‹ L'Église romaine et le premier empire 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 2)Chapitre 71 sur 80 · M. BIGOT DE PRÉAMENEU, MINISTRE DES CULTES · texte numérisé non relu

M. BIGOT DE PRÉAMENEU, MINISTRE DES CULTES

A l'empereur.

3 juillet 1809.

Sire , la bulle du 10 juin m'a été renvoyée par ordre de Votre Majesté le 24 du même mois. J'en ai sur-le-champ dicté la' traduction au secrétaire général , qui seul avec moi en a connaissance, et je joins cette traduction au présent rapport.

Il parait que le pape a senti que les excès dans lesquels les anciens pontifes avaient donné, en attribuant à leur excommunication des effets relatifs aux droits des souverains et à l'obéissance des peuples, seraient aujourd'hui trop ridicules, s'ils n'étaient pas considérés comme des crimes d'État. Il s'est à net égard expliqué dans sa bulle par la phrase suivante : «Mais tandis que nous sommes forcé de faire sortir du fourreau le glaive de la vérité, etc., etc... »

On remarque néanmoins toujours la subtilité et les prétentions de la cour de Rome , en ce que le pape ne semble faire que par rémission et par indulgence ce qui eût été de sa part, s'il eût osé, l'excès le plus coupable.

Il est encore vrai qu'en même temps qu'il parle du maintien de la soumission aux autorités , il cherche à peindre avec les couleurs les plus odieuses tout ce qu'il appelle usurpation, mauvais traitements et vexations , qu'il expose avoir essuyés depuis le 2 février -dernier. Il répète ce qu'il a dit jusqu'ici dans les protestations et les allocutions que Votre Majesté connaît. On ne peut se dissimuler que la publicité qu'il a cherché

à donner à ces acles n*ait été dans Tintention de former un parti. &lais Votre Majesté sait aussi combien cette tentative a été et sera nulle, et je ne vois aucune partie de Tempire où la nouvelle forme donnée au gouvernement de Rome fasse une impression qui puisse causer quelque trouble sérieux , ou la moindre inquiétude. Il y a eu dans le nord de la Belgique quelque fermentation jusqu'ici sans aucun effet, et dont on présume que les prêtres sont auteurs. J'ai écrit aux évèques de se tenir sur leurs gardes et de m'avertir exactement. Le ministre de la police, celui de la guerre surveillent de leur côté.

Ainsi la bulle peut être considérée comme une inutile et vaine protestation du genre de celles que Votre Majesté a laissées tomber d'elles-mêmes. Est-il à craindre que la bulle, comme censure et pièce ecclésiastique, ait des effets extérieurs? je ne le pense pas* Votre Majesté n^est nulle part nommée. Or, il est de règle, remarquent les canonistes, que l'Église ne veut pas comprendre les souverains dans les peines prononcées pour entreprise des seigneurs temporels (sic), lorsqu'elle ne les y a pas nommés en termes exprès. Ainsi elle croirait ne pas s'expliquer assez en disant 2 Quoiqu'ils brillent de V honneur de quelque grande dignité que ce soit; quoiqus ce soient des personnes dignes d'être notées spécialement, { Mémoires du clergé, t. VI, p. 978.)

f Or, ce sont les expressions de la bulle du 40 juin. Ainsi, dans le système des canonistes, on doit décider que l'intention du pape n'a point été que Votre Majesté fût atteinte dans sa bulle, puisqu'il savait que ces désignations étaient insuffisantes. Il y a plus. La bulle ne frappe qui que ce soit, puisque personne ne peut être traité comme excommunié, s'il n'est nommé; or, voici dans quels termes l'anathème est lancé: «En

conséquence, par Tautorité de Dieu et de Sa Sainteté... excepté à Tarticle de la mort... Jt

Nul n'étant spécialement frappé de Tanathème, il faut dire, ou qu'elle n^atteint personne, ou qu'elle s'étend aux administrateurs et agents de tous les degrés, à tous les militaires , et généralement à tous les citoyens qui reconnaissent le nouveau gouvernement, et comprendre dans une môme mesure tous les citoyens. C'est la rendre illusoire.

Quelles sont d'ailleurs les peines de l'excommunication prononcées par les canons, et notamment par le concile de Trente cité dans la bulle. C^est de n'être pas admis à la communion avec les fidèles; et si on ne vient pas à résipiscence dans l'année après les monitions légitimes , on peut procéder comme contre des suspects d'hérésie. Mais comment éloigner de cette communion celui contre lequel il n'y a pas de titre de condamnation ? Il ne peut donc y avoir, sous les rapports ecclésiastiques comme sous les rapports civils, aucun effet extérieur à cette bulle, que le pape d'ailleurs ne charge personne d'exécuter. Elle ne doit donc être considérée que comme une dernière protestation , ce qui en pareille circonstance est insignifiant.

Sans doute, si cette bulle était portée à votre conseil d'État, toutes les voix se réuniraient pour la rejeter avec les plus fortes qualiQcations , parce que sur les points les plus importants elle est absolument contraire aux libertés gallicanes, et encore parce que le pape, sans dire un mot des causes qui ont fait retirer le pouvoir temporel, se livre à toutes les injures qu'il a pu imaginer.

Si Votre Majesté daigne me permettre d'énoncer mon opinion, je persiste à penser qu'il vaut mieux ne pas produire cette pièce : i^ parce que ce n'est qu'une protestation à ajouter

à celles qui ont précédé, et qui n'a pas plus de force, et qui ne peut avoir d'autres conséquences ; %^ parce que rintervention du conseil ne pourrait être que pour empêcher la. bulle d'être publiée et exécutée dans l'empire. Or, nulle autorité ne la publiera, et ne cherche même secrètement à la répandre; et quant à son exécution, elle ne peut en avoir aucune , quant aux droits temporels de ceux qu'elle concerne , puisque ces droits sont réservés. Elle ne peut aussi en avoir aucun quant au spirituel, à raison de sa généralité ; S*" s'il y avait des tètes exaltées en faveur du pape, il faudrait les contenir par voie de police. L'annulation de la bulle par le conseil, loin de refroidir les esprits, fixerait encore plus Tattention , et la malveillance en profiterait; 4° il ne s'agit point ici d'une bulle par laquelle on cherche à engager vos sujets à agir contre votre personne ou contre votre gouvernement. Le pape est dépossédé. Il se sert de ses armes spirituelles pour déterminer ceux qui le dépossèdent à le remettre en possession. Le conseil n'a point à connaître des intentions politiques de Votre Majesté.

Après avoir ainsi pris la liberté de lui soumettre mes réflexions, je supplie Votre Majesté de vouloir bien me transmettre ses ordres.

PIÈCES JUSTinCATIVES 501

LE GÉNÉRAL RADBT, INSPECTEUR GENERAL DE GENDARMERIE, AU MINISTRE DE LA GUERRE.

« (Nons ne donnons pas la relation que Radet a plus tard adressée, en 1814. an saint-père, parce qn*elle se tronre dans les œuvres complètes du cardinU Pacca, t. le', p. 231.)

Rome, 13 juillet 1809.

Depuis le 45 juin que je suis arrivé à Rome, je suis chargé de la direction générale de la police et du commandement de la cavalerie; j'y suis en outre chargé de Torganisation de la légion romaine, des gardes nationales et des sbires. Toutes ces opérations réunies m'occupent sans relâche, et chaque chose souffre par la lenteur et le temps qu'il faut pour la monter.

Rome et les États romains, qui se trouvaient réduits à 4 ,200 hommes ( parce que Sa Majesté avait retiré ses troupes pour se défendre contre le débarquement de 200 voiles anglosiciliennes portant 45,000 hommes de troupes) , étaient livrés à la merci du nouvel ordre de choses, qui ayant contre lui la résistance opiniâtre du pape , ses défenses , ses menaces de guerre de religion , ses excommunications, et le mécontentement des prêtres , du népotisme et des nobles , nous suscitait des troubles.

Toutes les branches de l'administration publique étant dans la main des prélats et tous les emplois occupés par des prêtres ayant cessé à notre arrivée , il en résulta que le cours de la justice fut suspendu, que les communes furent sans administrateurs, et tout fut enseveli dans un chaos inextricable faute

de documents; les curés mêmes nous refusaient , et remirent au pape l'état actuel de la population.

Il fallut envoyer des commissaires extraordinaires par arrondisseunent ; la gendarmerie fut en partie répartie pour seconder la mesure. On créa des autorités provisoires, et peu de joars après l'esprit se releva et les choses marckèrent tant bien que mal.

Le pape fut gardé autour du Quirinal; il voulait sortir le jour de la Saint-Pierre , le crucifix à la main , et lancer la grande excommunication. par laquelle il déclarait retirer à l'empereur Napoléon la couronne qu'il prétend lui avoir donnée, et relever tous ses sujets de l'Italie du serment qu'ils lui ont prêté; mais logé près le Quirinal, au palais Ruspigliosi, je doublai la garde et ma surveillance, et j'achetai des intelligences dans leQairinal.Je l'aurais fait rentrer d'autorité, s'il fût sorti, et empêché de fulminer de ses fenêtres, et de sonner le tocsin ; j'étais maître du clocher et en possession de la corde de la cloche du Quirinal, et il ne sortit pas.

C'est à l'examen de ces préparatifs qu'il s'aperçut qu'il était prévenu ; il se dépita , fit écrire et nous contrecarra. Dès lors, il se forma deux partis prononcés; la gendarmerie apaisa et dissipa plusieurs rassemblements.' Le brigandage des Abruzzes vint nous inquiéter en force du côté d'AscoH, de San Germano, de Frosinone, etc. La gendarmerie, la garde nationale et les sbires n'employèrent que trois jours pour nous en purger, et nous n'avons perdu que trois chevaux et un officier blessé.

L'horizon s'obscurcissait; le pape gouvernait du bout do doigt beaucoup plus que nous avec nos baïonnettes. L'audace s'accroissait de notre faiblesse en troupes et de la présence des Anglo-Siciliens, et la résistance du pape augmentait sa

puissance d'une manière effrayante. Indigné de voir le décret, le gouvernement et la couronne de Sa Majesté méprisés, et en quelque sorte avilis, je courus au général Lemarrois qui arrivait deNapIes; je lui fis connaître notre position et le priai de m'aider à faire décider l'arrestation du pape. Il abonda dans mon sens; il convint qu'il n'y avait plus d'autre moyen de sauver l'Italie.

Le général Lemarrois se rendit chez le gouverneur général et lui suggéra cette mesure. Je m'y transportai ensuite. Je mis sous les yeux de Son Excellence le comte Miollis le tableau affreux , déshonorant et menaçant de l'esprit public , des faits nés de l'opposition du pape et de notre situation politique. Je conclus à l'arrestation du pape et la garantis sans secousse.

Plusieurs conférences secrètes eurent lieu; je me préparai , je reçus l'assentiment verbal contre le pape , et l'ordre écrit contre son premier ministre le cardinal Pacca.

Toutes mes mesures prises, je donnai le change à l'opinion, et au moyen de 600 hommes dont la moitié fut adroitement distribuée en forme de blocus autour du Quirinal , et l'autre moitié organisée en colonnes d'escalade, avec échelles, outils, torches et machines, j'attaquai le Quirinal à trois heures du matin du 6 du courant, et à quatre heures le pape et le cardinal Pacca étaient dans ma voiture, sans coup férir, sans désastres, sans pillage ni une égratignure. Je montai sur le siège et Tenlevai de Rome à l'insu de tous les Romains. Les brigades de gendarmerie sur la route de Florence me servirent de courriers et d'escorte , et j'arrivai sans dormir, et par tous les moyens de ruse de mon métier, à la Chartreuse de Florence le 8 au soir. J'y serais arrivé le 7 beaucoup plus aisément, parce que je devançais la nouvelle ; mais l'indisposition de Sa Sainteté m'ayant retenu le 7 à Radicofani , et ma voiture ayant été

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versée avec le pape et le cardinal à Poggibonzi , mais sans accident ( moi seul j'ai eu deux contusions), j'ai eu à percer et à franchir de très-grandes réunions de peuple mal disposées, dont je ne me suis débarrassé qu'en leur criant : « A genoux ! » leur faisant donner la bénédiction , et ordonnant aux postillons de fouetter. Par ce moyen, les rassemblements étaient à genoux que nous étions au galop, et cela m'a réussi partout.

Ayant écrit de Radicofani à madame la grande-duchesse de Toscane, tout fut préparé k la Chartreuse ; j'y déposai mes prisonniers; je courus prendre les ordres de S. A. I. au Poggio. Elle résolut de faire partir le pape par Lucques , Sarzanô et Gênes pour Turin, et le cardinal Paccaparla route de Bologne, où le brigandage donnait quelques inquiétudes. Sa Sainteté est partie le dimanche 9, à quatre heures du matin, sous la conduite de l'adjudant commandant Mariotti, et le cardinal Pacca sous celle d'un lieutenant de gendarmerie, avec^scorles et précautions.

Rome , ses États et presque toute l'Italie sont dans l'étonnément et la stupéfaction. L'esprit de vertige est tué; les prêtres et leurs partisans sont atterrés, et tout marche. Les cris de vive l'empereur retentissent de toutes parts , et l'empereur règne Vraiment depuis le départ du pape. A la vérité^ on est plus Français à Rome qu'en Toscane; c'est qu'on n'a pas à y regretter le gouvernement de Léopold.

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