‹ L'Église romaine et le premier empire, 1800-1814; avec notes, correspondances diplomatiques et pièces justificatives entièrement inédites (volume 5)Chapitre 10 sur 81 · III · texte numérisé non relu

III

Mais il fallait un chef pour conduire de haut toute celte affaire de Rome. L'empereur avait fait choix du nouveau roi de Naples, Joachim Murât. Les relations de Napoléon avec son beau-frère avaient été depuis quelque temps assez tendues. Murât, qui avait eu l'habileté de pressentir, l'année précédente, les desseins de l'empereur sur l'Espagne, et qui les avait servis si bien sans en avoir reçu la confidence, s'était un peu flatté de travailler alors à son profit. Il n'avait pas vu sans une certaine jalousie la préférence donnée au rdi Joseph pour occuper un trône qu'il avait si fort contribué à conquérir. La couronne de Naples, qui lui avait été donnée en échange, avait un peu calmé sa mauvaise humeur sans satisfaire toutefois complètement son inquiète ambition. La correspondance échangée entre Napoléon et le roi Joachim depuis la dernière moitié de 1808 jusqu'aux premiers mois de 1809 témoigne qu'il régnait à celte époque un peu de froid entre les deux beaux-frères. Cependant, cela n'avait guère duré.

On peut même conjecturer, d'après certains passages des lettres du roi Murât qui ont passé sous nos yeux, que le bon accord, un instant troublé, s'était rétabli précisément à propos des affaires de Rome et dé l'occupation projetée des États du pape. Au 18 avril 1809, c'est-à-dire au moment où l'empereur n'avait pis encore quitté Strasbourg pour aller combattre les armées autrichiennes de l'autre

côté du Rhin, Murât connaissait déjà parfaitement les réso lutlons qui ne devaient être révélées aux plus intimes serviteurs de Napoléon que cinq semaines plus tard, après la défaite de Tarchiduc Charles sur les bords du Danube. « J'ose garantir, écrit Murât dès cet époque, que l'événement qui se prépare à Rome n'y occasionnera aucun trouble, il y sera reçu avec reconnaissance; il inOuera même sur mes États ; je serai plus maître du clergé, et le crédit du pape cessera d*y exercer son action. . . Depuis que Votre Majesté m'a fait connaître ses intentions sur Rome, je ne m'éloignerai plus de Naples '. » Il semble résulter d'autres passages, d'ailleurs assez obscurs, de la correspondance de Murât i^u'une première fois déjà Salicetti, son ministre, s'était transporté à.Rome pour agir de concert avec le général Miollis, et quel'atfaire avait ensuite été remise. Quoi qu'il en soit, h la date du 17 mai, c'est-à-dire le jour même uii l'empereur signait les deux décrets datés de Schœnbrun, Murât, de plus en plus pressé de voir mettre à exécution les mesures qui lui avaient été annoncées contre le saintpère, écrit de nouveau à son beau-frère : « J'attends avec impatience la nouvelle que Votre Majesté a pris son parti sur Rome. On me mande que le pape a voulu lancer une excommunication, mais que la majorité du consistoire s'y

1. Lettre de Joachim Murât, roi de Naples, à l'empereur Najkç^ léon, 15 a\ril 1809. — Dépôt du ministère delà guerre.

est opposée. Mes troupes sont prêtes et bien disposées ^ » Le premier soin de l'empereur, après avoir signé les décrets du 17 mai, fut en effet de mettre les troupes du pape sous les ordres de Murât *.'Le roi de Naples l'en remercie aussitôt avec effusion. « Je m'empresse d'annoncer h Votre Majesté que je viens de recevoir sa dépêche du 18 mai. Je vous remercie bien de la nouvelle preuve de confiance que vous venez de me donner. Tous vos ordres seront remplis, et j'espère qu'ils le seront sans troubles. La date de l'arrêté de Votre Majesté porte la date (sic) du 1" juin pour la prise de possession de Rome, et par sa lettre il m'est recommandé de tenir caché le tout jusqu'au S juin. Je dois penser que Votre Majesté avait ^réfléchi qu'il fallait ce temps-là pour laisser arriver les membres de la consulte ^. »

1. Lettre du roi Joaciiim Murât à l'empereur, 17 mai 1809. — Dépôt du ministère de la guerre.

2. Lettre de l'empereur au roi de Naples, Schœnbruiu), 17 mai 1809. — Correspondance de Napoléon /e', t. XIX, p. 20.

3. Lettre du roi Murât à l'empereur Napoléon, 30 mai 1809. — Il y a ici, soit dans la Correspondance de Napoléon /", imprimée par le gouvernement, «oit dans les lettres originales de Murât, que nous avons consultées au département de la guerre, quelques erreurs de date d'ailleurs insignifiantes. Dans la correspondance imprimée, la lettre de l'empereur est datée du 17, non du 18, comme le dit le roi Mural, et l'on y lit que l'occupation de Rome doit être gardée secrète jusqu'au 1^' juin et non pas jusqu'au 5. Faut-il llq^çiser qu'une lettre datée du 18 a été omise dans la correspon-

Tant de mesures préparatoires n'avaient pu être si secrètement prises, qu'il n'en transpirât quelque chose à Rome. Depuis les grands succès militaires remportés par l'empereur en Allemagne, il n'y avait plus une seule personne dans les États pontificaux qui ne s'attendit à voir ie gouvernement français frapper d'un instant à l'autre quelque grand coup d'autorité ; mais quel serait-il ? Le pape et son ministre entretenaient si peu d'illusions à cet égard, quils se demandaient uniquement depuis plusieurs jours avec anxiété de quelle façon procéderait le général Miollis. Àrréterait-il le pape avant de le déposer comme prince temporel, ou bien proclamerait-il sa déchéance en lui laissant sa liberté? Dans Tune comme dans Tautre hypothèse. Pie VII était résolu à prononcer l'excommunication contre les auteurs et les fauteurs d'une pareille violence.

Déjà depuis plusieurs années, même dès Tannée 1806, lorsque les avis envoyés de Paris par le cardinal Caprara annonçaient une prochaine invasion des États du saintpère, plusieurs congrégations s'étaient tenues chez le doyen du sacré collège, le cardinal Antonelli, pour con-

dance imprimée? Nous ne le croyons pas. Il s*agit probablement d'ue simple erreur commise à l'imprimerie impériale, par suite de l'indéchiffrable écriture de l'empereur. En réalité, la prise de pos-

session de Rome n'a eu lieu que le 10 juin.

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certcr les mesures à prendre. Les cardinaux di Pietro, Litta, Pacca et Consalvi y avaient pris part. Après Tarrestation projetée du cardinal secrétaire d'État Pacca, Pie VII avait chargé le cardinal di Pietro, qui était un théologien beaucoup plus qu'un politique, de libeller une nouvelle bulle. Ignorant toutefois si Tenlëvement du pape précéderait ou suivrait Tincorporation des Ëtats de TËglise à Tempire, le saint-père et son ministre avaient jugé prudent de faire préparer des copies différentes de la bulle rédigée par le cardinal di Pietro; les premières donnaient pour motif de Texcommunication la violation du palais apostolique et la déportation sacrilège du souverain , pontife, les secondes sa simple déchéance comme souverain temporel. Pie VU avait signé de sa main les exemplaires de ces deux bulles.

Ainsi tout était préparé pour tous les cas. Plus l'événement approchait, moins le saint-père faisait mystère de ses intentions. Le cardinal Pacca assure que la simple insinuation faite dans une note au général Lemarrois que Pie VII ne craindrait pas de recourir, « pour sauver les domaines de l'Église, aux armes mises par la Providence entre ses mains », avait été accueillie avec enthoysiasme par les Romains. Un jour même, toujours d'après son ministre. Pie VU aurait dit au trésorier du saint-siége : « Que les Français prennent garde à ce qu'ils t'mi, je n'ai

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plus qu'à prendre la mèche et à mettre le feu à la mine. » Dans une audience accordée h Mgr Âlliato, proauditenr de la cour de Rome, il avait ajouté peu de temps après : « Nous voyons bien que les Français veulent nous forcer à parler latin, eh bien, nous le ferons*. >

Si par ces menaces couvertes Pie Vil avait espéré intimider le général Miollis, il n'y réussit point. Quelques retards avaient eu lieu dans l'exécution des ordres de l'empereur, mais ils tenaient uniquement à des mesures militairesrelatives à la sûreté publique que la consulte extraordinaire, déjà secrètement réunie à Rome, avait jugé convenable de prendre : ce n'était là qu'un simple ajournement. L'ancien montagnard Salicetti, de longue date homme de confiance de Napoléon, chargé par lui de surveiller à Naples les velléités d'indépendance de son beaufrère, avait pris fort à cœur sa mission ; déjà il en avait combiné tous les détails sous les ordres de son supérieur hiérarchique, le général Miollis, homme de devoir avant tout, ancien républicain comme lui, mais beaucoup plus modéré et moins sensible que son impétueux collègue de la consulte au plaisir d'avoir à détrôner un pape. Le 10 juin 1809, tous les préparatifs étaient faits.

1, OEuvres complète» du cardinal Pacca, t. I«, p. 111. — Les iinlles d'excommunication, comme toutes les pièces émanant du 8iiiDt-pé|^e en matière e^l^s^ai^t^^ue, so^xU toujours écrites en if^.

Dès le malin, raconte le cardinal Pacca, on vint lui annoncer que les partisans des Français avaient pris tout à coup un air triomphant et qu*ils allaient se vantant publiquement que c'en était désormais fini des protestations du pape. Dès lors, le secrétaire d'État ne douta plus que le moment fatal ne fût arrivé. En effet, vers deux heures de l'après-midi, on abaissa les armes pontificales au château Saint- Ange, et Ton arbora le drapeau tricolore, ' qui fut salué d'une salve d'artillerie, tandis que des corps de troupes françaises publiaient dans la ville, au son de la trompette, le décret impérial daté de Vienne; mais laissons un instant la parole au propre ministre de Sa Sainteté :

« Je me précipitai soudain, écrit le cardinal Pacca, dans l'appartement du saint-père, et, en nous abordant, nous prononçâmes tous les deux ces paroles du Rédempteur : Constimmatum est! J'étais dans un état difficile à décrire; mais la vue du saint-père, qui conservait une inaltérable tranquillité, m'édifia beaucoup et ranima mon courage. Quelques minutes après, mon neveu m'apporta une copie du décret impérial. Le pape se leva et me suivit à la fenêtre pour en entendre la lecture. J'essayai de maîtriser le premier moment de la douleur pour lire avec attention cette pièce importante, qui devait nous servir de règle dans les mesures que nous avions à prendre ; mais la juste

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et profonde indignation que m'inspirait le sacrilège qui se consommait alors, la présence en face et tout près de moi de mon infortuné souverain, du vicaire de Jésus- Christ prêt à entendre de ma bouche la sentence de son détrônement, les calomnies qu'en le parcourant de Fœil je voyais d'avance dans ce décret impie, les continuels coups de canon qui annonçaient la plus inique usurpation avec un triomphe insultant, tout cela m'émut si profondément, me troubla tellement la vue, que je ne pus lire qu'à moitié à travers de fréquentes interruptions et avec une respiration suffoquée les principaux articles du décret. Puis, observant attentivement le pape, aux premières paroles je vis de rémotion sur son visage, et j'y remarquai des sigiies non pas de crainte ni d'abattement, mais d'une trop naturelle indignation. Peu à peu il se remit, et il écouta la lecture avec be^mcoup de tranquilUté et de résignation. Quand elle fut finie, le saint-père se rapprocha de la table, et, sans rien dire, y signa les copies d'une protestation en italien qui fut affichée dans Kome la nuit sui * vante*. »

Cependant, il n'avait pas été question de la part du saintpère de la bulle d'excommunication. Ce fut le cardinal qui lui demanda s'il devait donner des ordres pour la faire

t. Œuvres complètes du cardinal Pacca^ t. 1er, p. m.

publier. Pie VU parut d*abord un peu iocertain. Il venait de relire exprès cette bulle ; il trouvait bien fortes les expressions qu'on y employait contre k gouvernement français. Le cardinal Pacca lui fit observer que, c devant en venir à une aussi solennelle extrémité,, il était pourtant nécessaire d'y présenter un tableau épouvantable, mais non exagéré, de toutes les injustices, de toutes les oppressions, de toutes les violences du gouvernement impérial, afin qu'on fût convaincu et forcé d'avouer que le pape avait encore trop tardé à élever la voix contre cet amas de forfaits et d'attentats. » Pie VII n'était pas encore décidé. € Mais vous, que feriez-vous? — Moi, saint-père, après la menace faite d'un aussi grand acte à nos ennemis, qui le redoutent, après l'espérance donnée à votre peuple, qui le désire et qui l'attend, je l'exécuterais; mais la demande de Votre Sainteté m'agite et m'inquiète. Très-saint-père^ élevez vos yeux au ciel, puis donnez-moi vos ordres, et soyez sur que ce qui sortira de votre bouche sera la volonté de Dieu. » Pie VII se recueillit un instant; puis, après une courte pause : « Eh bien, dit-il, donnez cours à la bulle; mais, s'écria-t-il aussitôt, qu'ils prennent bieç garde, ceux qui exécuteront vos ordres; surtout qu'ils ne soient pas découverts, car ils seraient fusillés, et j'en serais inconsolable. » Peu d'heures après, ajoute le cardinal Pacca, la bulle d'excommunication était jen effet affichée

avec un succès prodigieux, car, bien qu'apposée en plein jour aux lieux accoutumés, c'est-k-dire sur les murs de Saint-Pierre, de Sainte-Marie-Majeure et de Saint-Jeande-Latran, pas un des hommes qui la placardèrent pendant le temps même des vêpres, presque à la vue des fidèles, ne fut saisi ni même découvert par la consulte extraordinaire. La publication de la bulle, continue toujours le ministre du saînt-siége, plongea les Françsiis dans la stupeur et exeita dans toute la ville de Rome un enthousiasme extraordinaire * . »

Sans croire absolument avec le cardinal Pacca que la publication de la bulle d'excommunication, sur laquelle nous aurons plus tard à revenir, ait causé dans la ville de Rome un si grand enthousiasme ni plongé la consulte extraordinaire dans une si profonde stupeur, il est impossible de se dissimuler qu'elle jetait dans une situation déjà si troublée par elle-même un surcroît de complications. Que fallait-il faire? Qu'attendait Napoléon ? Étaitce son intention qu'en raison de cette bulle d'excommuni-

calion,r. aussi vite enlevée que produite, mais qui n'en avait pas moins fait son apparition publique à Rome, on mît la main sur le saint-père? Voilà ce que se demandaient avec anxiété le général Miollis, Salicetti et sans doute

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