CHAPITRE XXXIII
La présence de Pie VU à Grenoble et son passage à Avignon et à Nice produisent une grande sensation sur les habitants de ces contrées. — Dans le reste de la France, on ne sait rien que vaguement sur le sort du saint-père. — Le public distrait des affaires de Home par les affaires d'Allemagne. — L'empereur prescrit le silence le plus absolu de la part des journaux. — Singulier expédient imaginé par Fouché pour détourner l'attention du séjour fait par le pape à Grenoble.
Il nous semble que toute histoire risque d'être incomplète quand elle n'indique pas l'effet produit par les événements qu'elle raconte sur la génération qui les a vus s'accomplir. Le bnisque enlèvement du pape à Rome, son séjour momentané à Grenoble, sa transportation définitive à Savone, n'ont pas été, h coup sur, des faits sans importance pour les contemporains d'un règne qui a donné à la France et à l'Europe tant de spectacles extraordinaires. Si l'on cherche cependant à se rendre compte de l'impression aioi-s ressentie par le public, l'embarras est assez grand et quelques distinctions deviennent nécessaires. Ainsi que nous l'avons constaté, l'émotion avait été
extrême sur tout le parcours des lieux qu'avait traversés le cortège singulier d'un pape emmené prisonnier par des gendarmes. Cette émotion considérable, en Italie, avait redoublé quand l'illustre captif avait mis le pied sur le territoire de l'empire français. Les Alpes une fois franchies, le commandant de l'escorte, le capitaine Boissard, avait reconnu l'impossibilité de contenir la foule toujours croissante des gens de la campagne qui se pressaient à chaque village pour saluer Pie VII et recevoir à genoux sa bénédiction. Les mêmes scènes s'étaient continuées à Grenoble. Durant les dix jours que le pape avait passés dans ses murs, du 21 juillet au 1" août 1809, le chef-lieu de l'Isère avait été envahi par des bandes de paysans et de paysannes, accourues non-seulement des communes environnantes, mais de plusieurs des départements voisins. L'empressement n'avait pas été moins sympathique de la part de toutes les classes de la population urbaine ; le maire de la cité dauphinoise avait été le premier à donner l'exemple d'une respectueuse déférence envers le chef de la catholicité.
Cette attitude manifestement bienveillante- de tous ses administrés avait même forcé la main au conseiller de préfecture chargé en l'absence du préfet de faire face aux difficultés d'une situation pour laquelle il n'avait à l'avance • reçu aucune espèce d'instructions. Ce fonctionnaire, assez
médiocre d'esprit, plus grossier d'ailleurs que mal intentionné, avait été visiblement embarrassé de ses fonctions, et plus d'une fois les murnaures de la multitude l'avaient averli du mauvais effet que produisait sur elle la familiarité peu séante de ses manières à l'égard d'un hôte aussi véné- '•able. Quand l'ordre était arrivé de Paris de faire repartir le saint-père pour une résidence qui devait rester encore inconnue, le commandant de la gendarmerie et le conseiller de préfecture, prévoyant le vif désappointement des habitants de Grenoble, et résolus de couper court à des manifestations incommodes, avaient dû se concerter pour mettre le pape en voiture pendant la nuit et le diriger sur Valence avant que personne pût dans la ^ille se douter de leur dessein*.
Ces précautions n'avaient pas été suffisantes. A Valence et sur tous les chemins, le pape avait été aussitôt reconnu, et l'affluence des populations rurales n'avait pas diminué. Partout, malgré le secret gardé sur l'itinéraire qu'il devait suivre, le bruit de l'arrivée du saint-père avait devancé sa présence. Aux approches d'Avignon, le concours était devenu si prodigieux et les manifestations avaient pris un tel caractère, que le commandant Boissard avait
1. Relation manuscrite, en italien, du premier \alelde chambre de Pie VU. — Brilish Muséum, n» 8,389.
jugé, non sans raison, prudent de ne point s'arrêter dans une ville qui avait pendant si longtemps servi de résidence aux souverains pontifes et leur appartenait encore avant la révolution de 89. Pour plus de sûreté, il avait fait amener les chevaux de poste en dehors des remparts d'Avignon, qui sont encore au nombre des plus curieuses constructions dont cette cité est redevable à la magnificence des papes; mais, l'éveil donné, l'intérieur de la ville était tout à coup resté désert. En un clin d'œil, tous les habit.ints, sans distinction de rang, d'âge et de sexe, s'étaient précipités au-devant de Pie VII.
Ce n'étaient plus, comme aux relais de village, de simples bandes de paysans, c'étaient les personnages les plus considérables de la noblesse et de la bourgeoisie, toiit le petit commerce, tout le monde des artisans qui se confondaient ensemble dans un même mouvement de patriotisme local pour faire honneur au successeur de leurs anciens souverains. Les femmes se faisaient principalement remarquer -dans la foule, moins encore par leur nombre que par la vivacité de leurs démonstrations, qui ne connurent plus de bornes quand apparut le cortège de Sa Sainteté. Pendant vingt minutes, un assaut incessant, un tumulte indicible, écartèrent les gendarmes ; il durent céder devant la fougue méridionale des mères qui se faisaient un bouclier de leurs enfants qu'elles pré-
sent à bénir à Pie VII, des jeunes tilles qui se glissaient sous le ventre des chevaux, qui montaient sur les roues des voitures pour y jeter des fleurs et faire toucher leurs chapelets au saint-père. Séparé de l'escorte qui le gardait et salué des acclamations enthousiastes de son entourage féminin, Pie VII avait pu se croire un instant rendu à l'ardente affection de ses sujets, qui naguère, dans ses promenades autour de Rome, lui avaient maintes fois improvisé de pareilles ovations. Si le cœur du saint-père en fut pour un moment consolé, l'inquiétude du commandant Boissard s'en était démesurément accrue. Désormais il prit soin d'éviter autant que possible les grandes villes et de conduire son prisonnier par les routes de traverse les moins fréquentées. 0n avait ainsi évité Maiseille et Toulon ; mais, pour se rendre à Savone, il fallait bien suivre l'unique chemin qui longe les bords de la Méditerranée. Quand le saint-père était arrivé au pont du Var, il avait trouvé tous les habitants de la ville de Nice, tous les paysans et les marins du littoral groupés de l'autre côté du fleuve sur la rive italienne. Parmi cette population récemment enlevée à la domination de la maison de Savoie, ce n'était plus le même pêle-mêle de conditions et d'états qui avait partout régné sur le sol de la France. Un certain ordre avait présidé à l'arrangement de la réception qui attendait le souverain pontife. Les ecclésiastiques, revêtus
de leurs habits sacerdotaux, s'étaient formés en un groupe séparé. Le corps de la noblesse avait arboré ses antiques devises; les négociants étaient rangés sous les diverses bannières particulières à leur négoce; les simples artisans portaient les insignes de leur profession. Innombrable était la foule des spectateurs qui, échelonnés sur les collines environnantes, se tenaient respectueusement à distance, et, la tête découverte, souhaitaient la bienvenue au saintpère par leurs acclamations. Un beau soleil couchant éclairait cette scène ; le pape en parut saisi de surprise autant que d'attendrissement, car cet accueil des Niçois lui rappelait d'une façon inattendue celui qu'il avait jadis rencontré à son entrée en France, lorsque, passant le Rhône à Lyon, il se rendait à Paris afin de couronner l'empereur.
Traversant à pied le pont de bateaux, dont la longueur était considérable, Pie Vil rencontra à l'extrémité l'ancienne reine d'Étrurie, qui avait voulu être la première à se précipiter à ses genoux. La ferveur tout espagnole avec laquelle cette princesse dépossédée de ses États se mit à solliciter pour elle et pour ses deux enfants la bénédiclion du malheureux pontife errant et prisonnier frappa vivement la multitude, et ce fut au milieu de l'émoiion générale que, suivi de tous ceux qui s'étaient portés au-devant de lui. Pie VII fît à la nuit tombante son entrée à Nice, dont les
rues étaient toutes parsemées de (leurs. Quelques instants après son arrivée, les maisons s'étaient illuminées comme par enchantement. Il en fut ainsi tous les soirs pendant les trois jours que le saint-père passa dans cette ville. Ce furent trois jours de véritable fête. Après avoir erré sur les places publiques à la façon italienne, des bandes de villageois venaient le soir, grâce à la douceur du climat, bivaquer à la belle étoile autour de la maison du pape, et, de temps en temps, d'une voix pieuse et triste, entonnaient des hymnes sacrées sous ses fenêtres.
Lorsque Pie VII quitta Nice pour suivre la route à peine ébauchée de la Corniche, il trouva partout sur son passage les jolies villes du littoral, Monaco, Oneglia et Finale, coquettement pavoisées de drapeaux. Les habitants de la côte avaient construit h la hâte des ponts provisoires en bois et en feuillage sur les torrents les plus difficiles à franchir. Dans les endroits véritablement dangereux, où la litière du saint-père aurait eu peine h passer, les marins en dételaient les chevaux de force et revendiquaient pour eux-mêmes l'honneur de la porter. Si In nuit surprenait le corti'ge, des feux s'allumaient à l'instant sur les points de la roule qui restaient à parcourir, et des porteurs de torches couraient en avant pour éclairer les pas des chevaux. Loin de se ralentir, ce concours des populations av.iit toujours été grandissant jusqu'à l'arrivée du pape à sa destination.
Soit donc que l'on consulte les rapports officiels des autorités impériales, soit que l'on s'en rapporte aux relations manuscrites laissées par les Italiens de la suite de Pie VII, soit enfin qu'on prête plus volontiers créance aux souvenirs traditionnellement conservés dans les pays traversés par le'cortége pontifical, il faut reconnaître que, de Grenoble à Savone, le voyage du saint-père ne fut qu'une longue suite d'ovations. De tous les divers témoignages que nous avons soigneusement consultés, il résulte que, hors dans de rares localités oii, grâce à de minutieuses précautions, son passage fut habilement dissimulé, la vue du pontife prisonnier ébranla toutes les âmes, et que l'imagination populaire se montra particulièrement frappée par le spectacle d'une si touchante infortune.
Mais hâtons-nous aussi de reconnaître, et notons comme un signe caractéristique des temps dont nous nous occupons, que cette émotion, très- vive et très-sincère dans les contrées traversées par le saint-père, ne s'étendit guère au delà. Dans le reste de la France, à Paris même, on ne sut rien ou peu de chose des scènes que nous venons de reproduire. A peine les gens d'Église avaient-ils osé s'interroger les uns les autres, et se dejnander entre eux dans leurs sacristies ce qu'on avait fait du chef de la catholicité. Le gros du public ne s'en inquiétait qu'assez médiocrement. Son attention était pour le moment tournée d'un
autre côté. Depuis l'ouverture de la dernière campagne contre l'Autriche, les esprits avaient suivi avec anxiété les combats qui avaient précédé la grande bataille de Wagrara ; on commençait maintenant h s'étonner, quoiqu'à tort, du peu de parti que l'empereur avait tiré de sa victoire. A demi rassuré par l'armistice signé à Znaïra, le public attendait avec une impatience fiévreuse l'annonce très-désirée d'une paix qu'il savait bien devoir être glorieuse, et qu'il auniit tant souhaité de pouvoir considérer comme défininitive. Cette forte diversion imprimée aux préoccupations de la France par les événements de l'Allemagne n'était pas la seule cause de l'influence où notre piys était tombé au sujet du pape et des affaires de Rome. Il faut ajouter que depuis assez longtemps il n'en entendait plus du tout parler.
Habitué à supprimer les nouvelles qu'il jugeait défavorables à sa cause, ne s'étant d'ailleurs arrêté encore à aucun parti définitif sur ce cu'il ferait du pape, et fidèle à son constant système de ne pas laisser les journaux toucher de près ou de loin aux questions religieuses, l'empereur avait, de Schœnbrunn, expressément recommandé à tous ses agents de garder et d'imposer le silence le plus absolu sur Tenlèvement de Vie Vil à Rome, sur sa venue en France et sur sa translation à Savone. De tous les ordres qu'il pouvait recevoir de ce maître exigeant, si difficile à con-
no L'ÉGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
tenter, qui dans ce moment même se plaignait qu'on se fût en cette délicate occurrence mépris sur ses véritables intentions, la prescription du secret était celle que son ministre de la police, déjà un peu ébranlé dans son crédit personnel, était le plus porté à faire exécuter en toute rigueur. Fouché s'y employa de son mieux. Il eiit bien souhaité de faire le vide absolu autour du saint-père, mais cela n'avait pas été possible. A moins de l'entourer d'une force armée considérable, comment avec quelques gendarmes tenir à distance des masses entières? Ce qui rentrait dans les fonctions du ducd'Otrante, ce à quoi il s'était appliqué avec un zèle extraordinaire et un succès complet, c'était d'empêcher Pie Vil de recevoir la visite d'aucune personne considérable, particulièrement celle des ecclésiastiiiues, qui auraient pu écouter ses doléances avec sympathie et entrer avec lui dans des communications contraires aux desseins de l'empereur.
La première mesure prise par Fouché avait été de retenir près de lui à Paris M. Fourier, préfet de l'Isère, sous pi'étexte, dis'iit-il, de lui épargner une situation désagréable. M. Fourier était un savant très-distingué qui avait accompagné Napoléon dans la campagne d'Egypte ; novice pendant deux ans à l'abbiiye de Saint-Benoit, il s'était d'abord destiné à l'état ecclésiastique et passait pour homme de la meilleure compagnie. Fouché préférait confier l'exé-
cution de ses ordres rigoureux au fonctionnaire subalterne qui le remplaçait provisoirement à Grenoble. 11 avait donc chargé le conseiller de préfecture Girard de surveiller attentivement les démarches du saint-père; il lui avait recommandé de ne laisser arriver près de lui ni l'évêque de Grenoble, ni aucun membre important du clergé. Il lui avait surtout prescrit d'intercepter et de garder toutes les lettres qui seraient adressées à Sa Sainteté. Obéissant scrupuleusement à ses instructions, M. Girard ne permit même pas aux grands vicaires envoyés de Lyon par le cardinal Fesch de saluer en son nom Pie YII et de lui remettre, de la part de Son Éminence, quelque argent qu'ils avaient apporté sur eux, procédé dont l'oncle de l'empereur s'était montré très-offensé, et dont il se plaignit assez vivement au ministre des cultes *.
Cependant, l'attention du ministre de la police s'était sur-
1. ot Le conseiller de préfecture, M. Girard, s'est obstiné à défendre à mon grand vicaire tout accès auprès du pape. En vain cet ecclésiastique a présenté la lettre originale par laquelle Votre Excellence m'assurait que Sa Sainteté était libre de recevoir qui il lui plaisait. Mgr de Grenoble lui-même n'a pas été plus heureux; il n'a pu voir le pape, ni obtenir qu'on lui remit les lettres de Leurs Eminences les cardinaux Caprara et Haury... Il est désolant que les agents du gouvernement tels que ce conseiller de préfecture en agissent avec le pape d'une manière aussi dure... » — Lettre du cardinal Fesch à M, le comte Bigot de Préamencu, ministre des cultes, 7 août 1809.
142 L'ÉGLISE IIOMAINE ET LE PKEMIEU EMPIRE
tout portée du côté des journaux. A aucun prix il ne fallait que les papiers publics qui relevaient de son département prononçassent seulement le nom de Pie VII. Il leur était interdit de savoir s'il était en Italie ou en France ou ailleurs; cela ne les regardait à aucun degré. Depuis que le pape avait quitté Rome, il n'était plus arrivé à Paris aucune nouvelle quelconque de cette capitale du monde catholique. Dans le Moniteur, qui naguère parlait continuellement des États romains et vantait le bonheur que les gens du pays avaient éprouvé à se voir réunis à l'empire français, il n'était plus question que des provinces du nord et du midi de l'Italie. Ce qui s'était passé au bord du Tibre, l'assaut donné au Quirinal, la mainmise sur la personne du pape, c'étaient là autant d'événements que les lecteurs de la feuille officielle devaient ignorer complètement. Quand le Moniteur se taisait, quel journal aurait osé parler? Le mot d'ordre avait été donné partout. Afin d'obéir à la consigne générale, la feuille préfectorale de Grenoble, ou' la présence du saint-père avait jeté tant d'émoi, avait dû rester également muette comme si rien ne s'était passé dans ses murs. Cependant, le silence luimême ne parut pas encore suffisant à Couché.
En dépit de tant d'etforts , la nouvelle avait transpiré; au conseil d'État, composé des plus dévoués serviteurs de l'empire, elle avait été accueillie avec .une sorte de slu-
EFFETS DU SÉJOUR DU PAt>E EN FRANCE H3
peur. M. Regnault de Saint-Jean d'Angely lui-même, malgré son hostilité connue contre la puissance ecclésiastique, se tut quand on la lui annonça et baissa tristement la tète. La société parisienne, déjà foçonnée à l'habitude d'assister avec une impassibilité au moins apparente à tant d'actes d'oppression et de violence, s'était étonnée tout bas d'une mesure qui portait à un si haut degré le caractère de la force opprimant la fiiiblesse, et qui élait entachée à ses yeux d'une si monstrueuse ingratitude. Contre cette opinion, d'ailleurs soigneusement cachée, des fonctionnaires publics et des cercles bien informés, il n'y avait rien à tenter. De ce côté, la police impériale était sans prise. D'après les instructions si formelles de Napoléon, l'important était d'empêcher la masse delà nation et surtout le bas clergé de s'occuper d'un sujet qui commençait à émouvoir les classes élevées de la société. Comment y parvenir ? Assurer officiellement que le pape n'avait pas quitté Rome était impossible. Il était également malaisé de nier absolument qu'il eût mis le pied on France^ Quel moyen d'accréditer la version que l'empereur désirait répandre, à savoir que Pie VII s'était de son propre mouvement transporté à Savone ? 11 tallait y renoncer. Pour dérouter au moins les masses populaires, -et pour mieux leur persuader qu'il n'y avait pas le moindre fondement aux bruits malveillants que les vieux partis faisaient courir sur
sa prétefldue arrestation et sur le séjour momentané qu'il aurait fait à Grenoble, l'esprit inventif de Fouché s'était avisé d'un expédient des plus étranges.
Au moment où la curiosité des nouvellistes de la capitale était le plus excitée, alors que chacun était avide de savoir comment k Moniteur prendrait sur lui de s'expliquer sur les pérégrinations du saint-père, le ministre inspirateur du bureau de l'esprit public jugea opportun de faire insérer dans la feuille officielle une lettre datée de Grenoble le 1" aoiit 4809. Le l" août était précisément le jour oii, sur les ordres venus du ministère de la police, Pie VII avait été, au grand désappointement des habitants de la cité dauphinoise, brusquement transporté hors de leurs murs. En voyant la date de cette lettre et le nom de la ville d^où elle était écrite , les lecteurs assidus de la feuille officielle s'imaginèrent sans doute qu'ils allaient enfin apprendre quelque chose sur le grand événement auquel chacun s'intéressait autour d'eux. Quelle ne dut pas être la surprise de tous et l'indignation de quelques-uns, quand tombèrent sous leurs yeux les lignes que voici : « Les esprits sont ici très -préoccupés du passage, dans la commune de Bornin ( commune traversée par le pape lors de son arrivée ii Grenoble ), d'un animal inconnu, que les traces qu'il a laissées font présumer être un 'reptile d'une grosseur extraordinaire. » Suivaient pendant une
j EFFETS DU SÉJOUR DU PAPE EN FRANCE 145
j demi-page les détails les plus circonstanciés sur le che- I min parcouru par le reptile, qui, après avoir occupé à un 'f si haut degré l'attention publique , avait fini , au dire de la feuille officielle, par s'aller perdre dans un torrent •.
On ne sait, en vérité, que penser et que dire quand on voit des ministres honorés de la confiance de Napoléon, de c^ homme de génie qui avait tant fait et de si grandes choses, qui, à l'heure même, en accomplissait de si extraordinaires en Allemagne, quoique désormais sans profit ; et déjà dangereuses pour la patrie, s'abaisser afin de lui complaire jusqu'à des ruses aussi grossières. Telle est pourtant la misère fondamentale des pouvoirs absolus, qu'ils ne peuvent, au faîte même de la fortune, se décider j à laisser libre cours à la vérité. C'est leur honte d'être I obligés d'employer parfois pour la dissimuler les plus mij sérables subterfuges, et c'est aussi leur châtiment que, ■ surpris tôt ou tard dans ces bas manèges, ils en sont considérablement diminués, et deviennent, aux yeux de la j postérité , non plus seulement odieux, mais ridicules.
1 Moniteur du 9 août 1809, p. Ht.
CHAPITRi: XXXTV.
Napoléon redoute l'effet que pourrait produire en France la publicatioa de la bulle d'excommunication. — Commentaires de l'abbé de Pradt à ce sujet. — Erreurs dans lesquelles est tombé l'archevêque nommé de Malines. — L'empereur affiche de parler dédaigneusement de la bulle d'excommunication devant les ecclésiastiques, mais il prend toutes les précautions nécessaires pour qu'elle ne soit pas connue en France. — Rédaction malheureuse de cette l)ulle. — L'empereur consulte le nouveau ministre des cultes, M. Bigot de Préameneu. — Antécédents et caractère de M. Bigot de Préameneu. — Mémoire de M. de Préameneu sur la bulle d'excommunication. — L'empereur prend le parti de ne la point déférer au conseil d'État, mais il garde une profonde rancune contre le saint-père. — Mesures de mauvaise humeur prises contre le clergé. ■- Dissolution des congrégations ecclésiastiques et des établissements de missionnaires. — Napoléon commande des ouvrages littéraires dirigés contre le saint-siége. — Pie Vif, depuis son enlèvement de r>ome, ne fait plus jamais mention do la bulle d'excommuoication.
Il y avait cependant une cause sérieuse, d'autant plus inavouée qu'elle était plus personnelle, à la mauvaise humeur qu'avait inspirée à l'empereur l'apparition momentanée du saint-père sur le sol de l'empire français. Lorsque, dans sa correspondance datée de Schœnbrunn, il dénonçait à ses ministres ce qu'il appelait couramment la démence de Pie VII; lorsque, dans les lettres mêmes
L'EXCOMMIXICATION Ul
OÙ il rendait justice à l'honnêteté de ses sentiments, il n'hésitait pas à le traiter de prêtre ignorant et fanatique. Napoléon ne cédait pas exclusivement à l'impatience qu'excitait en lui la prolongation de ses différends avec la cour de Rome'. Ce n'était pas non plus seulement pour se venger de sa résistance et pour rendre plus cruelle la situation de son malheureux prisonnier, qu'il avait ordonné à Fouché de faire le silence et le vide autour du pape, et de veiller surtout à ce qu'il ne pût, durant son séjour en France, communiquer avec aucun personnage un peu considérable. La politique lui avait, comme à l'ordinaire, dicté ces rigoureuses prescriptions. Ce qui préoccupait alors l'empereur, c'était de dérober autant que possible à la connaissance de ses sujets le seul acte d'agression, la seule mesure de rcprésaille irritée et violente que, pendant le cours de leur longue querelle, son iooffensif adversaire ait jamais osé hasarder contre lui : nous voulons parler de la bulle d'excommunication.
Il en avait été de la bulle d'excommunication, un moment affichée dans Rome par ordre de Pie VII, comme de sa venue à Grenoble. Tout le monde en avait vaguement
^pi
1 . Voir les lettres du 18 jaillct, du 6 août et du 15 septembre 1809; la lettre du 15 septembre, quoique citée dans le onzième volume de l'Histoire du Cotisulat et de FEmpire, n'est pas insérée dans la Correspondance de JS'apoléon /«>•.
entendu parler en France. Excepté les partisans obscurs et d'ailleurs mal renseignés du régime impérial, personne n'en mettait l'existence en doute; mais quelle en était au juste la teneur, dans quiiJles circonstances et de quelle manière avait-elle été publiée? Nul ne le savait. Chose singulière, c'était précisément dans les régions du pouvoir que circulaient à ce sujet les rumeurs les plus erronées, et, circonstance non moins étrange, c'étaient les propres dépêches des agents de l'empereur à Rome qui avaient accrédité certains récits oîi figuraient des scènes dramatiques purement imaginaires et de l'effet le plus fâcheux pour le gouvernement. Commentant la lettre de Radet au ministre de la guerre, que nous avons précédemment produite, ou citant les relations officielles du général Miollis à l'empereur, les uns prétendaient qu'après avoir fulminé l'excommunication du haut du balcon du Quirinal, le saintpère avait parcouru les rues de Rome, le crucifix à la main, pour ameuter le peuple contre les Français. D'autres racontaient qu'il avait fallu lui livrer un assaut en règle dans son palais, et que Pie VII ne s'était rendu que forcé dans ses derniers retranchements. La vérité est que, pour justifier auprès du maître la grave résolution ([u'il avait été hypolhétiquement autorisé à prendre, et qui avait été surtout motivée de sa part par la publication de la bulle d'excommimication, le gouverneur général de Rome,
LliXCoMMlMCATlON 149
moins scrupuleux dans sa correspondance qu'il n'etnit sage dans sa conduite, avait lui-même singulièrement amplifié et presque travesti la nature des événements qui s'étaient passés à Rome ',
11 en était résulté que, ne sachant trop d'abord à quoi s'en tenir sur l'effet que pourrait produire en France un acte que Miollis lui dépeignait comme ayant si fort agité les esprits à Rome, l'empereur commença par se résoudre à faire les plus grands efforts pour l'ensevelir, autant qu'il dépendrait de lui, dans un oubli profond, affect;mt de n'y attacher pour son compte aucune espèce d'importance. En réalité, rien de plus faux. Ce grief, quoique habilement dissimulé, a toujours été profondément ressenti par l'empereur. Il lui a, d'après les circonstances, inspiré successivement des conduites très-diverses, et arraché, suivant l'humeur du jour, des paroles empreintes tour à tour de la colère la plus insultante ou du plus hautain mépiis. Jamais, au fond, la blesswe n'a été complètement cicatrisée. Ce fut, sans qu'il en voulût j imais rien laisser pa-
1. « ... Le pai»c a c:-L uj.pu-d à l'arrestation du cardinal Pacca par des barricades et une défense qui l'ont entraîné lui-même avec le cardinal. » — Le fzéuéral Mioliis à l'empereur, 6 juillet 1809. — « Lorsque le général Rudet fut parvenu à son dernier relranchement... » — « ... Jl se ût en même temps un rassemblement tumultueux où l'on criait : Mort avu excommuniés!... » — Le général Miollis à l'empereur, 7 juillet 1809.
l.'iO L'ÉGLISE ROMAINE ET LE PREMILli EMIMUE
railre, le sentiment de l'injure reçue qui convertit en un duel à mort la lutte maintenant engagée par le souverain français contre le chef de la catholicité, et nous méconnaîtrions étrangement les nécessités de notre sujet, si nous évitions de donner à cet épisode de l'excommunication la place qu'il mérite d'occuper dans l'élude que nous avons entreprise.
« Parmi les singularités qui forment une partie si considérable de l'histoire de ces dernières années, écrivait l'abbé de Pradt en 1818 \ aucune peut-êtFe n'a présenté des caractères aussi frappants que cette bulle d'excommunication lancée contre le prince leplus puissant de son temps... Il y avait mille ans d'intervalle entre la dernière et celleci. Après une si longue interruption, la nouvelle apparition de ce fantôme dut paraître bien étrange, et Rome put h raison passer pour n'avoir guère consulté l'art de vérifier les dates. Lorsque les anciens papes recouraient h l'usage de cette arme, continue l'ancies archevêque deMalines, ils faisaient ce qui était dans l'esprit de leur temps. L'excommunication était alors tout ce qu'il y avait de plus redoutable dans la main qui en était armée cl le pire des maux pour ceux qui en étaient atteints. Il y avait par conséquent de l'harmonie entre le principe de l'action et son résultat;