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RÉFLEXIONS SUR LES POIDS, MESURES ET MONNAIES EN ÉGYPTE

La première impression que l’on éprouve en examinant les tableaux qui précèdent est celle d’un grand embarras. On se demande comment il serait possible, à moins de l’expérience qu'une longue pratique du pays peut seule donner, de se reconnaître dans ce dédale de mesures, de poids et de monnaies dont le moindre défaut est de n'avoir ni base commune, ni relations appréciables. Je ne puis mieux comparer ce qui se passe actuellement sous ce rapport, en Égypte, qu'à l’état dans lequel nous étions en France avant l'établissement du système métrique. Même confusion, même fouillis inextricable, dont les tableaux ne donnent du reste qu’une faible idée; car, en les dressant, on a dû s’en tenir aux données les plus généralement admises, et se borner à suppléer autant que possible au manque d’étalons officiels.

Ainsi, pour les mesures de longueur, on compte cinq espèces de piks, différant suivant l’usage auquel on applique chacun d’eux. Mais là ne se borne pas la variété : le pik de Tantah n’est pas le même que celui du Caire, ni celui du Caire le même que celui d'Alexandrie. Chaque moudirieh, ou plutôt chaque place de commerce un peu importante, a son pik pour le mesurage des étolfes; et, le plus souvent, cette anomalie s’étend aux mesures mêmes de superficie, suivant que l’on change de province. La valeur du feddan est loin d’être identique sur tous les points du Delta et de la haute Égypte.

De même pour les mesures de capacité. Pour ne parler que de l’ardeb qui en occupe le sommet lorsqu'il s’agit des matières sèches, il est ou devrait être généralement, comme l'indique le tableau, de 183 litres 4760. Mais on se soucie peu de tant de simplicité dans la pratique, etnon-seulement la valeur de l’ardeb varie avec les produits, mais elle varie de place à place pour le même produit, C’est ce que l’on a fait ressortir en indiquant que l’ardeb de riz, qui ne vaut que 221 litres 700 à Rosette, vaut 321 litres 0831 à Damiette.

La mesure de capacité pour les liquides est le guirbeh, espèce d’outre dont se servent les sakkas (porteurs d’eau), pour approvisionner les ménages. Ce n’est pas, à proprement parler, une mesure. La valeur n’en a été arrêtée qu’à l’eccasion du cahier des charges qui est intervenu entre le Gouvernement et la Compagnie des eaux d'Alexandrie, cahier dans lequel les parties ont stipulé que 15 guirbehs d’eau équivaudraient à 4 mètre cube.

Il. y a deux ans, lorsqu’a été créée la Compagnie des eaux du Caire, on a laissé de côté le guirbeh, et le mètre cube lui-même a servi de base au contrat.

En réalité, il n’existe pas en Égypte de mesures pour les liquides. Le Coran défendant l’usage du vin et des liqueurs, les indigènes ne boivent

que de l’eau; et l’eau est, Dieu merci, trop abondante pour qu’elle fasse l’objet d’un commerce de détail, et qu'il faille la mesurer aux consomma-

teurs et aux altérés. La série de ces mesures manque donc nécessairement dans la collection qui a été envoyée.

Les essences et les huiles se vendent au poids.

La confusion que j'ai signalée dans les mesures de longueur se retrouve sur une plus grande échelle, s’il est possible, dans les poids. J'ai rapporté

cinq espèces de pics. Les variétés du kantar ne sont, en quelque sorte, hor-

nées que par celles des marchandises qu'il sert à peser. Kantar pour le café,

kantar pour le poivre, kantar pour les gommes, kantar pour les graines de coton, kantar d'Alexandrie pour le coton égrené, ou kantar commun; kantar pour le coton non égrené, allant de 300 à 315 rottoli, suivant les marchés de l'intérieur où l’on opère, etc., etc. Je n’en finirais pas, si je voulais tout rapporter.

J’observerai toutefois que, dans ces divers cas, le mot kantar implique autant l’idée de mesure (farde, sac ou autre) que celle de poids. Cette dernière n’est même intervenue que comme contrôle, comme garantie contre la fraude dans les livraisons. A la suite d’altérations de volume ou de qualité, Pacheteur a stipulé que la farde, le sac, etc., etc., de telle marchandise devait peser tant; et, l’idée de poids primant alors celle de mesure, on s’est tout naturellement servi du mot kantar pour rendre les deux idées en un seul mot.

J'arrive aux monnaies. La situation peut se peindre d’un seul trait. L’Égypte est le rendez-vous des monnaies du monde entier, et les pièces du pays même sont peut-être celles qu’on y rencontre le moins : talaris de Marie-Thérèse, colonates espagnoles, piastres mexicaines, roupies indiennes, dollars américains, roubles de Russie, rixdalers de Suède, sequins d’Autriche, thaler, florin, zwanziger d'Allemagne, lires italiennes, monnaies d’Angleterre et de France; depuis la livre sterling jusqu’au penny, et du napoléon à la pièce de dix centimes, rien n'y manque. C’est un amalgarme dont les sarrafs (changeurs) ne savent que trop profiter aux dépens des étrangers et de la morale.

Dans les grandes affaires, le coton, par exemple, les achats sont spécifiés payables en napoléons ou en sterlings d’une valeur en piastres au tarif parfaitement déterminée ; mais il ne peut en être ainsi dans les petites transactions de la vie ordinaire. Aussi, acheteurs et vendeurs, vendeurs surtout, y déploient-ils une adresse, une subtilité de compensations vraiment merveilleuse. On à dit autrefois de l'Italie et de l'Allemagne qu’un voyageur qui les traverserail, emportant une somme d'argent, verrait celte somme s’évanouir en frais et pertes au change, s’il la changeait à chaque frontière. Qu'un étranger s’avise, au Caire ou à Alexandrie, de faire passer successivement une livre sterling par la série des diverses monnaies qui ont cours, et la livre sera bientôt réduite à quelques paras. Quiconque n’a fait une expérience de ce genre ne comprendra que difficilement la valeur de cette expresion : Faire commerce d'argent.

Je terminerai ici ce rapide exposé des anomalies et des difficultés auxquelles on se heurte dans la pratique de chaque jour, lorsqu'il faut se servir de monnaies, de mesures, ou de poids en Égypte. Combien il importe à la rapidité, à la sécurité des affaires et au développement même du pays, que l’on sorte promptement d’un pareil chaos, c’est ce qu'il est inutile de faire ressortir. Les faits parlent d'eux-mêmes.

Mais n'est-il pas possible, en étudiant les tableaux qui précèdent, d’y trouver les éléments d’une refonte, d’une réforme suffisante, sans qu’il soit besoin pour cela de recourir à un système étranger? Voilà ce que j'ai dû me demander; et, après mûr examen de la question, je réponds non, pour deux raisons principales. La première, c’est qu’une solution de ce genre, en créant un système à côté de celui dont on veut universaliser l’application, perpétuerait les calculs de réductions et de conversions, qu’il s’agit précisément d’épargner au commerce, et manquerait le but que poursuit la Commission. La seconde, c’est que, malgré les plus patientes investigations, je n’ai pu saisir de lien rationnel entre les différentes parties de cet assemblage, que je n'ose qualifier de système. Comment, en effet, coordonner les éléments les plus disparates, empruntés aux peuples les plus divers, tels que Turcs, Allemands, Italiens, Grecs et autres, comme l’indiquent les mots de kili, kadah ou kadeh, rottolo, kantar, dirhem (drachme), talari (thaler), para, gourouch (grossch), ete., etc. ?

Chez la plupart des peuples, on retrouve pour l’unité monétaire le nom même de l'unité de poids. Le sicle, dont Abraham paye 40 en argent, est l'unité de poids du peuple juif, L’as romain en bronze est la livre romaine. Chez les Grecs, le drachme est à la fois le nom del’unité pondérale el celui de Punité monétaire. Rien n’est plus commun que le nom de livre pour l'unité monétaire; mais l'Égypte fait exception. L’okke et la piastre n’ont de rapport commun ni de nom, ni d’origine, ni de valeur.

Un moment, la présence du mot kérat dans les mesures de longueur et de superficie ainsi que dans les poids et dans les monnaies, m'avait fait croire à une sorte de relation, ou plutôt de base commune, qu'il se fût agi de dégager d'anomalies apparentes occasionnées par une longue pratique. Mais j'ai vite constaté que ce mot n’exprime que la vingt-quatrième partie d’un entier, et n’a rien de la valeur absolue que j'avais soupçonnée tout d’abord. Dans les monnaies, le kérat donne le titre; le pik, le feddan et le mitkal se divisent chacun en 24 kérats, et c’est là tout.

Il n’y a pas, à proprement parler, de système général des poids, mesures et monnaies en Égypte. Les quelques relations que j'ai établies en résumant les tableaux n’en ont ni le caractère, ni les mérites. Ce sont de simples rapports qui n’éclairent que médiocrement le chaos dans lequel j'ai cherché à m'orienter, et dont la valeur absolue est le plus souvent démentie dans la

pratique.

Mais où je retrouve quelques traces de systèmes, c’est dans les sousmultiples de certaines mesures ; celles de capacité, par exemple, que la division de l’ardeb en 12 kilis, 44 roubahs, 48 melwahs et 96 kadahs, fait rentrer dans le système duo-décimal,

Par contre, l’okke, qui, dans la pratique, se divise en demi, quart, huitième, seizième, trente-deuxième et soixante-quatrième d’okke, appartient au système binaire. J’en dirai autant du talari, qui se divise en demi, quart et huitième de talari; de la piastre, qui se divise en demi et quart de piastre, ete. Malheureusement, pour la question qui m'occupe, je ne puis tirer parli de ces éléments, que l’on retrouve, il est vrai, chez la plupart des peuples où les notions de poids et de mesures ont acquis quelque exactitude, mais dont une longue expérience a clairement démontré l’imperfection, sinon l'insuffisance absolue. Je me bornerai donc à les relever, et j'arrive à la conclusion naturelle de l'exposé qui précède : le besoin ursent d’une réforme.

Cette réforme, tout la réclame : aussi bien les nouvelles conditions éconcmiques dans lesquelles la crise cotonnière a placé l'Égypte, le développement de son commerce intérieur et l'extension rapide de ses relations avec l’Europe, que la nécessité, pour les indigènes et pour les étrangers, de sortir d’une confusion qui est une source de contestations et de fraudes. Le Gouvernement lui-même est grandement intéressé à l'établissement d’un système à la fois clair et rationnel dont la vulgarisation lui fournira, entre autres avantages, un moyen puissant d’assimilation pour ses possessions des bords de la mer Rouge et du haut Nil,

Mais quelle en sera la nature et comment l'appliquer? Les résolutions de la Commission répondront mieux que je ne saurais le faire à la première de ces questions. Quant à la solution de la seconde, elle ne présentera de difficultés sérieuses pour aucun de ceux qui connaissent la haute intelligence du Vice-Roi, sa persévérance dans la poursuite d’un but une fois arrêté, et surtout l'esprit d'amélioration et de progrès qui l'anime; esprit dont il vient de donner une preuve si éclatante, par la manière dont il à compris que l'Égypte devait figurer à l'Exposition universelle de 1867.

Quelques mots encore avant de finir. Dans les considérations qui précèdent, je n'ai pas compris la division du temps en Égypte. Cette question étant intimement liée à la question religieuse, la Commission appréciera ma réserve. Chaque phase importante du jour correspond, en effet, à une heure prescrite pour la prière par le culte musulman : tels sont le fagr, ou crépuscule du matin, l’acha, où crépuscule du soir, et l'asr, qui répond environ à la troisième heure de l'après-midi. Ce n’est là, du reste, qu'un point secondaire, et j'ai pu d'autant mieux le négliger, que, même en France, on a respecté l’usage qui divise le jour et la nuit chacun en douze parties égales.

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