Moniteur de l'Empire, 1<"' mars
DIFFICULTÉS RELIGIEUSES A ROJIE 317
obligés (le professer et d'enseiguerpubliquemenl les quatre propositions de Bossuet, si constamment repoussées par les canonistes du Vatican ! La plupart ne subirent pas sans frémir cette terrible épreuve. Elle n'était rien cependant en comparaison de celle qui les attendait, et qui allait ébranler, jusque dans ses4'ondements mêmes, l'institution catholique.
Il suffisait d'avoir tant soit peu réfléchi aux conséquences des derniers événements qui s'étaient passés à Rome pour avoir compris à l'avance qu'une crise religieuse plus ou moins prochaine , mais tri's-grave, devait inévitablement éclater dans l'empire français à propos de la nomination des évêques. Le concordat, qui avait réglé le mode de recrutement de l'épiscopat, avait en effet supposé le maintien paisible d'un état de choses dont en réalité il ne resLiit presque rien. En vertu de l'article o du traité, la nomination aux évêchés vacants appartenait à l'empereur; au pape revenait le droit d'instituer canoniquement les titulaires. Pour que ce compromis, si délicat de sa nature, reçût son entier accomplissement, il fallait,4i la fois, que les contractants restassent ensemble sur le pied d'un suffisant accord, et chacun, par rapport à l'autre, dans une véritable indépendance. Ces deux conditions avaient complètement disparu, et l'action d'un rouage si essentiel au fonctionnement régulier des affaires ecclésias-
tiques se trouvait momentanément arrêtée. On pouvait même aisément prévoir l'instant où l'accord ne venant pas à se rétablir entre les deux antagonistes, et Pie VII continuant à refuser d'instituer canoniquement les prêtres désignés par Napoléon , le recrutement de l'épiscopat et par conséquent celui du clergé lui-même deviendraient impossibles dans tous les pays catholiques soumis aux lois du chef de l'Empire. Cependant, une distinction est à faire. Quand bientôt nous aurons à nous occuper particulièrement des affaires religieuses de France, nous verrons que le,nombredes sièges épiscopaux vacants dans les diocèses qui composaient l'ancienne Église gallicane était déjà devenu assez considérable en 1810. La nécessité d'y pourvoir était véritablement urgente. En cherchant à disposer seul et à son gré de la nomination aux évêchés qui faisaient partie de l'ancien territoire français, Napoléon ne cédait donc pas tout à fait à une pure fantaisie de despote. L'intention d'agir à lui seul dans une affaire d'une nature aussi essentiellement religieuse constituait un acte d'intl'usion véritable et aussi fâcheuse , suivant nous , qu'elle était violente; mais il pouvait alléguer, sinon pour excuse, au moins pour exphcation de sa conduite, des motifs de nécessité et l'apparence d'un droit, tout au moins d'un demi-droit. Rien de semblable à l'égard des anciens États pontificaux. Dans les nouveaux départements de Rome et
du Trasimène ( c'était l'empereur lui-même qui le proclamait), le nombre des sièges épiscopaux dépassait de beaucoup les besoins des fidèles. Il n'était nullement nécessaire de procéder à de nouvelles nominations. Était-il indispensable de détruire les évèchés existants ? Était-il opportun et par conséquent politique de créer une nouvelle circonscription des diocèses ? En tout cas, le pouvoir civil, à lui tout seul, en avait-il le droit? Ce sont là autant de questions que l'empereur, en son bon temps, n'aurait pas laissé poser devant lui, ou , pour mieux dire, il se les était déjà posées à lui-même, et déjà il les avait résolues dans un sens diamétralement opposé à celui que la passion lui dictait en ce moment. En 4801, le premier consul avait aboli en France tous les diocèses existants ; mais cette mesure . qui fut alors d'une si difficile exécution, avait été accomplie d'accord avec Pie VII et par l'intermédiaire de Pie VII. Ce fut dans les conférences qui précédèrent la signature du concordat que Napoléon prononça ces paroles, insérées depuis dans ses Mémwres : « Si le pape n'avait pas existé , il eût fallu le créer pour cette occasion , comme les consuls romains faisaient un dictateur dans les circonstances difficiles '. »
1. Mémoires de Napoléon, édition de 1830. — Xotes et Blélanges, l. m, p. 196.
3t>0 L'ÉGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
Comment l'homme qui avait été si raisonnable en 1801» et qui prenait encore plaisir à s'en vanter à Sainte-Hélène, a-t-il été en 1810 assez imprudent pour vouloir destituer à sa convenance les évêqucs des départements de Rome et du ïrasimène , pour prétendre bouleverser à son gré de fond en comble la circonscription épiscopale des anciens États du saint-siége, et pour essayer enfin de faire à Rome, sans le pape et contre le pape , ce que dans son propre royaume il avait si bien compris ne pouvoir faire que d'accord avec le souverain pontife? Hélas ! la fortime qui lui avait prodigué tant de faveurs, s'était comme vengée de l'excès de ses complaisances en retirant à ce prodigieux génie quelques-unes de ses plus précieuses qualités, et celles-là mêmes qu'il avait jadis possédées au degré le plus éminent. Depuis que tout lui avait réussi, l'empereur dédaignait de tenir compte des obstacles, assuré qu'il croyait être de les briser toujours sous ses pieds. Peut-être n'avait-il en réalité perdu aucune de ses facultés ; mais, bercé par le succès, il avait laissé son imagination , toujours portée au grandiose, errer dans le vague, sans prendre désormais la peine de regarder aux détails et à la complexité des choses humaines. Cette orgueilleuse insouciance , dans laquelle il entrait autant de mépris des autres que de confiance en lui-même, n'était d'ailleurs mêlée d'aucune inclination à la paresse. Son corps et son esprit
avaient gardé toute leuracthité. D'affaiblissement dans les dons qui avaient fait de lui le prenaier homme de son temps, il n'y avait aucune trace ; mais il ne faisait plus de ces dons merveilleux le même usage que par le passé. Soit négliuence, soit ennui , soit infatualion toujours croissante de lui-même, soit par tous ces motifs réunis , il mettait dans >es façons d'agir une sorte de laisser aller et de fantaisie capricieuse. On vit se produire de 1810 à 1812 dans sa conduite politique une espèce de transformation assez pareille à celle que ses généraux remarquèrent plus tard dans ses combinaisons militaii'es durant les campagnes d'Allemagne et de Russie. Ses manœuvres de cette époque , certes toujours habiles , étaient démesurément gigantesques , et par cela même beaucoup moins étudiées et moins parfaites qu'autrefois dans les détails. La conception de ses plans de campagne était encore très-heureuse , mais l'exécution laissait beaucoup à désii^r par suite de l'exagération du but qu'il se proposait d'atteindre et de l'immensité des opérations qu'il s'était donné à conduire. On sentait qu'à manier à la fois tant et de si grandes masses, l'ancien vainqueur de l^Iarengo , d'Austerlitz et de Wagram avait fini par se gâter un peu la main. Chose bizarre et vraiment digue de remarque, ce fut la conclusion du mariage autrichien et sa confiance, d'ailleurs mal fondée, dans l'allié qu'il croyait s'être procuré de l'autre côté du Rhin qui
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porlèreni l'empereur à donner à ses opéralions contre la Russie une extension si extraordinaire; et ce fui cette même confiance dans la seule cour de TEurope ayant encore pied en Italie et de tout temps protectrice du saintsiége qui décida le gendre d.u irès-calholique souverain de l'Autriche à ne plus garder aucun ménagement envers le clergé des États pontificaux. Étrange complication des affaires humaines ! le lien de famille récemment noué entre l'ancien empereur d'Allemagne et le nouvel empereur d'Occident allait justement servir de signal à la ruine totale et au complet bouleversement de l'état de choses que notre clergé français ne cesse point de >e complaire à nommer encore la grande œuvre de Charlemagne.
Aussi longtemps, en effet, que son mariage avec Marie- Louise n'avait pas été chose faite et conclue, l'empereur, quoique décidé h mettre la main dans les affaires spirituelles des nouveaux départements de Rome et du Trasimène, avait gardé une certaine réserve ; quelques jours après son mariage, il s'en affranchit absolument. A peine eut-il acquis la certitude que la complaisante Autriche ne lui ferait pas obstacle, et serait même, comme nous le raconterons bientôt, disposée à entrer dans son jeu, que, de Compiègne, où il était allé passer sa lune de miel avec Marie-Louise, Napoléon écrivit à son ministre des cultes alin d'arrêter des mesures désormais décisives
et qui ne permettaient plus dp douter de ses desseins. « Sa Majesté désire que le ministre des cultes rédige sur les affaires du clergé des dispositions générales et complètes où il n'y aura pas seulement des principes arrêtés, mais oii l'on comprendra même toutes les mesures de détail qu'il convient d'adopter. Ce ne sera pas , à proprement parler, un décret , puisqu'il n'aura pas force d'exécution, qu'il ne sera pas remis en minute à la secrétairerie d'État, qu'il ne sera pas expédié et qu'il restera entre les mains du ministre. Dans ces dispositions générales , on détaillera par titres toutes les mesures qu'on pourrait être dans le cas de prendre ; on établira les choses comme elles devraient être et d'une manière absolue, comme s'il n'y avait point de pape, et sans avoir égard ni aux circonstances du moment, ni à des considérations quelconques... Lorsqu'on jugera qu'il convient d'exécuter quelques parties de ces dispositions, elles seront converties eu décret , et l'on arrivera successivement au développement du système complet. Ainsi on ne sem plus fatigué par des rapports successifs; mais, chaque fois qu'il y aura une mer sure à prendre, le ministre rappellera ce qui est fait et ce qui reste à faire. Ces dispositions générales doivent se diviser par territoires et par ordre de matières... • »
1. Notes pour le ministre des cultes, Compiègne, 15 avril 1810. — Correspondance de Xapoléun /«••. t. XX, p. 288.
Suivait, après l'énuméralion de ce qu'il y aurait à exécuter en Piémont, en Ligurie, dans les États de Parme et de Plaisance, un paragraphe qui concernait particulièrement les États romains.
« Le ministre des cuites est invité, continuait l'empereur, à traiter cette question : Quels sont les moyens à prendre pour effectuer la réduction des évêchés, en restant le plus possible dans l'esprit de l'Église, soit en ne supprimant pas les diocèses, mais en les réunissant, soit en faisant préeéder la réduction d'une déclaration portant qu'il ne doit y avoir que tel nombre d'évêchés, qu'il est de principe qu'en matière de circonscription, si la puissance ecclésiastique est nécessaire, l'intervention de la puissance civile n'est pas moins indispensable ? On doit trouver dans les règles de l'Église que telle population, telle étendue de territoire est nécessaire pour l'établissement d'un évêché. 11 est très-probable qu'on trouvera quelque chose h cet égard dans la doctrine des conciles. -
• » Il convient d'écrire à la consulte de Rome de prendre les dispositions suivantes : Quinze jours après la publication de l'arrêté de la consulte, tous les prêtres séculiers , tous les religieux et Joutes les religieuses étrangers à Rome se retireront dans leur pays oatal. Aussitôt qu'ils seront partis, la consulte fera prô-
ter le serment , en commençant par les évèques '. * Ainsi le parti de l'empereur était pris, et, comme il était dans sa nature, une fois décidé, de tenir rigoureusement la main à raccomplissemeut de ce qu'il avait résolu, il ne manqua pas de revenir souvent à la charge. On dirait même, à voir son insistimce,^u'assur* d'être en définitive ponctuellement obéi, il craint de n'être pas entièrement approuvé, et qu'il doute un peu du zèle de ceux qui, à Paris comme à Rome, doivent être chargés de l'exécution de ses volonli^s. Durant le voyage entrepris dans le Brab an t avec sa jeune épouse au printemps de 1810, Napoléon ne cesse d'écrire à son ministre des cultes des lettres oii respire, au lieu de la facile indulgence qui aurait été si naturelle de la part de l'heureux souverain à qui tout souriait en ce moment, un ton d'amertume et de rudesse. « Donnez ordre, écrit-il de Bar-le-Duc, oh la population catholique lui avait fait uu gracieux accueil, donnez ordre que, conformément à nos lois, il ne soit plus consacré aucun prêtre dans les deux départements de Rome et du Trasimène sans ma permission. Prescrivez aux préfe.ts, sous-préfets et maires de tenir la mam à l'exécution de cet ordre. Donnez ordre que tous les prêtres séculiers.
1. Notes au miaistre des cultes, Compiègiie, 15 avril 1810- — Correspondance de Napoléon h^, t. XX, p. 289,
religieux ou religieuses étrangers à la ville de Rome relournent dans la commune où ils sont nés. Donnez ordre à la consulte de faire prêter serment à tous les évêques, d'envoyer en France ceux qui s'y refuseraient, et de faire mettre le séquestre sur leurs biens... Il faut que ces' mesures précèdent de quinze Jf)urs le décret qui supprime toutes les corporations religieuses, qui vous sera expédié par le secrétaire d'État. Mandez à la consulte que, des sièges existants, plusieurs sont vacants par les démissions données à Paris par les cardinaux titulaires (les cardinaux noirs), que probablement un grand nombre va vaquer par le refus que feront les titulaires de prêter serment, que je n'attache pas d'importance à ce qu'il prêtent tous serment, ne voulant conserver dans les deux départements que trois évêchés ou quatre au plus... ' »
De Berg-op-Zoom, trois jours après, il expédie à son ministre des cultes de nouvelles prescriptions encore plus rigoureuses, dictées pendant les courts instants de loisir que lui laissent les fêtes continuelles qui signalent sa présence et celle de l'impératrice.
« Vous recevrez un décret par lequel j'ordonne qu'au 15 juin tous les ordres religieux soient détruits dans les
1. Lettre de l'empereur Napoléon au comte Bigot de Préameneu, minisire des cultes, Bar-le-Duc, 7 mai 1810. — Correspondance de N 'polcon I<^', t. XX, p. 330.
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dép.iriements de Rome et duTrasimène... Je suppose que tous les prèires auront, à l'heure qu'il est, prêté serment ou auront été dirigés sur la route de France, sans hésitation; que tous le» évèques, curés, vicaires, chanoines, auront prêté serment ou seront sur la route de France; que les bi^s des chanoines, chapitres, évêques, qui n'auraient pas prêté serment, ont été saisis par l'enregistre ment. Quant aux évèques, il faut qu'on saisisse non-seulement leurs biens ecclésiastiques, mais aussi leurs biens palriîiioniaux. Rédigez un décret conçu à peu près dans les termes suivants : « Coiisidérant que dans l'empire il y a des évèchés qui ont un million d'habitants, tandis que dans les départements de Rome et du Trasimène, qui n'ont que 800,000 habitants, il y a trente évèchés, etc. Titre I". Des, évèchés. Tel et tel évêché est supprimé et réuni ; tel et tel chapitre est supprimé. Il n'en sera conservé qu'un seul par cathédrale, composé de tant de membres, de même pour les séminiaires, etc.. Titre II. Des paroisses. Il ne restera que tant de paroisses à Rome ; telles et telles sont conservées. » Il me semble que vingt paroisses sont suffisantes *. »
1. Lettre de Tempereur au comte Btgat de Préanieiien. ministre 'les cultes, Berg-op-Zoom, 9 mai 1810. — Corrapon lance di Xipolénn /«r, l. XX, p. 336.
Un mois plus tard, revenu à Saint-Cloud, l'empereur traite encore avec son ministre des cultes le sujet qui lui tient si fort à cœur. Il a médité tous les détails de son plan, et, après y avoir mûrement réfléchi, « il approuve que la consulte, avant de faire prêter serment aux curés, attende l'arrivée des troupes, la suppression des couvents et celle des évêchés dont les évoques n'auront pas prêté le serment, et qu'elle fasse préalablement l'opération h l'égard des chapitres des villes et des campagnes». L'avantage qui le frappe dans cette combinaison, c'est que, si on commençait, comme on l'avait d'abord proposé, par une nouvelle circonscription des cures dans les diocèses, cette manière d'arriver au but ne produirait pas les mêmes effets.
« Il faut donc, dit-il, adopter l'inverse de la proposition, commencer non par organiser et par réduire, mais par demander le serment aux curés de Rome, et montrer à l'égard de ceux qui ne le prêteraient pas que la suppression est une conséquence de la rébellion. Il y a quatrevingts paroisses à Rome ; vingt paroisses doivent suffire. On connaît mal les prêtres d'Italie et de Rome, continuait assez dédaigneusement l'empereur, ou l'on ne doit pas douter que l'on ne trouve au moins vingt prêtres, soit curés, soit ecclésiastiques, qui prêtent le serment. Il convient de bien établir, par les conversations, par les expli-
cations de (oiite nature et même par des articles dans les journaux do Rome, que les mesures que l'on prendra seront uniquement le résultat de la rébellion, et que son effet certain sera l'envoi des prêtres en France, la suppression des bénéfices et la vente des biens au moyen des rescriptions, qui seront employées au payement de la dette publique... Un mois est de peu d'importance pour de si graves opérations, mais il faut s'arranger de manière qu'au mois de septembre tout ce qui concerne le clergé soit terminé dans les États romains, que les mauvais prêtres soient envoyés en France, et le sort des autres amélioré. On n'aurait pas tenté ces changements il y a neuf mois ; il faut pro- ^ fiter du moment où l'on a la paix partout, et oii rien ne peut embarrasser, pour finir toutes ces aff^iires '. »
Après cette note dictée par l'empereur pour servir de programme h son ministre des cultes, il devient facile de voir clair dans ses projets. Cependant, comme s'il craignait de ne s'être pas encore suffisamment expliqué, et redoutant sans doute que sa pensée secrète n'ait pas été complètement saisie par M. Bigot de Préaraeneu dans ce qu'elle avait d'enveloppé et de captieux, il la lui expose derechef avec une précision de détails qui, cette fois, lève tous les voiles :
1. Note ponr le niinislre des cultes, Sainl-Clond, 13 juin 1810. — Correspondance de Napoléon /•'', t. XX, p. 408.
« On pourrait conserver, dit la nouvelle note, les évêchés de Pérouse, de Spolette, de Tivoli, d'Anagni, dont les évoques ont prêté le serment, et celui de Rome, dont le pape est l'évêque. On réunirait tous les autres évôchés à ceux-ci. On déclarerait que tous les évêques qui ont prêté le serment conserveront leurs évèchés jusqu'à leur décès... Mais il paraîtrait préférable de suivre quant à présent une autre marche... On dirait qu'on ne peut conserver trente-deux évêchés pour une population de huit cent mille âmes, tandis qu'en France il n'y a souvent qu'un évêque pour un million... Ainsi on passerait de trente-deux évêchés à treize, pour arriver avec le temps aux cinq évêchés qu'on se propose de constituer définitivement. Cette mesure aurait l'avantage de laisser l'espérance aux villes dont les évéques ont prêté serment, et de donner raison ii ceux qui se sont portés ^à cet acte d'obéissance... Quant aux chapitres, les memb^^es qui auraient prêté le serment seraient réunis aux chapitres conservés, et les chapitres dont tous les membres auraient refusé le serment seraient supprimés. On n'aurait pas l'air de se déterminer, soit par caprice, suit même par un système d'organisation, mais de prendre un parti nécessité par la rébellion de quelques évêques. Les prêti-es savent fort bien que, dans tous les pays qui passent sous une nouvelle domination, on ne recule jamais à prêter serment
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à l'autorité. La rébellion des dix-neuf évéques serait un nouveau giief de l'Église contre le pape. Ce système conduirait, par l'applicution des mêmes principes, à confisquer non-seulement en, Toscane et en Piémonr; mais encore en Italie, les biens des évéchés pour lesquels le pape ne voudrait pas donner d'institution, ce qui montrerait encore dans l'obstination du pape la cause d'un mal qui serait irréparable pour l'Église. Les dispositions à adopter pour Rome, si elles sont immédiatement suivies du séquestre des biens et des palais des évoques qui auront refusé le serment, et si toute cette affaire est traitée d'une manière sérieuse, ne peuvent manquer d'avoir une influence très-sensible •. »
Qui ne saisit au premier coup d'œil la perfide habileté de cette combinaison ? L'empereur faisait semblant d'être profondémejjt irrité du refus de serment des évèques qui avaient leurs sièges épiscopaux dans les anciens États romains. En réiilité, il s'en réjouissait ; leur refus de serment lui donnant le prétexte qu'il cherchait pour confisquer leurs palais et leurs biens. A ce point de vue, il en est presque aux regrets de ce que treize évêques se soient soumis à cette formalité. Cinq lui auraient suffi. C'est le
1. Noie pour le ministre des cultes, Saint-Cloud, 13 juin 1810. — Correspondance de Napoléon /«', t. XX, p. 409.
nombre d'évêchés qu'il ne veut point dépasser pour les États romains, nombre auquel il se réserve de les ramener plus tardT Pour le moment, le principal est de mettre à la charge morale du saint-père la viduité de tant de diocèses et le dénùment dans lequel vont forcément tomber tant de pauvres ecclésiastiques, car il ne s'agit pas seulement, dans le décret dont il dicta plus tard les termes mômes à son ministre des cultes, de saisir le traitement et les biens des évéques : « Vous aurez soin, lui écrit-il le 16 juin, de mettre un article qui dise que les biens des couvents, chapitres et abbayes supprimés sont réunis aux domaines, que l'enregistrement en prendra possession sans délai, et en touchera les revenus à partir du 1" juillet 1811 •. »
Tels étaient les actes officiels du souverain qui songeait k s'emparer un jour de la haute direction de toutes les consciences cathohques, et qui, parmi les attributs innombrables de- sa vaste puissance, revendiquait alors avec une insistance particulière le droit de se dire, suivant une vieille expression consacrée par l'Église, Yévêgue extérieur de tous les diocèses de son empire. Cet évoque d'un nouveau genre était, comme on vient de le voir, beaucoup plus préoccupé de grossir les revenus de son trésor que
1. Lettre de l'empereur à M. le comte Bigot de Préameneu, 16 juin 1810. —-Correspondance de Napoléon /«^ t. XX, p. 41(3.
de pourvoir aux besoins des âmes. Son langage public n'était pas à cette époque moins singulier, et ne formait pas un moins étrange contraste avec la mission qu'il prétendait s'attribuer. Habitué à donner librement cours devant tout le monde aux idées qui ferraentiûenl dans sa tête, et sachant qu'il n'en serait jamais rapporté" rien par les journaux que de son consentement, l'empereur, pendant Je voyage que , au printemps de 1840, il était allé faire avec l'impératrice Marie-Louise en Belgique et sur les bords du Rhin, n'avait pas perdn une seule occasion de s'adresser aux curés catholiques de ces contrées. Il les avait entretenus de ses différends avec le saint-père, et leur avait signifié en termes fort clairs la façon dont il entendait que les membres du clergé se comportassent dans ses États. Les échantillons de ces sortes d'instructions pastorales, qu'il faisait tout en se promenant dans ses provinces nouvellement conquises, sont curieux à connaître, et nos lecteurs nous sauront gré de les mettre en partie sous leurs yeux. A Bréda, il avait trouvé fort mauvais que les chanoines du chapitre et les prêtres des diverses paroisses ne se fussent pas présentés devant lui en grande tenue. Il les avait assez mal reçus ; puis, après les avoir vertement réprimandés de ce qu'il appelait une inconvenance et un manque de respect à sa personne : « Vous vous plaignez, s'écria-t-ii, des oppressions que
VOUS avez souffertes sous l'ancien gouvernement de ce pays ; mais vous montrez que vous les avez bien méritées. A présent, un prince catholique vient régner sur vous, et le premier acte d'autorité que j'ai dû exécuter a été de faire arrêter à Bois-le-Duc deux de vos curés réfractaires, même votre vicaire apostolique. Je les ai fait emprisonner et je les punirai. Une poignée de Brabançons fanatiques voudrait s'opposer à mes doctrines? Imbéciles que vous êtes ! si je n'avais pas trouvé dans la doctrine de Bossuet et dans les maximes de l'Église gallicane des principes qui sont analogues aux miens, si le concordat n'était pas adopté, je me serais fait protestant et trente millions de Français auraient suivi le lendemain mon exemple ; mais vous autres, ignorants que vous êtes, quelle religion enseignez- vous ? Connaissez-vous bien les principes de rÉvangile qui dit : « Rendez à César ce qui est à » César?... » Et le pape, et vous autres, vous voudriez vous mêler des affaires de mon gouvernement !... Oh ! je porte des papiers dans ma poche (en frappant sur sa poche), et, si vous persistez dans vos maximes, vous serez malheureux ici-bas et damnés dans l'autre monde K »
1. Détail de ce qui s'est passé à l'audience que Napoléon donna à Bréda, le 6 mars 1810, dans la salle du barreau de la cour de justice. — Inséré dans le recueil des pièces oflicielles de M. Shoell, et reproduit par le Journal des Débals du -26 août 1814.
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Quelques jours plus tard, l'empereur traversait une seconde fois la Belgique pour retourner en France. Recevant le clergé du département de la Dyle , il lui adressait une allocution du même style , et qui a reçu une sorte de consécration officielle par son insertion dans la correspondance de Napoléon I".
« J'aurai tous les égards, disait-il, pour le pape ; je le reconnaîtrai comme chef spirituel de l'Église, comme successeur de saint Pierre, comme vicaire de Jésus-Christ, en tout ce qui concerne la foi et la doctrine ; mais il ne doit pas s'immiscer dans mon temporel. Ces deux puissances sont indépendantes. Je veux la religion de saint Louis, qui a eu aussi des discussions avec le pape. Je veux la religion de saint Bernard, de Bossuet, de l'Église gallicane, je la protégerai de toutes mes forces; mais je ne veux pas la religion ni les opinions des Grégoire VII, des Boniface, des Jules, qui ont voulu assujettir les royaumes et les rois à leur domination, qui ont excommunié les empereurs pour boulevci'ser la tranquillité des peuples. Quoi qu'on dise, je crois qu'ils brûlent aux enfers pour toutes les discordes qu'ils ont excitées par leurs prétentions extravagantes. Les papes ont fait trop de sottises pour les croire infaillibles. Qui est-ce qui a fait le schisme del'AngleteiTe, de la moitié de l'Allemagne? N'est-ce pas les prétentions des papes, les opinions de Rome? Je
ne souffrirai pas ces prétentions , le siècle où nous sommes ne les souffrira plus... Je ne suis pas de cette religion de Grégoire Vil qui n'est pas celle de Jésus-Christ. Je serais plutôt protestant... Le pape est un bon homme, un homme doux, mais ignorant. Je l'ai connu évêque d'Imola, un homme saint, un anachorète, doux comme un agneau. Ce n'est pas lui qui agit, mais il suit de mauvais conseils. Monsieur l'archevêque, messieurs les vicaires généraux, surveillez bien vos ecclésiastiques, inculquez bien ces principes à vos élèves dans les séminaires , et vous , messieurs, écrivez-les profondément dans votre mémoire et faites-en part à vos correspondants. Ils ne pourront se plaindre de la persécution que s'ils s'obstinent. Ils ne seront pas des martyrs , car c'est la cause qui fiait les martyrs et non la mort. Si je suis mon bon droit et que le pape en suive un mauvais, c'est lui qui en est responsable. C'est un homme, il peut manquer... Quiconque connaît l'histoire ecclésiastique saura en quoi consistent nos différends avec le pape. Le pape n'est pas le grand lama; le gouvernement de l'Église n'est pas arbitraire; elle a des règles et des canons que le pape doit suivre. Si le pape veut être le grand lama, dans ce cas, je ne suis pas de sa religion ' . »
1. Discours de l'empereur au clergé du département de la Dyle, 10 mai 1810. — Correspondance de ^tapoléon /", t. XX, p. 3j4.
Si convaincu que fût l'empereur de la bonté de son droit et de l'excellence de ses raisons, il ne croyait pas inutile de les appuyer en Italie par le déploiement- d'une force purement matérielle. Le théologien n'avait pas remplacé il ce point le capitaine qu'il eût complètement oublié ses anciennes et naturelles pratiques. C'est pourquoi, en même temps qu'il parle à son ministre des cultes des affaires religieuses qui se passent de l'autre côté des Alpes, il a grand soin d'en entretenir aussi son ministre de la guerre.
« Je remarque qu'il y a peu de troupes dans la 30* dimion militaire, écrit-il de Bois-le-Duc le 7 mai au général Clarke. Comme mon intention est de supprimer les couvents, d'obliger les prêtres à prêter serment et de finir ces ridicules scènes de Rome , j'ai besoin d'y avoir les forces convenables. » Suivent des indications précises et très-détaillées sur la composition de plusieurs brigades qui doivent être mises sur pied et tenues à la disposition du général Miollis, auquel il faudra bien recommander de montrer à l'occasion toute la ^^gueur désirable '.
n semble que de pareilles mesures militaires, prises avec sa connaissance ordinaire et des lieux et des hom-
1. Lettre de l'emperenr aa général Clarke, duc de Feltre, Boisle-Duc, 7 mai 1810. — Corregpondance de Napoléon /«»•, t. XX, p. 33.
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mes, devaient suffire à rassurer complètement l'empereur sur la stricte exécution de ses desseins ; mais sa passion ici est en jeu, c'est pourquoi il déclare à l'avance ne vouloir reculer devant aucun sacrifice. Napoléon , faisant manœuvrer de nombreuses colonnes mobiles entre Florence et Rome afin d'appuyer la destitution des évêques, des chanoines et des curés de paroisse qui , dans les États romains, n'ont pas voulu lui prêter serment, rappelle involontairement Louis XIV envoyant ses dragons pour aider à la conversion des protestants du midi de la France. A la distance d'un siècle, l'attitude et le langage des deux despotes sont exactement les mêmes. « J'ai déjà envoyé 12,000 hommes en trois colonnes, écrit Napoléon à son ministre des cultes. J'en enverrai 100,000, si cela est nécessaire. 11 faut qu'au 1" juillet tout soit dans les départements romains sur le même pied qu'à Paris *. »
Il est facile d'expédier de pareils ordres. Il n'est pas non plus impossible de les faire exécuter, même quand ils répugnent à la conscience de ceux qui sont tenus d'y prêter leur concours. Ce qui ne dépend d'aucune volonté humaine , si puissante et si obéie qu'elle soft , c'est d'empêcher que tôt ou tard, dans le présent ou dans l'avenir,
1. Lettre de l'empereur à M. le comte Bigot de Préameneu, Middelburg, 11 mai 1810. — Correspondance de Napoléon /er, t, XX, p. 342.
dans un avenir souvent tardif, toujours inévitable , l'iniquité de l'oppression, soit qu'elle ait été ignorée, soit même qu'elle ait été approuvée par les contemporains, ne retombe un jour comme une charge terrible sur la mémoire de l'oppresseur. Les violences qui furent de l'autre côté des Alpes la conséquence des mesures arbitrairement décrétées par l'empereur contre le clergé italien sont assez peu connues. Le public, quand elles se produisirent, y demeura, il faut en convenir, assez indifférent; elles n'ont Jamais été, que nous sachions, bien vivement reprochées à Napoléon. Peut-être cependant faut-il considérer comme un commencement de châtiment la nécessité oh il s'est trouvé de recourir plus tard , pour expliquer sa conduite envers le pape, aux singulières contradictions qui déparent les beaux Mémoires de Sainte-Hélène. Quel que fût son mépris naturel de la vérité, quelle que fût sa confiance dans le dévouement plus touchant , il est vrai , qu'éclairé des honorables serviteurs qui le suivirent dans son exil, certes, pour peu qu'il les respectât, il a dû en coûter beaucoup à l'illustre prisonnier, qui sur d'autres sujets avait dicté à ses compagnons de captivité des pages d'histoùre si nobles et si parfaitement véridiques , de les induire, à propos de ses rapports avec l'ÉgUse romaine, dans des erreurs si palpables et si évidemment volontaires. Jamais aucun d'eux n'avait un seul instant songé à
demander au grand homme qui faisait l'objet de leur culte enthousiaste de se disculper de quoi que ce soit au-raonde. Nous savons par les écrits de la plupart d'entre eux qu'ils admiraient particulièrement la façon dont il avait dirigé pendant son règne les affaires religieuses de son empire. Cependant, c'est le ton de l'apologie , presque celui de la justification et de l'excuse, qui règne dans les six notes dictées à Sainte-Hélène à propos de l'ouvrage de l'abbé de Pradt, — excuses vagues, justifications pleines d'ambages , apologies déclamatoires et creuses , qui font un fâ- j cheux contraste avec d'autres chefs-d'œuvre de narration; simple et ferme que nous devons à ce glorieux émule dei César. Les reproches que les hommes de son entourage! étaient hors d'état de hasarder, il entendait déjà la postérité les lui adresser tout bas dans le solennel silence que laj solitude avait fait autour de lui. Par malheur, il a voulu agiij avec la postérité comme nous^'avons vu agir avec les générations de son temps. Il a cherché à la tromper. Après avohj lu les lettres que nous venons de citer, comment admet- 1 tre cette assertion de Napoléon, « qu'il n'avait'eu que fair(| de demander la réforme des évêchés trop nombreux er Italie, parce que le concordat italien y avait pourvu * »,
1 . Deuxième note. — Mémoires de Napoléon, t. IV, p. 197, édi ' tion de 1830.
et comment lui concéder «t que la discussion avec le saint-siége soit restée purement temporelle jusqu'en 1811, et qu'elle ne devint spirituelle qu'à propos de la nomination des vicaires apostoliques dans les diocèses vacants en France * » ?
Une autre affirmation non moins surprenante se lit également dans les Mémoires de Napoléon. « Le fait est qu'il n'y a jamais eu, dit-il, plus de cinquante-trois prêtres retenus par suite des discussions avec Rome : ils l'ont été légitimement ^. » Sur ce point encore, nous chargerons, selon notre constante habitude, Napoléon de se réfuter lui-même, et toujours par ses propres lettres, dont la copie authentique est sous nos yeux. Il est vrai que ces lettres n'ont pas été insérées à leur date dans la correspondance officielle de Napoléon I" ; mais nous nous tenons pour assuré que les personnes qui n'ont pas jugé convenable de les pubUer, sans doute parce qu'elles montrent l'empereur autrement qu'il n'aurait aimé à être représenté devant la postérité ^, jugeront encore moins à propos de les démentir. Lorsque l'empereur écrivait ce chiffre si
1. Troisième note.— Mémoires de Napoléon, t. IV, p. 209, édilion de 1830.