CHARLES EDMOND
Les peuples ont des mortes-saisons; ils ont leurs sommeils et leurs réveils, et, quand ils viennent à renaitre, il y a toujours un grand rôle à prendre, un beau règne à vivre pour le prince qui sait s'en rendre digne. De nos jours, l'Égypte s'engage ainsi en plein printemps; après l'Égypte des Pharaons, après l'Égypte des khalifes, une Égypte nouvelle est en train de venir à bien. Encore quelques années, et la vallée du Nil, si resplendissante autrefois, brillera de nouveau sur la carte du monde. Énergie des hommes et force des choses, tout y contribue à l’envi; et, par-dessus tout, doué d'une vive intelligence, plein d'initiative, résolu et expérimenté, le souverain actuel du pays, Ismael-Pacha, en moins de quatre ans de règne, a déjà bien mérité de l’histoire.
Ismael-Pacha est fils d'Ibrahim-Pacha, le vainqueur de Koniah et de Nézib, et petit-fils de Méhémet-Alvy, le fondateur de la dynastie. Il a passé les plus belles années de sa jeunesse en Europe. En 1844, il commençait à Vienne de brillantes études, qu'il vint terminer, en 1846, à l'école de la Mission égyptienne, à Paris. En 1850, il était de retour dans sa patrie. Précieuses années, bien faites pour préparer le prince à remplir la mission que la destinée lui tenait en réserve; et comme le Nil se charge au loin de principes fécon-
dants pour les apporter et les déposer eu terre d'Égypte, ainsi il revenait lui-même au milieu des siens.
Mais se créer par l'étude des civilisations étrangères une plus haute et plus juste idée de son métier de prince ne suffit pas à l'héritier d'un trône. Ismael-Pacha, une fois de retour, le comprit. I lui restait à bien connaitre le propre pays dont 1l sera un Jour le maitre. Il en étudie donc les ressources, se met en contact avec les populations, touche du doigt leurs besoins, médite les améliorations possibles, prend conseience de ce qu'il est urgent de faire, de ce qui peut ètre différé; se met en garde contre toute imitation servile, cet écueil des novateurs, et s’affermit enfin de plus en plus dans les desseins qui feront la gloire de sa vie. Du reste, en même temps que sa pensée travaille, il lui est déjà donné d'agir. Il possède de vastes domaines, qu'il administre lui-même, et qui lui servent à exercer ses facultés. Il y introduit des réformes et se crée ainsi peu à peu l'expérience si nécessaire à un réformateur. Un peu plus tard, Saïd- Pacha, son prédécesseur, pendant un de ses voyages, lui confia la première, sinon la plus haute fonction du souverain : le ministère de la justice; et, en 1862, lors d’un séjour de sept mois qu'il fit en Europe, il l'investit du pouvoir intérimaire et lui fournit ainsi l'occasion de montrer combien son esprit était mür pour l'autorité suprême. Car, si peu de temps qu'un véritable pilote tienne le gouvernail, on s'en aperçoit vite, et bon nombre de pas que l'Égypte a accomplis dans la voie du progrès datent de cette époque.
Quand, en 1863, le 18 janvier, la mort de Saïd-Pacha l'appela enfin à la vice-royauté, Ismael-Pacha avait trente-quatre ans, le bel age pour assumer un rôle comme le sien, qui exige à la fois l'audace du jeune homme et toute la sagesse de l’homme fait.
Le voici sur le trône. Son premier souci fut pour la colonie européenne, qui entre, on le sait, pour une bonne part, dans les forces vives de l'Égypte actuelle. Mieux que personne, le Vice-Roi sent combien les hôtes que notre civilisation lui envoie finiront par être ütiles à la prospérité de ses peuples; mais, faute d'esprit de suite,
par faiblesse, par imprévoyance, on avait laissé se glisser plus d'un
abus dans l'hospitalité offerte : ou avait même un peu cessé d'être le maitre de la maison. Ismael-Pacha, à son avénement, réunit done le corps consulaire et l'élite de la colonie étrangère, et, dans un discours à la fois ferme et conciliant, il annonca une série de réformes. Avec les consuls, il promit de créer des relations plus régulières, plus saines ; au commerce et à l’industrie, il offrit comme par le passé toutes les facilités et de plus grandes encore, mais en réservant résolument ses droits de souverain. I faisait par là surtout allusion à certaines difficultés survenues entre son gouvernement et la Compagnie de l'isthme de Suez, comme on le verra plus loin tout au long.
Mais si l'Égypte tient à l'Occident par les intérêts de son avenir, elle tient aussi à l'Orient par les liens de tout son passé. Elle a le pied à la fois dans deux mondes; elle est le point où deux grands courants de l'humanité confluent. Rare privilége où il faut peutètre chercher le secret du singulier éclat qu'elle jette de temps en temps, et aussi voyvons-nous, dès le début de son règne, le Vicetoi sur le chemin de Constantinople, comme nous l'avons vu à Vienne et à Paris. N'est-ce pas une sorte d’investiture qu'il a conquise par son séjour au milieu de nos arts et de nos sciences? Il lui restait donc à se rendre au cœur de l'Orient et à v prendre l'investiture de sa race. Tel est le sens de l’honnnage rendu encore de nos jours par tous les souverains de l'Égypte, peu après leur avénement, au sultan de Constantinople, Autrement il n°v faudrait plus voir qu'une formalité vaine,
Le percement de listhime de Suez, quelle grosse affaire pour l'Egypte! et on sent bien qu Ismael-Pacha l'a prise à cœur. I désire que l'œuvre du canal s'acheve; il le désire ardemunent, et il l'a prouvé dès l’abord en ne reculant pas devant des sacrifices qu'aucun de ses prédécesseurs n’eût consenti à faire.
Le défunt vice-roi, Saïd-Pacha, ayant été amené à prendre au compte de l'Égypte pour l'énorme somme de quatre-vingt-quatre millions d'actions, a permis à la Compagnie de commencer les tra-
vaux. Mais les quatre-vingt-quatre millions devaient être payés en
PS
huit annuités, et cela à partir de 1878. Une fois au pouvoir, Ismael- Bacha, que fait-11? Ce généreux contrat ne lui semble pas encore assez libéral. Il le déchire, il renonce aux délais qui y sont stipulés à son avantage, il se replace de son plein gré dans les conditions des autres actionnaires ; il commence par verser d'un seul coup la somme entière et remplit ainsi les caisses de l’entreprise. En retour, que demande-t-1l? Rien. Cette faveur fut accordée gratuitement, sans aucune réciprocité, uniquement pour donner une preuve des sentiments qui animaient le Vice-Roi à l'égard de la Compagnie et de son œuvre.
Mais ce n'est pas tout. La Compagnie, afin de pouvoir accomplir ses travaux dans le désert, avait besoin d’eau potable pour les nombreuses phalanges de ses ouvriers; elle avait, en outre, besoin d’établir avec les centres de ses opérations, avec ses chantiers, des communications faciles. Elle hésitait à engloutir dans ces travaux préliminaires, et pourtant indispensables, une part très-claire de son capital. Ismael-Pacha vint encore une fois à son aide. Il prit à sa charge le creusement du canal d'eau douce, à partir du Caire jusqu'au Ouady, sur un espace de quatre-vingt-dix kilomètres, et il en coûta à son trésor vingt millions de francs.
Le Vice-Roï, on ne saurait en douter, voit clairement ce que son pays gagnerait, une fois le canal achevé, à servir de transit au commerce du monde, et il a su royalement encourager l'entreprise. Si, malgré son bon vouloir, de légers nuages se sont élevés entre lui et la Compagnie, c'est qu'il héritait d’une situation toute faite, et que le germe d'un double litige lui avait été légué par son prédécesseur : la question des terres et celle des corvées.
Saïd-Pacha, comme on sait, avait fait à la Compagnie des concessions très-importantes en terrains, sans prévoir les conséquences de cet acte. [Il oubliait, en effet, que, grace au régime des capitulations, tout Européen propriétaire de terres en Égypte échappe à la juridiction et à l'autorité du pays, lui et le morceau du sol égyptien qu'il détient. On voit de suite l'inconvénient singulier qui en résulte. Par cela seul qu'il vient à posséder en Égypte, l'étranger soustrait
ce qu'il possède au domaine national, et, pour couvrir sa propriété, il ne reconnait plus d'autre pavillon que le sien propre. Une grande compagnie s'installant, sur la foi de pareilles immunités, comme propriétaire au milieu de l'Égypte, en faisait, pour ainsi dire, la conquête d’une manière détournée. Elle y apportait ses lois, ses priviléges; elle dépendait, non plus de l'autorité indigène, mais de celle de son consul; elle formait, en un mot, un État dans l'État. Il eût été imprudent de la part d'un souverain de laisser se développer le danger. Quel perpétuel sujet de conflits! que d'embarras, quel affaiblissement pour l'autorité locale! Quel péril pour le respect que tout gouvernement est en droit d’inspirer à ses sujets! Il fallait en finir promptement pour ne pas laisser le mal empirer. Ismael- Pacha, en conséquence, fit des propositions à la Compagnie. Il était résolu de subir plutôt tous les sacrifices pécuniaires, que de laisser cet état de choses prendre pied dans son pays aussi longtemps que dureraient les capitulations, aussi longtemps qu'une loi commune ne serait pas valable pour tous les habitants du pays, sans distinction.
L'autre difficulté avait pour objet les corvées et remontait aussi au règne de Saïd-Pacha. Ce prince s'était engagé à faire coopérer au creusement du canal la population de l'Égypte. Tous les mois, convoqués par les soins des autorités locales, de douze à vingt mille hommes se relayaient aux chantiers de la Compagnie. Il en venait, en longues caravanes, de la haute et de la basse Égypte, de partout ; et après un travail forcé d’un mois, le tour était à d'autres. Pauvres fellahs, arrachés à leurs familles, à leurs modestes intérêts et contraints de faire une tranchée à travers le désert, à peu près comme autrefois on a poussé, sur le même sol, d'autres misérables à la construction des pyramides. Mais non, le canal, œuvre de la civilisation, ne pouvait être créé par des moyens renouvelés de ces temps barbares.
Ismael-Pacha réclama énergiquement contre une pratique qui pesait, outre l’immoralité du principe, d’un poids extrêmement lourd sur son peuple. L'Égypte est un pays essentiellement agricole, où la culture et l'entretien des digues absorbent beaucoup de bras. Pen-
dant que le fellah, loin de chez lui, maniait dans le désert la brouette à charrier le sable, son champ restait en friche. En attendant les splendeurs du canal, la misère était à plus d'une porte. Car il n°v a
pas surabondance d'hommes en Egypte, et ce n'est pas ici la terre
qui manque à l’ouvrier; au contraire, déjà en temps ordinaire l'ouvrier fait défaut à la terre. Porter remède au mal, n'importe à quel prix, telle fut donc la ferme volonté du Vice-Roï. Il ne voulait plus de corvées dans son État, et comme il avait déjà offert de racheter à prix d'argent les terrains si malheureusement aliénés par Saïd- Pacha, maintenant il proposa d'ouvrir largement sa bourse royale pour débarrasser son peuple du fléau des corvées. En cette occasion, c’est l'Égvpte qui donna une lecon de civilisation et d'humanité à l'Europe.
Après de longues négociations, on s’en remit, de part et d'autre, au jugement de l’empereur Napoléon IT; et c'est ainsi qu'à la suite d'une sentence arbitrale, l'Égypte paya à la Compagnie une indemnité de quatre-vingt-quatre millions de franes. La Compagnie, en retour, a dû renoncer aux terres concédées et au travail forcé des fellahs.
Les chiffres ont leur éloquence, et ces quatre-vingt-quatre millions portent le total des dépenses faites par l'Égypte pour la réussite du grand œuvre, puisque c’est ainsi qu'il est convenu de l'appeler, à la somme imposante de cent soixante-douze millions de francs. Voilà assurément une belle part d'intérêt qu'un pays, avec une population de cinq millions d’âmes, prend à cette entreprise internationale.
En même temps que le souci du canal, Ismael-Pacha à le souci du Nil. Tout est prodigieux dans le rôle que joue en Égypte l'élément de l’eau. Qu'on s’imagine un pays où il ne pleut presque jamais et où les inondations d’un fleuve font toute la fertilité. Encore faut-il l’incessante intervention de l’art, une surveillance minutieuse pour faire ainsi d’un fléau aveugle un bienfait de la nature. Tantôt le géant se traine trop paresseusement hors de son berceau et quitte à peine son lit tout le long de la plaine, et, partout où il n'a pas mis son pied humide, la sécheresse interdit toute culture.
Fantôt il tombe du haut des montagnes avec une épouvantable violence et déborde outre mesure, et voilà un désastre! La question du Nil est done pour l'Égypte, dans toute la force du terme, une question vitale. Aussi a-t-on fait au fleuve tout un système de digues, soit pour retenir l'eau, soit pour la faire écouler. Ces aménagements, sous le gouvernement précédent, laissaient beaucoup à désirer.
En 1863 s'était manifestée une crue extraordinaire, formidable, Écluses et jetées furent rompues et emportées en plusieurs endroits. Une inondation est là, je le répète, bien autrement grosse en conséquences malheureuses qu'en Europe. Le Vice-Roï se multiplia de sa personne. C'est lui qui commanda la bataille contre l'élément dévastateur. Il encouragea de son activité les hommes occupés à réparer les brèches; il distribua de larges secours aux nécessiteux, et, grâce à ses efforts enfin, le désastre a été, sinon conjuré, du moins sensiblement diminué. Puis, rentré dans son palais, une fois le fléau passé, 1l mit toute sa sollicitude à étudier les moyens d'en empêécher le retour. Un vaste système de mesures à prendre fut arrêté sur son initiative et sous son contrôle. Des ingénieurs parcoururent le pays, dressèrent leurs plans, envoyèrent leurs rapports. Partout on fut à l’œuvre. Des digues nouvelles, mieux entendues, plus solides, s’élevérent à vue d'œil; les vieilles furent réparées, agrandies ; et, en moins de deux ans, tout un beau réseau d'ouvrages reliés ensemble, s'appuyant les uns les autres ingénieusement, fut prêt à défier les caprices du fleuve redoutable. Le vieux Nil n'attendit pas longtemps pour mettre à l'épreuve l'obstacle qu'on lui opposait; en 1866, il s’enfla de deux coudées de plus qu'en 1863, comme s'il avait calculé son effort à la valeur de l'ennemi à vaincre. Mais cette fois il essaya en vain de devenir une calamité. Pas une seule digue ne bougea, et l’inondation, au lieu de se traduire en ravages, se traduisit en une fécondité exceptionnelle.
Tout au commencement du règne d'Ismael-Pacha, un autre fléau encore vint désoler l'Égypte. Les grandes eaux de 1863 s'étaient à peine retirées, qu'une épizootie terrible s’abattit sur le pays. La des-
tinée semblait vouloir mettre à l'épreuve le souverain, et jeter un défi à son énergie. Mais il saura bien, à force de générosité et de prévoyance, avoir raison encore du nouveau malheur qui frappe son peuple, et s’en faire un nouveau titre à la confiance et à la reconnaissance publiques. La mort ravageait done les troupeaux et les étables. Bientôt la viande de boucherie vint à manquer. Ce n'était là qu'un mal aisément supporté par la population sobre des bords du Nil, sous une latitude où la nourriture végétale suffit à l’homme. Mais tout le bétail de labour menaçait de disparaitre. On allait manquer, la saison prochaine, de cheptel pour cultiver les terres. Il en devait résulter la ruine de l’agriculture, dans une contrée qui ne vit que de ressources agricoles. Depuis la guerre d'Amérique, l'Égypte ravitaillait l'Europe de coton. Sans bêtes de somme et de labour, comment faire? La campagne en friche, les récoltes se desséchant sur pied, tout travail arrêté, et la disette pour longtemps, et la famine ! À la première nouvelle du fléau, Ismael-Pacha intervint avec l'efficacité de la Providence. Son peuple était encore accablé par les pertes subies et les craintes du sombre avenir, que déjà il avait paré à tout. Il avait envoyé en Asie-Mineure et en Europe
acheter à ses frais et aux frais de l'État des troupeaux, des provi-
sions de toute sorte, et cela dans une si large mesure, grâce aux immenses ressources dont il dispose, que les terres furent cultivées comme d'habitude. Il est peu de gouvernements capables de sauver ainsi, par une généreuse initiative, tout un pays de la ruine.
Mais, s'il est glorieux pour un prince de mener d’une main secourable et sûre son peuple à travers les accidents de la vie humaine, il se ménage une gloire plus grande et plus durable encore en travaillant à élever son niveau intellectuel et moral. On rencontre aisément dans l'histoire des souverains prêts à faire, au lendemain d’une catastrophe publique, bon usage de leur puissance. Ce qui est plus rare sur le trône, c'est une main libéralement ouverte aux besoins publics de chaque jour, pour ainsi dire, et une sollicitude constante, non-
seulement pour les intérêts matériels, mais encore pour ces intérêts
plus délicats que le despotisme volontiers néglige et ctouffe, en un mot, pour l'instruction populaire.
Avant le règne d'Ismael-Pacha, il n'y avait pas-d'écoles en Égypte; il ne se faisait rien pour l'éducation du peuple ou si peu que rien. Tout était à créer. Un système complet d'instruction publique, grâce à lui, fonctionne maintenant et fait merveille. Il distribue d’ahord, dans des cours primaires, les éléments des connaissances humaines, et ensuite, dans des cours secondaires, il prépare l'élite de la jeunesse à des études plus hautes. Dans la seule ville du Caire, trois mille cinq cents élèves participent annuellement au bienfait de cette heureuse innovation. A la fin de chaque année scolaire, un choix est fait dans toutes les écoles du pays, et les jeunes gens les plus méritants, jugés aptes à obtenir une éducation complète, sont envoyés en France aux frais du Vice-Roï. Il y a un détail d'organisation trèscurieux à noter : non-seulement l'État fournit le matériel, entretient les maitres et donne ainsi l'instruction gratuite en Égypte; mais les élèves reçoivent, tous et sans exception, une petite rétribution chacun. Le budget s'en ressent considérablement; mais le pays un jour récoltera un abondant fruit de cette semence. Il reste encore à faire mention des écoles militaires, dirigées par une mission francaise, sous les ordres de M. Mircher, colonel d'état-major, et notre revue sera terminée. À qui sait voir de loin, l’ensemble de toutes ces institutions naissantes apparaît comme un crépuscule plein de promesses après la nuit.
Une fois ses écoles fondées, Ismael-Pacha n’hésita pas tout le premier à y envoyer ses fils. Il honorait une œuvre qui lui fait tant d'honneur, et il donnait ainsi un exemple salutaire, qui décida sans doute plus d’un chef de famille, malgré de vieilles répugnances, à suivre son exemple. En même temps, il assurait aux princes de son sang tous les avantages d'une éducation reçue en commun avec les enfants du pays. Il reste toujours quelque chose des souvenirs qu'on emporte des bancs de l’école, et il est surtout bon que l'homme placé sur les marches d’un trône conserve de ces souvenirs-là.
C'est ici le moment de rendre à Ismael-Pacha l'hommage qu'il
mérite pour sa tolérance religieuse. Elle est en Turquie, et surtout en Égvpte, de tradition plus qu'on ne croit peut-être; mais, depuis l'avénement du Vice-Roi au trône, elle se pratique dans ses États plus entièrement que jamais. Il y a là de quoi faire honte, non-seulement à quelques nations européennes restées plongées dans le fanatisme, mais aux plus éclairées de notre Occident. Nulle part on n'accepte aussi franchement la pleine égalité des cultes. Partout où il s’est fondé, sous les auspices du prince, dans les villages à population mixte, une école-mosquée pour les musulmans, il a été établi en même temps, sur le même pied, à côté, une école-église pour les Coptes catholiques. Veut-on un autre fait où éclate ce respect des consciences? Jusque dans l’armée on le rencontre. Oui, sous ce drapeau musulman d'Égypte, malgré tous les souvenirs d'autrefois, maintenant servent des hommes de tous les cultes. Ismael-Pacha à même voulu que les Coptes fussent admis aux grades. Des officiers catholiques sont admis à mener au combat le croissant ture. Il y a mieux encore : le jour des offices musulmans est le vendredi, et les soldats de la religion du Prophète, ce jour-là, sont affranchis de tout service. Eh bien! tous les dimanches, la règle accorde aux Coptes leur journée franche et leur permet de suivre les cérémonies de leur îelise, Est-il possible de pratiquer avec plus de délicate sincérité un des sentiments qui font à juste titre l'orgueil du monde moderne ? Un mot seulement, et en passant, sur les travaux publies. On devine bien, par tout ce qui précède, combien doit être énergique l'impulsion que le Vice-Roiï leur imprime. Son activité dévorante suscite partout de l’activité ou encourage ceux qui sont à l’œuvre. Déjà avant lui le pays se sillonnait à vue d'œil de chemins de fer, et sa forte volonté en a hàté encore le développement. On trouvera dans la Notice statistique sur l'Égypte, à la fin de ce livre, de plus longs détails sur ce souci capital de son administration. Qu'il nous suffise de dire maintenant que, grâce à lui, le pays qu'il gouverne
rivalisera bientôt, par le grand nombre de ses voies ferrées, avec la Belgique même, et on sait que la Belgique est, avec l'Angleterre, à cet égard, la nation la mieux partagée de toute l'Europe.
Voici maintenant une réforme capitale et singulièrement délicate. Elle touche à un bien antique usage, à une loi consacrée par les siècles dans tout l'Orient, à une tradition théocratique profondément enracinée, tenant à des convictions religieuses : Ismael-Pacha a résolu de modifier l’ordre de succession au trône de la Vice-Royauté. Le dessein est hardi. I faudra bien de l'habileté pour le mener à bonne fin. De quel œil le gouvernement de Constantinople envisagera-t-il ce profond changement? Sans son autorisation il serait dangereux de rien entreprendre, et il n’est que trop certain qu'il saura résister de son mieux et opposer une fin de non-recevoir. En Égypte même, de vieux préjugés étaient à craindre. Ismael-Pacha pourtant ne balança point, et, après de müres réflexions, entama l'affaire.
On sait de quoi il s’agit au fond. Selon la loi musulmane, ce n’est pas le fils qui succède au père : c’est tour à tour l'aîné de la famille qui se trouve revêtu du pouvoir suprême. Il est inutile d’insister sur les inconvénients d’un pareil système ; il entraine fatalement après lui contradiction entre l'intérêt général du pays et l'intérêt particulier du souverain. L'Orient en a ressenti les désastreuses conséquences, et il pèse encore douloureusement sur lui de tout son poids. I est la cause de beaucoup de ces maux chroniques dont la Turquie souffre. Quiconque y porte la main pour le réformer, travaille au profit de la justice, des idées de famille bien entendues, de la prospérité des populations.
Ismael-Pacha, après deux années de négociations habiles et prudentes, finit par l'emporter sur une sorte de non possumus que la Sublime-Porte ne cessait de lui opposer, et, à son dernier voyage à Constantinople, par une suprême tentative, il enleva l'affaire. Sitôt de retour en Égvpte, le firman impérial qu'il rapportait avec lui fut publiquement lu au Caire, et ainsi se trouva introduite en Orient l'hérédité directe de père en fils. Puisse le nouveau mode de succession, pour la plus grande gloire du premier mahométan qui en ait reconnu les avantages, se propager bientôt par toute la race musul-
mane! Au reste, la transformation, une des plus profondes qui se
soient encore opérées en Orient, s’accomplit sans la moindre secousse, dans un calme parfait. Le pays, soit qu'il comprit ce qu'il y gagnait, soit par Confiance aveugle en son prince, accueillit aux applaudissements unanimes la conquête d'Ismael.
Abordons enfin la page la plus belle et la plus féconde peut-être de ce règne à peine commencé et déjà si rempli. lei le réformateur taille en plein drap dans la vie politique de son peuple. Le Vice-Roi a dù plus d'une fois, pendant son séjour en Europe, lui, l'héritier présomptif d'un trône, envier aux souverains de l'Occident le solide appui et le conseil éclairé qu'ils rencontrent dans les classes moyennes. De grands desseins müûrissent dans sa tête; mais de quelles mains se servir pour les mettre en œuvre? Où prendre les hommes capables d’être les instruments de sa pensée? Il ne savait que trop combien peu la population égyptienne lui offrait de ressources ; combien il aurait de peine à faire accepter, à faire comprendre sa volonté aux meilleurs parmi ceux que la fortune ou la naissance prédestinait à collaborer à son œuvre; combien enfin la masse de son peuple, tenue systématiquement en dehors des affaires publiques depuis longtemps, était peu propre à le seconder. Il se promettait d’ailleurs d'ouvrir une ère nouvelle dont son pays n'avait même jas le pressentiment. Seul contre tous, pour ainsi dire, sur qui pou-
vait-il compter? Ne pensait-il pas à faire de l'Egypte, pays musul-
man, un pays cosmopolite, un territoire neutre ouvert franchement à toutes les nations, un champ d'industrie et de commerce où le monde entier trouverait à glaner? Que de méfiances il avait à redouter! que de préjugés à redresser! L'opinion publique tout entière à refaire! Il est vrai que les mots de progrès, de justice, de civilisation trouvent aussi leur écho en Égypte; mais il y a loin d'un désir vague à la pratique des faits. Il fallait, en un mot, à Ismael-Pacha une pépinière d'hommes; plus éclairé que la population qu'il était appelé à gouverner, il lui fallait une école où il püt former une élite de serviteurs ;
; il lui fallait un fover travaillant à dissiper les ténèbres et à répandre les lumières.
Problème complexe! Mais maintenant qu'il est résolu, il entraîne
aussi plus d'un avantage. Déjà, en 1862, le Vice-Roi, par une première mesure, préparait les voies. [l institua hardiment des assemblées provinciales. Tout en gardant intacte son autorité souveraine, il intéressa les provinces à leurs affaires, les appela à en connaitre, à les discuter. Il est plus sûr ainsi que les besoins et les plaintes viendront à ses oreilles, que l'arbitraire local sera démasqué, la corruption dévoilée, que les travaux publics s’opéreront avec l’ordre nécessaire et sous le contrôle même des intéressés, que les réquisitions et les impôts trouveront leur assiette. Du même coup aussi, il créait une classe éclairée, rompue aux habitudes de la vie publique, intermédiaire précieux entre le gouvernement et la masse des gouvernés, qu'il pénétrera peu à peu de son esprit, et qui l’aidera ensuite à convertir son peuple, sans choc et sans heurt, à ses idées régénératrices.
Entrons dans le détail de l'institution. Elle repose sur le suffrage universel, qui, du reste, n’est pas chose nouvelle en Égypte. Depuis un temps immémorial, les communes, en Égypte, choisissent leurs cheikhs au suffrage universel. Ces cheikhs ou maires, ainsi élus, se réunissent par provinces à certaines époques de l’année, et voilà les assemblées provinciales.
Le dessein secret d'Ismael-Pacha, après avoir restauré ce rouage politique, était de lui en.adjoindre un autre qui complétät le mécanisme de la vie publique en Égvpte. Il laissa pendant deux ans le pays se familiariser avec les parlements locaux, et, en 1866, il convoqua une sorte de parlement général, sous le nom d'Assemblée des notables. Le choix des notables est laissé, par voie de suffrage, à tous les cheikhs de l'Empire, et leur assemblée est ainsi le produit d'un vote à deux degrés. Chaque commune nomme son cheikh; les cheikhs d'une province aident à administrer cette province, et enfin tous les cheikhs réunis choisissent parmi eux les mandataires chargés de représenter la nation au Caire. Tel est, en deux mots, ce régime. Comme il diffère de celui qu'il remplace! Au lieu de la mort, que de vie va régner par tout le pays! Quel réveil des forces publiques
engourdies! Que de promesses pour un avenir prochain!
Ici encore, il v à plaisir à le dire, l'admirable tolérance religieuse du Vice-Roï éclate au grand jour. Le parlement égyptien est accessible à tous, sans aucune distinction de culte, sans aucun privilége en faveur du mahométisme. Les cheikhs sont libres d'élire qui bon
leur semble, et, à la dernière session, on a vu siéger au Caire, sur
soixante-huit musulmans, sept Coptes catholiques.
Enfin, et pour en venir au but même de ce livre, une dernière œuvre du Vice-Roi est sous les veux de tout le monde : la belle exposition d'Égypte, au palais du Champ-de-Mars. La plus grande part lui revient, en effet, dans l’organisation de cet immense succès. Il en à conçu le magnifique plan d'ensemble. Il a tout dirigé, pris l'initiative de la partie artistique aussi bien qu'industrielle, veillé aux moindres détails. Il à pris autrefois la peine de venir en Europe pour étudier, pour admirer la civilisation occidentale, et tout naturellement il a saisi avec joie l’occasion de faire admirer à l'Europe son Égypte bien-aimée. Il a été l'hôte de la France; à son tour, il lui offre l'hospitalité, et on sent bien, à voir la splendide ordonnance de la fête, que le maitre de la maison lui-même a pris à cœur d'y mettre de son àme.
Pour l'aider dans l'œuvre de son Exposition, le Vice-Roi nomma une Commission dont il confia la présidence à S. Ex. Nubar-Pacha, qui fut ainsi son bras droit sur les lieux, en Egvpte. Gonime commissaire général et pour veiller à Paris à la bonne exécution de ses ordres, il choisit M. Charles Edmond.
Parmi les membres de la Commission, nous avons à signaler M. Mariette-Bev, le savant égvptologue, grâce aux soins duquel s'éleva le temple de la déesse Hathor, le plus complet et le plus magnifique spécimen de l’art antique égyptien ; M. le colonel Mircher, qui fit exécuter, sous sa direction, le plan en relief de l'Égvpte, et présida
à toutes les opérations de la Commission égyptienne au Caire ;
M. Figari-Bey, à qui l'Égypte doit son exposition soudanienne, sa
carte géologique, fruit de vingt-cinq ans de travail, et ses collections minéralogiques ; M. J. Claude, membre du Comité inter-
national des monnaies, poids et mesures. M. Vidal fut chargé du
catalogue. Les travaux d'architecture furent confiés à M. Drevet, et le public n'a aujourd'hui qu'une seule voix pour applaudir la manière dont ils ont été accomplis. Les peintures furent exécutées par M. Bin, peintre d'histoire; les sculptures par MM. Mallet et Godin, sculpteurs.
Le terrain du Champ-de-Mars fut livré à la Commission le 1° août. Les ouvriers aussitôt v furent installés, et tout le monde rivalisa de zèle et d'activité. L'impulsion du Vice-Roi se faisait sentir de loin, et on travaillait à Paris avec la même énergie avec laquelle on travaille en Égypte lorsqu'il s'agit d'aménager les digues. Peu à peu les constructions sortirent de terre et s'éleverent, non sans contretemps. De grosses pluies chassaient à tous moments les travailleurs du fond des fouilles et du haut des échafaudages, ces mêmes pluies qui ont produit la dernière inondation de France. En trois mois, sur quatre-vingt-dix jours, soixante-huit jours de pluie! Ensuite vint l'hiver avec ses intempéries, ses froids fatals à l’œuvre du maçon, du peintre et du sculpteur, et ses dégels boueux. Malgré tout, la besogne avançait et finit par s'achever une des premières au Champ-de-Mars.
L'Exposition égyptienne est installée sur six mille mètres carrés qui lui ont été dévolus. Elle offre aujourd'hui aux veux éblouis du monde entier, en miniature et comme condensée en un si petit espace, toute l'Egvpte, brillante, splendide, révélant les grandeurs de son passé, les riches promesses de son présent, et laissant à l'opinion publique elle-même le soin d'en tirer des conclusions pour
l'avenir,