Pie Yll, devinant Napoléon , tenait à ne paraître point pressé <l'entendre ce qu'on mettait si peu de hâte à lui dire. Les cardinaux n'obtinrent pas tout de suite Thonneur d'assister à ce que l'on appelait à Savone, suivant l'usage italien , a la conversation chez le pape. » Ils n'eurent pas non plus occasion, à leur première audience, de se louer beaucoup de l'accueil de Sa
1. Lettre de M. de Chabrol à M. Rigot de Préameneu^ 5 jaillet
Sainteté. «Pie VII n'entra avec eux dans aucun détail, écrit le préfet de Montenotte, et ne leur adressa aucune question. Il se plaignit seulement des affaires de Rome plus vivement qu'il n'avait fait jusqu'alors . » M. de Chabrol , étonné de cette réserve, ne craint pas, dans ses lettres au comte Bigot de Préameneu, de donner à entendre que la mauvaise humeur du pape provient probablement de ce que les deux cardinaux ne sont pas entièrement suivant son choix. Il verrait plus volontiers, ^crit-il , le cardinal Spina ; mais il a quelques griefs contre le cardinal Caselli , auquel il reproche d'avoir accepté la place de sénateur sans avoir demandé son agrément. Le pape ne consent pas à recevoir les cardinaux le soir. A M^' Doria, qui lui demandait permission d'aller visiter Leurs Ëminences , il a répondu : « Tous irez un peu plus lard; ce n'est pas encore le moment de s'y rendre * . »
Pie VII resta deux jours entiers sans vouloir recevoir de rechef les cardinaux. « Il accepta seulement de les rencontrer après leur dîner chez le gou-
1. Lettre de M. le baron de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameneu, 7 juillet 1810.
verneur du palais (le comte César Berthier), parce que le public s'apercevrait moins de cette conférence, et qu'il ne supposerait pas qu'il existe des conférences entre eux et lui... Il a dit aux personnes de sa maison qu'il croyait les cardinaux envoyés pour sonder ses dispositions et les faire connaître. Ce propos, remarque M. de Chabrol, annonce quelque méfiance ^ « Il n'a rien transpiré de la conférence qui a eu lieu ce soir,, continue le préfet de Montenotte. Pendant la journée le pape a paru très-soucieux. Il était fort distrait, et pensait évidemment à tout autre chose qu'aux bénédictions qu'il donnait à ceux qui venaient baiser sa mule» On croit qu'il méditait sur la conversation qu'il allait avoir avec Leurs Éminences*. » Pie YII eut, en effet, deux conférences avec les envoyés de l'empereur, la première en tête-à-tôle avec le cardinal Spina, la seconde avec les deux cardinaux réunis. De son entretien avec le pape, qui dura environ une heure et demie, le cardinal Spina rapporta l'idée qu'il ne serait pas impossible de l'amener à s'oc-
1. Lettre de M. le baron de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameneu, 7 juillet 1810.
2. Lettre de M. le baron de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameneu.
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cuper des affaires ecclésiastiques de France, et particulièrement de celle des évèques. Mais il parait, mande M. de Chabrol au ministre des cultes, que le pape ne l'a pu faire jusqu'à présent par crainte de s'écarter des maximes consacrées. Il désire un con-
seil. Ce ne sont pas seulement des personnes propres à expédier les affaires, dont il dit avoir besoin, mais bien de celles qui jouiraient de sa confiance et qu'il pourrait utilement consulter. Son Éminence le cardinal Spina paraît persuadé que le pape n'emploierait pas le cardinal Caselli et lui-même conjointement. Il croit qu'on pourrait appeler à Savone d'autres cardinaux qui auraient plus d'accès et qui ne seraient pas suspects au gouvernement. Il cite entre autres le cardinal Antonelli, cardinal habitant aujourd'hui Sinigaglia, âgé de plus de quatre-vingis ans, qui n'a pas été appelé en France à cause de son grand âge, et pour lequel le saint-père a beaucoup de respect. Il est convaincu que ce cardinal, qui termina par son influence l'affaire du concordat, pourrait être très-utile et se rendrait avec plaisir auprès de Sa Sainteté. Alors le pape pourrait les consulter l'un et l'autre et s'occuper d'affaires ; mais il n'usera pas du cardinal Caselli, ni de lui, Spina, qu'il regarde comme trop jeune parmi les cardi-
naux*. Dans le cours de sa conversation avec le cardinal Spina, le pape s'était prononcé contre l'idée d'aller à Avignon, et surtout à Paris. Il avait formellement dit qu'étant contraint de s'y rendre, il ne sortirait pas ; qu'il ne dirait la messe dans aucune église; qu'il se considérerait comme étant prisonnier, et beaucoup plus resserré qu'à Savone. Il a ajouté que si on ne voulait pas le renvoyer à Rome, il ne désirait pas de changement*. Si on voulait traiter d'affaires avec lui, son intention était d'avoir deui cardinaux parfaitement à son choix, et que Sa Majesté envoyât également deux personnes de confiance ; et qu'alors on entamât des négociations par des écrits auxquels il répondrait ^
Dans la conférence avec les deux cardinaux Pie YII fut encore plus explicite. Ses interlocuteurs ayant -débuté par lui parler d'un changement de résidence, il manifesta à cet égard une invincible répugnance. Il déclara qu'il ne voulait quitter Savone
1. Lettre de M. le baron de Chabrol à M. le comte Bigot de Préamenea.
2. Lettre de M. le baron de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameneu, 9 juillet 1810.
3. Lettre de M. le baron de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameneu, 10 juillet 1810.
que pour se rendre à Rome. Si on devait le conduire à Paris, il en serait très-affligé. Cependant il saurait toujours empêcher qu'il n'arrivât rien de fâcheux parmi le peuple à son sujet ; car il ne voulait compromettre personne ni altérer la soumission due au gouvernement. 11 n'y aurait que le cas où Ton voudrait le contraindre à faire une cérémonie publique. Peut-être alors ne pourrait-il pas répondre assez de son émotion et de sa tête pour éviter un grand scandale*. » Les cardinaux en sortant de leur audience avaient assuré M. de Chabrol que, relativement à la nomination des évêques, ils avaient trouvé le pape bien disposé. « Ils croient, écrivait le préfet de Montenotte au ministre des cultes, que cette affaire pourrait réussir. Mais ce qui avait arrêté Sa Sainteté, c'est la crainte et la défiance qu'il a de lui-même. Il ne veut pas agir sans consulter des personnes expérimentées et sur lesquelles il pourrait se reposer avec sécurité. Le cardinal Spina croit toujours que la présence du cardinal Antonelli serait très-utile pour cet objet *... Le pape a conservé dans la journée son maintien
1. Lettre de M. le baroa de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameneu, 11 juillet 1810.
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habituel, continue le préfet de Monlenolte; il a paru n'avair éprouvé aucune émotion des ouvertures qu'ont pu lui faire les cardinaux*.. ► Le départ de Leurs Éminences ne semble avoir fait aucune impression sur le pape. Il est certain qu'il ne s'^est pas montré disposé à employer leur secours^ ni à leur parler confidentiellement*. » '
Aussitôt que l'empereur eut reçu de Savone ces rapports précis et circonstanciés sur les dispositions de Pie YII, son parti fut immédiatement pris. Certes, il ne donnerait pas au saint-père plus de facilités qu'il n'en avait eu jusqu'à présent pour communiquer avec les membres du clergé et les fidèles de l'Église de France. Encore moins lui accorderait-il les conseillers dont il disait avoir besoin pour entrer en négociation. Puisque Pie YII ne voulait pas céder, puisqull prétendait poser ses conditions, eh bien! on se passerait de lui ; il ne serait pas si malaisé de lui faire voir qu'on pouvait, sans son assistance, pour- .voir au gouvernement des affaires ecclésiastiques de
1. Lettre de M. le baron de Chabrol à M. le comte Bigot de Préameneu, 11 juillet 1810.
2. Rapport fait par le commaûdant de la geodarmerie et certifié par le préfet de Montenotte, Chabrol, 12 juiUet 1810.
France. A peine les lettres des cardinaux envoyés auprès du saint-père et les dépêches du préfet de Montenotte avaient-elles été déchiffrées aux Tuileries, que le ministre des cultes reçut ordre d'écrire aux évèques nommés d'Asti, de Liège , de Poitiers et de Saint-Flour, afin qu'ils eussent à se rendre immédiatement dans leurs diocèses sans attendre plus longtemps Finstitution canonique ^ On sait, d'après le témoignage de M. Bigot, à quel point il répugnait aux évèques nommés, mais non encore institués canoniquement, de se présenter sans titre reconnu au milieu de leur nouveau troupeau ; mais leurs convenances ne furent point consultées, ils durent tous partir. Une mesure plus éclatante encore témoigna bientôt avec quelle vivacité l'empereur entendait mener la lutte toute spirituelle qu'il lui avait plu d'entamer contre le chef de l'Église catholique.
Le cardinal de Belloy, archevêque de Paris, était mort le 10 juin 1808. Six mois après sa mort Napoléon avait nommé pour le remplacer son oncle le cardinal Fesch. Fesch avait accepté ces fonctions
1. Lettre circulaire de M. le comte Bigot de Préameneu aux évè- <pies d'Asti, de Liéga, de Poitiers et de Saint-Flour, t août 1810.
nouvelles sans se démettre toutefois de rarchevèché de Lyon, soit parce quMl ne voulait pas sacrifier le certain pour l'incertain, soit parce qu'il ne reconnaissait pas à son neveu le droit de rompre les liens qui rattachaient à sa première Église. La gestion provisoire par son proche parent du siège de Paris donnait suffisante garantie de sécurité à l'empereur. Ce chois avait d'ailleurs été plutôt agréable au clergé de la capitale. « Le chapitre en corps, les grands vicaires à leur tète, ditd'Astros dans ses mémoires manuscrits, allèrent le féliciter, et en même temps l'inviter à diriger l'administration diocésaine. Il ne s'était élevé aucun doute sur la canonicité d'une pareille mesure. Le concours du cardinal dans notre administration ne présentait qu'un accroissement et un appui toutpuissant auprès du ministre ^ » L'empereur s'était jusqu'alors arrangé de cette espèce de compromis qui pourvoyait aux nécessités du diocèse de Paris, sans trancher positivement aucune question. Mais aujourd'hui qu'il avait résolu de braver le saint-père, et de lui montrer qu'il était maître de se passer de
1. Mémoire manuscrit de Tabbé d'Astros, plus tard cardinal et archevêque de Toulouse^ cité dans sa biographie par le R. P. Caossette , p. 170.
son concours et de gouverner à son gré les Églises de France, il somma tout à coup le cardinal Fesch de prendre ostensiblement possession de son nouveau siège. A son grand étonnement, ce fut la plus énergique résistance qu'il rencontra de la part.de son oncle. Le cardinal Fesch avait trouvé tout simple, malgré les objections à lui présentées par le scrupuleux abbé Émery, d'être à la fois primat des Gaules, archevêque en titre de Lyon, archevêque nommé de Paris, et d'administrer simultanément les deux diocèses. Avec cette confiance imperturbable en lui-même qui était propre à tous les membres de la famille Bonaparte, il ne jugeait pas que ces doubles fonctions réunies entre ses mains fussent au-dessus de ses forces, ni surtout de son mérite. Il était même persuadé qu'il rendait par ce cumul un grand service à son neveu. 11 fit, au début, semblant de ne pas comprendre ce que l'empereur exigeait de lui. « Si Sa Majesté ne veut point encore nommer a l'archevêché de Paris, mandait-il le 30 août 1810 à M. Bigot, et si, dans sa sagesse, elle croit convenable que je prenne l'administration de cette Église jusqu'à ce qu'il lui plaise de nommer un archevêque, je me croirais tièsheureux non-seulement de continuer à m'occuper des afifaires du diocèse, comme j'ai fait depuis ma
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434 L'ÉGUSE ROUÂINË ET LE PREMIER EMPIRE
nomination à ce siège» mais encore de me charger de son administration ^ » Le 4 septembre le cardinal Fesch, malgré les avis de plus en plus pressants de l'abbé Émery, n'avait pas encore renoncé à sa chimère, a Lorsque Je me suis décidé à prendre l'administration de Paris, écril-il derechef au ministre des cultes, jusqu'à ce que l'empereur ait nommé un archevêque, voulant toujours conserver mon archevêché de Lyon , ]'ai désiré faire quelque chose qui fût agréable à Sa Majesté, et en même temps au diocèse de Paris, ce qui ne peut s'effectuer qu'en ne faisant pas connaitre au public mon option pour Lyon. Il n'est donc pas nécessaire que l'empereur confirme par un décret la nomination du chapitre. Il serait possible que Sa Majesté jugeât par la suite utile de conserver les deux titres sur une même tête. Ce ne fut qu'à cette condition que se fit ma nomination à l'archevêché de Paris. L'option alors n'aurait pas lieu, et celle que je fais en ce moment n'est qu'une formalité conservatrice de mon siège de Lyon. Du reste, je ne voudrais pas d'une administration qui m'assimilerait à un simple grand vicaire. Ce serait
1. Lettre du cardinal Fesch à M. le comte Bigot de Préameneu, 30 août 1810.
jeter l'alarme, paralyser le bien que je pourrais faire dans Paris, et faire une chose qui ne convient pas à ma dignité. Le décret de ma nomination doit subsister et avoir son plein effet jusqu'au moment où l'empereur nommera un autre archevêque, et fera connaître au public mon option pour le diocèse de Lyon. Je le répète, l'option que je fais en ce moment n'est que conservatrice de mon siège de Lyon^ el après cette protestation rien n'empêche que je prenne le titre de nommé à V archevêché de Paris^. »
Il était facile au cardinal Fesch de développer au ministre des cultes les ingénieuses combinaisons où se complaisait son orgueil, et par suite desquelles, sans rompre ni avec l'empereur ni avec le saint-père, il aurait continué à gouvernera lui seul les deux plus importants diocèses de France. Mais Napoléon ne Tentendait pas ainsi. Ce qu'il voulait, c'est que dans la querelle religieuse maintenant pendante, le premier dignitaire du clergé de France se rangeât de son côté et prît ouvertement parti pour lui et contre le saintpère. A cela Fesch ne voulut jamais consentir. En vain Tempereur fit tout ce qui dépendait de lui pour
1. Lettre du cardinal Fesch à M. le comte Bigot de Préameneu , * septembre 1810.
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vaincre une résistance d'autant plus pénible qu'elle venait d'un membre de. sa famille, il n'obtint rien, et son oncle demeura inflexible. Ce fut à Fontainebleau, au sortir d'une conversation très-animée avec le cardinal Fesch, que l'empereur envoya chercher le cardinal Maury, lui annonça brusquement qu'il l'avait nommé à l'archevêché de Paris, et tout aussitôt, sans autre formalité, lui fit en cette qualité prêter serment entre ses mains. L'abbé Lyonnel, aujourd'hui archevêque d'Albi, auquel nous devons une vie détaillée de Fesch, raconte que ce fut l'oncle de l'empereur qui, bien contre son gré, car il n'avait aucun goût ni aucune considération pour le cardinal Maury, lit venir à l'empereur Tidée de ce choix auquel personne alors ne s'attendait. Suivant l'abbé Lyonn^t, Napoléon aurait sommé Fesch de prendre définitivement possession du siège archiépiscopal de Paris. « Sire, aurait répondu le cardinal, J'attendrai l'institution canonique du saint-père. — Mais le chapitre vous a donné des pouvoirs. — C'est vrai , mais Je n'oserais pas en user en cette circonstance. — Yous condamnez donc, reprit l'empereur irrité, les évoques nommés d'Orléans, de Saint-Flour, d'Asti, de Liège, etc.? Je saurai bien d'ailleurs vous y forcer.— Sire, potins mon, — Ah ! ah ! potius mori^ plutôt
Maury... Eh bien! soit, vous Taurez, Maury ^ )> Quoi qu'il en soit de celte anecdote, qui dans le moment rencontra partout créance et n'a jamais depuis été démentie, la vérité est que le choix soudain dont il venait d'être l'objet commença par troubler tant soit peu le cardinal Maury dont l'assurance était pourtant si grande. On l'avait vu sortir pâle et troublé de son entrevue avec l'empereur. Il n'avait pas tardé toutefois à reprendre possession de ses esprits. Oubliant qu'il était déjà évêque consacré de Montefiascone et de Corneto, qui étaient des pays d'obédience, mettant sous ses pieds ce qu'il devait au saintpère, à lui-même, aux antécédents historiques qui avaient fait toute sa réputation et toute sa gloire, il fit étalage de sa joie devant la cour et se montra très-fier d'avoir été appelé à une situation devant laquelle avait reculé la conscience de l'oncle même de l'empereur. Nous nous rappelons avoir entendu raconter à M. Pasquier tout récemment nommé préfet de police à cette .époque, que, se croisant avec le cardinal Maury dans les corridors de Fontainebleau, il ne fut pas médiocrement surpris de voir le nouvel archevêque de Paris accourir à lui et s'écrier d'un
. 1. Vie du cardinal Fesch, par l'abbé Lyonnet, t. II, p. 174.
ton familier et avec l'air le plus satisfait du monde ; « Eh bien ! l'empereur vient de satisfaire aux deux plus grands besoins de sa capitale. Avec une bonne police et un bon clergé, il peut toujours être sûr de la tranquillité publique, car un archevêque c'est aussi un préfet de police. » Un tel rapprochement était à coup sur assez malséant dans la bouche du prêtre qui avait si éloquemment défendu le clergé devant l'Assemblée constituante, et personne n'était plus disposé à en sentir l'inconvenance que le fonctionnaire de l'empire auquel s'adressait en ce moment le cardinal Maury. M. Pasquier, conseiller d'État depuis quelques mois, avait en effet assez longtemps hésité avant d'accepter le poste qui venait de lui être confié. Il n'avait consenti à s'en charger que sur l'assurance plusieurs fois donnée par l'empereur qu'il entendait laisser sous la direction exclusive du duc de Rovigo, récemment nommé lui-même à la place de Fouché, ce qui, dans ses nouvelles fonctions, regardait particulièrement la politique, et qu'il se proposait de rétablir la préfecture de police de Paris sur le pied d'une magistrature civile telle qu'elle existait au temps des Sartines et des Lenoir. Chose étrange ! c'était un grand dignitairede l'Église qui revendiquait à titre d'honneur les attributions que venait de décli-
ner un laïque, descendant, il est vrai, de ces grandes familles de magistrats qui avaient jadis fait l'honneur du parlement de Paris. Mais tel était Maury. Doué d'un éminent esprit, il s'était, au temps même de ses plus grands succès, montré complètement dépourvu de goût, de mesure et de tact. Sa rentrée inattendue en scène dans une position qui attirait forcément tous les regards allait faire voir une fois de plus que le talent de la parole ne suffit pas à tout, et combien l'esprit de conduite et le sentiment des convenances deviennent indispensables à ceux qui parviennent à de hautes dignités, surtout à celles de l'Église.
Le décret de nomination du cardinal Maury élait du 14 octobre 1810. Peu de jours après, le 22 du même mois, l'empereur nomma M. d'Osmond, évoque de Nancy, à l'archevêché vacant de Florence. L'iiîtention qui avait inspiré ces deux actes était manifeste. Aux yeux de Napoléon, le temps des transactions élait passé. Il voulait obliger les titulaires des deux sièges de Florence et de Paris à se mettre d'une façon fiagrante en collision spirituelle avec le chef de la catho-^ licite. La lettre suivante ne laisse aucun douto à cet égard. (( Monsieur le comte, écrivait-il à son ministre des cultes, mon intention est que les archevêques et évêques que j'ai nommés aux différents sièges de mon
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empire prennent le litre de leur siège dans tous leurs actes, titre pour lequel ils m'ont prêté serment. Je n'entends point qu'ils y mettent aucune modification. Je ne m'oppose point à ce qu'ils se pourvoient auprès de qui de droit, mais j'entends qu'ils n'aient point la faiblesse d'adhérer aux prétentions des chapitres, ni qu'ils prennent d'autres titres, comme je l'ai dit cidessus*. »
Il était impossible de jeter un plus clair défi au pape. L'empereur avait raison de se tenir pour assuré du cardinal Maury. En efifet, le nouvel archevêque de Paris s'était fait installer le l^"" novembre à Notre- Dame; il avait même eu hâte de prendre en main l'administration du diocèse avant d'avoir été affranchi des liens qui l'attachaient à l'Église de Montefiascone. Il s'était borné à donner connaissance au saintpère, par une lettre en date du 16 octobre, de sa nomination au siège de Paris et de son élection par le chapitre' de Paris comme administrateur. Les choses ne se passèrent pas aussi aisément en ce qui regardait M. d'Osmond. L'ancien évêque de Nancy n'avait
1 . Lettre de l'empereur au comte Bigot de Préameneu , ministre des cultes, 16 novembre 1810. — Correspondance de Napoléon l", t. XXT,p. 277. •
abandonné son siège qu'avec une extrême répugnance. Quand il reçut à Fontainebleau, de la bouche de Napoléon, Tordre de se mettre en route pour Florence, il représenta qu'il ne pouvait aller prendre possession de son nouvel évêché sans avoir reçu l'institution canonique. Pour lever les difficultés que lui suscitaient les scrupules inattendus d'un prélat, qui n'avait pas encore pris, comme Maury, son parti de rompre ouvertement avec le saint-siége, l'empereur n'hésita pas à tromper sciemment M. d'Osmond. Il l'assura que sous peu de jours les affaires entre la France et Rome seraient arrangées, et que les bulles qu'il réclamait lui seraient expédiées pendant qu'il serait en route. M. d'Osmond hésitait encore. Mais il reçut du ministre des cultes l'ordre de partir immédiatement et de se rendre à Lyon, où il attendrait ses bulles. // fallut ohéir^ dit son pieux biographe ^ Par suite de la même obéissance, attendant toujours ses bulles et ne les recevant jamais, M. d'Osmond s'arrêta successivement à Turin, puis à Plaisance. Quand il arriva, le 7 janvier 1811, à Florence, il y trouva tous les esprits vivement émus du conflit qui, à pro-
1. Voyez la Vie épiscopal^ de M. dVsmond, par l'abbé Guillaume, p. 565 et sui V .
pos de sa nominalion et de celle du cardinal Maury, venait de s'élever entre Napoléon et Pie Yll, conflit trop prévoyable mais très-grave, dont il nous reste maintenant à rendre compte.