Ibidem
36a L'ÉGLISE ROMAINE ET LE PREMIER EMPIRE
faire parvenir au siège de la catholicité des communications d'une très-sérieuse importance qui, en toute autre occasion , auraient eu grande chance d'y être favorablement accueillies. Ce qui advint des lettres que, par ordre de Napoléon, les cardinaux et les évéques français avaient dû adresser directement au saint-père, est plus singulier encore. Jamais Fouché, son ministre de la police, ne voulut souffrir qu'elles fussent remises à leur destination. Peut-être nos lecteurs n'ont-ils pas oublié que de Schœnbrunn, oii il résidait alors, Napoléon n'avait rien eu de plus pressé que de recommander au duc d'Otrante de f lire tout ce qui dépendrait de lui pour que le public n'apprit rien ou du moins s'occupât aussi peu que possible de l'arrestation du pape et de son passage à travers la France. Fouché avait pris ses instructions au pied de la lettre ; avec son zèle accoutumé, il les avait plutôt exagérées, se souciant médiocrement de savoir si la manière dont il les mettait en pratique entravait l'exécution d'autres desseins dont son collègue des cultes avait de son côté reçu la confidence. C'est sur lui que retombait la responsabilité du voyage du saint-père depuis Grenoble jusqu'à Savone ; c'est à lui que l'empereur s'en était remis pour empêcher que le dangereux transfert d'un pareil prisonnier ne causât trop d'émotion parmi les populations si catholiques du midi de la France. La première précaution h prendre était
de mettre obstacle à toute comniunication de Pie VII avec les membres considérables du clergé franç.iis. Tout serait compromis s'ils pouvaient l'approcher et surtout lui écrire. Les préfets des départements traversés par le cortège pontifical avaient donc reçu les mêmes recommandations que le conseiller de préfecture Girard , qui , à Grenoble, avait si vertement réfusé aux grands vicaires du cardinal Fesch l'accès auprès du saint-père, et qui n'avait pas seulement permis qu'on lui remît les lettres écrites par Caprara et Maury *. Ces lettres n'arrivèrent aux mains du saint-père que beaucoup plus tard, après son installation à Savone, et par l'intermédiaire du préfet de Monlenotte. Avant de nous occuper -de leur contenu et de la réponse qu'elles provoquèrent, il convient de dire un mot de la situation faite au pape dans sa nouvelle résidence.
Pie VU était arrivé à Savone le 20 ou 21 août 1809. Il étiùt d'abord descendu dans la maison du maire de la ville, le comte Egidio Santone. Après avoir résidé quatre jours an sein de cette famille très-considérée dans le pays, dont les sentiments étaient fort catholiques, et qui lui témoigna les plus respectueux égards, il avait été transporté dans le palais de l'évèque de Savone , convenablement disposé
1. Voir la lettre du cardinal Fesch. du 7 août 1809, citée dans an précédent chapitre.
pour le recevoir. C'était le préfet de Montenotte, le baron, depuis comte Chabrol de Volvic , qui avait présidé à ces divers arrangements. Le comte de Chabrol était un de ces préfets comme l'empereur savait en choisir pour administrer les provinces récemment annexées à son empire et qu'il désirait concilier à la domination française. Élève de l'École polytechnique, ingénieur très-distingué, il avait fait partie de la commission scientifique adjointe à l'expédition d'Egypte. Napoléon avait gardé bon souvenir de son intelligence et de ses aptitudes variées. Il avait pensé qu'il ne pouvait leur donner un meilleur emploi qu'en le mettant k la tête de l'un des départements nouvellement annexés à la France. Plusieurs personnes pensèrent même à celte époque qu'en désignant la ville de Savone pour résidence au pape, l'empereur avait eu pour motif principal de sa détermination la confiance que lui inspiraient le zèle et l'habileté de M. de Chabrol.
Quoi qu'il en soit, un nouveau fonctionnaire vint bientôt seconder M. le préfet de Montenotte. C'était le comte Salmatoris, particulièrement charge d'organiser la maison du saint-père. Le comte Salmatoris appartenait à la noblesse piémontaise ; c'était à la fois un homme de cour et d'affaires, qui avait donné des preuves de capacité sous le règne des princes de la dynastie de Savoie. Il passait pour s'entendre très-bien aux questions d'étiquette, et l'on di-
sait que l'empereur ne l'avait pas consulté sans profit pour régler tout le détail fort compliqué du sévère cérémonial qu'il s'appliquait alors à faire régner aux Tuileries. Le comte Salmatoris se donna à Sa Sainteté comme expressément envoyé par l'empereur afin de mettre sa maison sur le pied de rétablissement d'un prince souverain de premier rang. Il lui fit respectueusement observer qu'il convenait à la dignité pontificale d'avoir autour de lui un plus nombreux cortège , plus de représentation et de luxe ; et tout aussitôt il se hâta de décorer les appartements du palais épiscopal d'un mobilier somptueux. Il commanda des babils de livrée pour les serviteurs de Pie VII. Il offrit au saint-père, au nom de l'empereur, des équipages, des chevaux et un traitement de 100,000 francs par mois. Voyant que le pape se servait habituellement d'une assez méchante lampe de cuivre et d'une écritoire fort commune, il fit transporter dans son cabinet un superbe lustre d'argent et une écritoire en or artistement travaillée. Prenant en particulier chacune des personnes qui avaient accompagné Pie MI depuis son départ de Rome, il leur annonça qu'il leur compterait chaque mois , à titre d'appointements , une somme égale à celle qu'elles touchaient pour leurs fonctions auprès du pape. Toutes ces avances du comte Salmatoris demeurèrent inutiles. Pie Vil refusa avec une grande douceur et beaucoup de remerciments
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les propositions qui lui étaient directement adressées. Il invita ses compagnons de captivité à n'accepter, pour ce qui les regardait, que le strict nécessaire *. Alors arriva de Paris, avec le titre de maire du palais du pape, le général César Berthier, frère du prince de Wagram. Le comte Berthier, connu par ses goûts de dépenses et de prodigalités , n'était chargé de rien offrir ni de rien imposer personnellement à Pie VII qui fût contraire à ses habitudes. Il avait pour instruction de tenir lui-même un grand état de maison , d'avoir table ouverte et d'y inviter habituellement les familiers du saint-père, de témoigner à Sa Sainteté les plus grands égards et surtout de tâcher de surmonter sa répugnance à se produire en cérémonie au dehors. Invité à maintenir autour de la résidence pontificale une surveillance aussi vigilante , mais aussi bien dissimulée que possible, obligé par ordre de l'empereur d'assister toujours de sa personne au lever du pape ou de s'y faire représenter par un officier de gendarmerie, vu que ce seul moment devait être choisi pour l'expédition des affaires, le général Berthier avait en même temps reçu l'expresse recommandation de faire tout ce qui dépendrait de lui pour empêcher que le séjour du pape à Savone et la
1. Relation manuscrite, en italien, du valet de chambre du pape. — Britisli Muséum, no 8,389.
ne qu'il y menait parussent avoir, aux yeux du public, la moindre apparence de captivité. C'étaient là des consignes passablement contradictoires et d'une bien difficile exécution, d'autant plus difficile que Pie VII, comprenant parfaitement quels étaient les desseins de l'empereur, se gardait bien de venir en aide à son malheureux envoyé.
Telle était d'ailleurs la simplicité des goûts du prisonnier de Savone, qu'il s'arrangeait mieux qu'aucun de ses ser\iteurs des ennuis ordinaires de la captivité. Il s'était confiné avec une sorte de bonheur dans la toute petite chambre qui lui avait été destinée. Elle était précédée d'un non moins petit cabinet, et donnait immédiatement sur un très-étroit corridor où le saint-père pouvait à peine shabiller et serrer ses affaires de toilette. Les trois fenêtres de ce modeste logement ouvraient directement sur les murs de la ville. Tout cela rappelait à Pie VU, non sans quelque charme peut-être, les cellules de son ancien couvent et ses premières habitudes de moine. Il avait repris les règles de la vie cénobitique , jusqu'à se nourrir à peu près exclusivement de légumes et d'un peu de poisson. Sortir lui était devenu insupportable. En vain le préfet, le maire, les autorités en corps, et surtout le général Berthier, insistèrent pour qu'il allât officier pontificalement à la cathédrale de Savone ; Pie VII s'y refusa constamment. Il persista à ne vouloir dire la messe que dans sa chapelle
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privée. C'est là qu'on le surprenait souvent en oraison, invoquant le Seigneur avec larmes , disent ses pieux biographes, non-seulement en faveur de l'Église opprimée, mais aussi du prince qui, après l'avoir tant protégée, s'était fait tout à coup son plus ardent persécuteur. Pour unique distraction, le pape descendait parfois se promener dans un jardin clos de murs qui dépendait du palais épiscopal, et n'avait guère plus de cinquante pas d'étendue *. Avec un pontife auquel la patience était si facile , et dont les goûts étaient si retirés, les invitations les plus gracieuses et les plus répétées du comte Berthier ne pouvaient que demeurer sans effet. Elles ne devaient pas beaucoup mieux réussir auprès des serviteurs du saint-père. Moins insensibles que lui aux distractions offertes par le général français, ils prirent cependant grand soin de ne les accepter que de loin en loin et , par suite des ordres de leur maître , se maintinrent toujours à son égard sur le pied d'une extrême réserve.
Dans cette complète solitude faite autour de lui, et qu'il acceptait d'ailleurs si volontiers, Pie VII avait résolu de remplir, autant que son état de séquestration le lui permettait , les fonctions spirituelles inhérentes à son titre de
1. Manuscrit italien du valet de chambre du pape. — British Muséum, n" 8,369.
chef de la catholicité. Son premier soin fat donc de répondre aux. lettres dont nous avons parlé et qui lui avaient été adressées par les cardinaux Fesch , Caprara , Maury, et par plusieurs des évêques de France à l'occasion des bulles d'institution canonique. L'initiative de cette démarche ne venait, on s'en souvient, ni des cardinaux, ni des évêques. C'était Napoléon qui , de Schœnbrunn , par sa lettre du 15 juillet, les avait invités à exposer comme d'eux-mêmes au saint-père la fâcheuse situation où se trouvait l'Église de France par suite de son refus d'instituer les sujets honorés du choix de l'empereur. A peine avertis par M. Bigot , ils avaient mis le plus vif empressement à se conformer au désir du tout-puissant vainqueur de Wagrani, et ce n'était pas leur faute si leurs missives, aussitôt écrites qu'elles avaient été commandées, n'étaient pas parvenues au saint-père avant son arrivée à Savone. 11 y avait toutefois quelques différences dans la teneur de ces divers documents. La lettre du cardinal Fesch était remplie de témoignages de respect et d'une sympathie véritable pour les récents malheurs du saint-père. Celle du cardinal Maury contenait à cet égard d'évidentes et convenables allusions. Chose aussi triste que singulière! parmi ces dignitaires de l'Église qui s'adressaient par ordre au chef de la catholicité, il y en eut qui n'osèrent pas laisser échapper de leurs lèvres un mot de pitié ou
seulement de regret à l'occasion des cruelles épreuves supportées à celte heure solennelle par le chef de leur foi. Le cardinal Caprara et l'archevêque de Tours, M. de Barrai, furent du nombre de ceux qui s'imposèrent, cet étonnant silence. A lire la lettre de M. de Barrai, qui se désolait enfermes lamentables sur les funestes conséquences qui allaient r-ésulter pour le sort de la religion en France de la persistance du saint-père à ne pas instituer immédiatement les évêques nommés aux sièges vacants, on aurait pu s'imaginer que Pie VII cédait à quelque puérile fantaisie, qu'il n'avait ni sujet de plainte contre l'empereur, ni de raison à alléguer pour motiver son refus K Quant au cardinal Caprara , il semblait ignorer absolument que le saiiit-père eût été dépossédé de ses États, qu'il eût été enlevé de force du Vatican et qu'il fîit alors retenu prisonnier par le chef de l'Empire. On eût dit qu'il n'en avait pas seiîlement ouï parler. L'ancien légat du saint'-siége ne s'était pas contenté de regarder comme non avenues les instructions de son souverain qui lui avaient ordonné de quitter la France et de venir partager à Borne le sort de ses collègues du sacré collège, il avait choisi ce
moment pour changer de nationalité , pour arguer de sa
i. Voyez la leltre de M. de Barrai, archevêque de Tours, adressée au pape le 4 août 1809. — Fragments relatifs à l'histoire eccléfiastiqne du dix-neuvième siècle, p. 81.
qualité d'archevêque de Milan et de sujet de l'empereur pour resserrer de plus en plus l'intioiité de ses liens avec loppresseur du prince qu'il avait, la veille encore, l'honneur de représenter en France. Sa santé, tout à fait compromise, empochait d'ailleurs Caprara de rempUr maintenant ses fonctions d'archevêque, comme naguère sa faiblesse incurable l'avait rendu impropre à s'acquitter de ses devoirs de légat. Il était resté à Paris, triste, malade, embarrassé de sa situation , mais ne voyant comme toujours de remède possible aux malheurs des temps que dans une complète soumission aux volontés de l'empereur. C'est dans ce sens qu'il avait écrit au saint-père. *
IMe VII connaissait de longue date la tendance de Caprara à trouver toujours acceptables, quelles qu'elles fussent, les conditions d'accommodement mises en avant par le gouvernement français, c'est pourquoi il jugea sans doute à propos de lui faire sentir par la fermeté de sa réponse à quel point sa conscience répugnait d.ms celte occurrence à l'arrangement projeté.
« Pour peu, monsieur le cardinal, que vous réfléchissiez sur cette proposition, il est impossible que vous ne voyiez pas que nous ne pouvons y acquiescer sans reconnaître à l'emperefir le droit de nomination, et la faculté de l'exercer. Vous dites que nos bulles seraient accordées non à ses instances, mais à celles du conseil et du ministre des
cultes. D'abord l'Église catholique ne reconnaît pas de ministre des cultes dont l'aulorilé dérive de la puissance laïque, et puis ce conseil, ce ministre, ne sont-ils pas l'empereur lui-même ? Sonl-ils autre chose que l'organe de ses ordres et l'instrument de ses volontés? Or, après tant d'innovations funestes à la religion que l'empereur s'est permises et contre lesquelles nous avons «si souvent et si inutileuient réclamé, après les vexations exercées contre tant d'ecclésiastiques de nos États, après la déportation de tant d'évêques et de la majeure partie de nos caidinaux, après l'emprisonnement du cardinal Pacca à Fénestrelle, après l'usurpation du patrimoine de saint Pierre, après nous être vu nous-même assailli à main armée dans notre palais, traîné de ville en ville, gardé si étroitement que les évêques de plusieurs diocèses que nous avons traversés n'avaient pas la liberté de nous approcher et ne pouvaient nous parler sans témoins, après tous ces attentats sacrilèges et une infinité d'autres qu'il serait trop long de rapporter et que les conciles généraux et les constitutions apostoliques ont frappés d'analhème, avons-nous fait autre chose qu'obéir à ces conciles et à ces mêmes constitutions, ainsi que l'exigeait notre devoir? Comment donc, aujourd'hui pourrions-nous reconnaître dans l'auteur de toutes ces violences le droit en question et consentir à ce qu'il l'exerçât? Le pourrions-nous sans
nous rendre coupable de prévarication, sans nous mettre en contradiction avec nous-même et sans donner lieu' de croire, au grand scandale des fidèles, qu'abattu par les maux que nous avons soufferts et par la crainte de maux plus grands encore, nous sommes assez hîche pour trahir notre conscience et approuver ce qu'elle nous force à proscrire ? Pesez ces raisons, monsieur le c^irdinal, pesez-les, non au poids de la sagesse humaine, mais à celui du sanctuaire, et vous en sentirez la force.
•) Malgré un tel état de choses, Dieu sait si nous désirons ardemment donner des pasteurs aux sièges vacants de cette Église dt France, que nous avons toujours chérie de prédilection, et si nous souhaitons trouver un expédient pour le faire d'une manière convenable. Mais devons-nous agir dans une affaire d'une si haute importance sans consulter nos conseillers naturels, les membres du sacré collège? Or, comment pourrions-nous les consulter quand, séparé d'eux par la violence, on nous a ôté toute communication avec eux, et, en outre, tous les moyens pour l'expédition de semblables affaires, n'ayant pu même jusqu'à présent obtenir d'avoir auprès de nous un seul de nos secréUiires?... A votre lettre en était jointe une de M. le cardinal Maury, et l'on m'en a remis en même temps une troisième de M. l'évèque de Casai, toutes trois pour le même objet. Nous accusons à ce dernier réception de
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sa lettre, et l'engageons à se faire communiquer cette réponse. Nous nous réservons d écrire plus amplement à M. le cardinal Maury dès que nous en aurons le loisir. En attendant, failes-lui part de ms sentiments et recevez notre bénédiction paternelle et apostolique *. »
Le ton à la fois si' énergique et si tranquille de ce document émané tout entier de la seule initiative du saintpère, auquel personne n'avait pu mettre la main, puisqu'il était à Savone privé de tons ses conseillers, ouvrit quelque peu les yeux à Napoléon. Pour la première fois, il soupçonna que les mauvais traitements, la captivité, l'isolement, ne lui feraient peut-être pas avoir aussi facilement raison qu'il l'avait d'abord espéré de ce pontife qui, malgré sa douceur, avait autant de fermeté et joignait à beaucoup de prudence dans la conduite une connaissance approfondie des matières ecclésiastiques qui faisaient l'objet de leurs présentes discussions. Ce fut à cette époque que, toujours décidé à laisser Pie VU à ses uniques et propres forces, sans cardinaux pour lui venir théologiquement en aide, sans ministre pour prendre ses ordres, sans conseillers d'aucune sorte, sans secrétaire, sans archives, sans livres même à consulter, et préoccupé
1. Bref ailiesséà M. le cardinal Caprara, à Paris, Savone, 26 aortl
LE PAPE A SAVO^E 375
de l'avantage qu'il trouverait pour son compte à se procurer quelques auxiliaires versés dans la science canonique, à s'entourer de lumières spéciales, à s'aider enfin de tous les genres de secours dont il entendait bien priver complètement son incommode contradicteur, Napoléon s'avisa enfin de réunir le comité de cardinaux et d'évêques dont nous avons déjà parlé *. Avant qu'il eût arrêté sa décision et pris l'avis d'ecclésiastiques compétents, ses idées avaient été très-vagues sur ce qu'il convenait de faire. Un instant, le croirait-on? il songea à convoquer un concile œcuménique? Dans un rapport confidentiel fait à l'empereur pai* son ordre, M, Bigot, après avoir examiné tous les précédents historiques, en tirait les conclusions suivantes : « 11 n'est personne qui puisse soutenir que la puissance spirituelle doive avoir pour support une puissance temporelle. Je propose donc à Votre Majesté : I" d'annoncer aux autres souverains et princes, ayant dans leurs États une partie de l'Église catholique, votre intention de convoquer un concile général ; 2° de publier un décret qui en contiendra les motifs; 3° que Votre Majesté veuille bien faire elle-même l'ouverture et la clôture de celte assemblée, en nommant des commissaires pour as-
1. Lelire de M. Hugues Maiel, iluc de Bassano, à M. Bigot de Préameneu, Fontainebleau, 27 se[itLinbre 1809.
sister aux séances ; 4° que le lieu de la convocation soit à Paris ^ » Mais ce projet grandiose d'un concile œcuménique à peine ébauché au ministère des cultes fut abandonné sur les objections soulevées par les membres du comité ecclésiastique. Ce fut alors qu'au sein de ce comité on proposa de recourir à un expédient qui, mis plus tard en pratique, souleva les plus ardentes controverses, et devint l'occasion de beaucoup de troubles au sein de l'Église de France. Le cardinal Maury se vanta plus d'une fois d'en avoir été le premier inventeur. Très-versé dans l'histoire ecclésiastique de France, qu'il avait jadis étudiée à fond pour défendre l'Église à l'Assemblée constituante, il rappela qu'à une époque antérieure, Louis XIV, tandis qu'il était en di^idence.avec le saint-siége, avait trouvé cependant moyen de se passer du pape et de faire administrer les diocèses demeurés vacants par les évéques qui n'avaient pas encore obtenu à Rome l'institution canonique. Cet exemple frappa beaucoup Napoléon ; enchanté de rencontrer si à propos un pareil précédent, il chargea, suivant sa coutume, M. Bigot de Préameneu de lui faire immédiatement un rapport à ce sujet. Nous donnerons presque en totalité à nos lecteurs ce consciencieux travail,
1. Rapport de M. le comte Bigot de Préameneu à l'empereur, 24 novembre 1809.
d'abord parce qu'il expose très-bien la question en ellemême, mais aussi parce qu'il indique parfaitement comment elle était envisagée au début soit par l'épiscopat, soit par le gouvernement, à un moment où de part et d'autre la passion ne s'en était pas encore mêlée.
« Votre Majesté m'a demandé hier si les évêques nommés pouvaient provisoirement, et avant d'avoir leurs bulles, administrer leurs diocèses. Je vais rendre à Votre Majesté un compte exact de ce qui s'est passé à ce sujet.
» La règle est que les évêques nommés ne soient, avant d'avoir leurs bulles, ni sacrés ni installés par le chapitre. Par cette installation, qu£ l'on appelle prise de possession, l'évêque entre en plein exercice de ses droits épiscopaux. Jusqu'alors, .les grands vicaires qui,* suivant les règles canoniques, sont censés tenir pendant la vacance leurs pouvoirs du chapitre, ont l'administration, excepté pour les fonctions attachées au caractère de l'évêque, telles que l'ordination et la confirmation. Lorsqu'un évêque est nommé, il est assez'd'usage que le chapitre lui offre, même avant ses bulles, les pouvoirs qui dépendent de lui, ceux des vicaires généraux, qu'il peut alors exercer conjointement avec les autres vicaires généraux. Mais, d'un autre côté, l'usage est aussi que les évêques n'aillent point dans leurs diocèses avant d'être sacrés, et que jusqu'alors ils ne portent point la crosse pastorale. Ils ne vont point dans
leur diocèse, parce qu'il leur répugne de ne pas y paraître avec toute leur dignité, et n'étant revêtus que de pouvoirs en quelque sorte subordonnés. Ils craignent d'altérer le respect qu'il leur est utile d'inspirer. Ils se bornent donc généralement à entrer en correspondance avec les grands vicaires, et commencent ainsi à avoir connaissance des affaires de leurs diocèses et à prendre une part réelle à l'administration. Lorsque je vis que l'affaire de l'obtention des bulles serait longue, il me parut qu'il vaudrait mieux que les évoques nommés allassent, malgré toute leur répugnance, dans leurs diocèses. Je leur communiquai mes idées; ils me témoignèrent une aversion extrême. Ils me représentèrent que, pour le bien même de Votre Majesté, il valait mieux les laisser suivre l'usage, d'après lequel ils se livreraient avec tout leur zèle pour diriger leurs diocèses par correspondance. Ce qui me détermina encore à me rendre à ces raisons, c'est que le chapitre de Liège n'avait pas cru devoir donner les pouvoirs à M. Lejeas, sous prétexte qu'il n'était plus dans le délai d'exercer ce droit. Il eût fallu entrer en discussion théologique avec un chapitre pour des pouvoirs de vicaire général adonnera un évêque nommé; cela n'eîit pas été convenable... Tel est, sire, l'étal des choses relativement à l'administration des diocèses dont les évêques n'ont pas de bulles. Si dans les circonstances actuelles Votre Majesté trouve convenable
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que les évèques nommés qui ont des pouvoirs des chapitres aillent dans leurs diocèses, il suffira qu'ils connaissent cette intention pour qu'ils s'empressent d'aller vous y donner comme partout ailleurs des preuves de leur dévouement et de leur reconnaissance *. »
Lorsqu'il s'informait ainsi des moyens de résoudre par quelque biais les difficultés résultant de ses démêlés avec le p:ipe et de pourvoir par un expédient de circonstance à l'administration de vingt-sept diocèses français actuellement dépourvus d'évèques. Napoléon n'avait pas encore arrangé son mariage avec Marie-Louise. A peine eut-il emporté ce grand triomphe diplomatique, qui rendait à ses yeux sa position si^forte en Europe, qu'il lui parut indigne de lui de s'abaisser jusqu'à garder encore des ménagements envers le chef de la catholicité, quand il lui était si facile de tout enlever de haute lutte. Rien de bien extraordinaire dans celte pensée de Napoléon, car il est de tradition immémoriale en Europe que l'alliance polilique de la France et de l'Autriche ne peut être que fatale au saint-siége. L'empereur, cette fois, le fit bien voir. A -peine se fut-il assuré le concours de son futur beau-père, ^ancien roi des Romains, qu'il dévoila hardiment la mar-
1. Lettre de M. le comte Bigot de Préameneu à l'empereur, 7 dorpmbrc I80î>
che qu'il se proposait de suivre en portant au Sénat le séna^us-consultc du 15 février 1810, accompagné de cet exposé des motifs dont nos lecteurs n'ont peut-être pas oublié l'inconcevable arrogance. Quel était à cette époque de sa vie le but poursuivi par l'empereur? Il est impossible de s'y méprendre, et M. Thiers, toujours si habile h démêler la véritable pensée du héros de son histoire, l'a clairement révélé au public. « Le projet de Napoléon, puisque le pape ne voulait rien lui céder, était de le mettre en présence de mesures déjà arrêtées sans sa participation. « Dans deux mois, » se disait-il à lui-même, « je traiterai » avec le pape, et il faudra bien ou qu'il résiste, ce qui lui » est impossible, ou qu'il s'arrange, ce qui le forcera d'ac- » cepter comme accomplis les changements que j'ai appor- » tés à l'état de l'Église '. » Voici, toujours indiqué par M. Thiers, ce que l'empereur voulait faire accepter à Pie VII : c'était « la suppression du pouvoir temporel du saint-siége, la réunion de Rome au territoire de l'empire, rétablissement d'une papauté dépendante du nouvel empereur d'Occident faisant sa résidence à Paris ou à Avignon, jouissant de beaux palais, d'une dotation de deux millions de francs et de beaucoup d'autres avantages encore, m:iis placée sous l'autorité de l'empereur des