‹ L'égoi͏̈steChapitre 136 sur 160 · AD · texte numérisé non relu

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Il avait gagné une bataille désespérée, mais qu’avait-il gagné ? Qu'est-ce que le monde lui donnait en échange de ses efforts ? L’équivalent d’une simple chemise, un pauvre vêtement étriqué ; aucune chaleur. Lady Busshe se montrait insupportable. Elle jacassait ; elle se permettait de. traiter le Docteur Middleton comme un indésirable. dont le départ ne serait pas une perte pour le comté. Et Nrs Mountstuart n’était guère supérieure : elle proposait inévitablement quelque caricature : « On voit la chaire du docteur Middleton qui décampe sur des pattes et court après lui. » Peut-être le Rév. docteur punissait-il le monde d'avoir fui sa chaire, et on pouvait se le représenter hanté par la présence de cette chaire sur ses talons, mais Willoughby se sentait d'humeur à détester les images comiques ; il haïssait également les personnes qui dessinaient le croquis, et celles qui en riaient. Willoughby méprisait ce monde railleur et vide qui lui imposait une monstrueuse immolation ; et il en venait à associer par la pensée le Rév. docteur et même Claire au souvenir des biens si désirables qu'il avait sacrifiés : un être en qui s’épanouis- Saient la jeunesse et la santé, une brillante compagne, un Visage aux charmes innombrables — d'autre part, sa propre véracité, le sens intime de sa dignité, son caractère impétueux, et la limpide franchise de son visage mépri- Sant : — Dans les brumes du passé, Willoughby se voyait ainsi, Sous les traits d’un personnage naïvement heureux. Et peut-être avait-il sacrifié plus encore : il jetait sur l’avenir le regard d’un savant : peut-être avait-il sacrifié autre chose qu’il ne pouvait nommer. En échange de quoi ? il se le demandait encore. Pour se concilier les langues et les regards de ces femmes, dont il détestait précisément les langues et les regards.

€ Le docteur Middleton prétend être mon débiteur, déclara-t-il. C’est moi qui ai contracté une lourde dette envers lui.

— Nous sommes vos débitrices, puisque nous vous de- YOnS un délicieux roman, mon cher Sir Willoughby », dit

ady Busshe ; elle était incapable de comprendre la

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moindre lecon, tant l’histoire imaginée par Willoughby l’absorbait, ou bien la certitude de pouvoir faire circuler à la ronde un remarquable récit.

La voiture partit, emmenant Lady Busshe, qui cont1nuait à bavarder avec Lady Culmer.

« Un chapeau et un cor de chasse, et nous aurions l’exact portrait du postillon d’autrefois, tel qu'il figurait sur les gazettes », dit Mrs Mountstuart.

Willoughby remercia Mrs Mountstuart du service qu'elle lui avait rendu, et elle félicita le courtois gentleman pour sa noble maîtrise de soi. Mais en même temps, elle se plaignit qu’on la privât d'Horace de Craye, le « charmeur » depuis le déjeuner. Un certain manque de chaleur dans ces compliments faisait frissonner Willoughby ; il pensa que la misérable chemise qu’il avait obtenue du monde ne le protégeait pas du tout en réalité : un souffle la soulevait.

« Il vient chez moi demain, je crois », ajouta-t-elle, et elle réfléchissait que, par comparaison avec Lady Bussbe, elle se trouvait supérieurement informée. Lady Busshe allait apprendre quelque chose de nouveau et s’écrier « Alors, voici pourquoi vous patronniez le Colonel ! » Et ïl n'y aurait rien d’exact dans cette ‘affirmation, car Mrs Mountstuart pouvait protester honnêtement qu'elle n'était pas femme à trafiquer de son plaisir.

« Horace est un garçon digne d’envie », répondit Wil- Joughby. Il pratiquait la sagesse du Livre qui nous ordonne, en guise de consolation, de nous imaginer que ia situation de notre ami est plus pénible encore que la nôtre. Le même livre nous recommande aussi de déverser sur Îles autres notre ironie. Toute la pharmacopée morale ne contient pas de meilleur baume pour nos blessures.

« Je ne sais pas ». Le ton de Mrs Mountstuart indiquait nettement qu’elle se posait la question.

« Le Colonel vous aura pour lui tout seul demain !

— Je ne puis pas être sûre de ce que j'aurai lorsqu'il sera Jà.

— Un perpétuel jaillissement d’étincelles, à votre usage ».

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