Mémoires du clergé, t. VI, p
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(l'élre poursuivi canoniquement comme suspect d'hérésie ; mais commeut éloigner de celte communion celui contre lequel il n'y a pas de condamnation ? Il ne peut donc y avoir, sous les rapports ecclésiastiques comme sous les rapports civils, aucun effet extérieur à cette bulle, que le pape ne charge personne d'exécuter. Elle doit être uniquement considérée comme une dernière protestation, ce qui en pareille circonstance est insignifiant. Sans doute, ajoutait l'ancien président de la section de législation, si cette bulle étair portée à votre conseil d'Élat, toutes les voix se réuniraient pour la rejeter avec les plus fortes quaUfications, parce que, sur les points les plus importants, elle est absolument contraire aux libertés de l'Église gallicane , et encore parce que le pape , sans dire un mot des causes qui lui ont fait retirer le pouvoir temporel , se livre à toutes les injures qu'il a pu imaginer. »
Cependant, le comte Bigot de Préameneu ne pensait pas qu'il fallût avoir en cette circonstance recours au conseil d'État. Si Sa Majesté lui permettait d'énoncer son opinion, il persistait au contraire à croire qu'il valait mieux ne pas produire du tout cette pièce, d'abord parce qu'elle n'était qu'une protestation sans force, ajoutée à tant d'autres qui avaient été sans conséquences, mais surtout parce que l'inten ention du conseil ne pouvait avoir pour but que d'empêcher la bulle d'être publiée et exécutée
dans l'empire. Or, disait le nouveau ministre des cultes avec une assurance parfaitement fondée, nulle autorité ne la publiera, et ne cherche, même secrètement, à la répandre ; et, quant à l'exécution, elle ne peut non plus en avoir aucune, par rapport aux droits temporels de ceux qu'elle concerne, puisque ces droits sont réservés, et par rapport au spirituel, à cause de sa généralité. S'il y avait enfin des têtes exaltées en faveur du pape, c'était par voie de police qu'il faudrait les conlenir. L'annulation de la bulle par le conseil d'État, loin de refroidir les esprits , fixerait encore plus l'attention, et la malveillance en profiterait. Il ne s'agissait nullement, en effet, d'une bulle par laquelle le pape cherchât à engager les sujets de l'empereur à agir contre sa personne ou contre son gouvernement. « Le pape est dépossédé, disait le ministre en terminant, il se sert de ses armes spirituelles pour déterminer ceux qui le dépossèdent à le remettre en possession, et le conseil d'État n'a pas à connaître des intentions politiques de Votre Majesté. » Après avoir pris la liberté d'exprimer ainsi son opinion, M. Bigot n'attendait plus que les ordres de l'empereur pour les exécuter ^ Soit que les raisons de son ministre eussent eu le don de
1. Lettre de M. le comte Bigot île Préameneu à l'empereur Napoléon I«r, 3 juillet 1809.
le persuader, soit plutôt que le gciin récent de la bataille de Wagrani l'eût disposé à reprendre sa confiance accoutumée dans son ascendant sur l'Europe et dans la soumission plus que jamais assurée de ses sujets, particulièrement des membres de son clergé, l'empereur se contenta de répondre à M. Bigot de Préameneu que « la Mlle d'excommunication était une pièce si ridicule, qu'elle ne méritait pas qu'on y fît attention *.» A cette époque, Napoléon ignorait encore l'arrestation du pape à Rome et sa courte apparition à Grenoble. Sitôt qu'il en fut informé, l'idée lui vint que les personnes faisant partie de la suite de 3a Sainteté pourraient divulguer en France la nouvelle d'une mesure à l'égard de laquelle il affectait, nous l'avons dit, de manifester une si complète insouciance, mais qui ne laissait pas de troubler quelque peu son apparente quiétude. Des ordres furent immédiatement donnés, et nous voyons, par les récits du cardinal Pacca et par ceux des serviteurs du saint-père, que recommandation expresse leur avait été faite, sous peine des plus terribles châtiments, de ne pas laisser échapper le fonnidable secret, encore si bien gardé, mais déjà vaguement soupçonné en France. Aux insistances d'un habitant d'Avignon qui s'était
1. Lettre de J'emperenr au comte Bigot de Préameneu. — Corre»pondance de Napoléon /«», t. XIX, p. 246.
glissé près delui pour s'informer bien bas de ce qui en était de rexcommunication lancée par le pape contre l'empereur, le valet de chambre de Pie VII avait répondu plus bas encore qu'il ne pouvait rien dire, et qu'il y allait de sa vie '. C'était surtout à cause de la part prise à la publication de la bulle, d(U'honneur qu'il prétendait en tirer et du soin qu'il aurait probablement pris, s'il était resté libre, de la faire partout connaître, que l'ancien secrétaire d'État du pape, le cardinal Pacca, avait été tenu au secret à Grenoble, et, pendant les quatre années qu'il passa étroitement renfermé à Fénestrelle, privé de toute communication au dehors ; mais là ne se bornaient point les précautions de l'empereur. Elles s'étendirent sur une autre bulle fort ancienne interdite de tout temps en France, mais bien connue en Italie sous le nom de la bulle In ccenâ Domini. D'ordinaire, ce sont les premiers mots d'une bulle qui servent à la désigner : celle-ci, dont on ignore l'origine, retouchée par plusieurs papes, notamment par Jules II ( délia Rovere ), par Paul V (Borghèse), et, en dernier lieu, par Alexandre VII (Chigi), se lisait publiquement le jeudi saint en présence du pape, entouré des membres du sacré collège et
1. Relation manuscrite italienne de la transportalion du saintpère à Savone, par son premier valet de chambre. Rritish Muséum, no 8,389.
desévèques romains. D'après un vieil usage conservé jusqu'en 1773, le pape, après la lecture, prenait un flambeau allumé et le jetait à terre sur la place publique, en signe d'anathème contre ceux qui, d'une façon quelconque, porteraient atteinte aux biens temporels de l'Église. C'étiiit à cette bulle que Pie VII avait emprunté plusieurs des dispositions contenues dans celle du 10 juin 1809. Comme toutes les bull^ des papes, elle se trouvait en vente chez le* libraires d'Italie, et peut-élre quelques-uns d'entre eux l'avaient-ils en cette occasion exposée à dessein devant les regards des curieux. Toujours est-il qu'un décret pris en Italie la déclara incontinent attentatoire à l'autorité impériale et subversive de -tout gouvernement. Défense fut faite à toutes personnes, de quelque état et dignité qu'elles fussent, laïques ou ecclésiastiques, de lui donner une publicité quelconque, sous peine d'être procédé extraordinairement contre elles pour avoir troublé le repos public '.
En ce qui concernait la France, l'empereur se croyait fondé à penser que personne ne s'aviserait d y donner la moindre publicité à la bulle du 10 juin. Il se tenait assuré de tous les évèques et, par eux, de tous les curés. 11 n'était pas aussi tranquille à l'endroit des prêtres réguliers,
1. Rapport snr un mémoire du vice-roi d'Italie concernant la bulle In cœnà Domini, 5 août 1809.
et non pas seulement des jésuites qu'il ne pouvait souffrir, mais des missionnaires qui, n'appartenant à aucun diocèse en particulier, pouvaient plus aisément échapper à la surveillance de son ministre de la police et devenir les dangereux colporteurs de la bulle d'excon'imunicaiion. Il se hâta donc de pourvoir à ce péril. « Je ne veux point de missions en France, écrit-il l^ 12 septembre 1809 à M. Bigot de Préameneu. Vous voudrez bien ém-ire une circulaire aux archevêques et évéqucs pour leur dire que je^e connais qu'eux, les curés et les succursaux, et que je n'entends pas que des missionnaires faisant profession de prédicateurs errants parcourent l'empire. Je donne des ordres dans ce sens au ministre de la police... Je ne veux plus de missions quelconques. J'avais permis un établissement de missionnaires à Paris, et je leur avais accordé une maison; je rapporte tout. Je me contente d'exercer la religion chez moi , je ne me soucie point de la propager à l'étranger. Ces missionnaires,- d'ailleurs, sont pour qui les paye, pour les Anglais , s'ils veulent s'en servir. Présentez-moi un projet de décret là-dessus ; je veux en finir. Je vous rends responsable si, ali 1*"" octobre, il y a encore en France des missions et des congrégations K » Trois jours
1. Lettre de l'empereur à M. le comte Bigot de Préameneu. — Correspondance de Napoléon /«», t. XIX, p. 459.
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après, ses soupçons se portaient sur les conférences que faisait à Saint-Sulpice M. de Frayssinous, l'un des protégés de son oncle, le cardinal Fescli, maintenant trop porté à ses yeux pour le saint-père. N'était-il pas à craindre qu'on ne s'y occupât, sons prétexte d'exercices religieux, de la bulle d'excommunication ? C'était un risque quil ne voulait point courir pendant son absence. «... Il paraitrait, écrit l'empereur de Schœnbrunn à son ministre de la police, que dans les conférences qui se tiennent à Saint- Sulpice les prêtres se conduisent mal et excitent le c.igotisme. Il est convenable que vdus insinuiez sans bruit aux vicaires de Paris, si les conférences ont lieu, de les ajourner jusqu'à l'avent, et dans cet intervalle de leur faire bien comprendre que je ne peux plus tolérer ces conférences. Si elles ne se tiennent plus , conseillez-leur surle-champ de ne pas les laisser renouveler, car je n'entends pas qu'elles aient lieu davantage*. » La semaine suivante, il demandait à Fouché de lui envoyer promptement un rapport sur un complot « que des cagots tramùent à Bordeaux- » ; mais il ne suffisait pas de surveiller des prêtres obscurs, il était bon d'avoir aussi sous sa puissance immé-
1. Lettre de l'empereur an comte Fouché, Schœnbrunn, 15 septembre 1809. — Correspondance de Napoléon /*>■ t. XIX, p. 477.
2. Lettre de l'empereur au comte Foashé, Schœnbrunn, 23 septembre.
dialc les personnages considérables qui avaient eu le tort de mettre eux-mêmes la main à la bulle d'excommunication, et particulièrement le princi{)al auteur de celle-ci, le cardinal di Pietro. « Réitérez, écrivait l'empereur à M. Bigot, l'ordre au général Miollis de faire partir sur-lechamp tous les cardinaux qui sont encore à Rome , entre autres le cardinal di Pietro. Cet ordre sera exécuté dans les vingt-quatre heures après la réception de notre lettre, sous peine de désobéissance * . » Les théologiens qui avaient travaillé en sous-ordre à la bulle n'étaient pas non plus oubliés : « Donnez ordre an général Miollis d'envoyer à Paris Mgr Gregori et généralement tous ceux qui montreront des pouvoirs pour les affaires spirituelles, qui ne doivent plus être gérées à Rome ^. »
C'était quelque chose, à coup sûr, d'avoir arrêté en cette circonstance la circulation des nouvelles fâcheuses, et d'avoir supprimé les documents qui pouvaient ébranler son crédit ; mais l'empereur croyait encore n'avoir rien fait quand, après avoir coupé court aux discussions incommodes et interdit la propagation des idées qui lui dé-
1. Lellre de l'empereur au comte Bigot de Préameneu, Trianon, 18 septembre 1809. Cette lettre n'a pas été insérée dans la Correspondance de. Napoléon /«' .
2. Lellre de l'empereur au comte Bigot do Préameneu, 13 janvier 1810. — Correspondance de Napoléon /«', t. XX, p. 128.
plaisaient, il n'avait pas à l'avance dirigé sourdement l'opinion dans le sens conforme à ses desseins. Si occupé qu'il fût de mettre la dernière main aux arrangements léonins qu'il était en train de dicter à rAutriche , il avait, conformément à ses habitudes , trouvé le temps d'écrire de Schœnbrunn à M. Bigot de Préameneu pour lui recommander de faire préparer « deux ouvrages soignés qui passeraient sous ses yeux, l'un ayant pour titre : le Concordat de Léon X ; l'autre : Histoire des guerres que les papes ont faites à la puissance qui avait de la prépondérance en Italie et spécialement à la France. » L'idée pripiordiale de ce dernier ouvrage devait être « que les papes ont fait constamment la guerre à toute puissance qui acquérait de la prépondérance en Italie; qu'alors ils employaient les armes spirituelles pour soutenir le temporel ; de là des désordres incalculables dans l'Église ; que les papes n'ont jamais été engagés dans des guerres que dans des vues mondaines et pour donner des souverainetés à leurs neveux ». Cet ouvrage devait être fait « par un homme qui resterait cwistamment dans les principes de la religion , en se tenant rigoureusement sur la limite qui distingue le temporel du spirituel • ».
1. Lettre de l'empereur au comte Bigot de Préameneu, Seiioeubrunn, 3 octobre 1809. — Correspondance de Napoléon /«»■, t. XIX, p. 546.
Plusieurs ouvrages commandés dans cet esprit furent en effet présentés à Napoléon, mais il ne semble pas qu'il en ait été très-content. « Le travail du sieur André, écrit-il le 45 décembre à son ministre des relations extérieures, ne me paraît pas remplir mon but <. » Dans cette même lettre à M. de Ghampagny, après avoir énuméré toutes les thèses que l'auteur devrait traiter, l'empereur exprime le désir de voir terminer ce travail par une sorte de consultation établissant « qu'il y avait deux partis à prendre à l'égard du saint-siége : le premier,. d'établir un patriarche et de se séparer de la cour de Rome, comme avait fait l'Angleterre (discuter les avantages et les inconvénients de ce parti) ; le deuxième, de détruire le pouvoir temporel en réunissant les États romains à l'empire français (établir l'obligation, dans les circonstances actuelles, de cette mesure, légitimée par la conduite de Rome). » En attendant qu'il rencontrât le livre qui devait enfin le satisfaire complètement, Napoléon était si possédé de son idée de dénoncer le saint-siége à l'indignation de ses sujets, soit de France, soit d'Italie, qu'il n'avait pas hésité à s'adresser en même temps k ses ministres des cultes dans le
i. Lettre de l'empereur à M. de Ghampagny, duc de Cadore, ministre des relations extérieures, 15 décembre 1809. — Correspondance de !\apolcoii I<'r, t. XX, p. G5.
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deux pays. « Je vous prie de me faire un mémoire historique, mandait-il à M. Aldini, tendant h prouver la question suivante : Les papes ont toujours été les ennemis de la puissance qui prédominait en Italie; quand les Allemands triomphaient, ils appelaient les Français; quand la victoire avait rendu les Français les maîtres, ils se liguaient avec les Allemands et les chassaient*. » — « Dans votre rapport, écrit-il peu de temps après à M. Bigot de P.'éameneu, parlez du pape et de ses criailleries contre les articles organiques -. »
Il est inutile, croyons-nous, de poursuivre ces citatations, et nous avons assez montré à quel point, quoiqu'il n'en ait jamiis voulu convenir, l'empereur avait ressenti l'excommunication lancée contre lui par Pie VII. Nous n'avons toutefois pas fini encore avec elle. Le souvenir irritant n'en sera que trop souvent ramené dans notre récit; nous la verrons à plusieurs reprises, et de la façon la plus fâcheuse, s'introduire à nouveau dans les discussions du concile national, et toujours citée par les partisans dévoués de l'empire, qui la jetaient comme un reproche
1. Lellre au comte Aldini, minisire secrétaire d'État du royaume d'Italie, en résidence à Paris, 28 octobre 1809. — Corfespondance de Xapoléon 1", t. XX, p. 16.
± Lettre de l'empereur au comte Bigot de Préameneu, 24 janvier 1810. — Correspondance de Na-oléon !•', t. XXIV, p. 139.
sanglant à la tête de leur adversaire. Quant au pape, depuis qu'il avait mis les pieds en France, jamais il ne lui arriva d'en ouvrir officiellement la bouche. Il ne paraît pas qu'il en ait parlé une seule fois aux évêques qui lui furent députés à Savone. La regardait-il comme non avenue ou comme n'ayant jamais été destinée à atteindre personnellement Napoléon ? Jugeait-il seulement qu'il était plus prudent de n'en faire aucune mention ? Cela serait difficile à deviner aujourd'hui. Toujours est-il qu'il ne songea pas un instant k objecter cette bulle comme un obstacle aux arrangements nouveaux qu'on le pressa longtemps de conclure avec celui qu'elle semblait excommunier. Dans les pourparlers qui précédèrent les arrangements souscrits à Fontainebleau, non plus que dans la lettre pleine de douleurs et de remords écrite peu de jours après pour les rétracter, il ne voulut rompre ce silence. Un grand doute plane donc, suivant nous, sur la portée canonique intentionnellement donnée par Pie VII à la bulle du 10 juin, quant à l'excommunication directe et personnelle du chef de l'empire français. Ce qui nous paraît ressortir clairement des faits que nous avons racontés et des paroles que nous avons citées, c'est que celte mesure, ressentie à tort ou à raison par l'empereur comme une mortelle injure, influa de la façon la plus désastreuse sur ses rapports ultérieurs avec le saint-père. Avant de
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remettre de nouveau en présence, cette fois sur le terrain purement religieux, ces deux antagonistes qui se sont fait réciproquement tant de mal, il nous reste à parler des circonstances relative? à l'annulation du lien religieux qui avait uni l'empereur Napoléon à l'impératrice Joséphine, et de la consécration donnée par le cardinal Fesch à son mariage avec Marie-Louise.
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