UNE PAGE DE L'HISTOIRE RELIGIEUSE DES HAUTES-ALPES
Dans les montagnes du Dauphiné, à une altitude de quinze cents mètres environ , se trouve une haute vallée, tellement retirée et sauvage que les loups eux-mêmes ne la fréquentent point. Çà et là quelques hameaux misérables, surplombant des abîmes ou protégés à peine des avalanches par quelque rocher, abritent de rares habitants qui réalisent bien la parole du prophète Sophonie : « Je ferai habiter au milieu de toi un peuple pauvre et affligé, et il se confiera dans le nom du Seigneur (i). »
(i) Ch. III, v. u.
Cette vallée, que plus d'un lecteur sans doute a déjà nommée, est celle de Freissinières. Tous ceux qui la visitent ne se lassent pas d'en décrire l'âpre et sauvage beauté. Ils y admirent, comme s'exprime l'un d'eux, « les cimes neigeuses du Pic Bran, les torrents qui tombent en cascades des hauteurs vertigineuses et tout ce chaos de crêtes déchiquetées, de sommets dénudés, dont l'ossature seule semble debout (i). » Mais ils font aussi le plus navrant tableau des besoins matériels et des souffrances de ce pays déshérité. L'hiver y dure neuf mois ; alors tout disparaît sous une couche épaisse de neige. Toute communication d'un hameau à l'autre est interceptée , et quand le printemps arrive, souvent les éboulements de pierres et les avalanches viennent raviner les sentiers qui serpentent au flanc des montagnes et mettre en danger la vie des passants. Parfois même ils forment comme un barrage devant les rivières qui grossissent et emportent, dans leur cours impétueux, les quelques prairies qui s'étagent au fond des vallées.
Les habitants sont bergers plutôt que cultivateurs. Leurs prairies sont riches en plantes
(i) Eug. Réveillaud, dans le Signal du 8 octobre 1881.
Page de Vkistoire des tfautes-Âlpes. 309 aromatiques et pourraient nourrir de bonnes vaches laitières. Malheureusement le foin , coupé très tard, perd une partie de ses qualités, et les troupeaux, mal nourris pendant les longs mois d'hiver et mal soignés en tout temps, ne leur donnent pas les revenus qu'ils pourraient en attendre.
Outre le fourrage pour les bestiaux, ces pauvres montagnards récoltent encore pour eux-mêmes un peu de seigle et quelques pommes de terre. Ils font ces différentes cultures dans de petits coins de terre, suspendus en quelque sorte au flanc des rochers et préservés des éboulements au moyen de murs en pierres sèches. Telle pièce de terre n'a qu'un mètre carré de superficie. Un seul arbre appartient quelquefois à deux propriétaires. C'est pendant les trois mois d'été qu'ils doivent faire, tout ensemble, les fenaisons, les moissons, le labourage et les semailles destinées à l'année suivante. Ami Bost, rencontrant un jour une pauvre femme qui moissonnait, lui fit observer que son blé était encore tout vert : (( Ah! dit-elle, je n'ai pas le temps d'attendre davantage. » Aussi le proverbe suivant a cours dans le pays : « Neuf mois d'hiver, trois mois d'enfer. »
On comprend ce que doivent être les inté-
3 1 o L'Eglise sous la Croix.
rieurs de ces pauvres gens. Ils frappent le voyageur, même prévenu , par leur aspect misérable. Voici la description que donne Bost de l'un d'eux, le plus confortable pourtant, puisqu'il avait l'honneur de recevoir les évangélistes de passage : « Nous entrâmes par l'écurie, désormais partout la pièce principale, ou même, sauf une noire cuisine, habituellement Tunique pièce de ces cabanes. Ces écuries sont assez vastes, puisqu'elles doivent tout contenir : souvent une ou deux vaches, dix, quinze, vingt moutons, des poules; quelquefois, je crois , quelques porcs ; puis habituellement une ou deux caisses à deux personnes, servant de lit; puis, pendant tout l'hiver, les gens mêmes de la maison ou leurs voisins et, enfin, plusieurs ustensiles relatifs aux travaux de la campagne.
» De cette écurie , en tournant à gauche, nous entrâmes, en nous baissant, dans la cuisine. Toutes ces cuisines sont sur le même pied. Pour fenêtre, un trou d'environ un pied de haut et de large, toujours sans croisée, sauf en hiver. Auprès de la fenêtre, une table, sur laquelle on voit une planche de bois dur, munie, à l'un des bouts, d'un gros anneau en fer, auquel tient, par un crochet, un gros couteau destiné à couper leur pain d'un an...
Page de l'histoire des Hautes- Alpes. } \ 1 Le manteau de la cheminée, ou ce qui ressemble à un manteau, quoique très large, est trop haut pour empêcher la fumée de se répandre dans toute la cuisine, qui est ainsi, à peu près couleur de suie. Et le bois? Hélas! qui le croirait ? C'est ici presque un objet de luxe ; nous sommes déjà, pour les arbres, au-dessus de la ligne de la végétation (i). »
Les habitants de cette contrée inhospitalière sont originaires des Vallées vaudoises. Vers le douzième siècle, leurs ancêtres traversèrent les Alpes pour fuir la persécution, et vinrent se fixer dans le Briançonnais. Mais là encore, ils devaient rencontrer les ennemis de leur foi. Les évêques de Gap et d'Embrun excitèrent leurs soldats contre ces hérétiques obstinés, et ceux-ci, obligés d'abandonner le fond des vallées, où leurs moyens d'existence étaient moins précaires, durent se réfugier dans des solitudes inaccessibles, jusqu'au pied des glaciers, et disputer leur asile aux aigles et aux
(i) A. Bost, Visite dans la portion des Hautes-Alpes de France qui fut le champ des travaux de Félix Neff, pages 67 et suiv. C'est pour économiser le combustible qu'on ne cuit le pain qu'une fois l'an, en septembre.
chamois. Ils s'abritaient dans les anfractuosités des rochers; mais leurs retraites sauvages ne les mirent pas toujours à l'abri des persécuteurs. Souvent les cavernes où ils cherchaient un refuge furent baignées de leur sang. On en montre une, à l'entrée de laquelle on alluma un grand feu pour étouffer ces malheureux. Ceux qui tentèrent de s'échapper à travers les flammes furent égorgés ou précipités du haut des rochers. C'est vers ce temps que les Alpins bâtirent le village de Dormilhouse, qui devint, sur le flanc de la montagne , comme une citadelle où ils se défendirent vaillamment, et où s'est perpétuée, jusqu'à nos jours, la race des confesseurs. On voit encore, à l'entrée de la vallée, quelques vieux pans de mur, renforcés de trois tours, qui en défendaient l'approche à leurs ennemis. Là, dans leurs retraites inaccessibles , ces pieux montagnards conservaient le bon dépôt de la foi. Pendant les longues veillées d'hiver, ils lisaient leurs vieilles Bibles, que des cachettes pratiquées dans la terre dérobaient aux regards indiscrets, et, de temps en temps, ils recevaient la visite des barbes du Piémont, humbles missionnaires qui, au péril de leur vie et portant sur le dos la balle du marchand ambulant, venaient distribuer, jusque dans les cabanes les plus re-
Page de l'histoire des Hautes- Atpes. 3 1 3 culées, le pain de vie à leurs coreligionnaires.
Pendant la période de l'édit de Nantes, les protestants de Freissintèrcs et ceux de la vallée d'Arvieux, moins sauvage que la précédente, jouirent en paix des bienfaits de l'Evangile. Dormilhouse, Guillestre, Vars, Arvieux, Château-Queyras , Molines, eurent leurs pasteurs. Mais, avant même la Révocation de l'édit de Nantes, le 8 mai 1684, l'exercice de la religion réformée fut interdit à Freissinières, ainsi que dans les autres vallées. Leurs habitants restèrent fidèles à l'Evangile. C'est en vain qu'on voulut les obliger d'aller à la messe, et qu'on bâtit dans ce dessein, à Dormilhouse, une église catholique, en 1745, c'est-à-dire l'année même qui vit mourir sur la potence les deux pasteurs du Dauphiné, Louis Ranc et Jacques Roger. Ces protestants, qu'un trait de plume avait faits catholiques malgré eux, ne voulurent jamais assister aux cérémonies de l'Eglise romaine. Le prêtre, que l'archevêque d'Embrun leur envoya, et qui passa vingt ans au milieu d'eux, avait bien des paroissiens sur ses registres, mais non à ses prônes. Il dut prendre un domestique catholique pour servir la messe et, par un juste retour des choses d'ici-bas, l'Eglise où il officiait dans le désert est actuellement le temple où les habitants s'édifient
314 U Eglise sous la Croix.
tous les dimanches, tandis qu'on a transformé
le presbytère, qui y était attenant, en salle
d'école.
Longtemps ces pauvres Alpins, demeurés sans pasteurs, s'édifièrent entre eux, le soir, dans les étables, à la clarté vacillante de quelque lampe fumeuse. Mais, quand ils apprirent que les Eglises du Désert se réorganisaient et qu'en particulier le réveil religieux se propageait dans le Bas-Dauphiné, ils voulurent à leur tour, participer aux bienfaits de l'Evangile. Ils écrivirent aux pasteurs de la province la lettre inédite suivante, que nous publions intégralement, malgré ses expressions recherchées ou fautives, en nous permettant seulement d'en corriger l'orthographe. Elle nous montre combien le sentiment religieux était vivace chez ces descendants des anciens Vaudois :
« Au commencement d'août 1774.
» A Messieurs les pasteurs des Eglises réformées du Dauphiné.
» Messieurs,
» Permettez que la majeure partie des habitants de la communauté d'Arvieux prennent la liberté de s'adresser à vous, en qualité de mi-
Page de V histoire des Hautes- Alpes. 3 1 $ nistres de la parole de Dieu. Le zèle, qui est l'unique empressement de vos soins et de vos occupations pour ramener les brebis égarées dans le bercail de Jésus-Christ, nous y engage. Nous avons l'honneur de vous représenter, Messieurs, que, depuis l'époque de la Révocation de l'édit de Nantes jusqu'à aujourd'hui, nous n'avons eu aucun conducteur pour professer notre religion. A peine avonsnous vu paraître comme un éclair la clarté de l'étoile d'Orient qu'elle a disparu à nos yeux incontinent. La joie qu'elle nous a occasionnée nous (ait résoudre de courir nuit et jour pour tâcher de rattraper cette planète lumineuse. C'est à vous, zélés pasteurs, à qui nous nous adressons pour vous supplier de produire en nous la nuée qui guida les Israélites dans la terre promise. N'oubliez pas, nous vous en prions, un pauvre peuple désolé, à qui on a mis des barrières qui les empêchent de paître dans les pâturages que l'Eternel leur avait donnés et qui, par ce moyen, sont tombés en friche. Venez, disciples de notre divin Rédempteur, nous nourrir de la parole évangélique. Venez aplanir les sentiers raboteux, arracher les ronces et les épines qui nous empêchent d'entrer dans les pâturages. Ah ! nous ne sommes pas dignes d'élever nos yeux au ciel pour demander nos
besoins. Accordez-nous, en grâce, un peu de part dans vos prières et dans vos charitables soins, lesquels tous les soussignés, de même que ceux qui n'ont su, réclament, avec des instantes et réitérées prières de nous secourir, pour rétablir notre Eglise que les ennemis de notre foi ont fait tomber en ruine. C'est la grâce que nous espérons de vos bontés pastorales, et nous ne cesserons d'adresser nos faibles prières au Tout-Puissant pour la conservation de la santé et prospérité de vous tous et de vos appartenances. Ce de quoi on vous prie d'être persuadés, de même que de nous croire, jusqu'à extinction de chaleur, avec un profond respect, vos très humbles et très obéissants serviteurs (i). »
Cette lettre, qui portait la signature d'une trentaine d'habitants des vallées du Queyras et de Freissinières , en particulier du hameau de Dormilhouse, parvint aux pasteurs du Désert pendant qu'ils étaient réunis en synode. Bérenger, dont nous entretiendrons bientôt nos lecteurs, présidait l'assemblée. Homme d'un rare dévouement, il avait eu l'honneur d'être pendu deux fois en effigie. Le modérateur adjoint, Rozan dit Dunoyer, pasteur à Dieulefit,
(i) Communiquée par M. le pasteur Sambuc, de Monîjoux.
Page de l'histoire des Hautes-Alpes. 317 avait aussi subi deux condamnations à mort par contumace. Il exerçait le ministère depuis trente ans, avec une activité infatigable. Il bénit, dans une seule nuit, quarante mariages et baptisa quatre-vingt-dix enfants. Le secrétaire du synode était Lombard, dit Lachaux, jeune prédicateur de talent, alors fixé à Nyons, que nous avons vu s'intéresser au sort de Paul Achard. Il était secondé, dans ses fonctions de secrétaire, par Alexandre Ranc. C'était le frère du martyr, et les protestants de la vallée de la Drôme rappelaient notre parrain, parce qu'il les avait presque tous baptisés.
L'assemblée ne pouvait manquer d'accueillir avec bienveillance la demande des Alpins. Voici la décision qu'elle prit à leur sujet : « Les fidèles du Queyras, de Freissinières et autres lieux, s'étant adressés à notre synode pour qu'on leur donnât un pasteur attitré, pour qu'ils fussent visités, à l'alternative, de quelques-uns d'entre nous, l'assemblée, prenant en considération leur demande, a statué, à cet égard, ce qui suit : Que M. Champrond ira les visiter au commencement de ce mois ou au commencement du prochain, et que, pendant son absence, M. Roche (1) ira faire une assemblée pour lui
(1) Surnom de Vouland le fils.
dans son quartier; que M. Bérenger les visitera dans le courant d'octobre prochain, et, dans le cas qu'il survînt quelque chose de pressant en Trièves, ce quartier pourra s'adresser à M . Olivier, le pasteur voisin ; que M . Armand y ira dans le courant de mars 1775, ou au commencement d'avril, et plutôt si cela se peut, et qu'alors le quartier de la Drôme recourra à M. Olivier pour les cas pressants et pour y donner une ou deux assemblées. » Après eux, les pasteurs Dusserre (1), Lachaux et Vouland devaient, à leur tour, porter l'Evangile à ces coreligionnaires isolés (2).
Reboul, dit Champrond, qui était originaire de Saint- Etienne-en-Quint, répondant aux vues du synode, se rendit dans les hautes vallées des Alpes. Il y trouva environ cinq ou six cents familles qui gémissaient de leur abandon et qui l'accueillirent avec la plus grande joie. Mais le clergé ne voyait pas sans douleur ce réveil de la piété huguenote. Les autorités civiles avaient beau se relâcher de leurs anciennes rigueurs, ilconservaitle mêmeesprit d'intolérance. Reboul, sa tournée terminée, rentrait dans son quartier de La Motte-Chalançon. Il s'arrêta à
(1) Surnom de Grangeron.
(2) Actes du synode provincial de la province du Dauphiné, août 1774. Art. VII.
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la Maison-du-Roi, non loin du Mont-Dauphin, et, quittant les personnes qui l'accompagnaient, il voulut visiter le fort ; c'est alors qu'une troupe de gens, conduite par des curés, se mit à sa poursuite. 11 eut le temps de s'enfuir, mais non sans laisser entre les mains des agresseurs son cheval, que le commandant du fort lui fit rendre.
Quelques mois après, le pasteur Bérenger, de Mens, dut, à son tour, visiter les protestants de ces hautes vallées. C'était pendant le mois de décembre ; il se trouvait dans le Queyras et il venait d'arriver à Saint-Véran, le village le plus élevé de l'Europe, lorsqu'il apprend que la maréchaussée de Briançon , renforcée de gardes forestiers, est à ses trousses. Avant qu'il ait pu s'enfuir, la maison est cernée, le chef de la troupe entre et demande le pasteur. Tout le monde est consterné. Bérenger se nomme; mais, s'appuyant sur l'inviolabilité du domicile à des heures indues, il répond qu'il attendra ie jour pour obéir à la sommation. L'agent de la force publique veut employer la violence et met la main sur lui. Chacun prend fait et cause pour le pasteur. Un catholique s'élance même entre lui et l'archer et fait lâcher prise à ce dernier. Bérenger est dégagé, mais il faut le sauver. L'aubergiste souffle à l'oreille
de quelques-uns d'éteindre les chandelles, dès qu'ils entendront un grand vacarme à la cuisine. Aidé des siens, il renverse, à un signal donné, toute sa vaisselle et ses vases en métal. En même temps les lampes sont éteintes ; les gardes, postés au portail, accourent à la fenêtre pour voir ce qui se passe. Bérenger en profite pour s'élancer vers la porte, au milieu de l'obscurité. 11 est dans la cour, dans les champs, et s'enfuit, à la faveur des ténèbres, au cœur de l'hiver. Il rencontre des précipices, déchausse ses souliers et, pieds nus, il achète une seconde fois sa vie en courant sur les glaciers. Quelques jours après, il arrive à Mens, au milieu de ses amis, et montre, en pleurant, ses bas déchirés, qu'il conserva longtemps comme souvenir d'une nuit déplorable (i).
Ainsi les tentatives d'évangélisation , dont ces contrées inhospitalières étaient l'objet, n'aboutissaient pas. Elles soulevaient du moins de nombreuses difficultés. La persécution, assoupie ailleurs, reprenait vie dans ces montagnes. Cela ne découragea pas le troisième
(1) Nous tirons ce récit, en l'abrégeant, de l'ouvrage de Bost, déjà cité, page 170. M. Arnaud ajoute que la maréchaussée arrêta l'aubergiste et deux protestants qui avaient soupe avec le pasteur et qui se nommaient Bertrand et Martin. Les deux premiers furent bientôt relaxés. Le troisième mourut des suites de sa détention à Briançon et à Grenoble.
Page de l'histoire des Hautes-Alpes. 321 pasteur, chargé par le synode d'en visiter les habitants. Moins heureux que ses devanciers, Armand fut arrêté et gardé en prison pendant quelques mois. Racontons, avec quelques détails, cet épisode peu connu des annales du Désert.
On garde précieusement, dans une famille de Beaumont-lôs-Valence, dans la Drôme, un vieux portrait, peint à l'huile, qui n'est pas. malheureusement, dans un état parfait de conservation. Il représente un homme aux traits fins, à la physionomie expressive, au regard intelligent. On dirait qu'il va sortir du cadre, et ouvrir la bouche pour raconter quelques scènes du passé. Cet homme, dans toute la force de l'âge, est le pasteur du Désert Daniel Armand (1).
Armand était né à Arnayon, près de la Motte-Chalançon , en 1745, cette année de néfaste mémoire. Ses ancêtres étaient Vaudois, de la vallée de Luserne. Il avait étudié à Lausanne et reçu l'imposition des mains en 1773.
(1) On regrette qu'au lieu de la robe pastorale, il soit revêtu du costume de commissaire des vivres, charge qu'il remplit à Valence, pendant la Révolution
Bien doué pour la chaire, ses débuts dans le ministère avaient été remarqués. Peu de temps après sa consécration, les Eglises du Dauphiné le prêtèrent pour un an à leurs sœurs du Vivarais. Quand ce délai fut expiré, le synode de cette province lui délivra ce témoignage flatteur : « Le synode du Dauphiné rappelant M. Armand, qu'il avait eu la bonté de nous prêter pour un an, la compagnie, pénétrée de reconnaissance pour cette faveur, lui a accordé ce congé pour ce terme expiré, et lui témoigne les vifs regrets qu'elle ressent de son départ, regrets fondés sur la manière distinguée dont il a rempli les fonctions de son ministère, dans l'exercice duquel il a manifesté des talents supérieurs, une piété exemplaire et des sentiments qui lui ont concilié l'affection de tous les membres de l' Eglise qu'il quitte ( i ). »
Armand partit pour le Queyras, en mai 1775 , comme l'avait décidé le synode. Prévoyant les dangers qui le menaçaient, il se faisait passer pour un maquignon du nom de Pontaix. Deux guides l'accompagnaient. Le 2, il arrive chez un de ses coreligionnaires nommé Faure, à Brunissard, hameau de la commune d'Arvieux. Dès le lendemain, il part pour Château-
(1) E. Arnaud, ouv. cité, t. III, page 501.
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Queyras. Quelques personnes, qui se disent protestantes, l'ayant rejoint, il fait route avec elles : c'étaient des espions. Dès qu'il est arrivé devant la maison du curé de Château- Queyras, il en voit sortir des soldats. « L'un, » dit M. Arnaud, « lui met la bouche de son fusil sur la poitrine, les autres le couchent en joue; puis on le fait entrer seul dans la cuisine du curé, et, après qu'on a fouillé ses poches, on lui lie les mains derrière le dos ; ainsi garrotté, on le conduisit au fort Queyras (1). » Il n'y resta pas longtemps. Le surlendemain, la maréchaussée de Briançon vint le transférer dans cette ville , chargé de chaînes comme un malfaiteur. Là, du moins, on eut quelques ménagements pour lui, et des amis purent le visiter dans sa prison.
Cependant, la nouvelle de son arrestation s'était répandue comme une traînée de poudre dans toutes les Eglises réformées. Elle y inspira les plus vives appréhensions. Treize ans seulement s'étaient écoulés depuis le martyre de François Rochette. Le parlement de Grenoble, qui s'était toujours montré si cruel, ne suivrait-il pas les traces de celui de Toulouse? Genève, Lausanne, Nîmes, Paris se mirent en
(1) Ibid.f page 302.
mouvement. Le comité, qui dirigeait à Lausanne le séminaire fondé par Antoine Court et qui avait pu apprécier les mérites d'Armand, fit des démarches en vue d'obtenir son élargissement (1). De Végobre , de Genève, écrivit à une dame influente; Paul Rabaut à Court de Gébelin, l'agent officieux des Eglises réformées auprès du gouvernement, en même temps qu'à <( un seigneur humain et généreux de Paris. » Gal-Pomaret, de Ganges, réclama l'intervention de Voltaire; et ce grand écrivain, à qui son dévouement aux Calas et aux Sirven fait pardonner bien des fautes et qui fut l'apôtre de la tolérance en un siècle qui ne la pratiquait guère, n'épargna pas ses démarches en faveur du pasteur prisonnier. « Hé quoi ! » s'écria-t-il en apprenant sa capture, « je croyais que le fanatisme allait disparaître de la France, et voilà qu'il se réfugie dans les Alpes ! » Et l'infatigable vieillard s'était mis en campagne. « Pardon, Monsieur, mille pardons, » écrivait-il, le 5 juillet 1775, au pasteur Moultou, de Genève, « je ne retrouve que dans ce moment-ci votre billet du 25 juin. Je me hâte de réparer cette méprise et ce temps perdu... H y a longtemps que je sus l'empri-
(1) Voir le Chrétien è 'van g ■ clique, XVe année, p. 70.
Page de l'histoire des Hautes-Alpes. 325 sonnement du pasteur dauphinois. M. Pomaret m'en écrivit, et, sur le champ, je suppliai Madame la marquise de Clermont-Tonnerre, gouvernante du Dauphiné, de vouloir bien interposer ses bontés et son autorité. J'ai envoyé la réponse de Mme de Tonnerre à M. Pomaret (1). » La voici, datée de Paris, le 5 juillet 1775 :
« La lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, Monsieur, m'a été renvoyée de Grenoble. Je n'ai rien eu de plus pressé que d'en parler à M. de Tonnerre qui a écrit sur le champ, pour que l'affaire de votre protégé ne fût point portée au parlement. Il espère avoir écrit assez tôt ; mais nous ne pouvons avoir encore de nouvelles. Le nommé Ponté, prédicant, a eu de grands torts. On l'a averti pendant huit mois : ce qui prouve qu'on n'avait point envie de lui faire de la peine ; son zèle l'a emporté à faire des attroupements, défendus dans tout le royaume, même aux catholiques. Il a exercé publiquement sa religion; vous savez, Monsieur, qu'on ne peut exercer publiquement la religion catholique à Lausanne, à Berne et dans la Suisse (2). Aussi il y a une
(1) Voltaire, Lettres inédites sur ta totérance, publiées par Ath. Coquerel fils, p. 260.
(2) L'assertion de la comtesse est exacte. A Genève, tout ci-
sorte de justice à ne pas exercer publiquement la protestante, après avoir été averti. C'est ce qui rendra la prison plus longue.
» Voilà le compte que Ton a rendu à M. de Tonnerre. Je voudrais qu'on pût le faire paraître moins coupable et qu'il fût possible de le favoriser. M. de Tonnerre y est tout disposé, sachant que vous vous y intéressez. Donnezmoi les moyens de faire quelque chose pour vous être agréable, vous serez content de mon empressement. Vous devez l'être, Monsieur, de l'attachement que vous a voué,
» Breteuil , comtesse de Clermont-Tonnerre (1). »
Tant de démarches ne furent pas vaines.
toyen devait être pretestant et les catholiques n'étaient pas admis à devenir habitants, mais l'entourage du résident de France était catholique et avait sa chapelle à la résidence. A Berne et dans ses bailliages, l'exercice du culte catholique était interdit, sauf dans deux districts, qui, au seizième siècle, s étaient, en majorité, prononcés contre la Réforme. Beaucoup de catholiques ont habité Lausanne au dix-huitième siècle. Ils devaient traverser le lac pour célébrer leur culte en Savoie (Voir Rilliet, Histoire de rétablissement du catholicisme à Genève).
(1) Communication de M. Ducailar, de Saint-Hippolyte-du- Fort, arrière-petit- fils de Gal-Pomaret. Voltaire avait accompagné la lettre de ces mots : « Le vieux malade envoie à Monsieur Pomaret la lettre de M,ne la commandante de Grenoble. Il sera toujours aux ordres de M. Pomaret et à ceux de ses amis. »
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Les ministres de Louis XVI ne ressemblaient pas à ceux du règne précédent, et, quoique le nouveau roi eût promis à son couronnement d'exterminer l'hérésie, le clergé avait tout lieu de craindre qu'il ne se prêterait pas, comme Louis XV, à ses fantaisies sanguinaires. Court de Gébelin obtint à Versailles l'assurance qu'il ne serait pas donné suite à cette affaire. En effet, le 26 août, Armand s'évadait sans peine de sa prison. Aussitôt, l'exempt de la ville intenta un procès au geôlier, sans doute pour sauver les apparences et donner le change au clergé, a M. Armand, » écrivait le pasteur Lachaux à Abraham Chiron, le 30 novembre, « vient d'être avisé par le geôlier lui-même, qui pleure et se désespère, dans la crainte des suites que cette affaire aura. Je crois qu'il joue la comédie à merveille. Il a été, il est vrai, l'instrument de cette évasion, mais un instrument manié par une main étrangère et cachée. Tout ce qui a précédé, accompagné, suivi cet événement, prouve que cet événement même, tout petit qu'il est, avait été concerté à Versailles, ou tout au moins à Grenoble. Je pense donc que M. le geôlier s'annonce dans un embarras prétendu pour s'approprier réellement quelques louis. Au reste, si mes conjectures portaient à faux, il serait juste de dédommager
cet homme, alors vraiment à plaindre (1). »
Le frais de la capture et de la libération d'Armand se montèrent à 620 livres. Le synode, tenu au Désert du 6 au 7 septembre, sous la présidence de Bérenger, décida qu'ils seraient à la charge des Eglises de la province. Les fidèles de Nyons, Vinsobres, Orange et Saint-Paul-Trois-Châteaux , devaient fournir 105 livres; ceux du Val-de-Trièves 71; et les huit quartiers restants furent imposés pour 55 livres, 10 sols chacun, « L'assemblée espère, » ajoutait le procès-verbal, « que tous les véritables fidèles se prêteront au remboursement de ces sommes, qui ont été employées pour la cause commune, ne pensant pas qu'aucun se refuse à l'effet du présent, attendu qu'on montrerait, par un tel refus, vouloir rompre tous les liens de la foi et de la charité qui unissent les fidèles les uns aux autres (2). »
(1) Arnaud, ouvr. cité, t. III, p. 303.
(2) Actes du synode provincial du Dauphiné, assemblé les 6 et 7 septembre 1775. — L'un des fils d'Armand, prédicateur de talent, mourut jeune à Nîmes, en 181 5. On a publié de lui deux volumes de sermons. Il fut le père du vénéré pasteur de Paris, M. I. Armand- Delille, dont la mémoire est en bénédiction.
Un autre fils du pasteur du Désert exerça longtemps le ministère à Beaumont-lès-Valence. Il eut aussi pour fils un pasteur, Emile Armand, qui mourut à Livron en 1854, victime de son dévouement pendant une épidémie de choléra. « Tant qu'il y
Page de V histoire des Hautes-Alpes. 329 Ces appréhensions n'étaient pas fondées.
C'était là une dette d'honneur que les Eglises
s'empressèrent d'acquitter.
La Révolution française, qui détourna tant d'esprits des préoccupations religieuses, vint arrêter dans les vallées des Alpes le réveil religieux, entretenu par les visites des pasteurs du Désert. Eux aussi subissaient plus ou moins l'influence du siècle, et ieur zèle devenait moins conquérant. Chose étonnante! la décadence religieuse coïncida avec la proclamation de la liberté de conscience. Les Alpins, laissés àeuxmêmes, tombèrent dans la plus complète indifférence. Aussi, le nombre des protestants des Hautes-Alpes ne cessa de décroître pendant les quinze années du Consulat et de l'Empire. Les prêtres romains, qui avaient seuls le droit de prosélytisme, l'exerçaient sur une vaste échelle, et bien des Vaudois français, dont les ancêtres avaient tant souffert pour leur foi, oublieux de leur origine, ne craignirent pas d'embrasser
aura un seul protestant à Livron, je resterai à mon poste, » disait-il à ceux qui le pressaient de fuir la contagion. Ses derniers moments furent des plus édifiants. Il ne précéda que de deux jours dans la tombe sa femme, petite-fille du pasteur du Désert Marcel-Olivier,
3 3° U Eglise sous la Croix.
les croyances de ceux qui avaient persécuté leurs pères.
Mais Dieu, dans ses compassions miséricordieuses, allait envoyer à ces descendants des anciens martyrs un évangéliste selon son cœur. Quel homme de Dieu que Félix Neff! On a pu dire qu'il a fait, à lui seul, le travail de dix pasteurs fidèles. Ce qui est certain, c'est qu'il est le type du missionnaire infatigable, qu'aucun obstacle ne rebute, pourvu qu'il gagne des âmes à Christ. Tout était à faire pour Félix Neff. « Les habitants de ces tristes hameaux étaient si sauvages à mon arrivée, » écrivait-il, « qu'à la vue d'un étranger, fût-ce un paysan , ils se précipitaient dans leurs chaumières, comme des marmottes... Néanmoins, la misère de ce peuple est digne de pitié, et doit inspirer d'autant plus d'intérêt qu'elle résulte, en grande partie, de la fidélité de leurs ancêtres, refoulés par l'ardeur de la persécution dans cette affreuse gorge, où il est à peine une maison qui soit à l'abri des éboulements de neige et de rochers. Dès mon arrivée, je pris cette vallée en affection, et je ressentis un désir ardent d'être pour ce peuple un nouvel Oberlin (i). » Sa paroisse embrasse
(i) A. Bost, Lettres et biographie de Félix Neff^ t. I, p. 764,
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tout un département; n'importe, il visite ses paroissiens, avec un zèle infatigable, de hameau en hameau, de chaumière en chaumière, à travers quels affreux précipices! Il insiste en temps et hors de temps; il reprend, il censure, il exhorte. Dans ses entretiens particuliers ou dans les réunions publiques, il s'efforce de mettre à la portée des plus simples les enseignements de l'Evangile. Il leur prêche, avec amour et dans un style pittoresque et familier, propre à frapper leur intelligence et à gagner leur cœur, la bonne nouvelle du salut. Quand il a fini d'exhorter, il groupe les enfants et les adultes autour de lui; pour se reposer, il leur donne des leçons de lecture, ou bien il s'égosille, — comme s'exprimait l'un de ses élèves, — à leur apprendre à chanter. Et quand sa poitrine est en feu et que son corps, usé par ces travaux excessifs, réclamerait une nourriture substantielle, il faut qu'il se contente d'un pain noir, cuit peut-être depuis de long mois, le seul qu'on trouve dans ces hautes vallées.
Mais ce n'est là qu'une partie de son œuvre. Comme tout véritable missionnaire, il s'intéresse aux besoins matériels des populations qu'il évangélise ; il cherche à leur donner des idées plus justes sur l'agriculture; il leur
332 L'Eglise sous la Croix, apprend à utiliser, pour l'irrigation des prairies, les filets d'eau qui se perdent sans utilité, et, s'armant lui-même de la pioche, il les oblige, par son exemple, à creuser avec lui des canaux.
Et pour accomplir tout cela, comme il sait racheter le temps ! Quand on veut se faire une idée de l'activité missionnaire de Félix Neff, il faut se le représenter, non pas assis dans une étable, enseignant à ses chers montagnards, groupés autour de lui, la voie du salut; mais seul, dans ses courses d'évangélisation, dans ce voyage, par exemple, qu'il entreprend, un jour, de Saint- Laurent à Dormilhouse, en passant par le col d'Orcières. La neige tombe à flocons serrés. L'étroit sentier devient de plus en plus impraticable et dangereux. Bientôt un orage éclate. La grêle se mêle à la neige, les éclairs déchirent les nues. L'ardent évangéliste ne connaît pas le danger, il va toujours devant lui. Il aurait pu, en faisant un grand détour, arriver sans trop de fatigue et de péril à Dormilhouse, mais le lundi seulement. Or, demain c'est dimanche; il y sera demain, et il pourra édifier dans le temple ses chers paroissiens , aussi ravis de l'entendre qu'étonnés de le voir. Et tandis qu'il marche ainsi par une horrible tempête et longeant d'affreux précipices, il
Page de ^histoire des Hautès~Atpès. 333 chante, à plein gosier, le cantique de Faction de grâces :
Grand Dion, nous te bénissons ; Nous célébrons tes louantes...
Tant de zèle, tant d'héroïsme chrétien devait porter ses fruits. Bientôt, sous l'action vivifiante du Saint-Esprit, les os secs reprennent vie, et c'est pendant la semaine sainte de 1825 qu'éclate ce magnifique réveil, que Félix Neff, le cœur débordant de reconnaissance, raconte en ces termes : « Avant, après et entre les services publics, on voyait tous les jeunes gens, réunis en divers groupes auprès des blocs de granit dont le pays est couvert, s'édifiant les uns les autres. Ici, on lisait le Miel découlant du rocher ; là, le Voyage du Chrétien; plus loin Susette Baridon, entourée de jeunes filles, leur parlait de l'amour du Sauveur, tandis que le sévère François Berthalon représentait aux jeunes hommes toute l'horreur du péché et la nécessité de la repentance. Dans ces petites réunions, les larmes coulaient comme au temple, et l'on y observait le même recueillement.
« Frappé, étonné de ce réveil subit, j'avais peine à me reconnaître. Les rochers, les cas-
cades, les glaces même, tout me semblait animé et m'offrait un aspect moins sévère. Ce pays sauvage me devenait agréable et cher, dès qu'il était la demeure de mes frères (i). »
Hélas! le jeune missionnaire ne devait pas cultiver longtemps un champ qui produisait déjà une si belle moisson. Il dut bientôt, contraint par la maladie, redescendre de ses chères montagnes et chercher à rétablir, soit à Plombières, soit à Genève, une santé irrémédiablement compromise. Ses enfants spirituels ne l'oubliaient pas ; ils assiégeaient en sa faveur le trône des miséricordes. Ils voulurent lui exprimer, dans une lettre collective, leur profonde reconnaissance pour le bien qu'il leur avait fait. Cinquante ans auparavant, leurs pères avaient fait entendre aux pasteurs du Désert le cri du Macédonien : Montez vers nous et venez nous secourir! Pour eux, c'est une parole d'amour et de reconnaissance qu'ils feront parvenir à leur pasteur chéri qui s'est dépensé pour leurs âmes. Avec quelle émotion le prédicateur mourant ne dut-il pas lire la lettre suivante, signée de vingt-huit habitants de Dormilhouse, et qu'avait rédigée le plus lettré de tous : « ... En lisant votre billet, où vous nous dites de nous souvenir de ce beau
(i) A. Bost, ouv. cité, t. II, p. 9 et suiv.
Page de ï 'histoire rfas Hantos-A Ipes. 3 3 $ temps, de cette bonne et belle semaine sainte de 1825, j'entendais beaucoup de voix dire : a II en vaut bien la peine de s'en souvenir de ce beau temps, de ce beau vendredi saint où Dieu s'était approché de plus prés de nous ! » Oh ! que ce jour fut heureux et bon pour quelques-uns, ce jour saint où la rosée d'en haut tomba sur la divine semence que vous aviez semée depuis longtemps! Les joues de plusieurs étaient couvertes de larmes, pensant et sachant .que vous aviez donné votre vie pour nous cultiver et que, peut-être, comme il y a toute apparence, nous ne reverrions plus votre aimable personne, notre cher Jean-Baptiste... Oh! puissions-nous faire tout ce qui dépend de nous afin de réjouir le cœur de notre bon Sauveur et le vôtre, et que nous fleurissions votre couronne... Oh! oui, c'est moi, avec tous mes amis de Dormilhouse, qui avons été la cause de votre longue maladie ! Si nous avions été plus prompts à croire en Dieu, vous n'auriez pas eu besoin de vous fatiguer tant dans les neiges, ni épuiser votre poitrine. Mais nous étions si aveugles et si endurcis dans nos vieilles habitudes!... Oh! pour nous faire comprendre quelque chose concernant notre salut, vous avez épuisé toutes les forces de votre corps, et vous vous êtes oublié vous-même comme notre doux Sauveur.
Que le Seigneur vous bénisse et vous donne la patience dans ces longs moments d'épreuve ! Que le Seigneur vous comble de mille bénédictions d'en haut et vous récompense de tant de peines que vous avez prises pour nous!... Nous finissons en nous recommandant à vos prières; nous, quoique faibles, nous ne vous oublions pas dans les nôtres. Toutes les familles, sans exception, depuis la cime de Roumas jusqu'au pied des Inflous, vous saluent, et vous verrez le nom de quelques-uns sur cette lettre (i). »
C'est ainsi que, selon un bel emblème des Vaudois du Piémont, le lis a toujours pu croître au milieu des épines. C'est ainsi que Dieu ne s'est jamais laissé sans témoignage, au milieu de ces pauvres Alpins, en leur faisant du bien. Après les barbes, les disciples de Guillaume Farel ; après les pasteurs du dix-septième siècle, les prédicateurs du Désert; après les ministres sous la croix, Félix Neff. Et de nos jours encore, il se trouve, dans ces vallées inhospitalières, des hommes dévoués, heureux d'annoncer l'Evangile aux fils des martyrs. Que Dieu bénisse leurs efforts, et que Dormilhouse devienne encore, comme il y a cinquante ans,
(i) A. Bost, ouv. cité, t. II, p. 460 et suiv.
Page de l'histoire des Ffauies- Alpes. 337 cette ville située sur la montagne et qui ne peut être cachée (1) !
(1) Depuis que ces lignes sont écrites, quelques familles de Dormilhouse, chassées par la rigueur du climat, sont allées s'établir aux Trois-Marabouts, en Algérie. Nous appelons toutes les bénédictions du Seigneur sur cette colonie.
JEAN BÉRENGER 1 7 3 o- 1 8 1 3
Jean Bércnger naquit vers 1730, dans la commune de Montvendre , au hameau des Ferrands, situé à dix kilomètres environ de Valence. Il appartenait à une famille du Dauphiné qui s'était toujours distinguée par son attachement aux doctrines de la Réforme et sa fidélité à l'heure des persécutions.
Le hameau des Ferrands, situé au pied des collines boisées de la Raye et caché dans un pli de terrain, était naturellement désigné pour servir de retraite aux pasteurs proscrits. Ils s'y rendaient souvent lorsqu'ils présidaient des assemblées dans les environs, et ils trouvaient,
sous le toit des Bérenger, une hospitalité sûre et cordiale. Bien souvent, le soir, pendant les longues veillées d'hiver, un coup discret, frappé à la porte, avertissait la famille de l'arrivée du pasteur. On faisait cercle autour du foyer. Le prédicant racontait les péripéties souvent douloureuses, toujours attrayantes, de ses tournées évangéliques. Ensuite le culte rassemblait autour de la vieille Bible, qu'on tirait avec précaution de sa cachette, les membres de la famille et quelques voisins. On s'abstenait de chanter, pour ne pas donner l'éveil, les psaumes de Marot, si goûtés pourtant; puis la prière recueillait les esprits et les cœurs en présence du Père céleste, dont le secours était invoqué avec ferveur ; et le pasteur allait goûter un repos bien mérité, — à moins que quelque alerte ne le fît rentrer dans sa loge (i), — pour recommencer le lendemain ses courses aventureuses.
Ce fut dans ce milieu favorable que la piété naissante du jeune Bérenger se développa et s'affermit. Aussi conçut-il de bonne heure le projet de consacrer sa vie au service des Eglises sous la croix. Les périls de toute
(i) On voyait encore, il y a quelques années, aux Ferrands, une cachette dissimulée dans un double plancher.
Jean Bérenger. J41 nature, qui étaient r apanage des pasteurs du Désert, ne le rebutèrent point. Il sortait à peine de l'enfance, lorsque, en 1745, se dressèrent dans le Dauphiné, à trois mois d'intervalle, les potences de Louis Ranc et de Jacques Roger, qu'il avait, sans doute, vus plus d'une fois chez ses parents. Le supplice de Desubas suivit quelques mois après. Ce fut en apprenant la fin bienheureuse de ces trois martyrs, si calmes en face de la mort, en particulier celle de Desubas, que le jeune Dauphinois sentit s'affermir sa vocation. « Cette mort, bien loin de causer quelque découragement parmi nos jeunes gens, » écrivait Court en parlant des étudiants de Lausanne, « ne sert qu'à enflammer leur zèle. Rien n'est si beau que les sentiments qu'ils expriment; et, ce qu'il y a de plus digne d'admiration, c'est que, depuis cette mort, il se présente deux nouveaux sujets (1). » Bérenger était l'un d'eux.
Antoine Courtdisait encore, en parlant de Bérenger, dans une lettre qu'il adressait, le 10 avril 1746, à Sarasin l'aîné, pasteur et professeur à Genève : « Il n'a besoin que de votre décision et de l'avis qu'il vous plaira m'en don-
(1) Mss. de Court, n« 7, t. VIII, p. Ç7. Bibliothèque de Genève.
ner pour être reçu ici. Son admission et sa consécration aux Eglises du Dauphiné seraient, au jugement, en particulier, de M. de Monttrond, qui connaît cette province-là et beaucoup la famille du sieur Bérenger, fort avantageuses aux Eglises de ladite province. L'avis, néanmoins, de M. le P. P. (le professeur Polier), est, par rapport à ce jeune homme, en supposant qu'il soit admis, qu'il s'engage de restituer tout ce qu'il aura reçu, au cas que, dans la suite, il vînt à changer de dessein (i). »
Quatre ans, toutefois, devaient s'écouler avant que Bérenger vît les portes du séminaire s'ouvrir devant lui. Il suivit, en attendant, les pasteurs de la province en qualité d'élève ambulant. <( Il fit avec eux de rapides progrès , » nous apprend M. Arnaud, « car il avait de l'intelligence et une mémoire prodigieuse (2). » En 1749, il fut agrégé au corps des proposants, c'est-à-dire qu'il reçut l'autorisation de prêcher, sans pouvoir toucher aux sacrements ; et il prit enfin le chemin de Lausanne, dans le courant de mai de l'année suivante.
Un séminaire protestant s'était fondé dans cette ville, grâce à l'initiative d'Antoine Court.
(1) Lombard, Isabeau Menet, appendice, p. 96.
(2) Ouv. cité, t. III, p. 253.
Jean Bc ranger. 343
Ce restaurateur des Eglises manquait de collaborateurs. Les pasteurs réfugiés demeuraient sourds à ses appels. Ils se trouvaient, disaient ils, trop amplement dédommagés des persécutions souffertes, par les sympathies dont on les entourait, pour songer à rentrer dans la mère patrie. I! intéressa à son projet les nations protestantes. Des hommes éminents l'aidèrent de leurs conseils et de leurs dons, et, en 1730, il se rendit à Lausanne et devint l'âme de ce séminaire , où les professeurs de l'académie donnaient des leçons et qui contribua, pour une si grande part, au relèvement du protestantisme français.
Jean Bérenger passa deux ans à Lausanne. Il s'y prépara, par l'étude et la prière et sous la direction de maîtres habiles, à sa vocation future, et c'est avec joie qu'il traversa la frontière, au mois de juin 1752, pour rentrer dans le Dauphiné et se consacrer aux chères Eglises de sa province.
Un autre étudiant, Gaspard Marcel, dit Olivier, de Crupies, qui devait mourir jeune, l'y suivit quelques mois après. Il était orphelin et c'est en accompagnant ses pieuses tantes aux
assemblées du Désert qu'il avait senti naître en lui la vocation pastorale. Les prédicateurs qui s'y trouvaient n'étaient qu'au nombre de trois : Pierre Rozan , surnommé Dunoyer, consacré au Désert le 18 octobre 1744 avec Louis Ranc ; Alexandre Ranc , le frère du martyr, encore proposant et qui devait recevoir l'imposition des mains quatre mois après l'arrivée de Bérenger ; et François Descours, qui n'exerçait toutes les fonctions pastorales que depuis 1749. Ces hommes dévoués saluèrent avec bonheur l'arrivée de ces nouveaux collaborateurs et s'empressèrent de leur ouvrir leurs rangs.
On connaît la vie agitée de ces ouvriers du Seigneur, qui n'avaient souvent pour tout abri, selon l'expression de l'un d'eux, « que la couverture du ciel. » Parfois, ils se trouvaient réunis dans un même lieu, et, dans leurs as semblées synodales tenues au Désert, ils s'entretenaient avec quelques anciens des progrès de leur œuvre et des mesures à prendre pour la consolider. Ils correspondaient avec leurs frères du royaume et de l'étranger, et ne se séparaient jamais sans avoir retrempé leurs forces dans la communion fraternelle et dans la prière. Mais, le plus souvent, ils étaient seuls à courir la campagne sous divers dégui-
Jecm Bérenger* 345 sements. Ils avaient aussi des noms d'emprunt pour dérouter les recherches ; Bérenger se faisait appeler Colombe , par allusion , sans doute, à cette colombe du Cantique des cantiques (II, 14) qui se tient dans les fentes des rochers et dans les cachettes des lieux escarpés. Leurs assemblées avaient lieu le plus souvent de nuit et à des époques irrégulières , connues seulement quelques heures à l'avance pour ne pas donner l'éveil. Hélas ! ces hommes dévoués ne parvenaient pas toujours à dérouter les recherches. C'est ainsi que, deux ans seulement après sa sortie du séminaire, Bérenger eut la douleur d'apprendre la capture et le martyre de son ami Teissier, dit Lafage, qu'il avait eu pour condisciple à Lausanne. Mais cette douloureuse nouvelle ne fit qu'enflammer son zèle et lui inspirer le vœu du prophète : « Que je meure de la mort du juste et que ma fin soit semblable à la sienne. »
En 1756, les protestants de France tinrent un synode national. Le Dauphiné y députa Pierre Rozan et Alexandre Ranc. On y prit l'engagement, renouvelé du synode de 1744, de tenir les assemblées de jour, autant que faire se pourrait, et les ministres du Dauphiné se conformèrent à cette décision. Voici la description d'une de ces assemblées du Désert qui se
346 U Eglise sons la Croix.
multipliaient alors sur tous les points de la France protestante. Elle est due à la plume de Paul Rabaut qui fait parler un officier catholique.
a Un jour de dimanche, j'avais à peine fait une lieue, que je vis une grande quantité de gens traverser le grand chemin. Surpris de voir tant de monde en campagne à pareil jour, j'en demandai la raison ; on me dit que c'étaient des huguenots qui allaient tenir une assemblée. Il n'en fallait pas davantage pour exciter ma curiosité; j'avais été plusieurs fois en détachement pour dissiper ces sortes d'assemblées, sans trop les connaître, et ma troupe a eu arrêté, à cette occasion, des gens qui ont été condamnés aux galères. Je désirais donc de savoir ce que c'étaient que ces assemblées, et, trouvant l'occasion favorable de m'en instruire par moi-même, je demandai à l'un des plus apparents de la troupe, qui traversait le chemin, s'il ne voudrait pas me conduire au lieu où ils allaient. Ils me dirent qu'ils allaient prier Dieu et que, si je voulais être de la partie, il se ferait un plaisir de m'accompagner. Je le suivis, et, au bout d'une demi-heure, nous arrivâmes dans un petit bois où il y eut, en peu de temps, de sept à huit mille personnes.
» Mon conducteur m'ayant annoncé comme
Jean Bérehger. 347 un étranger, on me fit placer dans une espèce de parquet, tout près d'une chaire ambulante.
» Je fus bien aise d'être là pour mieux observer tout ce qui se passerait. C'était pour moi comme un monde nouveau ; aussi fus-je tout yeux et tout oreilles, et je suis en état de vous détailler jusqu'aux plus petites choses.
» Quand j'arrivai, on n'avait pas encore commencé l'exercice; mais un instant après un homme monta en chaire et lut un chapitre de la sainte Ecriture. Je demandai si c'était le ministre; on me répondit que c'était le lecteur et que le ministre ne paraîtrait que lorsqu'il devrait prêcher. Après la lecture du chapitre, on chanta un psaume de David. Mon conducteur me remit son livre afin que je visse ce qu'on chantait; je n'y trouvai rien que d'édifiant. Ce sont nos psaumes latins mis en français. La poésie n'en est pas riche; elle est fort simple et c'est ce qu'il faut pour le peuple. On continua à lire la sainte Ecriture et à chanter des psaumes, jusqu'à ce que le ministre voulût monter en chaire. Avant qu'il commençât, on lut les dix commandements, tels qu'ils sont dans les livres de Moïse, tout le peuple étant debout et tête nue.
» Immédiatement après , je vis paraître le
ministre, avec une robe de procureur et un rabat tel que celui de nos prêtres (1). Il lut une prière qu'on appelle, à ce que j'ai appris, Confession des péchés; ensuite il fit chanter quelques couplets d'un psaume, ce qui fut suivi d'une seconde prière qu'il fit sans livre, après quoi il prit son texte.
» Je fus fort attentif au sermon, qui roula principalement sur la morale. Les auditeurs me parurent fort pénétrés et je vous avoue que je l'étais moi-même. Je ne sais si le prédicateur avait étudié ou non la rhétorique , mais il n'y eut pas beaucoup de fleurs dans son discours. C'était une éloquence simple et mâle. Il voulait être entendu et il l'était. Il voulait toucher, et il y réussissait d'autant mieux qu'on voyait qu'il parlait du cœur; ce sont là des choses qu'il est aisé de sentir.
» Le sermon fini, on chanta quelques versets du Miserere met qui avait rapport au sujet qui venait d'être traité; ce qui fut suivi d'une prière imprimée dans laquelle on fait des vœux pour tous les hommes , dans quelque état
(1) Les rabats des pasteurs du dix-huitième siècle étaient noirs, avec un petit liséré blanc, comme ceux de Paul Rabaut. D'autres étaient tout blancs, comme ceux de François Roux et du martyr Etienne Teissier, dit Lafage. On en conserve un de ce dernier aux Archives de Montpellier.
Jean Bérenger.
qu'ils soient, depuis le sceptre jusqu'à la houlette.
» Mais voici où je fus agréablement surpris : ce fut lorsque le ministre pria en faveur du roi, de la reine, de Monseigneur le Dauphin, de Madame la Dauphine , de toute la famille royale et qu'il rendit grâces à Dieu de l'heureux accouchement de Madame la Dauphine. J'avais peine d'en croire mes oreilles ; vous pourrez pourtant vous en rapporter à leur témoignage; rien de plus certain que ce que je vous dis.
» Jugez, Monsieur, de mon étonnement.
Vous savez avec quelles couleurs on nous peint les huguenots et comment on qualifie leurs assemblées. J'étais prévenu contre eux, tout comme bien d'autres ; mais je commence à voir qu'on nous en impose et que leurs ennemis ne doivent pas en être crus sur parole.
» Enfin, après la prière, le ministre souhaita au peuple la bénédiction de Dieu et recommanda les pauvres. J'entendis à l'instant des gens, qu'on appelle diacres et anciens, qui répétaient au peuple de se souvenir des pauvres : sur quoi chacun donnait ce qu'il trouvait a propos; et c'est ainsi que l'assemblée finit et se sépara (i). »
(i) Bulletin, t. VIII, p. 94 et suiv.
Ceci se passait dans le Languedoc en 1757; mais le culte ne se célébrait pas autrement dans le Dauphiné. Les intendants et les commandants de troupes auraient dû suivre l'exemple de cet officier, pour savoir à quoi s'en tenir sur les dispositions hostiles des protestants ; mais ils préféraient fulminer contre eux et renouveler les mesures de rigueur pour extirper l'hérésie du royaume. C'est ainsi que, l'année même où Rabaut le mettait en scène, le comte de Marcieu, commandant du Dauphiné, adressait de Grenoble la lettre suivante aux consuls des villes et villages de la province :
a II me revient de toutes parts, Messieurs, qu'au mépris des déclarations et ordonnances du roi, qui défendent toutes assemblées publiques de jour et de nuit aux religionnaires, elles continuent à se tenir sur le territoire de votre communauté ou des environs, même par des prédicants ou ministres étrangers que vous auriez dû faire arrêter. Le silence que vous avez gardé sur ces sujets importants semble annoncer, de votre part, une indifférence trop marquée à remplir les devoirs de vos charges et autoriser tacitement ces assemblées défendues : ce qui vous rend très punissables. Cependant je veux bien , avant d'en venir aux voies de rigueur, vous avertir que si vous n'informez pas
Jean Bérenger. 3 5 1
sur-le-champ ou, tout au plus tard dans les vingt-quatre heures, le commandant des villes, places et des troupes le plus à portée de vous, en même temps que moi, des assemblées de religionnaires qui pourront se tenir à l'avenir sur le territoire de votre communauté et des environs, avec tous les détails circonstanciés, je ne pourrai me dispenser de sévir contre vous comme désobéissants. Faites sur cela les attentions les plus sérieuses et ne me mettez pas dans le cas de vous traiter à la rigueur (1). »
La mauvaise humeur que respire cette lettre montre bien que la réorganisation de l'Eglise protestante marchait à pas rapides et que toutes les mesures qu'on prenait pour l'arrêter demeuraient impuissantes. Les pasteurs ne se laissèrent pas arrêter par ces menaces. Au mois d'avril 1758, ils consacrèrent au saint ministère Jean Bérenger et Gaspard Marcel, et fortifièrent ainsi le corps pastoral. Cependant les persécutions redoublaient. On recherchait les personnes qui s'étaient mariées au Désert; on obligeait les parents à faire baptiser leurs enfants par les curés, sous peine de poursuites extraordinaires. Au printemps de
(1) Lettre du 28 mars 1757.
1759, Jean Bérenger monta dans le Triéves pour y présider des réunions religieuses. Elles furent très nombreuses. « Cela fit du bruit, » écrivait Rozan quelques semaines plus tard, a Le commandant de la province écrivit aux officiers du lieu de faire cesser les assemblées. Les protestants voulurent continuer. On écrivit mille faussetés contre eux : qu'on avait voulu assassiner le curé et miner l'église pour la faire sauter lorsqu'il célébrerait le service divin. Le parlement envoya un commissaire sur les lieux pour prendre des informations. Il fut précédé par deux compagnies de soldats, comme si l'on eût craint pour sa personne. Dans les interrogats, il avait, à ce qu'on m'a assuré, les pistolets sur la table pour faire dire aux témoins ce qu'il voulait (1) » Une vingtaine de personnes des deux sexes furent arrêtées et traduites dans les prisons de Grenoble. On condamna les unes au bannissement, les autres à l'amende. Quant au pasteur qui les avait édifiées par sa parole, l'arrêt suivant, rendu le 7 septembre 1759, montre le sort qui lui était réservé , s'il tombait jamais entre les mains du pouvoir :
u Entre le procureur général du roi d'une
(1) Arnaud, ouv, cité, t. III, p. 275.
Jean Bérenger. 353 part, le nommé Colomb (sic), prédicant de V autre.
» Vu, etc.
» La Cour, pour les causes résultant des procédures, dit la contumace instruite à la forme de l'ordonnance et, en conséquence, a condamné le nommé Colomb, prédicant, à être livré entre les mains de l'exécuteur de la haute justice, pour être par lui panda (sic) et étranglé jusqu'à ce que mort naturelle s'ensuive, à une potancc (sic), qui sera, à ces fins, dressée sur la place du marché du bourg de Mens, et, attendu la contumace, il sera exécuté par effigie sur ladite place, et le condamne à une amende de dix livres envers le roi et à une aumône de cinquante livres et aux dépens et frais de justice (i). » Bérenger, averti du danger qui le menaçait, avait eu le temps de se cacher en lieu sûr. Une maison amie, celle d'un catholique, l'abrita pendant ces longues journées d'attente où la maréchaussée était à sa poursuite. On raconte même qu'il put assister, d'une lucarne, à son propre
(1) Bulletin, t. X, p. r$2. On y trouve les noms de tous les condamnés. C'est donc à cette date qu'eut lieu à Mens l'exécution en effigie de Bérenger, et non, comme le disent de Félice (Histoire des protestants de France, 20 édit., p. $32) et les frères Haag [France protestante , Pièces justificatives, p. 407) en 17O7.
supplice. Il vit la rage impuissante de ses ennemis s'acharner sur un vain simulacre et peut-être ces paroles du Christ, relatives à son Eglise, lui revinrent-elles en mémoire : « Les portes de l'enfer ne prévaudront point contre elle. »
Les protestants dauphinois étaient atterrés ; sous le coup de ces nouvelles mesures de rigueur, ils envoyèrent un placet à Louis XV. Rarement nos pères persécutés s'exprimèrent dans leurs requêtes avec une plus touchante éloquence : « Hélas! Sire, » disaient-ils, « que les coups qu'on frappe sur nous sont affreux! Ce sont nos enfants arrachés de nos bras, ce sont nos mariages dissous, ce sont les liens qui nous détenaient le plus fortement au monde rompus, c'est la nature même poursuivie dans les asiles les plus sacrés et violentée dans ses sentiments les plus tendres, qui jettent tour à tour l'horreur dans nos âmes et nous forcent à faire monter à votre trône la voix de nos sanglots.
» Nous sommes, Sire, si persuadés de toute l'étendue de vos bontés, que nous n'avons pas craint de vous présenter de si tristes objets : les baptêmes de nos enfants, nos mariages illégitimés, sujet perpétuel de nos frayeurs. Nous en avons déjà porté l'affligeant tableau (i)
(i) Allusion à un placet de 1748, resté sans réponse.
Je(th Bêretiger. 355
aux pieds de Votre Majesté, avec nos larmes, et nous avions osé nous flatter que si on nous regardait comme coupables, on nous trouverait cependant encore dignes de pitié.
» Mais, Sire, votre parlement de Grenoble n'en connaît point pour nous. Reprenant ses premiers principes de rigueur, il nous poursuit à ces deux égards avec une effrayante sévérité, et dans l'abîme de nos maux, nous ôtant jusqu'à l'espoir, il ne présente à notre choix que des alternatives également cruelles. Que Votre Majesté juge elle-même l'horreur de notre situation ; qu'elle décide si , dans la nature, on pourrait en imaginer même de plus douloureuse et de plus touchante. Il faut que nous fassions rebaptiser nos enfants ou que nous nous perdions avec eux, en nous soumettant aux peines des ordonnances ; il faut que nous fassions bénir une seconde fois nos mariages ou que nous en rompions pour jamais les nœuds. Mais, Sire, entre ces deux extrémités, nos âmes flottantes s'étonnent et ne savent à quel parti se résoudre. La conscience nous défend le premier, le second soulève la nature. Si nous sommes rebelles à ce que nous croyons les ordres de Dieu , nous voilà pour jamais livrés aux remords vengeurs ; si nous sommes sourds à la voix du sang , nous
perdons sans espoir les seuls êtres pour qui nous chérissons la vie. Que ces extrémités, Sire, sont déplorables, et que notre situation aussi violente est bien digne de toucher votre cœur !
» Aussi nous ne dissimulons pas à Votre Majesté que votre parlement de Grenoble ne nous a pas tous enveloppés à la fois dans la même calamité. Dans les lieux mêmes où ces mariages et ces baptêmes sont les plus nombreux , il n'en poursuit qu'un petit nombre. Mais , Sire , à quels excès affreux nos maux nous ont-ils réduits ! Cette clémence même n'est pour nous qu'un sinistre présage et de la qualité et de la durée des peines qu'on nous prépare. Oui, si nous sommes également coupables , nous sentons bien que nous méritons un traitement égal et, ne sachant à quoi imputer cette distinction, elle ne nous permet que les conjectures les plus désolantes. Voudrait-on, Sire, par là éterniser la rigueur pour rendre la sévérité plus formidable ? Voudrait-on dérober à la connaissance de Votre Majesté une partie des coupables, de crainte qu'un trop grand nombre de malheureux n'émût trop sensiblement sa pitié? Ou voudrait-on enfin, par un genre de supplice nouveau , faire languir nos âmes abattues dans cet état ténébreux, où,
Jean Bérenger* 3^7 morts à toute espérance qui nous fuit , nous ne sommes réveillés de notre douleur profonde que par l'exemple continuel des maux qui nous attendent? Hélas! Sire, notre sort n'a pas besoin d'être aggravé , il est assez cruel. Nos cœurs brisés par la douleur ne luttent pas môme contre le sentiment de leurs maux. Ils sont au-dessus des nouveaux coups qui pourraient les atteindre ; nous sommes dans le dernier désespoir. Nous le disons sans crainte à Votre Majesté, car le désespoir de la vertu n'est jamais un crime. Oui, Sire, on a beau nous tourmenter, nous persécuter, on peut nous lasser, nous fatiguer même ; nous exciterons la pitié , jamais l'horreur, et toujours malheureux, sans être un instant criminels, si nous cherchons encore des consolations ce ne sera que dans le sentiment de notre innocence (1). >>
~ Les pasteurs n'attendirent pas l'effet de cette requête pour continuer leur œuvre bénie. Bérenger, plein d'activité , présidait des assemblées, bénissait des mariages et célébrait des baptêmes , se transportant partout où les fidèles réclamaient le secours de son ministère. C'est ainsi qu'il bénit au Désert , près de
(1) Bulletin, t. XI, p. 486 et suiv.
Combovin, le 19 août 1761, le mariage de Barthélémy Matras et de Lucrèce Bonnet , et qu'il baptisa, dans le même lieu, le 3 juillet de Tannée suivante, leur fils Pierre Matras. On conserve avec soin , dans une maison de la Baume-Cornillanne, au hameau des Clabellots, les certificats de ces deux cérémonies écrits et signés de la main du pasteur du Désert.
Ces hommes, sans cesse traqués comme des bêtes fauves , couraient des dangers de plus d'un genre , et leurs tournées pastorales étaient fécondes en péripéties émouvantes. Certains faits , grossis par l'imagination populaire, ont pris des proportions surhumaines, et la légende du Désert s'est formée; mais d'autres sont bien réels, comme le suivant, qui nous donne une idée des souffrances et des périls du ministère sous la croix. Un jour, le fidèle pasteur arrive , harassé de fatigue , près d'une ferme isolée du Bas-Dauphiné. Ce sont des frères qui l'attendent, et il se promet quelques heures de repos sous leur toit. Il rencontre sur la porte un enfant d'une dizaine d'années et lui demande s'il y a des étrangers dans la maison.
■ — Non, Monsieur, lui répond l'enfant.
— Et ton père, que fait-il ?
— Il est allé chercher les hommes de la ma-
Jean Béfèngèfc. j 59
réchaussée, parce que le ministre doit venir loger chez nous ce soir.
— Eh bien, dis-lui, réplique Bérenger, que le ministre est bien venu, mais qu'il a jugé bon de continuer sa route (1).
Trahison odieuse, dont l'exemple, grâce à Dieu, est rare dans les annales du Désert, mais qui fait bien ressortir, en même temps que les dangers du ministère sous la croix, la paternelle sollicitude avec laquelle Dieu veillait sur ses serviteurs.
A l'époque où nous sommes arrivés, sept pasteurs ou proposants desservaient les Eglises du Dauphiné, sans compter deux étudiants qui se préparaient, à Lausanne, pour le ministère dans cette province. Le sort des Eglises était toujours précaire. Dans le courant de l'année 1762, Toulouse avait vu mourir, dans le plein triomphe de la foi, les trois frères de Grenier et le pasteur Rochette, et, bientôt après, le meurtre juridique de Calas était venu montrer à quelles extrémités l'homme peut se laisser entraîner, lorsqu'il est aveuglé par le fanatisme. Malgré cette recrudescence de la persécution, nos pères crurent le moment favorable pour convoquer un synode national ; et cette assem-
(1) Voir A. Blanc, Lettres à Lucie sur te canton de Mens, p. 13.
360 L'Eglise sons la Croix.
blée, la dernière de ce genre qui se tint au Désert, se réunit du ier au 10 juin 1763. Douze provinces y furent représentées par dix-huit pasteurs et seize anciens. Les Eglises du Dauphiné y députèrent Bérenger et son collègue Rozan.
Les membres du synode, dont Paul Rabaut fut élu modérateur, renouvelèrent avec un saint empressement « la promesse de concourir de tout leur pouvoir à entretenir leur union, en persévérant à professer la même foi, à célébrer le même culte, à pratiquer la même morale, à exercer la même discipline et à se prêter des secours mutuels qui marquent que, comme les premiers chrétiens, ils ne sont qu'un cœur et qu'une âme. » Ils manifestèrent aussi leur fidélité envers le souverain, en ordonnant à toutes les Eglises de célébrer un jour solennel d'actions de grâces, pour remercier Dieu de la paix qu'il venait d'accorder à la France, après la guerre de Sept ans. Ils fixèrent aussi au premier dimanche d'octobre la célébration d'un jour de jeûne et d'humiliation, « à cause de la corruption qui règne dans le monde et de la privation des avantages spirituels dont les Eglises jouissaient pendant Tédit de Nantes. » Des modifications à la liturgie et la composition d'un nouveau catéchisme furent décidées. On
Jéan Brrr/tfjr/-. 361
recommanda aux pasteurs d'expliquer familièrement, dans des paraphrases, la sainte Ecriture, en môme temps que le devoir de la lire était rappelé aux simples fidèles; et, après avoir réglé quelques points secondaires, les députés se séparèrent en chargeant la province des Hautes-Cévennes de convoquer le prochain synode national. Hélas! plus d'un siècle devait s'écouler avant qu'il se réunît.
Un des articles du synode enjoignait à chaque province de nommer des correspondants pour écrire, de trois en trois mois, aux autres provinces, afin qu'on pût se tenir mutuellement au courant des faits importants qui se passeraient dans les différentes circonscriptions synodales. Ce fut pour répondre à ce désir que Bérenger correspondit , à plusieurs reprises, avec Jean Journet, dit Tenjour, pasteur du Béarn, qu'il avait connu à Lausanne. Il lui écrivait, quatre mois après le synode : « Le pigeon battu de l'épervier se regarde, quoique en sûreté, comme guetté par son ennemi et n'ose se donner aucun mouvement, crainte d'être saisi. » C'était là, disait-il, la situation des Eglises du Dauphiné trois ou quatre mois auparavant , et il mentionne un grand nombre de poursuites et d'emprisonnements. « Depuis, » ajoute-t-il, « il y a bonace et on reprend courage. »
L'année suivante , le pasteur du Dauphiné écrit une nouvelle lettre à son collègue , à la date du 1 ç février. Il y rend hommage à la tolérance du commandant de la province et exprime le regret qu'il soit rappelé, par suite de ses démêlés avec le parlement de Grenoble (1). »
Un synode provincial se tint dans le Dauphiné, les 6 et 7 avril 1764. L'assemblée chargea le pasteur Rozan d'écrire à Court de Gébelin , alors fixé à Paris, pour l'encourager dans ses efforts en vue de procurer aux protestants un état plus tranquille. On décida de présenter aussi une requête au premier président du parlement de Grenoble, au nom de tous les protestants de la province, pour le féliciter de son heureux retour et pour le prier de leur être favorable.
Le synode, se souvenant de l'article du national, qui ordonnait aux Eglises d'entretenir entre elles une exacte correspondance, chargea Bérenger d'écrire à celles du Haut-Languedoc, des Basses-Cévennes et du comté de Foix. Le besoin de pasteurs se faisant sentir dans la province, l'assemblée décida qu'on
(1) Bulletin, t. V, p. 260 et suiv. On pourrait retrouver dans les papiers du regretté Lourde- Rocheblave , ancien pasteur d'Orthez, le texte complet de ces deux lettres.
Jean Bérenger. 363
écrirait aux directeurs du séminaire de Lausanne pour les prier d'accorder une place à Daniel Armand; et Bérenger fut chargé d'écrire à Lombard, dit Lachaux, alors étudiant, pour rengager à revenir sans retard. On lui vota cent livres pour l'aider à payer ses dettes; mais il fut entendu qu'on ne lui donnerait cette somme qu'à son arrivée.
La vallée du Trièves, qui s'étend sur la rive gauche du Drac , au midi du département de l'Isère, dans cette contrée montagneuse qui faisait autrefois partie du Haut-Dauphiné, comprend, sur un espace d'environ vingt-cinq lieues carrées, une population protestante nombreuse, répandue dans près de quarante villages ou hameaux, d'où le vent de la persécution n'est jamais parvenu à la chasser. C'est moins une vallée uniforme qu'un ensemble de vallées, reliées par des cols plus ou moins élevés et des chemins couverts en hiver de plusieurs pieds de neige, et praticables seulement aux piétons et aux cavaliers. Pays accidenté s'il en fut, propice aux assemblées du Désert et qui favorisait l'évasion des protestants compromis; d'ailleurs admirablement pittoresque et qu'on n'oublie plus
quand on a eu le privilège de le parcourir. Lorsqu'on arrive de Saint-Jean-d'Hérans au collet de Mens, et que le bassin du Trièves se déroule sous vos yeux, on s'arrête involontairement pour contempler les nombreux villages disséminés dans la vallée et les montagnes qui bornent l'horizon : « Leurs flancs sont entourés de sapins, comme d'une belle ceinture noire; leurs sommets, couronnés de verdoyants pâturages et d'affreux rochers pittoresquement découpés, s'élèvent majestueusement dans les cieux (1). » Tout près de Mens se dresse le mont Châtel , que sa forme particulière a fait nommer dans le pays Bonnet de Calvin. « A peine, » dit l'auteur déjà cité, <( la neige et les frimas ont-ils abandonné sa pelouse qu'elle se couvre de violettes, de tulipes, d'anémones, de toutes les fleurs du printemps. » Au-dessus du Châtel, le mont Obioux , le roi de ces pics neigeux, atteint une altitude de trois mille mètres au-dessus de la Méditerranée, d'où les marins peuvent l'apercevoir avant d'entrer dans les ports de Marseille et de Toulon. Au midi et au couchant, les crêtes de Roche-Sac, de Ferrand , de Menis, de Lans, de Glandaz, d'Ai-
(1) A, Blanc, ouv. cité, p. 14.
Jean Bérenger. 365 guille, sur lesquelles s'ébattent les chamois, entourent ce paisible canton d'un rempart formidable et semblent l'isoler du monde.
Ce fut vers 1765 que Bérenger, qui l'avait déjà parcouru à plusieurs reprises, dut y fixer définitivement sa demeure. L'année précédente il était encore dans le Bas-Dauphiné, comme nous l'apprend l'article 9 du synode de 1764, et, d'autre part, quand Bérenger fut pendu une seconde fois en effigie, en 1766, il habitait Mens.
Notre pasteur s'était d'abord fixé à Tréminis. « Ce village , » dit Blanc , « fut longtemps la retraite des pasteurs persécutés. La piété simple et le caractère affectueux des habitants avaient rendu ce pays cher à des hommes exposés tous les jours à être entraînés par la maréchaussée (1). » Ce fut aussi vers cette époque que Bérenger épousa Angélique Allouard, compromise dans le procès de 1759, et que le même arrêt, qui avait condamné Bérenger à mort par contumace, avait condamnée, ainsi que ses deux sœurs, Marguerite et Madeleine, à une amende de dix livres envers le roi, une aumône de cinquante livres et aux dépens. Elle était de Mens, et sa famille avait eu
(i) Ouv. cité, p. 1 10.
366 Lï Eglise sous la Croix.
à subir plus d'une persécution. Un jour, la maréchaussée arrive dans sa maison. Par une coïncidence douloureuse, le corps de sa mère, décédée la veille, était déjà dans la bière; son père était au lit malade. On ne la saisit pas moins avec ses sœurs pour les conduire à Grenoble. Là on leur fit choisir entre la détention à la conciergerie ou le couvent. Heureusement le président du parlement, qui possédait une campagne dans les environs de Mens, connaissait leur famille. Il les dissidua d'accepter le couvent , comme on les y engageait sous prétexte qu'elles auraient une prison plus douce. Une seule refusa de suivre son conseil et ne recouvra plus sa liberté. Les autres purent bientôt reprendre le chemin de Mens (1).
La femme de Bérenger, dont la foi s'était trempée dans l'épreuve, lui fut d'un grand secours pendant le reste de sa vie missionnaire. Les mauvais jours n'étaient pas tous passés pour lui, et la persécution, qui semblait parfois se ralentir, reprenait ensuite une vigueur nouvelle. On a vu , dans l'étude précédente, les dangers qu'il courut à Saint- Véran. Il se trouvait un autre jour, à Saint-
(1) Renseignements communiqués par Mme veuve Cadoret, de Mens, petite-nièce du pasteur Bérenger.
Jean Bérenger. 367
Bonnet, dans le Champsaur, chez une pauvre femme, quand la maréchaussée frappe à la porte. Bérenger n'hésite pas : mettant à profit sa petite taille, il se blottit dans la table à pétrir qui se trouve au milieu de la pièce et le couvercle est remis en place. Bientôt les soldats arrivent et demandent à grands cris le ministre.
— « Cherchez bien, depuis la cave jusqu'au grenier, » leur répond la maîtresse du logis. « Je suis bien sûre que vous ne le trouverez pas. »
Leurs recherches, en effet, furent infructueuses, et cette femme, assure-t-on, eut même le courage de leur servir à boire sur cette table qui abritait dans ses flancs le proscrit.
Toutefois l'esprit public devenait moins défavorable aux protestants. A cette époque, le comte de Clermont-Tonnerre, commandant des troupes du Dauphiné, hésitait à dissiper par la force les assemblées des protestants de la province. Les intendants semblaient prendre leur parti de ces infractions aux édits royaux qu'ils étaient impuissants à réprimer. On eut la preuve, en 1766, du progrès qu'avaient fait les idées de tolérance. Une pauvre femme, Marie Robequin, du Trièves, fut, ainsi que ses enfants, abandonnée par son mari, sous prétexte qu'ils n'avaient été mariés
368 U Eglise sons la Croix.
qu'au Désert. Ce misérable avait abjuré pour épouser une autre femme, une servante qu'il avait rendue mère, et il avait même reçu, à cet effet, des dispenses de l'évêque de Die. Les lois en vigueur lui étaient favorables. Les mariages bénis au Désert étaient déclarés concubinaires par les édits, et Ton avait, dans le pays même, appliqué ces derniers, vingt ans auparavant, dans toute leur rigueur (1). La pauvre délaissée réclama des dommages-intérêts au parlement de Grenoble. L'avocat général Servan, qui s'était lié à Paris, pendant ses études, avec les encyclopédistes et avait été promu, à peine âgé de vingt-six ans, au siège de Grenoble, prit sa défense : « Voici peut-être, » dit il aux magistrats, « la plus belle occasion de faire briller vos fonctions. » Et il n'eut pas de peine à leur montrer que cette cause, si secondaire en apparence, était au fond celle de tout un peuple persécuté qui allait accueillir l'arrêt des juges « comme un cantique de paix ou comme un ordre de proscription. » Ce généreux plaidoyer fut entendu. On fit droit à Marie Robequin, et on lui accorda douze cents livres de dommages-intérêts; mais, par une étrange contradiction, son pasteur, Jean Bé-
(1) Voir Bulletin, t. X , p. 147 et suiv.
Jean Bërenger. 369 renger, fut, précisément cette année-là, condamné une seconde fois à mort par contumace et pendu à Grenoble en eiïigie.
Qui provoqua contre lui cette mesure extrême de rigueur? Qui fut l'instigateur de cette nouvelle condamnation à mort, heureusement la dernière ? Les documents nous manquent sur ce point; mais il est permis de penser que l'intervention du clergé n'y fut pas étrangère. Quoi qu'il en soit, voici le texte môme de cet arrêt :
« Arrêt du 31 mai 1766 qui condamne les nommés Desnoyers et Colombes (1), prédicants contumax, à être pendus, et le nommé Girard, lecteur, aussi contumax, aux galères ; plusieurs autres particuliers, y dénommés, à des peines afflictives ; tous convaincus de contraventions aux édits et déclarations du roy, concernant la religion prétendue réformée. » Entre le procureur général du roy, etc., » La cour dit la contumace contre lesdits Desnoyers, Colombes, prédicants, Délègue et Girard, être bien et duement instruite ; et, pour les causes résultantes des procédures, a condamné lesdits Desnoyers et Colombes à être
(1) Desnoyers ou Dunoyer, comme on le sait, était le surnom de Pierre Rozan, déjà condamné à mort par contumace en 1746, et Colombe, celui de Bérenger.
370 U Eglise sous la Croix, livrés entre les mains de l'exécuteur de la haute justice pour, la hart au col, être conduits à la place du Breuil de cette ville, et, à une potence qui sera à cet effet dressée, y être pendus et étranglés jusqu'à ce que mort naturelle s'ensuive; et, attendu la contumace desdits Desnoyers et Colombes, leur effigie sera mise sur un tableau qui sera attaché à ladite potence ; et a condamné lesdits Desnoyers et Colombes à dix livres d'amende envers le roy, chacun le concernant, aux dépens et frais de justice : « Signé Boisset (i). »
Cette double condamnation capitale, à laquelle, à cette date, on était si loin de s'attendre, produisit dans les Eglises une émotion profonde. Court de Gébelin s'éleva avec force contre cet arrêt d'un autre âge. Il fit entendre à Paris la protestation de sa conscience de citoyen et de chrétien ; mais des années devaient s'écouler encore avant qu'elle fût écoutée.
Comme pour le dédommager des persécutions dont il était l'objet, Dieu donna un fils au pasteur du Désert, le 8 avril 1767. C'est à Mens que naquit cet enfant dont le berceau fut environné de tant de périls, et qui devait un
(1) Communiqué par M Fazende de Rosans. Girard fut condamné à trois ans de galères avec flétrissures , et Délègue vit son mariage annulé.
Jean Bérenger. 371 jour, par un étrange retour de la fortune, être favorisé des honneurs de ce inonde. D'abord médecin, puis député à l'Assemblée constituante, créé comte par Napoléon et honoré de son amitié, quoique son esprit indépendant l'eût fait surnommer par l'empereur la Contradiction, il fut appelé plus tard à la pairie. D'autres fils de pasteurs du Désert devaient briller par leurs talents. Court de Gébelin, Daniel Encontre, ces savants si remarquables, appartenaient, par leurs familles, au ministère sous la Croix. On sait que Guizot était petit-fils d'un pasteur du Languedoc, ainsi que Samuel Vincent, le célèbre pasteur de Nîmes ; et quand Rabaut Saint- Etienne fut appelé au fauteuil de la Constituante, il put écrire à Paul Rabaut, son vévérable père, dont la tête fut mise à prix tant de fois : « Le président de l'Assemblée nationale est à vos pieds. »
L'arrestation de Daniel Armand , racontée plus haut (1), fut la dernière mesure de rigueur dont les protestants du Dauphiné eurent à souffrir. Les synodes se tinrent avec régularité, et
(1) Page 321 et suiv.
peu à peu l'on vit grandir le nombre de leurs pasteurs. Les actes du synode de 1777 nous apprennent qu'ils étaient à cette époque douze pour desservir les Eglises du Dauphiné. Bérenger fut élu modérateur adjoint de cette assemblée, qui le chargea de correspondre avec les Eglises de la Saintonge et du pays d'Aunis. Il assista encore au synode de 1783. Quelques noms nouveaux apparaissent sur la liste des pasteurs ; mais leur petit nombre ne peut suffire aux besoins des Eglises. Aussi l'article 6 s'exprime en ces termes : « Vu le besoin pressant que la province a de pasteurs, l'assemblée charge M. Bérenger, pasteur, d'écrire à nos bons amis du comité (de Lausanne), et d'insister fortement auprès d'eux de vouloir bien admettre M. Morel (1) à ses épreuves, et de lui accorder l'imposition des mains, s'ils l'en jugent digne. » En même temps, Bérenger devait demander « à MM. les respectables membres du Comité une place pour M. Borrel (2), proposant de cette province, afin qu'il fût agrégé au nombre des séminaristes , dès que M. Morel serait de retour. »
(1) Il était d'Arvieux et fut pasteur à Valdrôme, puis a Mens où il mourut en 1839, à l'âge de soixante dix-huit ans II avait passé six mois dans les prisons de Gap, sous la Terreur.
(2) Il fut pasteur à Dieuteflt et mourut, dans cette ville, en 1824.
Jean Bérengef. 373
Quatre ans après, en novembre 1787, Louis XVI fit paraître son célèbre édit de Tolérance, et la persécution, dont les protestants furent si longtemps victimes, cessa d'une manière légale. Cet édit, toutefois, était loin, comme son titre l'indique, de leur accorder la liberté de conscience avec toutes les conséquences qu'elle implique, et il interdisait môme aux pasteurs de porter le titre de ministres, a La religion catholique, que nous avons le bonheur de professer, » disait le roi dans le préambule, « jouira seule, dans notre royaume, des droits et des honneurs du culte public, tandis que nos autres sujets non catholiques ne tiendront de la loi que ce que le droit naturel ne permet pas de leur refuser : de faire constater leurs naissances, leurs mariages et leurs morts, afin de jouir, comme tous nos autres sujets , des effets civils qui en résultent. » C'était donc uniquement le droit de naître, de se marier et de mourir que recouvraient nos pères. Ils n'en saluèrent pas moins avec joie et reconnaissance cet acte réparateur. « L'exécution de ce bienfaisant édit, » dit Rabaut le jeune, « suivit de près sa promulgation ; et l'on vit bientôt les réformés accourir en foule chez les juges royaux pour faire enregistrer leurs mariages et les naissances de leurs enfants...
On vit des vieillards faire enregistrer avec leurs mariages ceux de leurs enfants et de leurs petits-enfants (i). »
Bérenger pouvait espérer que ses dernières années s'écouleraient en paix, et qu'à la première période si agitée de sa vie allaient succéder des jours tranquilles, surtout lorsque la Révolution proclama les droits de l'homme et affirma, par un décret de l'Assemblée constituante, l'égalité des cultes devant la loi. Mais la Révolution, « étrangère à la vie de Dieu, » était grosse d'orages, et bientôt une effroyable tempête se déchaîna sur la France. Bérenger supporta ces nouvelles épreuves avec l'humble courage de la foi. Il fallut chercher de nouveau dans les forêts de sapin un asile pour le culte proscrit. Il fut même supprimé quelque temps pendant la Terreur. Notre pasteur dut encore se déguiser et se blottir dans des cachettes pour éviter les tribunaux révolutionnaires. Mais les curés, cette fois, couraient les mêmes risques que les ministres. L'un d'eux, nommé Aulagnier, trouva même, dans ces jours néfastes, une retraite sûre dans la maison de la famille Richard, alliée aux Bérenger. Ce prêtre, nommé plus tard vicaire général à Valence ,
(i) Répertoire ecclésiastique, p. 7 et 8.
Jean Bérenger. 375
conserva toute sa vie un souvenir reconnaissant de cette hospitalité généreuse.
Il naquit au vieux pasteur une petite-nièce, le 27 octobre 1794. Elle s'appelait Madeleine-Priscille Richard et devait épouser le pasteur Cadoret, de Mens. Les parents auraient désiré que son oncle la baptisât quelques jours après ; mais il aurait fallu le faire en cachette. Bérenger conseilla d'attendre des jours meilleurs, afin que la cérémonie pût avoir lieu publiquement. En effet, l'année suivante, un décret du 3 ventôse an III (21 février 1795) autorisa le libre exercice des cultes, en laissant aux fidèles le soin de les entretenir de leurs propres deniers et en leur défendant de célébrer aucune cérémonie sur la voie publique (i). Ce fut le jour de Pâques de cette année que Bérenger baptisa, non seulement sa petite-nièce, mais un grand nombre d'autres enfants. Cette cérémonie fut très émouvante et remplit une grande partie de l'heure consacrée au culte. Les enfants étaient si nombreux qu'on se demandait, en sortant, si quelqu'un n'aurait pas été oublié dans la foule.
Bérenger dut saluer avec joie, comme tous ses collègues, le concordat du 1 8 germinal an X
(1) De Félice, ouv. cité, 2e édit., p. 568.
376 L'Eglise sons la Croix.
(7 avril 1802); et, trois ans après, un décret de l'empereur, du 25 fructidor an XIII (septembre 1805) accordait une Eglise consistoriale de la communion réformée à Mens, « sans préjudice, toutefois, des cérémonies extérieures du culte catholique (1). » Bérenger, nommé président du Consistoire, fut investi solennellement de sa charge, et, à genoux, la main étendue sur la Bible ouverte devant lui, il prêta serment, en présence du maire et du juge de paix. Qui dira sa joie et sa reconnaissance en voyant ses fonctions pastorales recevoir cette consécration officielle, lorsque, si longtemps, elles avaient suffi pour le désigner aux coups du pouvoir.
Ce fut le dernier acte important de sa vie. Le pasteur septuagénaire ne tarda pas à se démettre de sa charge; mais il vécut encore plusieurs années à Mens, dans une maison qu'il s'était fait construire et que nous avons visitée, petite et modeste comme lui, entouré du respect et de la considération de tous. Il était de petite taille et portait le chapeau tricorne et la perruque poudrée, à la mode du temps. Son regard était pétillant. Son caractère, naturellement gai, avait conservé tout l'entrain de la
(1) A Blanc, ouv. cité, p. }i.
Jean Bérenger. ^77
jeunesse. Il aimait à plaisanter dans l'intimité, avec grâce, et ne dédaignait pas d'assaisonner la conversation de quelques mots empruntés au dialecte du pays. II fit le voyage de Paris, où son fils le réclamait avec instance. Mais les merveilles de la capitale ne l'éblouirent point. Le bruit de la grande ville ne pouvait convenir au vieux prédicant du Désert. Il préférait celui des torrents du Trièves et du vent dans les branches sonores des sapins. Comme une colombe effarouchée, il se hâta de regagner les montagnes de son pays d'adoption. C'est à Mens qu'il mourut, en 181 3 , précédant de quatre ans dans le tombeau sa fidèle compagne. Quelques-unes de ses dernières paroles montrent combien sa communion avec le Seigneur était profonde. « Donnez-moi un peu de cette liqueur, » dit-il peu de temps avant de mourir, « afin que je puisse m'entretenir quelques instants encore avec mon Dieu. » Bientôt cet entretien, interrompu sur la terre, se continuait dans les tabernacles éternels. Bérenger allait jouir pour toujours de la communion du Sauveur, qu'il avait servi et prêché fidèlement pendant plus d'un demi-siècle.
Une question se présente à nous avant de terminer : Quel était l'enseignement de notre pasteur? Quelle idée se faisait-il de Dieu, de Jésus-Christ, du péché, de la rédemption? Quelle était, en un mot, sa dogmatique? Cette question est aussi actuelle qu'intéressante. N'a-t-on pas dit, à plusieurs reprises, que les pasteurs du Désert étaient les pères du libéralisme protestant, et n'est-il pas utile d'examiner de près cette assertion à l'occasion de Bérenger ?
Deux réflexions s'imposent à l'esprit dès l'abord. Dans les questions ecclésiastiques personne, assurément, de moins libéral que nos pères. N'eurent-ils pas l'étrange idée de rétablir les synodes et d'exercer la discipline sous le feu des persécutions ? Ils voulaient prévenir les hérésies de doctrine et de conduite, et, malgré le péril des temps, ils ne permirent pas que le faisceau des Eglises protestantes, qu'ils avaient formé si péniblement, fût rompu. De plus, si, pour les idées religieuses, les ministres sous la croix avaient été les parrains du christianisme dit libéral, qui n'est guère chez ses représentants les plus avancés qu'un sys-
Jean Bérenger. 379
tème impuissant de philosophie, pourrait-on leur appliquer ces belles paroles de l'Apocalypse : « Ils ont vaincu par le sang de l'Agneau et par la parole à laquelle ils rendaient témoignage, et ils n'ont point aimé leur vie, mais ils l'ont exposée à la mort (1) ? » Non, sans doute ; il est fort à croire qu'ils auraient caché leur drapeau au lieu de manifester leurs convictions. Imitateurs d'Erasme, peut-être, ils n'auraient pas été les émules des Jean de Caturce et des Louis de Berquin. Ils se seraient bornés à maudire tout bas l'affreuse intolérance, sans s'exposer à ses coups. L'histoire prouve que les prédicateurs qui affrontent les bûchers, aussi bien que les missionnaires qui bravent les périls du ministère parmi les païens, ne prêchent que la croix de Jésus-Christ. La simple philosophie fait rarement des martyrs. Antoine Court, on le sait, était un orthoxe rigide (2), et quant à Paul Rabaut, Charles Coquerel résume ainsi le caractère de sa prédication : « Beaucoup de simplicité et d'onction, plus de douceur que de véhémence, une exposition dogmatique, sans cesse soutenue de conseils moraux. » Le même écrivain dit encore du célèbre pasteur
(1) Apocalypse, XII, il.
(2) Voir la publication récente de M. le professeur Combe, de Lausanne : Antoine Court et ses sermons, Lausanne, 1896.
380 L'Eglise sou* la Croix.
de Nîmes « qu'il prenait le dogme, sans y rien ajouter, dans l'esprit et dans les paroles de l'Evangile (1). » Les deux cents sermons, que possède de lui la Bibliothèque du protestantisme, confirment ce jugement. Ils se font remarquer par la vigueur des exhortations, leur fidélité scripturaire et cette éloquence qui n'a rien de commun avec les procédés oratoires, mais qui jaillit d'un cœur pénétré de l'Esprit de Dieu. Ils flétrissent le péché, et convient les âmes à la repentance. Ils présentent surtout Jésus-Christ crucifié et ressuscité comme le Fils de Dieu et Tunique refuge des pécheurs.
Ces remarques s'appliquent aux sermons de Bérenger. S'ils ne sont pas dépourvus de tout mérite littéraire, ils brillent surtout par l'exposition des vérités chrétiennes. On ne sera pas tenté d'accuser de rationalisme le pasteur qui distingue aussi nettement entre la raison et la foi : « La foi nous est donnée pour suppléer à l'insuffisance de la raison, pour nous conduire où la raison ne pouvait point. Ce n'est point agir contre la raison que de suivre la foi ; mais c'est anéantir la foi que de vouloir la réduire au niveau de la raison. Il n'est que trop ordinaire de voir les hommes confondre ce qui
(1) Ouv. cité, t. II, p. 50} et 504.
Jean Bérenger. j8i
passe la raison avec ce qui lui est contraire. Constamment, ce qui est contraire à la raison est une fausseté ; mais traiter de fausseté ce qui passe la raison, c'est abandonner la raison même (i ). »
Veut-on savoir maintenant ce que pense notre pasteur de l'œuvre de Jésus-Christ et de l'impuissance où nous sommes de nous sauver par nous-mêmes ? Qu'on lise l'exorde du sermon qui renferme la citation précédente :
« Jésus-Christ a été fait pour nous, de la part de Dieu, sagesse, justice, sanctification et rédemption. Il n'y a pas d'autre vraie sagesse pour nous que celle qui nous a été enseignée de Dieu. Courez après les docteurs du siècle, dévorez leurs leçons ; faites plus : devancez vos maîtres ; mais si elle n'est conforme à celle qui nous a été enseignée de Dieu, la sagesse des hommes n'est que folie devant Dieu.
» Il n'y a point d'autre vraie justice que celle de Jésus-Christ. En vain, le juif s'attache-t-il à l'observation de la loi ; tous ses efforts sont inutiles et ne sauraient le garantir de la malédiction que la loi dénonce contre les trans-
(i) Tiré d'un sermon sur i Cor., I, 21. On peut rapprocher ce passage de celui de Pascal : « La foi dit bien ce que les sens ne disent pas, mais jamais le contraire; elle est au-dessus, mais non pas contre » (Edition Havet, art. XIII, 1).
382 V Eglise sous la Croix.
gresseurs. En vain, a-t-il paru et paraît-il encore parmi les chrétiens un certain nombre de personnes qui se flattent de faire plus que Dieu ne nous commande, et, après avoir obtenu la justice pour eux, de l'obtenir encore pour les autres. Il est certain, il n'est que trop certain, que nous sommes tous très éloignés d'avoir rempli la tâche qui nous a été donnée et qu'il ne peut y avoir de vraie justice pour nous qu'en la personne de notre Chef. Ce n'est qu'autant que la justice de Christ nous a été imputée que nous sommes justes.
» Il n'y a point pour nous d'autre vraie sanctification qu'en Jésus-Christ. En vain, emploieriez-vous les jeûnes, les macérations et les ci- Sices ; en vain, vous séquestreriez-vous du reste des hommes, tout cela est inutile. Si vous n'êtes en Jésus-Christ, vous n'êtes que des rameaux secs et stériles, sans sève et sans vigueur. « Si vous demeurez en moi, » nous dit Jésus, « vous porterez beaucoup de fruits; mais hors moi, vous ne pouvez rien faire. » Que l'homme exalte les forces de son franc arbitre, qu'il s'efforce d'agir; mais, hélas! après avoir promis beaucoup, il ne tient plus rien : tout l'arrête, tout le surmonte, tout le fait tomber. La grâce de Dieu nous met seule en possession de la vraie liberté. Après l'avoir obtenue, nous sommes
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forts et robustes. Je puis tout par Christ qui me fortifie.
» Il n'y a point pour nous d'autre rançon suffisante pour nous racheter que le sang de Christ. En vain immoleriez-vous toutes les victimes possibles : le sang des taureaux, des agneaux et des boucs ne saurait ôter le péché. En vain, vous condamneriez-vous volontairement à la peine et à la douleur, et à tout ce que votre imagination pourrait vous suggérer : toutes ces choses ne sont point la peine dénoncée par Dieu lui-même contre le péché. La mort temporelle et la mort éternelle : voilà le prix du crime. Dès le jour que tu en mangeras, tu mourras de mort. Les gages du péché c'est la mort. Le seul sang de Christ a pu purifier nos consciences des œuvres mortes , faire notre paix avec Dieu, nous garantir de la malédiction. Le bon plaisir de Dieu a été de réconcilier toutes choses avec lui, ayant fait la paix par le sang de sa croix.
» En un mot, Christ est notre tout : le seul fondement de nos espérances, la source unique de notre salut. Il n'y a point d'autre nom qui ait été donné aux hommes pour être sauvés que le sien. Il nous dit lui-même : « Je suis le chemin, la vérité et la vie ; nul ne vient au Père que par moi. »
Ces citations suffisent, à elles seules, pour montrer que l'enseignement de Bérenger était conforme à celui des réformateurs et des apôtres , et tout imprégné de la sève évangélique. Nous pourrions nous y tenir. Citons pourtant un dernier passage sur la résurrection de Jésus-Christ. On sait que, de nos jours, ce fait capital du christianisme est considéré, dans l'Eglise réformée, comme bien secondaire par plusieurs, quand il n'est pas ouvertement nié ; et l'on se demande, avec tristesse, quels sentiments doivent agiter le cœur de certains pasteurs , le jour de Pâques, lorsqu'ils parlent aux foules , convaincues de la victoire de Jésus sur le tombeau, de celui qu'ils font reposer encore dans le jardin de Joseph d'Arimathée. Ce jour-là le pasteur du Désert n'avait pas une corvée à remplir; il rendait avec joie témoignage au divin Ressuscité. Ecoutez plutôt :
<( La résurrection de Jésus-Christ est comme le centre auquel viennent aboutir toutes les bénédictions spirituelles que Dieu daigne nous accorder en son Fils bien-aimé. Notre délivrance de la puissance du démon, de l'empire de la mort et de notre corruption, notre réconciliation avec Dieu , le pardon de nos péchés , l'assistance de la grâce et le droit à la
Jean Bérenger. 385" vie éternelle et bienheureuse : voilà les grands biens que Jésus nous a acquis et que le souvenir de sa résurrection ne peut que rappeler à notre esprit. Qui pourrait donc ne pas s'unir à saint Pierre et dire avec lui : « Béni soit Dieu qui nous a donné une espérance vive par la résurrection de Jésus-Christ? » Ce n'est pas assez de le dire, mais il le faut pratiquer, et nous ne saurions nous rappeler le souvenir de la résurrection de Jésus-Christ, sans célébrer notre délivrance , sans nous réjouir et nous égayer en Dieu qui est notre Sauveur, sans chanter et psalmodier à son nom, sans dire avec les anges :
Digne est l'Agneau de recevoir Hommage, honneur, force, pouvoir, Gloire, richesses et louanges.
» Et, dans ce temps-ci, la charité de Dieu nous appelant à célébrer cette résurrection , par la participation à l'auguste sacrement de la sainte Cène, avec quel saint empressement ne devons-nous pas entourer sa sainte table, publier, à l'envi les uns des autres, les victoires qu'il a remportées sur Je péché, sur la mort, sur le sépulcre et sur les enfers, nous entretenir des grands combats de souffrance qu'il a soutenus pour l'amour de nous et nous em-
presser de nous soumettre à Lui et de le suivre (1) ! »
C'est le même esprit qui règne dans les autres sermons de Bérenger. On le voit, ils sont essentiellement bibliques. Soit qu'il dénonce les erreurs de l'Eglise romaine, soit qu'il reproche leur formalisme à ses auditeurs ou qu'il les mette en garde contre le froid déisme de Rousseau ou l'incrédulité des encyclopédistes, c'est toujours sur l'autorité des Ecritures divinement inspirées qu'il s'appuie. Il en appelle sans cesse à la loi et au témoignage. C'est la bonne semence de l'Evangile et non l'ivraie de la sagesse humaine qu'il dépose avec confiance dans les coeurs, et, malgré les saisons contraires, elle ne devait pas rester improductive.
En 1822, un jeune évangéliste de Genève, à peine âgé de vingt-quatre ans , arrivait dans le Trièves , ce théâtre du long apostolat de Bérenger, et fixait sa résidence à Mens. Le zèle des temps anciens s'était singulièrement refroidi. Ses prédications, à la fois pleines d'onction et d'autorité, ses enseignements puisés aux sources vives de l'Ecriture, son zèle vraiment apostolique eurent bientôt réveillé
(1) Tiré d'un sermon de Pâques, sur 2 Timothée, II, 8, prêché au Désert en 1 77 5 .
Jean Bérenger. 387 pasteur et troupeau, selon l'expression d'Adolphe Monod. Les uns se réjouirent de ces doctrines qui portaient la joie et la consolation dans leurs cœurs. D'autres s'en alarmèrent et finirent par accuser le jeune prédicateur de prêcher des nouveautés. Que fait alors Félix Neff? Il porte en chaire la confession de foi des Eglises réformées et les sermons que Bérenger avait prêchés dans la contrée cinquante ans auparavant. L'apôtre des Alpes n'avait qu'à creuser plus profondément le sillon tracé par le ministre sous la croix. Le flambeau de l'Evangile, Neff le recevait des mains de son prédécesseur, et le faisait briller d'un nouvel éclat aux yeux de ces protestants dégénérés qui avaient oublié la prédication du salut. — C'est ainsi que Dieu renoue la chaîne brisée des traditions. De génération en génération, ses témoins, ses martyrs se lèvent pour convier les pécheurs à l'humiliation et à la repentance, à la foi et à la vie chrétienne. Recueillons leurs enseignements et suivons leur exemple. C'est en restant fidèles, comme eux, au vieil Evangile de la croix que nous nous montrerons les dignes héritiers de ces glorieux ancêtres.