CHAPITRE XXIX
Effets de la prise de Rome* «*- Elle e.st plutôt un embarras pour le guu vernement français. — ProteMation du pape.— Circulaire aux ministres étrangers. — Le pape refiftie général Miollis et M. Alquier. — Nomination du cardinal Doria à la secrétairerie d'État. — Procédés de l'administration française à Rome. — Elle s'empare de tous les services publics. — Renvoi des cardinaux napolitains. — Incorporation des
-troupes pontificales dans l'armée française. — Renvoi de tous les cardinaux qui ne sont pas nés dans les États du pape. — Le cardinal Doria, secrétaire d'État, reçoit l'ordre de quitter Rome pour se rendre
. à Gênes. — M. Alquier esr rappelé de Rome.
Les troupes françaises étaieut entrées à Rome le 2 février 1808 au matin. Si Tempereur avait pensé qu'en s*emparant de la capitale des États pontificaux il triompherait aisément de la résistance de Pie VU, son illusion ne fut pas de longue durée. S'il s'était imaginé que par ce coup d# violence il mettrait presque aussitôt fin à ses dis-
sentiments avec le ssdat-père, son désappointement dut être considérable. Il n'en fut pas de la prise de Rome comme de celle de Vienne ou de Berlin. Lorsqu'eu 1805 Napoléon, vainqueur à Ulm, avait mis la main sur Vienne, il s'était procuré une grande force contre rAutriche. La perte de sa capitale avait servi à rendre l'empereur François fort conciliant h Schœnbrunn, et, sans nul doute, lé désir de recouvrer Berlin ne contribua pas moins h faire accepter par l'infortuné roi Guillaume les conditions si dures du traité de Tilsltt ; mais l'empereur méconnaissait le caractère de Pie VII, et, ce qui était plus fâcheux de la part de ce grand esprit, d'ordinaire si sagace, il se méprenait absolument sur le fond même des choses, quand il supposait que, réduit aux mômes extrémités, le chef de la foi citholique finirait par céder, comme naguère avaient dû céder les deux plus puissants monarques de TAUemagne.
Napoléon n'avait pas songé que derrière le prince temporel, matériellement si faible et dénué de toutes ressources, il s'exposait à rencontrer le pontife, armé par l'unanime adhésion de tous les membres de son Église d'une puissance morale redoutable. Contre le vicaire du Christ invoquant de bonne foi les devoirs de sa mission religieuse, le recours à la force brutale risqjaait de devenir une mesure aussi inutile que dangereuse, et te me-
OCCUPATION DE ROMR 3
naces ne pouvaient avoir d'autre effet que de provoquer les sympathies secrètes non-seulement de TEurope entière, mais d'une notable partie du public français en faveuf de rinoffensif vieillard qu'il plaisait maintenant à l'empereur de choisir pour adversaire et pour victime. Cette considération ne l'arrêta pas uq instant. Soit qu'il n'ait point alors prévu les suites funestes de sa détermination, soit plutôt qu'enhardi par le sentiment de sa toute-puiss;mce, par le spectacle de l'universel asservissement, il se soit tenu pour assuré de pouvoir toujours maîtriser l'opinion par le succès, Napoléon se précipita sans hésiter dans cette lutte nouvelle qui ne devait guère tarder à devenir beaucoup plus religieuse que politique, oîi le beau rôle ne lui était pas destiné, et dont, malgré l'inégalité apparente des forces misés en présence, la durée allait désormais se prolonger jusqu'à la fin de son règne.
Une fois décidé à traiter le saint-père en ennemi, l'empereur recourut tout d'abord à ses procédés de guerre accoutumés. Multiplier les agressions, les rendre à chaque fois plus formidables, ne laisser à son adversaire ni trêve ni repos, telle avait toujours été la tactique de Napoléon dans ses campagnes militaires ; il n'en suivit pas d'autre dans sa querelle avec le saint-siége. Le 3 février 1808, c'est-à-dire le jour même où, d'après ses calculs, un peu dev^S^ P^r l'événement, ses troupes avaient dû prendre
' possession de Rome et du fort Saint-Ange, M. de Champagny adressa de sa part une sommation péreraptoire au cardinal de Bayanne. Maintenant que des paroles on avait passé à l'action, il ne s'agissait plus d'user d'aucun ménagement. Le ministre des relations étrangères était donc chargé de déclarer nettement au négociateur de Sa Sainteté « que les soldats français présentement établis à Rome y resteraient jusqu'à ce que le pape fût entré dans la confédération italienne et qu'il eût consenti à faire, dans tous les cas et contre qui que ce soit, cause commune avec les puissances qui la composent. Cette condition était le sine quâ non des propositions de Sa Majesté. Si le pape ne les acceptait pas, Sa Majesté ne saurait reconnaître sa souveraineté temporelle. Elle était décidée à faire passer la domUiation de Rome dans des mains séculières ^ »
An moment oii cette injonction impérieuse sortait des bureaux du ministère des relations extérieures de France pour être remise au cardinal de Bayanne, une autre gièce, secrètement élaborée au Quirinal et clandestinement imprimée pendant la nuit, faisait à Timproviste son apparition sur les murs de Rome. C'était la [protestation de Pie VII contre l'invasion française. Elle était ainsi conçue : c PTayant pu adhérer à toutes les demandes qui lui ont été
1. Lettre de M. de Champagny au cardinal de Bayanne, 3 février 1808.
OGCUPATIOxN DE ROME 5
faites de la part du gouvernement français, parce que la voix de sa conscience et ses devoirs sacrés le lui défendaient, Sa Sainteté Pie VU a cru devoir subir les désastreuses conséquences dont on Tavait menacé par suite de son refus, et même Toccupation militaire de sa capitale. Résigné dans Thumilité^de son cœur devant les impénétrables jugements du Ciel, il remet sa cause aux mains de Dieu ; mais, ne voulant pas d'ailleurs manquer à l'essentielle obligation de garantir les di*oits de sa souveraineté, il nous a ordonné de protester, comme il proteste formellement en son nom et en celui de ses successeurs, contre toute usurpation de ses domaines, ^volonté étant que les droits du saint-siége soient et demeurent toutefois intacts ^ »
Dans une première rédaction de cette pièce, d'abord soumise au saint-père, quelques expressions . s'étaient glissées qui pouvaient être interprétées comme une plainte portée contre le peuple français en général. Le cardinal secrétaire d'État représenta que les mesures dont le saintpère avait à souffrir provenaient du gouvernement et nullement de la France, qui avait prodigue au souverain pontife tant de preuves de vénération et d'attachement. « Cela est vrai, s'écria Pie VII ; je ne puis me plaindre de cette
i. Notification et prolestaUon du pape Pie VII,. affichée surles murs de Borne, 2 février 1808.
6 l'é£;lise romaine et le premier empire
nation et je veux que cela soit dit expressément dans noa protestation». » La crainte d'ajouter par un manifeste trop vif à rirritatiou du peuple romain contre les troupes françaises troublait en effet Tâme scrupuleuse du saint-père. C'est pourquoi d'autres paroles venaient ensuite qui avaient surtout pour but de calmer les esprits. « Vicaire sur la terre de ce Dieu de paix qui nous a en$eigné par son exemple la douceur et la patience, le saint-père ne doute point que ses sujets bien-aimés, qui lui ont toujours donné tant de preuves d'obéissance et d'attachement, ne mettent tous leurs soins à conserver la tranquillité privée et publique. Sa Sainteté les y exhorte et le leur ordonne positivement. Elle espère que, loin de faire aucun tort, aucune offense à qui que ce soit, ils respecteront même les individus d'une nation dont elle a reçu tant de témoignages de respect et d'affection pendant son voyage en France et son séjour à Paris ^. »
Tandis qu'avec d'infinies précautions nécessitées par la surveillance des autorités mililaires, la protestation du saint-père était placardée sur quelques-uns des monuments publics de Rome, les ministres étrangers résidant auprès du Vatican recevaient du cardinal secrétaire d'État
1. OEuvreè complèies du cardinal Pacca, t. 1er, p. 55. 3. Ibidem.
une note égatement rédigée dans les termes les plus modérés. Après avoir indiqué les conditions de Tultimatum qui avait été impos^f^r le gouvernement français au saint-père; après avoir raconté comment Pie VII avait cru pouvoir donner son adhésion à certains arlicles extrêmement onéreux auxquels sa conscience ne répugnait pas, comment au contraire il avait dû en refuser d*autres dont Tacceptation lui était formellement interdite par ses devoirs les plus sacrés, le ministre de Sa Sainteté faisait savoir aux représenlants des puissances amies du saint* siège que loutes les violences dont ils étaient témoins n'étaient que Texécution des menaces faites antérieurement à son souverain; mais le saint-père, fidèle à ses devoirs, était décidé à tout souffrir plutôt que de blesser sa conscience... Mettant avec ccmfiance son sort entre les mains de Dieu, il se bornait à protester, comme il y était en conscience obligé, contre toute occupation de ses domaines. C'était afin qu'ils pussent à leur tour informer leurs cabinets d'un événement aussi affligeant que, par ordre du saint-père, la présente communication leur était adressée*.^ Il semble qu'il était difficile d'apporter plus de prudence dans les démarches que commandait à Pie VII le
1. Circalaire du cardinal Gasoni aux ministres étrangers près le saint-siége.
soin de sa dignité et de son indépendance. H avait poussé la condescendance jusqu'à recevoir, le 3 mars, au Quirinal, le général Miollis, amené p^P^ ministre de France, M. Alquier^. Dans cette entrevue, Pie VII, affable comme à son ordinaire, n'avait témoigné d'irritation qu'au sujet des canons qu'on avait, la veille, si insolemment braqués devant les fenêtres de son appartement. Le général français, alléguant la méprise d'un officier subalterne, promit -de l'es faire retirer, ce qui eut lieu en effet dans la nuit. De la part du général Miollis non plus que de M. Âlquier, le saint-père n'avait à redouter personnellement aucun manque d'égards ; mais, quelles que fussent les favorables dispositions du commandant du corps d'occupation et celles du ministre de France à Rome, tous deux pleins de respect pour le saint-père,iis avaient à exécuter les ordres d'un maître auquel il n'eût pas été prudent de désobéir, et ces ordres, on se le rappelle, étaient fort positifs. Il avait été enjoint à M. Alquier de s'opposer « à toute circulation dimprimés ou actes quelconques contraires à la France que le gouvernemçnt romain leurrait pujîlier, et
i. a Humbld et dou\ par caractère et par principes, pour vous prouver sa modération dans la douleur que lui causent d'aussi rudes traitements, le saint-père a chargé le soussigné de répondre que, demain à njidi, il recevra le général Miollis accompagné dy Votre ExceUence. » (Le cardinal Casoni à M. Alquier, 2 février 1808.)
d'en rendre mponsaUes la police et les libraires de Rome^ :». C*est en vertu de ces instroctioAs trop précises pour être négligées qjfjd les troupes françaises s'étaient emparées de Fadministration des postes et de la police des imprimeries. Les exemplaires de la protestation pontificale qui avaient été placardés le 2 février au malin sur les murs de Rome en avaient presque aussitôt été arrachés par ordre du général MioUis, et M. Alquier, de son côté, n'avait pas manqué de faire un crime irrémissible au cardinal Casoni de la publicité donnée à la protestation du saint-père. Dans sa note datée du 4 févner, il représentait cette pièce, que nous, venons de mettre tout entière sous les yeux de nos lecteurs, comme « tendante à égarer Topinion et à troubler la tranquillité publique par des lisser- ' . tions couvertes d'un voile reMgieux ».
Tel était, pour se conformer à ses instnfttions, le besoin qu'éprouvait M. Alquier de ac créer des griefs imaginaires ou même extravagants, qu'il avait découvert un motif d'accusation contre le Vatican dans le simple fait que la protestation du saint-père ne nommait point l'empereur. Il n*hésitait pas à reprocher sérieusement au cardinal secrétaire d'État de s'être servi des mots le goUver-
1. Lettre de Tempereur à M. de Champagny, 22 Juillet 1808. — Correspondance de Napoléon /««-, t. XVI, p. 264.
nement français^ afin d'imiter, disait-il, le cabinet de Londres*. Le cardinal n'avait eu nulle peine à répondre à M. Alquier que la note dont il se plaignait avait été justement conçue pour calmer l'irritation populaire, et qu'à la grande satisfaction de Pie VII, ce but avait été en fait complètement atteint; si l'on^ avait évité de nommer personnellement Tempereur, c'était là une nouvelle preuve de la délicatesse constante du saint-père et du respect profond et invariable que son ministre ne cessait de professer pour l'auguste personne du souverain français. L'expression dont M. Alquier se plaignait était usitée dans le langage diplomatique. Le ministre des relations extérieures à Paris, la légation française à Rome, l'avaient continuellement employée. Dans les circonstances fâcheuses du moment, c'était par un égard particulier envers le souverain de la France que le Vatican s'en était servi 2.
Cependant, des actes infiniment plus graves allaient bientôt suivre les singulières récriminations de M. Alquier. Peut-être nos lecteurs n'ont-ils pas oublié que, dans les instructions envoyées au vice-roi d'Italie, l'empereur avait assigné comme le but principal de l'expédition dirigée contre Rome l'intention de purger celte ville
1. Note de M. Alquier à M. le cardinal Casoni, 4 février 1808. 3. Letlre du cardinal Casoni à M. Alquier, 6 février 1808.
et les Ëtats pontificaux de la présence des brigands qni les infestaient, des agents napolitains et anglais qni n'ayaient pas craint d'y braver sa puissance, d'en chasser et de renvoyer à Naples l^s cardinaux originair. s des Deux- Siciles, qui avaient jusqu'à présent refusé de prêter serment à son frère le roi Joseph. En réalité, il n'y avait plus d'agent anglais à Rome depuis le départ volontaire de M. Jackson. Le roi Ferdinand, retiré à Palerme, n'avait pas de ministre officiellement accrédité auprès du saint-père. Quant liux soi-disant brigands, il n'y en avait pas un seul dans l'intérieur de la ville. Toutes les fois que la légation française avait demandé l'arrestation des rebelles napolitains dont le séjour avait été signalé par elle, les autorités romaines n'avaient jamais hésité à les faire saisir et à les consigner dans les forteresses du~ pays. Elles avaient même employé à cet égard un zèle si efficace, que le nouveau secrétaire d'État de Sa Sainteté, le cardinal Joseph Doria Pamphili, successeur du cardinal Casoni, tombé soudainement malade, avait pu inaugurer ses récentes fonctions en constatant, par une note adressée le 2i> février 1808, que les troupes françaises, depuis trois semaines qu'elles élment entrées à Rome et qu'elles en faisaient la police, n'avaient pas encore réussi à découvrir un çeul de ces prétendus chefs de bandes ; mais, s'il n'y avait à Rome ni agents des cabinets ennemis de la France,
ni brigands organisés, comme l'avait à tort imaginé l'empereur et comme il s'en était plaint tant de fois ayec une si violente, amertume, il y avait en effet, retirés à Rome^ six ou sept cardinaux napolitains. Qu'ils fussent tous assez mal disposés pour la récente royauté du frère de l'empereur, cela était, il feut l'avouer, assez probable. La plupart d'entre eux étaient vieux et infirmes, d'autres plus jeunes et plus actifs. Dans le nombre, deux ou trois pouvaient être à bon droit soupçonnés d'être en correspondance habituelle avec la reine Caroline; ceuxflà ne devalent pas être toutefois les seuls atteints, et l'empereur ne voulut faire aucune distinction.
A la fin de février 1808, tous les cardinaux napolitains indifféremment reçurent Tordre de partir pour Naples dans les vingt-quatre heures. Pie VU, prévenu des intentions du gouvernement françaîs, leur avait à l'avance défendu de s'éloigner de Rome, oii leur présence était, disait-il, nécessaire au service du saint-siége *. Sur leur refus de se mettre en route, on les enleva de force, et des gendarmes escortèrent sabre en main leurs voitures jusqu'aux frontières du royaume' de Naples. Du moment que les membres du sacré collège n'étaient plus respectés
1. Lettre da pape aux cardinaux Ruffo-Scilla, PignateUi, Saluzzo, Caracciolo, Garaffa et Trajèllo, 18 février 1808.
dans leurs personnes, rien d'extraordinaire si les représentants des cabinets étrangers ne l'étaient pas davantage dans leurs immunités diplomatiques. Un beau matin, le chevalier de Vargas, ambassadeur de la cour de Madrid^ vit en effet sa demeure officielle envahie par quatre soldats français et un caporal, chargés, disaient-ils, de s'emparer du bureau de poste qui était dans son hôteU.
La mesure, d'ailleurs, était générale. De même qu'il avait envoyé un détachement de ses troupes s'emparer de la poste aux chevaux et un autre piquet mettre la main sur la boîte aux lettres particulière à Sa Sainteté, de même qu'il avait ndmmé un inspecteur chargé de surveiller la correspondance publique, de même le général MioUis trouvait commode, et parlant licite, de ne.pas respecter davantage la correspondance des ambassadeurs ac^ crédités auprès de la cour de Rome. Le but était toujours celui que l'empereur avait si bien indiqué dans ses instructions à -H. Alquier. Il ne fallait pas que le saint-père, qui déjà ne pouvait plus rien publier dans ses propres États par voie d'affiche ou d'impression, fut libre d'envoyer dea courriers au dehors; il ne fallait pas non plus qu'à l'insu du commandant de l'armée française, il se mit
1. Lettre da chevaUer de Vargas, ambassadeur d'Espagne, an générai MioUis, â6 février 1808.
en communicalion secrète avec les représentants des puissances étrangères. Tout ne serait-il pas compromis , si ceux-ci continuaient à jouir du privilège qui, depuis des temps immémoriaux, leur permettait de confier à des hommes de leur nation et de leur choix le service de leurs correspondances? En un mot, à Rome comme à Paris, comme partout, Napoléon non-seulement entendait rester le maître, mais agir et parler seul.
Tandis qu'il lui convenait de dénoncer Pie VII à ses propres sujets, à l'Europe entière, comme se refusant par une folle obstination à des propositions d'accommodement parfaitement acceptables, il était à propos d'empêcher le même Pie VU de s'expliquer devant ses sujets et devant TEurope. Il importait surtout que la vérité ne se fit pas jour, et qu'en France particulièrement on ne sût pas un mot de ce qui se passait à Rome. Chose élrange, c'était le Vatican, ce modèle par excellence des gouvernements d'ancien régime, d'ordinaire si amoureux de la discrétion et du mystère, qui avait cette soif de publicité, et qui de toutes les manières s'ingéniait pour faire appel à l'opinion. C'était l'homme des temps nouveaux, le soi-disant héritier de la révolution française et des principes de 89, qui fuyait le grand jour, qui épaississait à dessein tous les voiles et imposait le silence par la force.
Il restait une autre partie du programme impérial à ac-
complir. Ni M. Âlqnier ni le général Hiollis n'étaient maîtres d'oublier ce passage chiffré de la lettre adressée à M. de Champagny : « Mon intention est d'accoutumer le peuple de Rome et les troupes françaises à vivre ensemble, afin que, si la cour de Rome continue à se montrer aussi insensée, elle ait cessé insensiblement d'exister comme puissance temporelle sans qu'oà s'en soit aperçu * . » Un décret du commandant en chef de l'armée d'invasion avait donc incorporé les troupes de Sa Sainteté dans le corps expédttiimBaire. Quelque résistance s'étant produite, le général Miollis avait fait conduire ^au château Saint- Ange, puis exilé hors des Ëiats pontificaux le colonel Bracci, qui s'était refusé à ce changement. Pareil traitement avait été inQigé à tous les ofBci^ pontificaux restés comme lui fidèles à leur prince, et la plupart avaient été transportés dans la citadelle de Mantoue. Vivement: Uessé de cette mesure et désireux de^constater par quelque signe extérieur et public qu'il n'avait point consenti à cette aliénation forcée de ses troupes. Pie VII s'était empressé de changer les couleurs de la cocarde portée par la garde pontificale qui> restée en très-petit nombre sous ses drapeaux, faisait le service intérieur du palais du Qui-
1. Lettre de l'empereur à M. de Champagny, ââ janvier 1808. Correspondance de Napoléon /««•, l. XVI, p. 264.
rinal. Aussitôt MioUis avait fait prendre la nouvelle cocarde aux troupes incorporées, et le secrétaire d'État avait dû se borner à protester par un billet adressé aux ministres étrangers contre cette insulte faite à l'indépendance de son souverain.
Cependant, un dernier outrage, plus sensible pour lui que tous ceux que nous venons de raconter, attendait encore le saint-père. Cette foi3, le coup devait lui être directement porté de Paris, de la main mênae de Tempereur. Le 10 mars 1808, amnoment de partir pmir Ifôyonne, dans la lettre par laquelle il lui annonçait que de grands événements se préparaient en Espagne, Napoléon ordonnait au prince Eugène, vice-roi d'Italie, de faire renvoyer de Rome tous les c^inaux qui n'étaient pas nés sujets du pape. « Que Litta revienne à Milan, lui mandait l'empereur; que les Génois rentrent à Gênes, les Italiens dans le royaume d'Italie, les J^iémontais en Piémont, les Napolitains à Naples. Cette mesure doit être exécutée de gré ou de force. Puisque ce sont les cardinaux qui ont perdu les États temjiorels du pape par leurs mauvais conseils, qu'ils rentrent chacun chez eux* I » Le nombre des cardinaux à qui allait s'appliquer la mesure prescrite par
1. Lettre de rémpereur an prince Eogène, 10 mars 1808. ^ Cor' respondance de Napoléon /^r, t. XVI, p. 498.
Tcmpereur était de quatorze. En y ajoutant les sept cardinaux déjà précédemment expédiés à Naples, c'était en tout vingt et un membres du sacré collège enlevés en un mois à leurs fonctions ecclésiastiques.
Le procédé était inouï et véritablement digne de Thomme qui, organisant en ce moment le guct-apens de Bayonne contre Charles IV et son fils, trouvait simple de confisquer par décret une couronne et de la poser, sans consulter r Espagne, sur la tète de son frère aine, Joseph, roi de Naples. A Tes considérer au point de vue religieux, ces mesures violentes, que, d'un air si tranquille et conmie chose toute naturelle, Tempereur Napoléon v.enait de prescrire contre des membres du sacré collège, étaient plus monstrueuses peut-être que la mainoËse sur Ferdinand VH et sa séquestration à Valençay. 11 ne faut pas en effet l'oublier, non-seulement les cardinaux que Napoléon chassait des États pontificaux étalent les plus grands personnages de l'Église, mais, comme membres du sacré collège, ils étaient les conseillers spirituels et les auxiliaires apostoliques du saint-père. Ils avaient tous des fonctions ecclésiastiques à lemplir auprès du souverain pontife. Quelques-uns, comme le cardinal Vaientini Gonzaga, évêque d'Âlbano, le cardinal Boria, évoque de Frascati, le cardinal Locatelli, évêque de Spoleto, avaient même charge d'âmes dans les provinces encore laissées sous
h domination temporelle du pape. D'autres occupaient dans le gouvernement intérieur de l'Église romaine des postes très-importants. Le cardinal Caiandini était préfet du concile, le cardinal délia Somaglia était vicaire de Sa Sainteté, et le cardinal Braschi-Onesti secrétaire des brefs du pape.
Enfin, il se trouvait par une rencontre bizarre que le propre secrétaire de Sa Sainteté était -lui-même atteint par la mesure. Ainsi que son prédécesseur Casoni, qui était né à Sarzane, le cardinal Doria Pamphill,' parce qu'il était originaire de Gênes, recevait à Timprovisle du ministre de France, avec qui la veille il traitait, Tordre de quitter sur-le-champ ses bureaux du Vatican et d'aller, comme sujet de l'empereur, faire sa soumission officielle aux autorités de sa nouvelle patrie. En recourant à ces brutriHtés, l'empereur, quoi qu'il en pût dire, se voyait^ au bout de quelques jours Seulement, entraîné malgré lui à confondre de la façon la plus funeste les choses mêmes qu'au début de la querelle il s'était vainement flatté de pouvoir toujours séparer les unes des autres. En faisant sortir violemment de Rome tant de cardinaux. Napoléon ne battait pas seulement en bfhcte le pouvoir temporel du pape, envers qui maintenant il était décidé à ne plus garder aucun ménagement; il attaquait aussi de front le régime Intérieur de cette grande Église catholique pour
laquelle, à celle époque de sa vie, il affectait de professer encore, chaque fois que l'occasion s'en présentait, les plus respectueux égards et un filial attachement.
Ces nuances un- peu contradicloiresiiue Napoléon excellait à garder dans ses paroles ne sont pas toujours aussi faciles à maintenir dans faction. En réalité, la manière dont à Rome les ordres de Tempereur furent habituellement mis h exécution n'était point de nature à tempérer Tamère douleur qu'ils ne pouvaient manquer de causer à Pie VII. Lés termes des dépêches qu'ils recevaient à la fois de Paris et de Milan faisaient assez connalti^e à M. Alquier et au général Miollis combien vive était en ce moment Tirrilation de leur tout-puissant mailre. Ménager si peu que ce fût la sensibilité du saint-père, suivre en cette occasion leur penchant naturel, qui les portait à user de modération et de douceur, eut été trop dangereux. Ils n*y songèrent ni l'un ni l'autre. Ils se trouvèrent, au contraire, d'accord pour exécuter à la lettre la déplaisante commission don t^ ils étaient chargés. Trois jours furent donnés aux cardinaux désignés pour quitter Rome; à l'expiration de cS délai et sur leur refus, la force année se présenta chez euifl l«gkfit partir de vive force.
Le secrétaire d'État> Doria Pamphili, ne fut pas plus épargné que ses collègues, et n*oblint pas une seule minute de répit pour remettre à son successeur, le cardinal
Gabiielli, les papiers de son ministère. Quant à Tordre du jour adressé aux troupes papales, pour leur annoncer leur incorporation dans Tarmée française, le général Miollis, se conformant sanydoute aux instructions reçues du ministère delà guerre, avait pris soin d*y. faire intervenir directement le nom de Tempereur et de le rédiger dans les termes les plus blessants pour le gouvernement pontifical. 11 était ainsi conçu : « Sa Majesté l'empereur et roi Napoléon témoigne sa saiistaclion aux troupes de Sa Sainteté pour leur bonne tenue. Elles^e recevront plus d'ordres h Tavenir ni des prêtres ni des femmes. Des soldats doivent être commandés par des soldats. Les troupes peuvent être assurées qu'elles ne retourneront plus sous les drapeaux des prêtres. L'empereur et rôi leur donnera des généraux que leur bravoure a rendus dignes de les conduire *. »
Tandis que le général Miollis, procédant avec une rudesse évidemment imposée, et qui contrastait de la façon la plus singulière avec sa courtoisie bien connue, s'emparait par tous les moyens possibles de^ l'absolu gouvernement de la ville de Rome, la situation du ministre de France, M. Alquier, devenait de plus en plus embarrassante, et ce fut, nous le supposons, avec un véritable
i. Ordre da jour du général MiolUs. Au quartier général de Rome, lo S7 mars 1808.
OCCUPATION DE ROME 2i
soulagement quMl reçnt enfin rinvitation de quitter sod poste sans bruit, comme sMl avait demandé et reçu un congé. Il avait ordre de laisser pour chargé d'affaires à sa place un simple secrétaire de légation, H. Lefebvre. Cette détermination de l'empereur au sujet du rappel de son ministre à Rome était elle-même un signe des projets qn*ii avait dès lors formés et sur lesquels sa pensée était irrévocablement fixée. Déjà, lorsqu'il avait voulu sévir une première fois contre le saint-père, il avait éprouvé une forte répugnance à laisser près de lui un personnage aussi considérable que son propre oncle, le cardinal Fesch. Il avait donc engagé ce grand dignitaire de TËglise à revenir à Paris ; il lui avait même recommandé, si par hasard il était obligé de rester à Rome, de laisseï' faire à AlquUr (c'étaient ces propres expressions) tout ce qui serait orffeMX*. Aujourd'hui qu'il méditait de dépouiller entièrement Pie VII de sîi souveraineté, et peut-être déjà de le faire un jour ou l'autre enlever de vive force du Vatican, il ne croyait pas davantage convenable pour M. Alquier, quoique simple ambassadeur laïque, d'assister de sa personne à la scène qui allait mettre fin à ce lugubre drame. C'était pour lui sauver cet ennui et cette honte qu'il l'avait autorisé à revenir en France. Avant de cesser ses fonc-