ÉVREUX
i. GOSTERODSSE. IMP.-LIBRAIRE-ËDITEUR.
T.- ru F5
Le Caire, sbR origine. — Méhémet-AlietlesMamelucks. '-^Moarad Bey et Bonaparte. — Le puits de Joseph^ — Bataille des Pyramides. — Aboukir.— Départ de Bonaparte.— Bataille d'Héliopolis.— Mort de Klé^ ber.— -Ëyacuation de l'Egypte.
LEGaire, situé dans une plaine sàbloneuse, à 400 toises de la rive droite du Nil, à cinq lieues et demie du sommet du Delta^ au pied des derniers mame-^ Ions du Mokattan, vers l'an 958 de JésuMIhrist^ eut pour fondateur un
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général de Moyes, le premier des califes fatrmites. La nouyelle ville fut nommée El Kaherak ou El Gahera , mot qui signifie victorieuse. Bien que cette ville j sans ses faubourgs | soit aussi grande que Paris, et qu'on ait évalué sa population jusqu'à deux millions, on n^y compte plus aujourd'hui qu'environ 300,000 âmes. Depuis le passage du Cap deBonne-Espérance, quoique déchue deson ancienne splendeur, elle est encore l'une des cités les plus commerçantesderunivers, et sert d'entrepôt à l'Afrique intérieure, à l'Asie et même a l'Europe.
Après Gonstantinople, c'est la première ville de l'empire ottoman.
La yille principale, appelée Grand- Caire, est placée entre le bourg de Boulac, qui lui sert de port au nord, et le vieux Caire qui lui rend le même service pour la navigation méridionale duNil.
Le vieux Caire occupe remplacement sur lequel s'élevait la Babylone d'Egypte. Pendant qu'Âmron assiégeait cette dernière vjUe, une colombe établit son nid sur sa tente. Touché de ce fait, qu'il regardait comme un présage céleste, le général arabe^ partant pour s'emparer d'Alexandrie et ne voulant pas déranger la colombe, laissa la tente dressée : à son retour, il fonda en ce lieu même la nouvelle capitale de l'Egypte, qu'il appela Misr-Fostat. Ce mot, en arabe, signifie tente.
Mais les destinées de cette cité ne devaient pas être longtemps prospères.
Vers l'an 1167, les croisés, conduits par Âmaury, roi de Jérusalem, marchèrent sur Fostat. A leur approche, ^ le gouverneur la brûla , l'incendie dura cinquante jours, les habitants se réfugisent dans les campagnes voisines, et groupèrent leurs habitations autour
fit construire dans un nouveau quartier, nommé Kattaï, un château pour être sa résidence* Le fameux hippodrome n'en était pas éloigné. Bientôt ce quartier renferma plusieurs rues, dont chacune était habitée par des hommes de la même profession.
Après Textinction des Toulonides, les nouveaux émirs retournèrent au palais d'Al-Asker; mais ce quartier, même sous les princes fatimites, ne put reconquérir son importance et son ancienne splendeur. Les habitants de la nouvtelle ville, à l'exception de la mosquée Al-Asker, avaient détruit ou renversé tous les édifices. Le règne de Mostanger acheva la ruine de ces quartiers jadis si populeux. Ils n'offrent plus aujourd'hui qu'une plaine sablonneuse et mêlée de décombres.
Djewar ou Dijiwer, après avoii' conquis l'Egypte pour son maître Moaz-
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Lediuala, dédaignant Fostat et le château de Kattaï , voulut ^ pour recevoir le nouveau souverain, fonder une ville plus magnifique que la capitale des princes vaincus. Il eut recours aux astrologues pour fixer le choix de l'emplacement; et le jour où Ton commencerait lesconstructions. Les astrologues, après avoir consulté les astres, marqué l'emplacement et tracé l'enceinte de la nouvelle ville, entourèrent cette enceinte de pieux auxquels il attachèrent une corde qui en faisait le tour; on suspendait des clochettes à la c^rde.
Des ouvriers^ munis de leurs instruments et des matériaux nécessaires, s'établirent sur toute la ligne.
Il avait été décidé que les astrologues; au moment où le lever du soleil serait observé, tireraient la corde, afin que les sonnettes, mises en mouvement, donnassent le signal de jeter les fonde-
ments. Mais une circonstance imprévue (ne riez pas, jeunes lecteurs) renversa ces précaulîoosTidicules. Une corneille vint se percher sur la corde » les sonnettes aussitôt de retentir à qui mieux mieux! De toutes parts les premières pierres furent posées^ et, en moins de rien, les fondations commencées. La planète Héker ou Mars était à son apogée. Les astrologues prédirent que la nouvelle ville serait conquise par un guerrier venu de la Romanie ^ parce que ce pays (l'empire ottoman) étaitsous la protection de cette planète. Sélim, empereur de Gonstanlinople, réalisa, selon les Arabes, au bout de 560 ans, cette prétendue prédiction.
Les rues du Caire, sans pavés, sont sales, tristes, misérables^ se replient sur elles-mêmes, se brisent, forment un labyrinthe en ziz-zag, et aboutissent à des impasses innombrables. Chacune
de ces ramifications étant fermée par une porte, que les habitants ouvrent quand il leur plaît, il en résulte une grande difficulté pour connaître exactement l'intérieur de la citt-dorée^ de la perle de VÀrahie^ de cette merveille qui s'est assise non loin des ruines deMemphis, cette autre merveille des siècles magiques et fabuleux.
Les rues changent souvent de nom :
parmi les plus importantes, il en est deux qui traversent la ville dans sa lon^gueur; cinq autres la coupent dans sa largeur, des deux côtés, on voit des halles, des bazars, des khans, des boutiques, des hôtels, et sur les bazars, sur les halles, des maisons particulières.
On nomme Khat ou Khitteh une portion de terrain sur lequel une famille a eu le droit d'établir son habitation; Hanb une île^ ou réunion de plusieurs maisons. Dans ces deux sortes de rues;
ît) l'égtptë.
on ne voit point d'autres boutique?
que celle d un épicier ou d'un cafetier.
Si l'une de ces rues est ouverte aux extrémités, on l'appelle Der6. Quelquesunes sont si étroites, que deux hommes ne pourraient y passer de front ; alors on les désigne sous le nom de Kikah.
Il y a encore des espèces de ruelles ou passages d'une maison à une autre.
On remarque au Caire quatre places principales : au sud, celles de Garameydan^ et de Roumeyleh; vers le centre, Birkel'èl'Fyl; au nord-ouest, VEsbekyeh.
Celle-ci est la plus grande.
Au Caire, selon l'usage, les bazars sont «igités, tumultueux, encombrés, tandis que le reste de la ville est plongé dans un morne silence. Pour achever ce tableau, figurez-vous des maisons a deux ou trois étages, construites en terre et en briques mal cuites, terminées, pour la plupart, en terrasse, sans
fenêtres sur la rue, ou grillées comme des prisons, avec des balcons qui| de distance en distance, se touchent et se réunissent en voûte, au point qu'en certains endroits, les rayons du soleil sont complètement interceptés. Sur les places publiques un spectacle révol* tant a lieu : des esclaves de la Nubie et de l'Âbyssinie s'y vendent à Fcnchère.
Les aimées du Caire ne sont pas, malgré les récits contraires, dignes d'une grande admiration. Les sylphides de rOrient peuvent faire l'ornement des fêles, les délices du harem, mais des poses , des improvisations voluptueuses ne sauraient jamais fixer les regards, charmer les oreilles de tout homme qui sait rougir.
Les gens riches ont chez eux des fontaines et des jets d'eau. Leurs appartements n'offrent, pour toute décoration, qu'un pavé de marbre ou de
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faïence en mosaïque , sur lequel on étend des nattes ou des matelas qu'on recouvre de tapis plus ou moins somptueux. Une estrade, chargée de coussins^ règne autour des murailles : point d'autres dossiers que cette estrade, point d'autres sièges que les nattes. Quelques versets du Koran, tracés sur les murs, en cachent la nudité et tiennent lieu de tentures.
Selon Macrisy^ le grand marché du Caire, autrefois Casabeh, contenait environ deux mille boutiques. Aujourd'hui ce lieu est désert. Ce marché était situé hors de l'enceinte de la ville.
On compte quatorze portes principales au Caire. Selon quelques historiens, un sultan , après avoir repris possession de la capitale, d^où l'ennemi l'avait chassé, ne voulant point faire son entrée par aucune des portes existantes ^ ordonna de pratiquer une
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brèche, où, plus tard, on construisit Bâb-el'Felouhy c'est-à-dire la porte de la brèche, Bâh-et^Nasv^ porte du Secours, restaurée par lun des califes fatimites, rappelle un triste événement; le farouche Sélim y fit prendre le dernier sultan mameluck. Cette dernière porte et celle de la Victoire sont remarquables par leur architecture.
Les caravansérail^, lieux saints, ou nul ne peut enfeindre les lois de Thos-.
pitalité, sont très nombneux. Ils se composent, pour la plupart, de deux chambres, d'une galerie ouverte, d'une citerne et d'un abreuvoir. Destinés aux voyageurs, ils appartiennent, sans rétribution, au premier occupant.
Les mosquées dn Caire sont très nombreuses. Plusieurs ressemblent à des forteresses, surtout celle d'Ashar, dont les dômes et les minarets sont d'une hauteur vraiment prodigieuse
Elle avait autrefois une espèce d'école où Ton enseignait la théologie, la jurisprudence, l'astronomie, l'histoire, la médecine et les mathématiques. On nourrissait, on logeait même les écoliers peu favorisés de la fortune. Plus tard l'enseignement fut réduit aux premiers principes de la religion^ à la lecture, à récritnre et aux éléments de la langue arabe; car ce serait une véritable profonation que de mal écrire ou de mal prononcer le Koram, dont l'arabe est extrêmement pur.
L'école publique de la mosquée d'Askar n'est pas la seule qu'on puisse citer avec éloge. Protégés par les fatimites, tous les savants du Caire se réunissaient dans la Maison de la Science. Le calife Hakon-fiéamrillah en fut le fondateur vers l'an 395 de l'hégire : il la dota d'une bibliothèque nombreuse, à laquelle il eut soin d'attacher des conser-
valeurs inslruils et largement rétribués. Le public y était admis tous les jours. Quelques années après, le même prince fit venir de l'Arabie et de la Syrie les professeurs les plus distingués qu'il combla de présents : il assigna en même temps de forts revenus a ce précieux établissement.
La Maison de la Science conserva sa réputation^ jusqu'à l'an 516. A celte époque, deux hommes, dont l'un était foulon, voulunent substituer d'autres doctrines à celles qui y étaient enseignées. Le nombre de leurs prosélytes augmentant chaque jour, tous deux furent mis en jugement. Le foulon^ à l'enteudre, était invulnérable et d'une nature divine, Pour lui donner un démenti formel, on le pendit. Après sa mort, ses disciples furent à peine desabusés. La Maison de la Science ayant été fermée , on en conslruifit une
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autre, mais les fondateurs ayant été forcés de recevoir des présidents et des secrétaires désignés par le prince, celte seconde maison^ à la chute des fatimites, eut le sort de la première.
Les chrétiens des diverses sectes ont environ trente églises ou chappelles; les Juifs comptent dix synagogues,
11 y a treize cents okels, douze cents cafés, trois cents citernes et soixantedix bains.
Outre un grand nombre d'écoles particulières, le Caire possède plusieurs édifices consacrés à renseignement.
Autrefois on renfermait les fous dans rhospice général , qui est très vaste. S'il faut ajouter foî à certains rapports, les malades y manquaient de soins et de remèdes.
Le gouvernement retire un grand profit des abattoirs et des boucheries; en effet, la tète et la peau de tous les
animaux qu'on y lue j lui appartiennent.
On voit encore les arcardes du grand aqueduc dont parle l'histoire ancienne.
Les Greniers de Joseph consistent en sept cours carrées, dont les murs en brique sont élevés de quinze pieds. On y conserve le blé qui vient de la Haute- Egypte, pour la nourriture des soldats.
Le cimetière des Mamelucks, avec ses petits monuments de marbre blanc, semblables pour la plupart à des mosquées, est à l'orient du Caire, au nord de la pointe de Mokattan. Il renferme le tombeau de Malek-Âdel que la plume élégante de madame Gottin a rendu si populaire en France.
Il y a dans la ville quelques tombeaux des santons, mais le plus grand nombre sont au dehors, dans le quartier qu'on nomme Karafa. Le peuple les a en grande vénération. La plus remarquable de toutes ces tombes est celle de
Schafié, l'un des quatre interprètes du Koram. Un calife voulant posséder le corps de ce santon, chargea l'émir d'Egypte de lui envoyer ces précieux restes. L'émir, n'osant d'un côté désobéir à son maître^ et de lautre craignant un soulèvement populaire, se rendit sur les lieux avec dix mille soldats. A peine eut-on creusé la terre, qu^il en sortit une flamme surnaturelle qui rendit tous les ouvriers aveugles.
Chacun futconvaincuque le ciels'opposaitjà l'enlèvement du corps. Vingt mille témoins signèrent un procès - verbal qui fut envoyé au calife, qui s'en contenta. Telle est la version de Macrisy, version assez plaisante, mais que je suis loin de garantir.
On voit dans Tintérieur du Caire de très beaux palais : ceux du vice-roi, d'Ibrahim-Pacha, d'Abbas-Pacha, du Defterdâr-Bey, et beaucoup d'autres.
La citadelle est située au sud, sur la dernière hauteur du Mokattan, et domine le Caire. On y arrive par deux rampes taillées dans le roc, dont Tune, au nord, conduit à la Porte des Arabes ; et l'autre, à Test, aboutit à celle qui est connue sous le nom de Portes des Janissaires. La citadelle fut presque entièrement ruinée, en 1824, P^^ 1'^^" plosion d'nn magasin à poudre creusé dans le roc. Tous les édifices qui s'y trouvaient furent abattus pour la plupart : depuis ils ont été reconstruits.
Cette forteresse est loin d'avoir de l'importance , car elle est elle-même dominée par une hauteur sur laquelle on a placé un petit fort, qui pare en partie à Tinconvénient de sa situation.
Méhémet-Ali, en faisant aplanir le chemin étroit et scabreux de la oitadelle, a cru sans doute effacer les traces du sang dont ce chemin fut souillé le 1*'
mars 18H. Cette page de la vie du grand homme snflirait pour tenir toute une existence de gloire. En vain ses partisans ont essayé de pallier le massacre des Mamelucks en alléguant l'excuse froidement admise en politique...
celle de la nécessité. Il est vrai qu'on entendit le vice roi déclare qu'il sacrifierait volontiers le tiers de ses possessions pour rallier à ses intérêts cette milice turbulente et qui tenait le gouvernement dans une inquiétude continuelle. Malgré l'heureuse issue de cette sanglante tragédie , les moyens employés ont laissé, dit-on, l'auteur du coup en proie aux plus amères réflexions. Il y a donc place pour le remords dans l'âme de tous les coupables. Au surplus, je •vais copier textuellement un auteur moderne, dont le récil me semble dépouillé de toute exagération.
« Khalim-Bey commandait cette poignée de braves échappés aux désastres d^Héliopolisy lorsque le vice-roi remit à son fils Toussoun-Pacha, le commandement de Tarmée de Semar. Des Mameluks devaient assister à la cérémonie de l'investiture, Au jour marqué , le cortège se rendait à la citadelle. La troupe de Khalim-Bey venait de franchir le seuil de la seconde porte, quand Méhémet-Ali donna froidement le signal de l'horrible carnage. Tous y périrent* Un seul, Achmet, dégagé de la foule, poussa son cheval de rocher en rocher, et s'élança d'un saut ef-« frayant hors de la forteresse.
» L'homme et le cheval arrivèrent à terre sains et saufs; le coursier, qui semblait avoir puisé des inspirations dans le péril , emporta son maître triomphant à travers les soldats immobiles et la foule émerveillée.
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>} Depuis ce temps, Achmet vie au déserl. LesBédoinsle connaissent^ il a trouvé une fa mi Ile, et son cheval estde venu célèbre parmi les chevaux de la tribu, «
C'est dans la citadelle que se trouve le palais occupé par le pacha lorsqu'il vient au Caire. Il renferme le quartier des Janissaires^ celui des Azaph, et doit être regardé comme l'une des mer* veilles de l'Egypte. Bâti sur le roc qui lui sert de fondement j il est entouré de murailles fort hautes et fort épaisses.
Ce château et les acqueducs furent cons»
truits Tan 572 de Thégire, par ordre de Salah-Eddin, filsd'Ayiaub. L^édifîce ^t en pierres de taille, et Ton y compte tpois cents vingt arcades. Ou voit encore au sommet de la montagne les ruines d'un pavillon nommé Kobbat-al-Kaica (pavillon du bel air); c'est l'ouvrage de l'un des successeurs de Méiie-Hadel- Seif-Eddin.
On remarque dans ce château une grande salle ouYerte de tous côtés, et dont le dôme est supporté par douze colonnes de granit. Autrefois, dans cette salle ou Salah-Eddin rendait ju6*tice, et ou le divan s'assemblait, une corde était attachée à la voûte; les caschiefs qui, a la fin de l'année, ne pouvaient rendre compte des taxes de leurs provinces, étaient suspendus à cette corde, les mains liées au dos, et cruellement flagellés. Une seconde salle, n'ayant qu'une ouverture du côté du nord^ et dont la voûte reposait sur trente*-quatre colonnes, sert aujourd'hui de passage ; on a même établi des boutiques tout autour; s'est ce qu'on nomme le dtt;an de Jo^eph.Âucun voyageur «e manque de visiter une espèce de terrasse qui faisait partie de l'ancien appartement des pachas; on dit que Tun d'entre eux y fiit étranglé. Depuis ce tragi-
que événement, les pachas logèrent dans une autre partie du château. Le fameux puitsqui portele nom de Joseph fixa surtout monattention. Je dois faire observer ici que Salah-Eddin s'appelait luimême Youssoub, ou Joseph, et que ce prénom a causé la méprise des Cophtes et des Arabes qui attribuent au fils de Jacob dee monuments qui n'ont existé que bien longtemps après sa mort. Ce puits, d'une forme carrée, est comme à double étage, et taillé dans le roc vif.
Sa profondeur est de 280 pieds, et sa circonférence de 42; le fond est au niveau du Nil. L'escalier tournant a 220 marchas, dont la descente est douce-et presque imperceptible. Il vient d'une source qui est presque la seule qui se trouve dans le pays. Un manège à roues qu» deux bœufs font mouvoir^ élève l'eau de la partie inférieure au niveau de la supérieure, d'où, par le
même moyen, on la fait monter jus«qu'à la hauteur du sol. Ce puits a été creusé pour parer au cas où Tacqueduc qui porte l'eau du Nil à la citadelle viendrait à être coupé. Elle contient d'ailleurs plusieurs citernes, dont une, entre autres, suffirait à la boisson de quelques milliers d'hommes pendant une année. -JSur les belles ruines du palais de Saladin, le vice-roi a fait construire une mosquée. On trouve encore dans la citadelle un an>enal de construction, une fonderie de canons, une manufaclured'armesportatives,desateliers où l'on fabrique tous les objets d'équipement pour la cavalerie et l'infanterie, une imprimerie ainsi qu'un hôtel des monnaies.
On construit beaucoup de norias (nahourah)j dans la campagne, pour l'irrigation des terres.
Strabon parle d'une machine pareille
qui, par le moyen de roues et de poulies, faisait monter l'eau du Nil sur une colline très élevée, avec cette différence qu'au lieu de boeufs ou de chevaux, c'étaient des esclaves, au nombre de cent-cinquante, qui mettaient les roues en mouvement.
En 1 754, le Caire essuya un tremblement de terre qui renversa ou abîma les trois quarts de ses manufactures de tapis, etc. Plus de six mille habitants furent ensevelis sous les décombres.
Non loin du Nil, vis-à^vis de Fostat, entre Gizeh et les pyramides, on voit les restes d'une chaussée et de plusieurs ponts qui en unissaient les différentes parties. Cette chaussée avait été faite pour la conduite des matériaux qui servirent à la construction de la citadelle.
Mourad-Bey, chef et le héros des Mamelucks, né en Circassie vers 1759,
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avait un palais à Gizeh» Ce musulman eut le double honneur de combattre les deux premiers hommes de guerre des temps modernes, Napoléon et Kléber.
Mourad était un jeune Mameluck de la maison d'Aly-Bey, le premier qui, voulant secouer le joug de la Porte Ottomane, s'était efforcé d'établir Tautorité d'un seul despote sur les tyrannies concurrentes des vingt-quatre beys du pacha et des corps ottomans qui se disputaient l'administration de la malheureuse Egypte. Aly-Bey, après s'être débarrassé de tous ses rivaux, fut luimême trahi par Abou*-Dahah, son lieutenant ; la trahison de Mourad assura *a victoire à ce dernier, et fut la première cause de l'élévation du jeune Circassien qui , embusqué avec 6,000 Mamelucks dans ies palmiers de iSaillyls, y frappa d'un coup de sabre, au visage, Aly-Bey. A la vue de sou bienfaiteur
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étendu sur le sable, le perfide Mameluck sentit la pointe du remords, et s'écria les larmes aux yeuxt « Pardonnemoi; oh! pardonne-moi, mon maître, je ne. t'avais pas reconnu ! » Aly fut transporté au Caire. Sa blessure n'était pas mortelle ; mais Abou-Dahah en fit empoisonner l'appareil. Mourad, selon ses criminels désirs, hérita de son harem et de ses biens. La mort de son patron et celle d'Abou-Dahah, qui eut Heu peu de temps après , laissèrent Mourad le plus puissant de TÉgypte.
Le seul rival qu'il piit avoir à redouter était Ibrahim-Bey; obligés de lutter l'un et l'autre contre la politique de la Porte, ils paraissaient en bonne intelligence lors de l'arrivée des Français. A la première nouvelle de cette invasion, Mourad-Bey n'avait envoyé à la rencontre des soldats de la République qu'une partie de la milice dont il était
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chef suprême. Il se rendit bientôt au Caire dans l'intention de se venger sur les négociants français de Tagresssion de leurs compatriotes; mais, cédant aux observations d'un Vénitien, nommé Roselti, il se contenta d'exiger de ces négociants quelques milliers de piastresL La première rencontre entre les Mamelucks et les Français eut lieu a Chebreis. L'échec des premiers remplit Monrad de fureur : ce fier Circassien ne négligea aucun moyen de relever le courage de ses soldats, et leur rappela qu'ils étaient regardés comme la première cavalerie de Tunivers.
Bientôt la bataille des Pyramides vint détruire les dernières illusions de Mourad, qui vit tomber ses frères et l'élite de son armée. Cependant les dispositions qu'il avait prises étaient formidables, de l'aveu même de Napoléon. De soixantemille hommes, à peine
deux mille ciiiq cents cavaliers purent fuir avec lui. Encore ne dut-ii son salut qu'au dévoûment sublime d'un bey qui; pour lui ouvrir un passage, fit acculer les chevaux de quarante Mamelucks contre les baïonnettos des grenadiers, et les renversèrent sm* ces derniers . Par cet acte de désespoir et de courage, les fils de Mahomet ouvrirent le carré : mais la brèche se refermant aussitôt, ils périrent jusqu'au dernier.
Plusieurs acteurs de ce glorieux drame avouent que le premier choc des Mamelucks contre les carrés fut si terrible^ que le courage des Français en fut ébranlé un instant. Cette victoire à jamais mémorable les rendit maîti'es du Caire.
A Aboukir, la flotte française^ composée de quinze vaiii^seaux de ligne et de quatre frégates , fut abordée par l'es-
cadre anglaise^ et ne pat^ malgré lapins belle défense, par suite de fautes nombreuses éviter la plus terrible des catas* trophes.
Xj'amiral Brueys, pendant le combat^ se tint sur la dunelie da vaisseau VOrimU entouré de son état-major. Il fut hhèssé d'abord à la figure, et quelque temps après coupé presque en deux par un bo^et de canon.On Toulut l'enlever et le transporter au poste des blessés : mais ils'y opposa^ en prononçant ces paroles mémorables : Un ami-rai français doit mourir sur son bancdeqwxrt. Un instant après, il expira.
A neuf heures du soir le feu prit à bord de VOrienL Malgré les pi'Ogrès rapides de l'imcendie , ces débris de l'équipage ne cessèrent point de tirer* Enfîn,^ il fadhit abat>donner le navire.
Quelques-uns gagnèrentle rivage^ mais le plus grand nombre périt dans les
flots. Le capitaine du pavillon, Casa- Bianca, dangereusement blessé, mourut dans les bras de son jeune fils qui ne voulut point s'en séparer. UOrimt sauta. Jamais speetacle ne fut plus horrible que cette masse énorme dévorée par les flammes qui s'élançaient en gerbes immenses, et répandaient sur rhorison une couleur rougeâtre. L'explosion fut terrible : de toutes parts tombaient avec fracas des canons, des boulets, des pièces de fer rouge, des tronçons de mâts et des cordages enflammés.
Ensuite le combat recommença entre l'arrière-garde de l'escadre française et de la flotte ennemie ; mais il ne dura pas longtemps. Le contre-amiral Villeneuve gagna le large avec deux vaisseaux seulement, le Guillaume-Tellj le Généreux et deux frégates.
Après ce revers plus que désastreux.
les habitants du Caire se révoltèrent.
D^abord tous les Français qu'ils rencontrèrent furent massacrés, ainsi que ceux qu'ils soupçonnaient leur être dévoués. La maison du général fut ensuite mise au pillage, et les gens qui "l'habitaient, tous égorgés. Heureusement que cet officier supérieur accompagnait rétat-major qui était allé visiter l'île de Boulac. Dans le même moment, une autre troupe de révoltés se porta sur la maison qu'occupail llnstitut. Les savants, les artisles et leur suite furent obligés de se barricader et de soutenir pendant toute la journée, une espèce de blocus.
Le général Dupuy, commandant de la plaoe, envoya quelques patrouilles qui devinrent bientôt insuffisantes pour dissiper les groupes nombreux qui se formaient à chaque instant ; et les progi'ès de l'insurrection se montrant de
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plus en plus effrayants, il sortit de son hôtel, accompagné de son aide-decamp, d'un négociant qui lui servait d'interprète, et suivi d^un piquet de dragons. Il ordonna en même temps à la trente-deuxième demi-brigade de prendre les armes, et de se tenir prête à marcher. Au premier choc, les assaillants reculèrent, mais la rue étant trop étroite pour permettre à la foule de s'écouler, le général, qui s'était ouvert un passage, fut bientôt entouré par les séditieux, et couvert de blessures dont il mourut peu d'instants après. Cette affreuse nouvelle se répandit bientôt dans la ville : le canon d'alarme se fit entendre. L'infanterie parcourut les principales rues, en faisant un feu vif et meurtrier sur les révoltés, qui se retranchèrent, au nombre de quinze mille, dans b grande mosquée d'Hosseni. D'un autre' côté.
les Arabes-Bédouins, prévenus sans doute de cet événement^ s'étant appro* chés des murs de la ville, tâchaient d'y pénétrer pour prendre part au pillage.
Bonaparte aveHi par des exprès et par le canon d alarme, vint en toute hâte au Caire : il ne put y entrer que par la porte de Boulac. A la chute du jour, il établit plusieurs pièces d'artillerie dans les rues , et attendit que le soleil fût levé: car les Orientaux ont coutume de cesser les hostilités pendant la nuit.
Le lendemain, le combat recommença de part et d'autre avec une égale fureur. La fusillade et lartillerie firent un carnage horrible : les portes de la mosquée^ où les mutins s'étaient enfer-^ mes furent enfoncées à coups de hache, et ceux qui s'y étaient retranchés, im^ pitoyablement massacrés. Le général eti chef; après plusieurs sommations
infructueuses , usa d'un moyen qui réussit, mais dont les suites furent affreuses. Des batteries placées sur le mont Mokattan, et celles de la citadelle commencèrent à lancer des bombes^ des boulets^ des obus, pendant que des colonnes de grenadiers cernaient l'édifice. Ce qui rendait cette seène plus effrayante, c'est que, par un hasard extraordinaire, les roulements prolongés du tonnerre vinrent se mêler aux décharges incessantes de l'artillerie française.
Qu'on se figure la position de ces malheureux j la moquée , à chaque instant, menaçait de les ensevelir sous ses décombres fumants. Frappés d'<S^ pouvante, ils implorèrent en vain la pitié de Bonaparte, qui leur répondit :
Vous avez refusé ma clémence quand je wus V offrais; r heure de la vengeance est sonnée; vous avez commencé^ cest à moi de finir. Et
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le feu continua. Poussés par le désespoir, les révoltég voulurent s'ouvrir un passage, le^ armes à la main; mais la mort les environnait de toutes parts.
£n(in, ayant perdu tout espoir, ils demandèrent miséricorde. Le général en chef ordonna qu'on les épargnât, et qu'on les reçût à quartier. Quatorze cheiks , ou gens de loi , convaincus d'être les principaux auteurs de la révolte, furent condamnés a mort : huit parvinrent a s'y soustraire par la fuite.
Les Français, quoique maîtres de toute l'Egypte, n'eu étaient pas moins inquiétés par Mourad-Bey et par- les Arabes. L^audace des Mamelucks, à la nouvelle du débarquement des Turcs sur la plage d'Aboukir, devint encore plus grande. Deux cent vingt -cinq hommes, renfermés dans le fort de ce village , et commandés par le chef de bataillon Godard, malgré leur héroïque
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défensci ne pureot résilier à des forces plus que supérieures. Godard mourut les armes a la main, et le reste de la troupe eût peut-être été massacré, sans la généreuse intervention du commod<H*e sir Sidney Smith, dont les vaisseaux faisaient partie de l'escadre ennemie« Bonaparte ayant rassemblé une partie de ses troupes, marcha contre l'armée turque. Mustapha -Pacha s'étant fortifié dans Âboukir, au lieu de voler à la rencontre des Français, qui s'étaient repliés pour se concentrer, dit à Mourad*Bey : u Eh bien ! ces Français, dont tu n'as pu soulaiir la présence^ je me montre> les voilà qui fuient devant moi! » Ce dernier^ vive-^ ment Uessé , lui répondit avec une espèce de fureur : « Pacha , rends grâce au propàète qu'il convienne aux Français de se retirer; car s'ils se re-»
tournaient, tu disparaîtrais devant eux
comme la poussière devant l'aquilon \n Les Français attaquèrent les retranchements de l'orgueitteux Mustapha qui , dit-ou, avait fait préparer une cage pour Bonaparte^ et des ckaines pour ses intrépides soldats.
Le général Lannes se porta rapide" ment sur la première ligne; en même temps Mura t^ à la tète de quelques régiments de cavalerie, s'écria : Si jamais ennemii doivent être écrasés par ma cavaleriCf ce sera aujourd'huH El il chargea vigoureusement les Turcs ^ qui furent bientôt, au nombre de deux mille, en^ veloppés^ culbutés, tués ou précipités dans la mer. L'action devint alors plus terrible : Mustapha remplaçait par des troupes fraîches cellesqui succombaient, de sorte que les Français avaient à com^ battre un ennemi sans cesse i^naissanh Mais lem* bravoure, les savantes combinaisons du général^ que secondaient
W l'Egypte.
d'habiles lieutenants , surmontèrent tous les obstacles. Aussi s'avancèrentils au pas de charge, la baïonnette en avant, sur les redoutes. Les Turcs tâchèrent, mais ea vain, de forcer cette muraille d'airain , ils y trouvèrent la mort. Cependant Tartillerie força les Français à se replier^ Ce mouvement rétrograde leur procura la victoire.
En Orient, on paie à chaque soldat autant de têtes qu'il en peut apporter au quartier-général. Les Osmanlis n'y manquèrent pas en cette occasion, de sorte que la confusion se mit dans tous leurs rangs. L'adjudant-général RoVise s'en aperçut le premier, et fit la proposition à Murât de s'élancer sur la redoute, pendant que les Turcs ne pensaient qu'à leur horrible récolte. La cavalerie se portant aussitôt entre les retranchements et la mer, plaça l'ennemi entre deux feux. Le général en
chef fit alors a Tancer plusieurs colonnes sur la gauche des Turcs s ces malheureux, effrayés de ces diverses attaques, commencèrent à perdre la tête. Ils essayèrent vainement de se défendre, car poussés et acculés entre la mer et la cavalerie, celle-ci en fit un affreux carnage.
Le village tenait encore i Mustapha- Pacha continuait à s'y défendre , à la tête de sa garde; mais le général Murât lui ayant coupé toute retraite, il fallut qu'il se décidât à se rendre. Ce musulman lui tira un coup de pistolet qui l'atteignit au-dessous de la mâchoire, sans cependant lui faire une blessure dangereuse ; Murât, d'un revers de son sabre, lui abattit deux doigts de la main droite, et le remit à ceux qui le suivaient.
Plus de cinq mille Turcs s'étaient enfermés dans le fort d'Abèukir. Ils y
éprouvèrent toutes les horreui^s d'un siège. Quand ils se rendirent, deux mille d'entre eux avaient péri par la famine, et le reste n'avait plus la force de porter les armes.
Cette importante victoire fut une glorieuse consolation de la défaite que la marine française avait essuyée dans les mêmes parages.
Avant de revenir en France, Bonaparte confia le commandement suprême au général Kléber. Les Français se trouvaient dans une position extrêmement fâcheuse. Loin de leur mèrepatrie^ au milieu d'un peuple féroce et fanatique, fatigués de combats qui se renouvelaient chaque jour, ils voyaient leursjforces diminuera mesure que celles de leurs ennemis augmentaient. Une convention fut donc conclue, le 24 janvier 1800, entre les envoyés du général français et les chefs d'une armée
turque. Les Anglais s'y opposèrenti Kléber, plein d'une juste indignation, fit imprimer une lettre de l'amiral Keitb, et n'y ajouta que cette phrase éloquente : « Soldats j on ne répond à cette insolence que par des victoires ; préparez-'Vous à combattre. »
Le âO mars , au matin , la bataille s'engagea; les Français, après s'élre ayanoés au pas de charge sous les boulets et la mitraille des ennemis, emportèrent le village de Matariehet, et firent un affreux carnage des janissaires qui le défendaient. Les Turcs, après que les Français eurent repris leur premier ordre, se précipitèrent avec furie sur un des carrés qui les culbuta et les mit en fiiite. Leur cavalerie n'eut pas plus de succès. Le tisir, effrayé, gagna son camp^ situé à £l-Kanka, d'où il envoya un interpi'ète offrir à l'intrépide Kl^r une suspension d'armes, avec
44 l'égypie.
{»:omesse d'exécuter la convention :
« Je porterai moi- même la réponse, s'écria fièrement le général en chef. »
En effet, l'arméej aussitôt après le cou-^ cher du soleil^ entrait dans Ël-Kanka.
Le lendemain, les Frayais se dirigèrent sur Belbéis, où s'était retirée Tarrière-garde de Tennemi, qui n'eut que le temps de prendre la fuite. Les Turcs, qui s'étaient renfermés dans un fort, soutinrent l'attaque pendant le reste du jour^ mais ils furent obligés de ^ rendre à discrétion. Le lendemain, Kléber poursuivit les ennemis jusqu'à Salahieh^ où il s'attendait à les trouver ralliés. Les habitants, au contraire, lui apprirent que le visir s'était jeté dans le désert, abandonnant précipitamment son camp^ son artillerie et ses bagages^ qui tombèrent au pouvoir du vainqueur.
Jamais victoire ne fut plus complète
LÉGYPTE. 45
et plus glorieuse. Dix-huit mille hommes taillèrent en pièces quatre- vingt mille Turcs, et rendirent encore le»
Français maîtres absolus de TÊgypte.
Mais, au moment où se livrait la célèbre bataille d'Hélîopolis, les habitants du Caire formèrent des rassemblements nombreux, et se ruèrent contre un fort situé près de Boulac, d'où ils furent repoussés par la mitraille.
Nassif-Pacha, ayant faussement annoncé la défaite des Français, la multitude rentra dans le Caire, massacra les Francs, dont elle incendia les maisons.
Ensuite, Nassif-Pacha se dirigea vers la maison de Mohammed-Bey, où une partie de la garnison s'était retranchée.
Ces deux cents braves forcèrent le pacha à évacuer la place d'Esbekich, et à se réfugier dans les maisons voisines.
Pendant ce temps, la population poursuivait le cours de ses atrocités.
Excitée par les Mamelucks et par les Osalanlisy elle se baigna dans le sang des Français. Sans le secours du général Lagrange, nos soldats eussent peutêtre succombé, faute de munitions.
D^abord, sa colonne battit un corps de troupes qui voulait en arrêter la marche. La nouvelle de la victoire d'Héliopolis, et l'arrivée d'un autre renfort, ranimèrent le courage des Français, qui pressèrent vivement les révoltés.
De leur côlé, la citadelle et les forls tonnaient sur la ville, dont plusieurs quartiers furent livrés aux flammes par le général Lagrange.
Sur ces entrefaites, Kléber arriva.
Ayant vainement essayé d'appaiser la révolte par la persuasion, il attaqua Boulac et réduisit bientôt ses aveugles défenseurs à venir implorer sa clémence.
La révolte était encore maîtresse du
l'Egypte. W
Caire. Après une lutte sanglante, Nassif- Pacha battit en retraite, et fit (rffrirau général en chef des conditions tellement déplacées, que Mourad-Bey n'osa point les communiquer lui-même au vainqueur d'Héliopolis. Ce dernier, après avoir écouté les deux parlementaires de Tennemi, les conduisit dans un appartement d'où ils pouvaient apercevoir les raines fumantes de plusieurs quartiers de Boulac et du Caire, en leur faisant comprendre que toute résistance était impossible. En effet, les révoltés se soumirent. Clette dernière victoire assura de nouveau la possession de l'Egypte, à ses conquérants.
Le 14 juin 1800, Kléber, après avoir passé en revue une légion grecque qu'il avait fonnéé, retournai^ a son palais, et traversait une terrasse couverte par un berceau de vigne, suivi seulement de l'architecte Protein. Sou-
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daîn, un jeune fanatique, nommé Soleyman^ s'approche du héros que les Turcs savaient ne pouvoir soumettre, et lui plonge un poignard dans le sein.
Kléber expire aussitôt, mais l'assassin est arrêté.. Un cruel supplice lui fit expier son audacieux forfait. Plusieurs de ses complices ne purent se soustraire à une juste vengeance.
Après la mort de Kléber, le général Menou prit le commandement de Parmée qui se signala, au mois de mars de Tannée suivante, par une bataille gagnée près du village de Rhamanié contre les Anglais. Cependant, quelque temps après, Menou signa à Alexandrie une capitulation qui est encore l'objet des jugements les plus contradictoires.
Kléber, mis au premier rang de héros de la France, était seul digne de remplacer Bonaparte : sa mort tragique fut le signal de notre retraite, après la
l'êgtpte. 49
plus brillante expédition que puissent concevoir le génie et l'ambition.
Ainsi se termina, en 1801, cette fameuse expédition qui remplit POrient de la terreur des armes françaises, et servit à accroître le trésor de nos connaissances dans rhistoire naturelle et dans les antiquités.
A son retour en France, Menou fut nommé gouverneur-général du Piémont, puis envoyé, en la même qualité, à Venise, où il mourut le 13 août 1810.
Memphis. -r Gaa;Lb^se eVPsammenltug. — Rodab. — Description du Nil. — Le Nilomètre. *- Sanglant sacrifice. — Les cataractes.— Animaux d*Égypte.-* Grand courage d'un Égyptien.— 'École de médecine et de chirurgie. — ^Vente des esclaves. — Lycée et manufacture de Boulac.
En face du Caire, autrefois, s'élevait pompeusement Memphis. Cette ville célèbre rappelle la conquête qu'en fit Cambysei sous le règne de Psammenitus, fils d'Amasis, qui refusa de payer le tribut auquel Cyrus avait soumis
L* EGYPTE. 5i
l'Egypte, l'an 525 avant Jésus-Christ.
Lorsque les deux armées étaient en présence, les Ioniens et les Gariens qui faisaient partie de celle des Égyptiens, indignés de la trahison de Panés, leur général, qui, sous le règne d'Amasis, avait passé au service de Cambyse, et l'avait déterminé à faire cette guerre, égorgèrent les enfants du traître, et burent, en sa présence, le sang de ces innocentes créatures. CeUe atroeité excita la fureur des Perses : le combat fut terrible. Les Egyptiens vaincus se réfugièrent à Memphis, où ils violèrent le droit des gens. Cambyse leur envoya un héraut qu'ils massacrèrent. Après ce nouvel acte de barbarie, la ville fut prise d'assaut, et Psammenitus fait prisonnier. Cambyse le fit placer dans un endroit d'oii il put voir sa fille, vêtue en esclave, allant puiser de l'eau : elle était suivie de ses jeunes compagnes qui
rempUssaieut l'air de leurs cris déchi* rants. Venaient ensuite les jeunes seigneurs de la cour, ayant un mors dans la bouche, et un licol autour du cou.
On les conduisait pour être immolés aux mânes du héraut persan. Psammenitus tourna la tète et baissa les yeux, sans donner aucun signe de douleur. Mais^ apercevant son favori quî^ couvert de haillons, allait de porte en porte demander l'aumône, il versa d'abondantes larmes, en se frappant la poitrine. Cambyse, informé de celte étrange conduite, lui en fit demander la raison. U répondit : Les calamités qui accablent ma famille sont trop grandes pour être déplorées par des marques extérieures d'affliction ; mais la t?ue d'un ami.réduit à la mis^e me laisse la liberté de réfléchir et me permet de pleurer. Ces paroles touchèrent le roi vainqueur, qui ordonna , mais trop tard, d'épargner le fils du roi
d'Egypte. Rendu à la liberté, ce malheureux prince manifesta le désir de se venger; alors il fut condamné à boire du sang et mourut. Depuis cette époque, la splendeur et la prospérité de l'Egypte furent anéanties. Les prêtres ayant été massacrés, le bœuf Âpis égorgé de la main même de Gambyse, ce merveilleux pays eut à supporter toutes les humiliations d'un dur esclavage.
Les Egyptiens tentèrent, mais toujours en vain, de briser leurs fers.
Enfin, ils furent englobés dans les immenses et rapides conquêtes d'Alexandra-le-Grand.
A Demouh, pe^ éloigné deGizeh, les Coptes ont un monastère et les Juifs une synagogue. Auprès de celte dernière, il y avait un vieux tronc d'arbre que les Coptes, les Arabes et les Juifs révéraient également.
En voici le motif <;
Moïse , selon l'opinion générale , s'étant arrêté en ce lieu, à son retour de Madian^ planta son bâton en terre; soudain il prit racine et devint un arbre magnifique, couvert, en toute saison, d'un épais feuillage. Quand Mélic- Alaschraf-Schaban bâtit au Caire le collège qui porte son nom, il ordonna de couper son arbre qui, durant la nuit, se courba et devint impropre à la constuction. Un accident le priva de ses feuilles. Les Coptes prétendent que dans un monastère du désert de Scytha le bâton de saint Ephrem se changea de même en un arbre aux rameaux ombreux et gigantesques. La plupart des Juifs qui habitent l'Egypte vont en pèlerinage à Demouh, ce qui les dispense défaire le voyage de Jérusalem. Ils y célèbrent tous les ans le Rhitab ou la Pentecôte, et sont tous convaincus qae ce fut bien en ce lieu que demeura
LiGYPTE. 55
Moïse; jusqu'au moment où il tira les Israélites de Tesclavage. C'était de là qu'il allait porter au Pharaon les ordres de Dieu.
Entre le Caire et le lieu où florissait la superbe Memphis, est une petite île appelée Rodah ouRoudah. C'est là que se trouve le nilomètre oa Mekia$j échelle qui sert à mesurer la crue du Nil. On dit que c'est en ce lieu que Moïse, enfant, fut exposé au courant de Teau. Je ne puis m'empécher de citer quelques vers de M. Victor Hugo ; je les choisis dans une pièce intitulée : Moïse sur le Nil C'est Iphis^ la fille du Pharaon qui parle :
. . . . C'est an esquif, où, dans un doox repos, J'aperçois un enfant qui dort au sein des flots^ Comme on dort au sein de sa mère I
H sommeiUe, et, de loin» à voir son Ut flottant. On croirait voir voguer, sur le fleuve inconstant.
Le nid d'une blanche colombe :
Dans sa couche enfantine, il erre au gré du vent ; L'eau le balance, il dort> et le gouffre mouvant
Semble le bercer dans sa tombe.
U s'éveille j accourez, ô vierges de Memphis! Il crie. . . ah ! quelle mère a pu livrer son fils
Aux caprices des flots mobiles ?
11 tend les bras, les eaux grondent de toute part. Hélas ! contre la mort il n'a d'autre rempart
Qu'un berceau de roseaux fragiles.
Sauvons-le. . . — C'est peut-être un enfant d'Israël ; Mon père les proscrit : mon père est bien cruel
De proscrire ainsi l'innocence !
Faible enfant 1 ses malheurs ont ému mon amour ; Je veux être sa mère : il me devra le jour.
S'il ne me doit pas la naissance.
Accours, toi, qui de loin, dans un doute cruel Suivis des yeux ton fils sur qui veillait le ciel ;
Viens ici connue une étrangère :
Ne crains rien, en pressant Moïse entre tes bras ; Tes pleurs et tes transports ne te trahiront pas.
Car Iphis n'est pas.encor mère !
a Si rÉgypte, dit un auteur contemporain^ est appelée avec raison la terre classique f le Mil mériterait le nom de fleiwe classique avec plus de raison peutêtre; car les observations dont il est l'objet depuis im temps immémorial conduiraient certainement à la connaissance approfondie des lois de l'hydraulique^ applicables aux grands courants d'eauy et aux changements qu'ils éprouvent dans la pente et la figure de leurs lits, si les nilomètres qui furent construits dans les di verres provinces de rÉgypte, avaient subsisté jusqu'à présent, et si la date de leur création était bien connue. Mais il n'existe aujourd'hui qu'un seul nilomètre que l'on consulte, c'est celui de l'île de Roudah ; et, parmi ceux dont l'histoire constate l'existence^ on a trouvé celui de l'île d'Éléphantine. Ainsi ces deux monuments sont les seuls à l'aide desquels on
puisse découvrir Tex haussement du lit du fleuve sur les deux points oîi ik sant érigés, n
La découverte du iiiiotnètre doit, selon Millin, remonler aux premiers habitants de l'Egypte. Etonnés du dé* bordement périodique du Nil d*ou rlépeudait la fertililc du sol qu ils défricha lent, ils sentirent la ïiécessité de connaître la hauteur des crues du fleuve.
Ils les observaient d'abord d'après la hauteur des tenues voisines; ils eiriployaient ensuite un plomb, ou plutôt une espèce de sonde faite avec un morreau de plomb attaché à l'exlrcmité iVnn cordeau. Vu Tinsu Aisance et l'inexactitude de ces procédés, l'esprit inventif des Egyptiens s'évertua, et les jiilouiètres proprement dits furent une (les premières productions de leur in^ d 115 trie naissante. Us cousis taie ut d'abord en une simple règle sur laquelle
L*ÉGVPTE. S9
était tracée une échelle de division sur les parois d'un puits creusé exprès, ou sur une colonne octogone de marbre blanc placée, soit dans un puits, soit dans un bassin oii Feau du Nil pénétrait par un canal. Les auteurs anciens ne nous ont rien transmis de positif sur la fondation de ces utiles monuments; il est donc impossible de décider quel doit être le plus ancien. Quant aux Arabes, ils attribuent le premier nilomètre, tantôt à Hessin, tantôt à Joseph, et le placent tantôt à Amrous, tantôt à Memphis. Aujourd'hui, vingt 'deux degrés ou coudées (environ trente pieds) sont le type d'une bonne inondation.
Les anciens habitants avaient encore une autre machine pour connaître Taecroissement du Nil. C'était une figure hiéroglyphique ayant la tète d'une femme et le corps d'un lion^ ce qui signifiait que le Nil commence à s'éle-
ver lorsque le soleil passe dans le signe du Lion et de la Vierge. Plusieurs de ces figures subsistent encore. On en voit une près des Pyramides.
Le Nil résume à lui seul toute Thistoire de PÊgypte. Beau fleuve dont les sources furent longtemps inconnues, il vit sur ses deux rives s'élever une foule de villes dont une seule eût été; Torgueil d'un royaume ; providence d'une longue vallée qui n'attend tous les ans que ses inondations régulières et son limon feii;ile, pour produire les fruits et les légumes les plus délicieux.
Que de faits se sont accomplis sur ses bords, que de sang les a inondés^ que de ruines aujourd'hui les déshonorent!
Qu'il roule longtemps encore ses flots majestueux sous les lois sages et tolérantes d'un prince magnanime ! Puisse ce beau pays, que les Romains appelaient le grenier de la grande ville,
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redevenir ce qu'il fut autrefois ! Qu'il accueiQe ayec amour nos populations, nos arts et notre industrie !
Ce n'est point à son sd que l'Egypte doit ses riches productions ; car, selon M. de Yolney, «le terrain est composé >) dej pierres calcaires, blanchâtres et » peu dures, tenant des coquillages » amalgamés des deux mers qui Tavoi- >) sinent, et recouvert de sable. » Cette contrée serait sans doute semblable en tout point au désert qui la borne à l'occident, si le fleuve qui la parcourt dans toute sa longueur ne la fertilisait chaque année. Par une exception à la règle commune, il n'entraîne point avec lui, lorsqu'il rentre dans son lit, les sucs nourriciers de b terre; il y laisse, selon quelques-uns, un limon gras; selon quelques autres, une terre brune détachée de ses» bords. On en fait, est^il dit dans les mémoires de tira--
6È l'Egypte.
titut d'Egypte^ de la brique excellente et des vases de différentes formes : ce limon entre dans ta fabrication des pipes : les verreries l'emploient pour la <;onslruction de leiirs fourneaux, et les habitants des campagnes en revêtent leurs maisons.
Les Égyptiens ne bêchent ni ne labourent leurs champs. Lorsque le Nil s'est retiré, ils mettent seulement un peu de sable avec la terre devenue trop grasse; ensuite, ils sèment et récoltent sans peine. Il n'est donc pas étonnant que la superstition ait mis ce fleuve au rang des divinités. Les habitants actuels le considèrent encore comme saint et sacré. La crue des eaux commence le 17 juin; elles n'atteignent leur plus grande élévation que vers le milieu de septembre. Quelques auteurs placent dépendant cet événement un mois plus tôt. M. Aulet fait observer que la fête
de saint Michel tombe le 17 juin, dan^ rère des Certes , ce qui leur a donné lieu de supposer que l'archange jette dans le fleuve ce jour-là une goutte d'une liqueiU7 si pubsante qu'elle cause la fermentation et la crue subite de ses eaux.
C'est pour cela que le ^ 7 juin est appelé Nockta^ qui signifie goutte dans la langue du pays. Cette fable est si bien accréditée parmi les Turcs et même parmi les chrétiens , qu'on taxerait d'ignorance celui qui voudrait la contredire. On prétend même que les musulmans unis* sent leur dévotion aux prières des Coptes, et qu'ils imaginent tous, hom-' mes, femmes, enfants, vieillards, mille moyens plus chimériques les uns que les autres, pour s'assurer que la goutte miraculmse est tombée. Les Égyptiens ajoutent la même foi à la vertu prophétique du puits d'El-Garmes, dans la moyenne Egypte, qui, suivant leur
opinion, présage, dès le premier mois de l'année, par la miraculeuse élévation de ses eaux, la hauteur que le Nil doit atteindre.
Dans une ancienne mosquée, près du vieux Gaire^ un large puits carré contient un pilier de granit d'une forme octogone^ qui est divisée en karats^ ou mesure du pays; c'est unnilomètre. Les progrès de l'eau sont ordinairement de trois à qnatre pouces dans les vingt-quatre heui*es; quand elle est parvenue à sa plus grande hauteur , elle s'élève au - dessus de la colonne.
Le nom de Nil vient, selon Topinion générale, del'hébren nakkat qui signifie fleuve, d'où tes Égyptiens prononcèrent- iVefcfci/ ; de NMilj les Grçcs firent Neil^ en ôtant l'aspiration du milieu; puis, en ajoutant leur terminaison en oSy ils ont formé NeiloSy d'où les Latins
l'Egypte. 6S
ont dit Nilus, et nous Nil.
Gambyse, Alexandre, Ptolémée-Philadelpfae^ Néron, ne purent, malgré les plus grandes recherches, en découvrir les sources. En 1718, le P. Paez, missicmnaire portugais, découvrit celles du Nîld'Abysi>ime(riistoj)M5 des anciens), et les décrivit dans une relation qui a été mise au jour par Kircher. L'Écossais Bruce de Rismaird n'a fait que répéter sur ce point ce qu'avait dit le missionnaire ; mais ces sources ne sont pas celles du vrai Nil, auxquelles aucun européen ne parait encore avoir pénétréy et qui sont situées au pied des Alpes de Kumri ou montagnes de la Lune. Le Nil, qui coule, comme je Fai dit, au milieu de l'Egypte, du midi au nord, se jetait dans la Miditerrannée par autant d'embouchures qu'il y a de cataractes; mais la plupart ont été fermées; les deux principales sont aujour-
d'hui celle de Rosette au couchant, et celle de Damiette au levant. Autrefois on appelait la plus orientale^ bouche Pélusiaque ou Pélusienne; et la plus occidentale, bouche Canopique ou Héracléotique. Les autres étaient la SebénuytiquBj celle de Sais ou Saétiquey la Mendesienne^ la Bolbitine et la Bucolique. Les noms qui correspondent aujourd'hui à ces anciennes dénominations sont : l"" la bouche de Tynéh; 2"^ la bouche d'Qmon- Farég; 3" la bouche de Dyhéh; 4" la bouche de Damiette; 5° la bouche du lac Bowrlos; 6° la bouche àe Rosette; T la bouche du lac Maydich ou d'ilboukir. Toutes sont ou étaient l'ouvrage de la nature, a l'exception des deux dernières qui ont été creusées par . les hommes.
L'île que le Nil forme, en se divisant en plusieurs bi^anches, à pris le nom de De/to, à cause de sa ressemblance avec
la quatrième lettre de Talphabet grec.
Les pluies périodiques qui tombent au 3ud du dix:-septième parallèle sont les causes des inondations de ce fleuve ; ces pjuiesy qui commencent en mars, n'ont cepeiKlant pas d'influence sur l'état du Nil pendant les trois premiers mois; ce n'est qu'au solstice d'été, comme je l'ai dit, que les eaux commencent à s'élever, sans perdre cependant de leur limpidité. Deux ou trois jours après le premier mouvement de la crue, elles se troublent, deviennent presque subitement rouges, s'élèvent graduellement de quatre pouces par jour, jusqu'à l'équinoxe d'automne; couvrent la vallée et le Delta; ensuite, pendant un intervalle aussi régulièrement déterminé, elles décroissent peu à peu et rentrent dans leur lit.
Du 15 au 20 août, lorsque le Nil arrivé au point voulu pour l'inondation
te L* EGYPTE-
qui s'opère partout au moyen de caneaux irrij;ateurs^ sans envahir comme un déluge les campagnes, on procède avec pompe à Fouverture de katisch^ ou canal qui traverse le Caire, et va se répandre j avec diverses ramifications, sur une grande partie des provinces qui bordent la rive orientale de la branche de Damiette- La veille du jour de la grande solennité, dans la nuit, mille clartés, mille feux artificiels, représentant divers emblèmes^ éclatent et se mêlent aux détonations du salpêtre, au bruit des £anfares et aux chants retentissants de l'Arabe. A côté du canal, des barques resplendissantes de lumières et richement pavoisées , sillonnent les eaux du fleuve, descendent et remontent son courant. Le lendemain les troupes sont sous les armes, on pointe le cauon sur la digue, on jette dans le fleuve l'emblème du sacrifice humain ;
l'jégypte, 69
le feu du canon fait tomber la digue, et les eaux du Nil se précipitent, en bouillant, dans le canal.
Cette scène magique^ cette musique aérienne rendue plus mélodieuse par le silence d'une belle nuit d'Orient, tiennent voire âme en suspens^ et la plongent dans un ravissement qui dure encore même après les douceurs du sommeil. Le pacha et les beys assistaient à cette réjouissance avant l'installation de Méhéraet-Ali qui , par sa présence , donne plus d'éclat a la cérémonie.
Bonaparte, lorsde son séjour en Egypte, suivit le même exemple ; mais il ne présida point à cette fête, comme quelquesuns l'ont prétendu, en robe longue et en turban. Quiconque rompt les digues avant l'époque fixée, est puni de mutilation ou même de mort.
Aulrefoisj car les anciens Égyptiens attribuaient la crue périodique du Nil
à leurs dieux j on immolait à cette époque un jetiiie garçon et une jeune fille. On prétend que cette coutume barbare subsista jusqu'à la conquête des Arabes- On ne peut admettre cette dernière version. Les empereurs chrétiens j même les Romains et les Ptolémées j auraient arrêté ce sacrifice, Toulefoîs, Gaznevi raconte qu'A mrou- Ben-Al-Asle suppiima, ce qui causa de çiolents murmures. Le calife, informé par son général de ce qui se passait, écrivît au Nil en le menaçant de le faire couler dans son désert, en transplantant, soit en Arabie, soit en Syrie, les habitants de TÉgypte, si désormais il ne se contentait d'une image de terre.
La lettre du calife fiit jetée dans !e Nil avec une pompe extraordinaire; et Tauteur arabe ajoute sérieusement que ie fleuve sacré, sans doute in timidité, ou devenu moins sanguinaire, s*éieva,
durant la nuit qui suivit la cérémonie, d'environ quatorze coudées.
On érige encore un autel que le courant entraîne ayec les fleurs et le feuillage qui l'ornent; cette offrande du moins sourit à Timagination et ne fait point répandre de larmes.
La hauteur à laquelle jil faut que le Nil parvienne pour inonder les terres sans les submerger, a beaucoup varié depuis le temps d'Hérodole. Jusqu'à la fin du seizième siècle, la bonne crue a été de seize à dix-sept coudées ; à cette époque, il fallut qu'elle atteignit la vingt et unième coudée. Faut-il attribuer ces variations à la différence des mesures, à l'exhaussement progressif du soi ou du lit du fleuve? Quelle que soit la cause de cette différence, je dois faire observer que le nilomètre restauré par les Français, au temps de l'expédition, n'a que dix-buit coudées
quatre doigts de hauteur. Le gouvernement ne manque jamais de publier que la crue s'élève à vingt-deux ou vingt-trois; c'est une concession aux préjugés du peuple.
Trente pieds environ sont donc le type d'une bonne inondation; si les eaux n'arrivent pas à ce terme, une partie du pays est stérile ; si elles le passent'^ elles dévastent les campagnes, surtout dans la Basse-Egypte. Les maisons sont entraînées, les bestiaux noyés, et les fruits de la terre détruits par la grande quantité d'insectes qui naissent du limon.
Les terres ne commencent à se découvrir que vers les premiers jours de novembre, bien que les eaux aient cessé de croître depuis environ quarante jours; mais les Coptes croient sérieusement qu'elles décroissent le 24 septembre, jour où ils célèbrent l'Exalta-
LÉGYPTE. 75
tation de la sainte Croix : aussi, une fête non moins brillante que celle de Touverlure, a-t-elle lieu à cette seconde époque.
Si les eaux du Nil sont peu potables (Volney, Vansleb et la commission d'Egypte sont de cet avis), en revanche son limon gras, noir, chargé de sel, rend la terre on ne peut plus féconde. Les anciens prêtres de l'Egypte prétendaient que les premiers hommes en avaient été formés. Diodore, en parlant de ce ridicule système de création, dit que l'eau et la terre ayant été séparées, les rayons du soleil produisirent sur la première une grande feimen talion, par suite de laquelle s^élevèrent plusieurs excroissances sur sa surface encore molle et fangeuse ; de ces excroissances sortirent tous les animaux, Thomme compris. Je ne puis m^empécher de sourire, en lisant dans le même
historien, qu'après la retraite des eaux, il naquit, par le même prodige, une quantité infinie de rats. Les prêtres égyptiens, peut-être, ne cherchaient qu'à frapper l'imagination des peuples, en propageant des fables aussi grossières ; mais ce qui doit le plus étonner, c'est de voir, en 1 685, les européens demander au Caire des renseignements sur cette création merveilleuse. Les érudits de la Ville-Dorée répondirent aux philosophes de Paris qu'on n'avait, dans le pays des prodiges, aucune connaissance de cette étrange production. Le fait est consigné dans le Journal des Savants.
Homère semble avoir compris les inondations du Nil, causées par les grandes pluies qui tombent régulièrement en Ethiopie pendant les mois d'avril et de mai, puisqu'il dit que ce fleuve immense est un épanchement dn ciel.
l'égtfte. 75
Le Nil a trois grandes chutes qu'on appelle cataractes (du ^ec jaillir, s élan-cer avec fotxe, briser). Il y en a une dans la Haute*Égypte, au-dessus de la ville d'Âsaa, une autre eu-dessus du lac Dambéa, et une troisième au-dessous de ce lac. Cette dernièi'e est la plus considérable, elle a cent toises ou six cents pieds d'élévation.
Le bruit que fait le fleuve^ en cet endroit, est si considérable, s'il faut croire sur parole certains voyageurs, qu'on l'entend à une grande distance. C'est un épouvantable fracas. Le sol tremble sous les pieds, et le vertige saisit près* que tous les visiteurs. Cependant , il y a des gens assez courageux pour descendre, dans de frêles barques, les canaux les plus étroits de cet impétueux et vaste torrent. Deux, hommes se pla* cent dans un esquif, l'un pour le conduire, l'autre pour empêcher l'eau d'y
pénétrer. Après avoir été un instant ballolés par les vagues furieuses et blanches d'écume, ils se laissent emporter par l'impétuosité du courant^ qui les pousse comme un trait; ils tombent avec une telle rapidité dans le précipice qu'on les croit engloutis; mais bientôt ils reparaissent. Le récit de Sénèque^ d'après cette version, est d'accord avec celui de quelques voyageurs modernes.
L'eau de la troisième chute est poussée avec tant de violence, qu'elk forme une arcade sous laquelle elle laisse un grand chemin, où l'on peut passer sans être mouillé : on y trouve même des sièges taillés dans le roc, pour la commodité des voyageurs. Cicéron , qui n'avait jamais vu les cataractes, en fait une description qui s'éloigne encore plus de la vérité. Le fleuve, dit-il, en se précipitant des hautes montagnes, mugit avec tant de force qi^ C organe de rouie est para-
lysé chez ceux dont les hubitations en sont trop voisines. D'autres voyageurs, surtout parmi les modernes^ sans tenir compte des changements qui ont pu s'opérer dans le cours du Nil, ont donné dans un excès contraire.
Ils raillent Cicéron, Sénèque et d'autres auteurs, affirmant qu'il n'y a point de bruyantes cascades, de chutes immenses, d'abîmes, de précipices, de tourbillons d'écume ; mais qu'il existe simplanent en travers du lit du fleuve, de l'est à l'ouest, un banc de granit, large de trois ou quatre mille toises ; cette barre, interceptant le cours de l'eau^ la force de couler entre les points de la roche qui excèdent le niveau du banc ; de plus, que ces chutes si minimes n'ont lieu qu'au temps des basses eaux; car, paidant l'inondation, les cataractes disparaissent tout-à-fait.
Parmi les animaux de l'Egypte, les
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plus remarquables sont le eroeodilef et Vhippopotame^ l'un et l'autre habitent les eaux du Nii. Le premier se nomme encore caymariy et ressemble au lézard ordinaire pour la forme : on en voit de monstrueux ; ses dents sont tranchantes, sa mâchoire inférieure est immobile; il n'a que la supérieure en état de se mouvoir. Sa longueur est quelquefois de quarante pieds et plus. Son écaille est si dur que les balles du plus gros calibre ne peuvent Pentamer. Il est très agile dans l'eau, mais plus lent sur la terre. Ses yeux sont fixes, élincelants^ ses pattes armées de griffes; d'un coup de sa queue il peut assommer un homme. La iemelle pond cin« quante ou soixante œufs, les dépose sur le sable; et laisse à la chaleur du soleil le soin de les faire éclore.
Ce terrible amphibie déteste la vue et l'odeur du safran.
L*ÉGTPTE. 79
Un animal, semblable à une tortue, que Paul Lucas appelle toasse, passe pour son ennemi ; il détruit, en effet, une partie de ses petits et de ses œufs.
On a été assez superstitieux pour adorar cet animal dans la ville d'Arsinoé; on la nommait autrefois ville des Crocodiles.
Il y en avait une grande quantité dans* le lac Mœris ; on les redoutait, on les adorait comme des dieux. On nourrissait un crocodile qu'on parait de pierres précieuses; après sa mort^ on l'embaumait, on mettait ses cendres dans une urne, on les honorait plus encore que celles des rois.
Les habitants emploient tous les moyens imaginables pour détruire cet ennemi dangereux. Le plus souvent ils mettent un morceau de chair à un crochet fixé au bout d'une longue corde qu'ils lancent dans la rivière. Le mons-
tre saisit avidement rhameçon : alors ils l'amèneut avec précaution sur le rivage, et lui cassent aussitôt la tète.
Quand ils le trouvent endormi le long du rivage, pour jouir de la chaleur du soleil, ils le percent avec un pieu de fer.
On raconte qu'un homme employa, pour en détruire un qui portait la terreur de tous côtés, le moyen le plus hardi et le plus extraordinaire : connaissant la retraite du monstre^ il y plaça un poteau auquel il attacha son jeune fils; puis, armé d'une main, d'une massue, et de l'autre tenant unbâton au bout duquel était une pelotte de fil goudronné , il attendit , couché sur le ventre, que le crocodile, attiré par les cris de l'enfant, se trouvât à portée. Au moment oii le vorace am« phibie s'élançait pour saisir sa proie, rintrépide Égyptien lui enfonça le bâ-
ton pois&é dans la gueule et 1 assomma.
L'hippopotame^ que l'on nomme aussi cheval deriviire^ est un animal amphibie qui tient à Textérieur du cheval et du bœuf. Il est naturellement doux, court très difficilement : tantôt il habite au fond des eaux etse nourrit de poisson; tantôt, il vient paître Therbe des campagnes, et mange les légumes qui se trouvent à sa proximité. Il dort dans les roseaux et sur le bord du fleuve : ses dents sont très dures, et lui servent de défense aussi bien que ses pieds. Sa peau est d'une extrême dureté sur le dos, sur la croupe et au-dehors des cuisses; les balles de plomb s'aplatissent dessus, et le fer des flèches s'émousse.
Cet animal est très sanguin. On assure qu'en se frottant contre un rocher^ il se fait une incision pour se tirer le sang qui le gêo^, et qu'ensuite il se couche dans la vase pour fermer sa
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plaie. Avec ses dents, plus dures et plus belles que l'ivoire, on fait des dents artificielles qui ne jaunissent jamais; avec sa peau, on fait d'excellents boucliers.
Cet animal est plus commun au Sénégal et au cap de Bonne-Espérance.
Vichneumony le rat de Pharaon ou d'Egypte, aujourd'hui la mangouste, est un des animaux que les anciens Égyptiens adoraient^ et que les modernes chérissent encore : sa taille est celle du chat d'Europe; son poil est rude, tacheté de jaune, de cendré et de blanc ; ses jambes sont courtes et minces ; sa queue est semblable à celle du renard; son museau à celui du porc, et il en fait le même usage. Il est très familier, mais ennemi des chats, des lézards, des grenouilles, des souris, des rats et des oiseaux. On a prétendu que, pendant le sommeil du crocodile, il pénétrait
dans ses entrailles et les rongeait. Cette opinion populaire est mise depuis longtemps au rang des autres fables égyptiennes.
Cependant il rend de grands services aux Égyptiens, car il déterre dans le sable les œufs des crocodiles, les brise, mange même les petits, attaque les serpents venimeux, et ne lâche point prise, quelles que soient les blessures qu'il reçoive. Pour s'en guérir, il a recours à une plante nommée khneumon^ ou se vautre dans la boue.
Le mâle et la femelle, ont une espèce de poche ou se filtre une liqueur odorante, et qu'ils ouvrent, dit-on, pour se rafraîchir, lorsque la chaleur est extrême. Le moindre vent les incommode ; ils ne peuvent supporter le froid*
En Egypte, on leur accordait autrefois les honneurs divins.
On voit en Egypte des autruches, des aigles, des milans, plusieurs oiseaux aquatiques y tels que le pélican, les oies, les canards sauvages. On y remarque des vautours et des ilammants, ou phénicoptères , oiseaux d'un plumage éclatant qui habitent les lacs et quelquefois le Nil.
h'ibis, devenu fort rare, est une espèce de cigogne. Quand il met sa tête et son cou sous ses ailes, dit Élien, sa figure ressemble à celle du coeur humain. C'est un des oiseaux que l'idolâtre Egypte avait le plus en vénération.
Il y avait peine de mort pour ceux qui le tuaient, même par mégarde. A une saison de Tannée, le vent du désert apporte en ce pays une espèce de serpents volants, qui ne diffèrent des serpents ordinaires que par des ailes, semblables à celles des chauves-souris, dont leur
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corps e$t couvert. Us ne sont pas moins dangereux pour les hommes que pour les animaux.
On feignit que, chaque année, les ibis allaient à leur rencontre et les tuaient dans un défilé, avant qu'ils eussent atteint le sol de l^Égypte. Le naturel de ces oiseaux les portant à détruire les reptiles, les prêtres inventèrent des fables qui en firent un objet de reconnaissance et de vénération.
C'est a la faveur de cette superstition que Cambyse, roi de Perse, se rendit maître de Damiette, dont il ne se serait peut-être jamais emparé sans le secours de ces oiseaux. Il en fit mettre un grand nombre à la tête de son armée, en sorte que les assiégés, ne pouvant atteindre l'ennemi sans s'exposer à percer de leurs traits ces ibis, se virent réduits à n'opposer aucune défense à ceux qui les attaquaient.
On voit souvent l'ibis sur la Table Isiaque, un des monuments les plus considérables que l'antiquité nous ait transmis : elle contient la figure et les mystères d'Isis, avec un grand nombre d'actes de la religion égyptienne, et fut trouvée au lac de Rome, en 1525.
On voit, dans celte table, la figure de presque tous les dieux égyptiens.
Elle est maintenant à Paris, dans le «abinet des antiques de la bibliothèque du roi.
Isis est quelquefois représentée avec une tète d'ibis. Cet oiseau était particulièrement consacré à Mercure, parce que ses plumes, blanches et noires, désignaient l'une et l'autre parole, c'està-dire l'articulée et la réflexion, ou la
voix de la conscience.
Le Caire et les environs doivent beaucoup d'embellissements au vice-roi.
L'île de Boulac et la ville qui s'élève sur
L'iCYPTE. 87
les bords da fleuve contiennent la douane, le bazar, la bibliothèque, le lycée, où Ton enseigne les mathématiques, le dessin^ Tarpentage, les langues française et italienne; l'imprimerie arabe, turque et persanne; des bains, des manufactures d'indiennes et de soieries qui occupent des milliers de bras. De plus, à la ferme dlbrahim- Bey, il existe un collège non moins florissant.
L'hôpital, qui peut recevoir dix-huit cents malades, l'école de médecine et de chirurgie, sont situés à quatre lieues du Caire, près du village d'Abou-Zabel, dans le désert. Dans ce dernier établissement, on compte plus de trois cents élèves: M. Clôt, Français, et ancien chirurgien en chef aux armées du pacha, on est le directeur.
Notre cumpatriote, au commencement, eut à vaincre de nombreuses dif-
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ficultésy par suite des préjugés et de la religion du pays. Les Arabes repoussèwnt d*abord la dissection; mais l'idée de l'utilité publique l'emporta sur le profond respect que les Musulmans ont pour leurs morts.
Ce ne fut pas sans étonnement que nous vîmes l'école d'Abou-Zabel apparaîti'e au milieu des sables. En effet, c'est un tableau digne d'attention qu'une société d'hommes occupés de sciences chez un peuple qui ne jette pas un seul regard sur le passé, et se montre si peu soucieux de l'avenir.
Dans un autre petit village, peu éloigné du Caire, Méhémet a fait bâtir une maison de plaisance ; oii il passe presque tout l'été. On y remarque un jardin dans lequel on ne sème que des graines étrangères.
A notre retour, nous traversâmes le quartier des esclaves. 11 y avait beau-
coup de marchandises. En effet, une cargaison considérable était arrivée de FAbyssinie et de la Nubie... Je n'ose décrire cette assemblée de pauvres négresses jetées par troupes au milieu du bazar.
Les bêtes féroces ne se réunissent point pour se livrer des combats sanglants^ elles respectent leur espèce...
Les hommes seuls ont pu fouler aux pieds les lois de la nature, et faire un trafic honteux de leurs semblables.
Méhémet-Ali, cherchant à régulariser l'administration de l'Egypte, saisit avec empressement toutes les occasions favorables à ses vastes desseins. Les quarante jeunes gens qu'il a envoyés à Paris, il y a quelques années, pour y recevoir une instruction capable de les mettre en état de former des élèves dans leur patrie, et dont on a été à même de reconnaître les progrès en
tout genre, donnent l'espoir que TÉ-
gypte reprendra son rang parmi les nations civilisées, et recouvrera son
ancienne splendeur.
LelacMœris.— Le labyrinthe. —Jugement des mort». —Momies.— Ruines d'HéIfopolis* — Le Phénix.— Onias.— Pyramides.— Le Sphinx.
Le lac Mœris, ou de Garons qui passait pour une des merveilUs du monde, avait autrefois seize lieues de circonférence, et dans les endroits les plus profonds, cinquante brasses d'eau.
Ce lac> creusé par la main des hommes,
s'étend du septentrion au midi, sans communication avec la mer, mais en ayant une avec le Nil, au moyei;i d'un canal de quatre lieues de longueur et de trois cents pieds de largeur. C'est par cette voie que l'eau entre et s'écoule à l'époque du débouchemtnt du fleuve : deux sources empêchent que le lac se dessèche entièrement : quand les eaux sont basses, on aperçoit les ruines des deux pyramides qui s'élevaient au milieu. L'une portait sur un trône la statue colossale de Mœris, et l'autre celle de sa femme.
La pèche de ce lac valait au prince des sommes immenses.
/ Quant au conduit souterrajn qui, suivant Hérodote, aboutissait à la Syrte d'Afrique , en passant derrière les montagnes voisines deMemphis, onn'en a jusqu'à présent trouvé nulle trace, et il est possible que cet historien n'ait
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Youlu parler que du Bahr-Beluma , qu'on a souvent pris pour l'ancien lit du Nil.
On l'appelle aujourd'hui le lac de Birk-el-Keroun, à cause du voisinage d'un vieux château dont les ruines se voient encore à l'extrémité occidentale r d'après une tradition arabe^ un visir nommé Keroun y avait enfoui ses trésors.
Ce château était isolé, sans compartiments intérieurs, de soixante pieds de façade sur quarante de profondeur, précédé à ce qu'on croit, d'un portique formé par deux colonnes; Psckoke a pensé que cet édiflce n'était ^u'un temple.
Le fameux Labyrinthe et la sépulture des anciens Égyptiens étaient un peu au-dessous du lae, auprès d'Arsinoé; autrement la ville des Crocodiles. C'est
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ce qui a donné lieu à la fable de Caron qui, sdon les poètes, transportait aux enfers, dans une barque, les âmes des morts.
Il n'était pas permis en Egypte de faire indifféremment Téloge funèbre de tous les morts. Avant d'être admis à recevoir cet honneur, il fallait subir un jugement solennel. L'accusateur public ctait écouté ; s'il prouvait que la conduite du di funt avait été mauvaise, on l'ensevelissait sans honneurs^ et sa mé-* moire était condamnée. Si le jugement était favorable au mort, on faisait publiquement son éloge; ses parents et ses amis prenaient le deuil. Au lieu d'en* terrer le corps, on Tembaumait; puis on le rendait aux parents, qui l'enfermaient dans une espèce de niche, et le plaçaient debout et droit contre la muraille, dans un lieu solitaire de leur
maison, d'où on ne le retirait que pour le transporter dans la plaine de momies.
Les rois mêmes étaient soumis à ce jugement.
Tous ces eorps s'appellent momies.
Ce mot, qui n'est ni d'origine grecque^ ni d'origine Jatine^ ne paraît pas cependant venir de la langue égyptienne, car, selon saint Augustin, les Égyptiens donnaient le nom de gabbaras à leurs corps embaumés ou desséchés. Cependant, quelques écrivains font dériver mumia (momie) de l'expression arabe mumy qui signifie cire. Les anciens auteurs n'ont transmis que des détails incomplets, tant sur la. préparation que sufl* la conservation des momies. La plaine de Saccara, aux environs de l'ancienne Rlemphis,^ est le lieu qui , jusqu'ici, en a fourni le plus; mais très peu nous parviennent intactes, à cause
de la cupidité des Turcs et des Arabes, qui ne les livrent aux voyageurs qu'après les avoir dépouillées. La caisse où l'on enfermait les momies .était d'un bois simple et commun, quelquefois de cyprès d'Orient, ou de sycomore. En haut du couvercle des caisses de momies, on voit ordinairement un masque avec le voile égyptien taillé dans le bois ; presque toujours aussi on y remarque au menton une tresse en forme de bouchon. Est-ce la barbe ou la feuille de perséa consacrée à Isis ? Les momies de femmes n'ont jamais ce signe. Sur les couvercles des cercmeils, on voit des visages peints , ayant entre eux une parfaite ressemblance.
Sont-ce des ornements, ou la figure d'Osiris et celle d'Isis ?
Il y a des momies à ongles jaunes et non dorés, comme on l'a cru. Abdallatif prétend qu'on trouvait de son
temps quelques momies ayant des feuilles d'or très minces sur le nez et sur le front; plus d'une fois même, des feuilles pareilles couvraient le corps tout entier; d'autres momies avaient des anneaux précieux passés aux bras, ou aux doigts des mains. Dans l'intérieur de quelques-unes, on a trouvé de petites idoles, • des anïulettes, des nilomètres, etc. Une momie^ ouverte par M. Blumembâch, avait des yeux postiches, faits de toile de cotou enduite de poix-résine. Les bandelettes qui enveloppent ces corps sont souvent ornées de peintures hiéroglyphiques ; d'autres représentent la cérémonie de l'embaumement. Dans la même plaine de Sakarah, des réduits souterrains contiennent aussi un grand nombre d*animaux sacrés. M. Denon, dans son voyage de la Haute et delà Basse-Egypte, a trouvé plus de cinq cents momies d'Ibis dans
une seule cave. Les vases qui leur ser^ vent de sarcophages sont de terre rouge et commune, de quatorze à dix-huit pouces de hauteur. Leur arrangement est celui d'une momie humaine. Ces explorations récentes d'un grand nombre de voyageurs ont enrichi nos cabinets d'une quantité de momies assez considérables.
Persuadés qu'au bout d'un temps délerminéràme venait ranimer lecorps et le rendre immortel; tandis que si elle revenait sur la terre après que celui-ci eût été anéanti^ le nouveau corps qu'elle habitait se trouvait encore soumis à toutes les misères de la vie, les Egyptiens cherchèrent à conserver le plus longtemps possible, leur dépouille mortelle : aussi avaient-ils en horreur la mer fertile en naufrages qui laissaient les corps sans sépulture. Plus tard, les stoïciens partagèrent celte croyance.
l'Iegypïe. D^
Suivant Plutarque, la manière de préparer les momies n'étak pas. toujours la même. Quelquefois , avant d'embaumer le corps, on l'exposait^ après l'avoir vidé, aux rayons du soleil, et l'on jetait les intestins et le cerveau dans le fleuve.
Hérodote, Diodore avaient déjà parlé de cette préparation : !« premier raconte que les opérateurs commençaient par vider le crâne au moyen de crochets de fer qu'ils introduisaient par les narines, et remplaçaient ces matières par des drogues qu'ils introduisaient par la même voie. Après avoir , avec une pierre d'Ethiopie, fait une incision au côté, et tiré les intestins, ils lavaient la plaie et le corps avec du vin de palmier et des eaux qu'on avait eu soin de parfumer; en remplissaient toutes les cavités avec de la myrrhe en poudre, de la casse et d'autres substances; salaient le cada-
vre avec du nitre et ne le découvraient qu'au bout de soixante et dix jours.
Alors ils l'entouraient ou plutôt l'emmaiilottaient ayec des rubans ou bandelettes de loile, et l'euTeloppaient dans un linceul de soie, sur lequel ils répandaient de la gomme.
A ce précieux récit d'Hérodote, Diodore ajoute qu'avant de procéder a l'ouverture, l'un des opérateurs traçait les dimensions et la forme que devait avoir lincision. Celui qui eu était chargé ne l'avait pas plutôt faite qu'il prenait la fuite; car les assistants le poursuivaient à coups de pierres, en l'injuriant et en le maudissant. On regardait comme un impie, un homme méprisable, celui qui portait sur un mon des mains sacrilèges.
Les embaumeurs procédaient avec tant d'adresse et de ^oin, que chaque inembre restait entier, que la tête con-
servait les cheveux, la barbe et les cils des paupières. Souvent ils couvraïent le visage d'une espèce de masque formé de plusieurs doubles d'une étoffe légère de soie qui, s'adaptant exactement sur la figure, en conservait la ressemblance parfaite. Les bandelettes étaient de toile de lin, on eût regardé l'emploi de la laine comme une espèce de profanation. La manière ordinaire de s'en servir consistait à la passer en une infinité de doubles autour du cadavre, en commençant par la tête, et en descendant par dessus les bras, qu'on tenait allongés sur les côtés, et successif vement sur les cuisses et les jambes, jusqu'aux pieds, en sorte qu'une momie a l'apparence d'un bloc sans bras ni jambes.On a vu des momies dont l'en veloppe se compose de mille tours d'une toile
très fine.
Cettedigressionm'afailoublîerlélaby-
rinthedont je vais donner la description.
Selon Pomponius Mêla, il contenait trois mille appartements et douze palais dans une seule enceinte de mu- « railles. Construit et couvert de marbre, il n'offrait qu'une seule descente, au bout de laquelle on avait pratiqué intérieurement une infiniié de routes, par où l'on passait et i^epassait^ en faisant mille détours qui jetaient dans fincertitude. Malheur à quiconque y pénétrait sans guide! il n'en pouvait plus -sortir*
Selon Hérodote, qui l'avait vu , ce bâtiment gigantesque était destiné à servir de Panthéon ou de temple à tous les dieux de l'Egypte. C'était aussi dans ce lieu que s'assemblaient les chefs de la nation. Les gouverneurs et les principaux des provinces s'y rendaient pour célébrer les fêtes solennelles, y faire des sacrifices, et juger les. causes les plus importantes. Alors le royaume
était divisé en douze parties; chaque roi ou gouverneur avait son apparte ment particulier.
La description de Paul Lucas, qui a vu les restes de ce temple immense, au commencement du dernier siècle, est un commentaire intéressant du récit d'Hérodote, qui avait visité ce célèbre Labyrinthe lorsqu'il était entier et dans toute sa beauté. Cet historien explique le nombre incroyable des appartements dont parle Mék, en remarquant qu'une était sous terre, l'autre au-dessus. Selon ce dernier, c'était l'ouvrage de Psamméticus; selon d'autres^ il fallait en attribuer la gloire au prince qui a fait creuser le lac Mœris. Hérodote pense au contraire que les douze rois qui avaient partagé le gouvernement de l'Egypte léguèrent, de concert, ce monument à la postérité.
On y voyait des chapelles et un nom-
bre prodigieux d'idoles.
La solidité en égalait la splendeur. Non seulement il résista pendant plusieurs eièclesauxravagesdu temps, maisencore a la fureur des habitants de la ville d' Héradéopolis qui adoraient l'ichneumon, qu'ils croyaient être l'ennemi du crocodile que l'on révérait dans la province où était situé \e Labyrinthe. Les Arabes ont beaucoup contribué à sa ruine. Cependant les débris qui subsistent encore excitent l'admiration de tous les voyageurs.
Les ruines d'On, que les Grecs appelèrent Héliopolis ou ville du Soleil, méritent d'être visitées. Un temple magnifique y était dédié à l'astre du jour.
Cet On des Égyptiens répondait a rOùra des Hindous, nommys'ique qui signifiait le grand être, le grand tout, le grand Pan.
Hérodote, et d'autres auteurs après
L*ÉGTPTE. 105
lui, racontent plus ou moins sérieusement la fable suivante : Le Phénix, unique et n'ayant pas même de femelle, naît dans l'Arabie, et vit cinq ou six cents ans. De la grandeur d'un aigle, il a la tête ornée et brillante, les plumes du cou dorées, les autres^ pourprées, la queue blanche mêlée de plumes incarnates, des yeux étincelants comme des étoiles. Lorsque, chargé d'années, il voit la, mort approcher, il forme un nid de bois et de gomme aromatiques, puis rend le dernier soupir. De ses os et de la moelle, il naît un ver, d'où il se forme un autre Phénix. Son premier soin est' de rendre à son père les honneurs de la sépulture. Pour cela, il compose comme une boule ou un œuf de quantité de parfums^ de myrrhe, du poids qu'il se sent capable de porter, et il en fait souvent l'épreuve •• puis il le vide en partie, y dépose le corps de
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son père, et enferme avec soin l'entrée, qu'il enduit de myrre et d'autres parfums. Alors il charge ses épaules de ce précieux fardeau, et va le brûler sur l'autel du Soleil dans la ville d'Héliopolis.
Cette vieille tradition, fondée sur une fausseté évidente, a cependant fait liommer, dans toutes les langues, phénix, tout ce qui est singulier et rare.
Le dernier chant du cygne provient également d'une erreur populaire , ce qui n'empêche pas les poètes et les orateurs d'employer cette comparaison.
C'est encore dans Héliopolis qu'on rendait à un taureau, sous le nom de Mnévis, le même culte qu'au dieu Âpis.
Cambyse, roi de Perse, exerça sur cette ville sa fureur sacrilège, brûlant les temples, renversant les palais, et détruisant les plus rares monuments de l'antiquité.
Onias, fils d'Onias III, ayant été écarté de la grande sacrificature par ses oncles, se retira en Egypte, où il fut accueilli favorablement par Ptolémée- Philométor. Il sut mériter la confiance de ce prince, et s'éleva, par ses talents, aux premières dignités. Il profita de la faveur dont il jouissait pour obtenir la permission de bâtir à Héliopolis un temple au vrai Dieu, sur le plan de celui de Jérusalem. Il n'épargna pien pour la construction de cet édifice, qui fat détruit peu de temps après la prise de Jérusalem par les Romains.
Onias ne survécut que quelques mois à son bienfaiteur.
Quelques obélisques, quelques colonnes mutilées et couvertes de poussière, voilà ce qui reste de cette magnifique Héliopolis que le fléau de la guerre renversa deux fois, et dont les
iOS l'Egypte.
débris furent foulés par nos soldats victorieux.
Vespasièn fit transporter à Rome plusieurs de ces obélisques : ils sont encore lin des plus beaux ornements de l'ancienne capitale du monde.
J'irai donc visiter les Pyramides d'Egyple! m'étais-je écrié avant de quitter la France. Mes vœux sont accomplis... Ouï, j'ai contemplé, examiné, mesuré ces masses énormes, ces montagnes factices, et j'avoue humblement que leur aspect gigantesque n'a pas produit sur moi l'effet indicible que d'autres voyageurs ont peut-être éprouvé.
L'opinion la plus commune est que ie mot |)j/ramf de vient d'un mot grec qui signifie feu, parce que ces édifices se terminent en pointe comme' les flammes. Les plus remarquables sont dans
le nord de la Moyenne-Egypte, au sud-ouest du Caire, dans une plaine sablonneuse, à quelque distance de la gauche du Nil, et vers le canal occidental relies forment deux groupes; au nord sont les trois plus grandes, nommées pyramides de Gizeh; les antres, au nombre de onze, s'appellent les pyramides de Memphis. Les écrivains de l'antiquité ne s'accordent pas sur l'époque de leur fondation. On les place cependant parmi les plus anciens monuments de l'Egypte, bien qu'Homère, qui fait souvent mention de ce pays, qui en rapporte plusieurs singularités, et parle deThèbes et de ses cent portes, ne dise rien des Pyramides. Ce silence porte donc à croire que ces monuments extraordinaires n'existaient pas, ou du moins ne venaient que d'être achevés de son temps. On sait que la plus grande des trois qui sont à quatre
ou cinq lieues du Caire, est bâtie comme 1^ autres, sur le roc qui lui sert de fondement. Ce roc s'élève à la hauteur d'environ quatre-vingt-quatorze pieds au-dessus de la plaine, sa base est ensevelie dans le sable. La pyramide, de figure carrée par sa base, dont chaque côté à six cents qnatrevingt-Kiix-neuf pieds, neuf pouces, sept lignes, est construite en dehors en forme de degrés; sa perpendiculaire est de près de cinq cents pieds ; son som"" met est terminé par une plate-forme carrée, dont chaque côté peut avoir seize à dix-sept pieds; la solidité totale de l'édifice est de trois cents treize mille cinq cents quatre-vingt-dix toises cubes.
Cette masse imposante est composée de pierres d'une grandeur extraordinaire ; il y en a plusieurs qui portent trente pieds de long sur quatre de hauteur et trois de largeur, les quatre faces de
cette pyramide sont dirigées vers les quatre points cardinaux. On monte à son sommet par des espèces de degrés dont la hauteur et la largeur diminuent à mesure qu'on approche du sommet.
Les pierres qui composent ces degrés, sont massives et polies, selon quelquesuns, elles ont été tirées des montagnes de l'Arabie. Un auteur moderne prétend que les assises des pierres extérieures seraient prises mal à propos pour des degrés pratiqués à (ïessein ; que l'architecte a employé des pierres selon leur épâUseur : en effet, il y en a qui ont dix et douze pouces de plus que celles des assises supérieures ou inférieures.
Au rapport d'Hérodote, cent mille ouvriers furent occupés en même temps . à la construction de cette pyramide; dix . aianées entières furent employées à tailler et à voilurer les pierres. Il fallut
vingt ans pour achever cet énorme édifice, qui renferme dans son intérieur des galeries, des chambres et un puits.
Le même auteur en attribue la construction à Chéops, prince impie, qui ferma les temples.
C'est, d'après l'opinion la plus générale, Chéopus, huitième roi de Mèmphis, qui fit bâtir la deuxième; mais le peuple, pour le punir de son orgueil et de sa tyrannie, l'exclut, par jugement, de la sépulture qu'il avait rêvée. Suivant quelques Arabes, Joseph Nembrod et la reine Dalukah fondèrent ces monuments; mais, par un singulier ana^ chronisme, ce fiit avant le déluge et comme par prévision. Ils y enfermèrent beaucoup de trésors , persuadés sans doute que l'or ne leur serait pas moins nécessaire après cette terrible catastrophe qu'auparavant. Les Sabéens regardaient les trois pyramides comme les
tombeaux de Schout ou Seth, d'Hermès et de Sab, fils d^Hermès. Comme ils se prétendent issus de ce dernier, ils ne manquent pas de se rendre en pèlerinage à la pyramide où ils croient ses restes ensevelis. Abdallatif, en parlant de cette dernière tradition, cite Agathodaimon, le dieu-chef des premiers Égyptiens.
Les Coptes soutiennent que les Pyramides furent fondées par le roi Saurid, lequel, d'après une autre version appuyée sur une prétendue inscription, vivait trois siècles avant le déluge. Saurid, disent les conteurs arabes, averti, par les prêtres que le déluge aurait lieu, fit construire les pyramides où il enferma d'immenses richesses qu'il entoura de talismans, afin qu'elles ne fussent point exposées au pillage. Dans la grande pyramide il mit un serpent, dans la seconde une idole d'agate noire, dans
la troisième une statue de pierre. Si un individu cherchait à s'approcher du trésor, le serpent l'enldçait et le piquait mortellement, Tidole le rendait fou, et la statue^ allant à lui, Tétreignait si for- 1 tement qu'elle Tétouffai t. C'est ainsi que es Arabes écrivent Thistoire.
Les Pyramides, selon les uns, étaient des observatoires , des édifices élevés à grands frais pour établir une méridienne invariable; selon d'autres, des gnomons, des monuments érigés en honneur du soleil, Osiris.
Hérodote , et beaucoup d'auteurs après lui , ont prétendu que les Pyramides étaient exclusivement réservées à l'inhumation des anciens rois d'É-
Caviglia a reconnu des routes souterraines qui s'enfoncent sous la grande Pyramide, Cette découverte engagea Felzoni à chercher un passage potu*
pénétrer daus la seconde; il le découvrit, soit qu'il en eût connaissance ou non. Dans la chambre dit^ sépulcrale, on trouva une inscription qui prouvait que les Arabes y étaient entrés dans le douzième siècle de Fère vulgaire.
Quant à Ja troisième pyramide , il parait qu'elle n'a jamais été ouverte.
On croit que la première le fut par ordre d'Al-Mammoum , calife de Bagdad, il y a environ mille ans. Pour y réussir, on enleva une pierre située sur la face septentrionale, à cinquante pieds environ du sol. Tout porte à croire qu'une tradition existait à ce sujet, car le hasard seul n'aurait pu indiquer la pierre qu'il fallait enlever. Ce secret était connu même des anciens. Si Hérodote n'en parle que d une manière assez vague, Strabon, mieux instruit, affirme qu'à une certaine hauteur, vers le milieu des côtés, il y a une pierre
mobile qui, étant ôtée, laisse à découvert une entrée oblique par laquelle on pénétre dans l'intérieur.
On arrivait au centre des Pyramides, non-seulement par l'entrée ordinaire, mais encore par des avenues secrètes;. il y avait des conduits souterrains pour les eaux du Nil; des communications du dehors au dedans, et l'on sait aujourd'hui qu'auprès de ces monuments gigantesques se trouvaient des excavations où les prêtres faisaient leur mystérieuse demeure.
Au sommet de la pyramide de Chéops, selon les Arabes, on trouva une ' chambre contenant une pierre creuse où l'on vit une statue semblable à celle d'un homme. Celte dernière renfermait elle-même un homme, dont la poitrine était couverte d'une armure d'or enrichie de bijoux; cet homme était ceint d'une épée d'un prix inesti-
ble; sa têle^ était ornée d'une escarbourcle de la grosseur d'un œuf, et brillante comme le soleil. Sur cet homme étaient des caractères écrits à la main que personne ne put comprendre. L'avarice, en violant le tombeau du despote qui en avait sans doute achevé la lente et meurtrière construction, a justement frustré son fol espoir.
Quel cas, en efiet, les Égyptiens devaient-il^ faire de ces priiMies qui regardaient comme quekjue chose de grand l'inutile construction de vastes bâtiments dans Punique but d'éterniser leur nom, et qui, pour satisËiire leur vanité, chargeaient le peuple d'impôts, et de corvées? Que ces despotes étaient éloignés du goût des Romains, qui cherchaient à s^immortaliser par des ouvrages magnifiques, mais consacrés à l'utilité publique!
118 l'égvpte.
On avait marqué sur la Pyramide de Ghéops le tolal des sommes payées pour les aulx, les poireaux, les ognons et autres légumes fournis aux ouvriers.
Ce chiffre montait à seize cents talents d'argent, c'est-à-dire à quatre millions cinq cent mille livres, d'où il est facile de conjecturer combien, pour le reste, la dépense dut être énorme.
Avant de descendre de dessus la plate-forme qui, du pied de la Pyramide, semble une pointe, bien que trente personnes s'y trouvent à l'aise, je gravai le nom de mon père, celui de Victor et le mien.
On pénètre dans •l'intérieur de ce véritable Tartare, après s'être déshabillé jusqu'à la chemise, pour n'y pas périr de chaud. Chacun a sa bougie. On compte cinq galeries qui vont de haut en bas, de bas en haut, et horizontalement, à la chambre dite du roi. Quatre
de ces canaux sont de même grandeur, c'est-à-dîre qu'ils n'ont que trois pieds et demi de haut; le cinquième est beaucoup plus élevé. Le premier passage est carré, et aboutit au second, qui a la même forme. Vers le point où ils se rencontrent, l'un en descendant, Pautre en montant, il saillit de la voûte une pierre dont la surface tranchante ne laisse qu'une ouverture d'un pied de haut; on ne peut passer dessous qu'en se traînant sur le ventre, à cause d'une grande quantité de sable que le vent y a poussée des deqx côtés, autrement il serait delà même grandeur que l'entrée; il n'y a ni fenêtre ni ouverture qui favorisent le jour : aussi, sansflambeaux, on ne pourrait visiter ces lieux , et mettre en fuite les chauves-souris qui s'y cachent par milliers.
Dans ce deuxième passage, revêtu comme les autres de tables de marbre
blanc^ dans lesquelles, pour la commodité des curieux^ on a, de distance en distance pratiqué des entailles, souvent deux Arabes viennent à votre secours :
on ne saurait trop louer Tadresse qu'ils déploient à chaque instant. Cette galerie a quatre-vingt-^ eize pieds de longueur; une ouverture y communique au puits dont Pline a fait mention. Un auteur arabe^ qui l'a visité, dit qu'on trouve au fond quatre portes qui conduisent à quatre grandes pièces où l'on aperçoit un grand nombre de momies. Nous ne voulûmes point descendre dans ce puits, pour nous assurer de la vérité de cette assertion. La troisième et la quatrième galerie n'en forment, pour ainsi dire, qu'une qu'on désigne sous le nom de grande galerie, et qui se termine en une espèce d'arche l-rès pointue : elle monte jusqu'à cent vingt pieds plmloin.Duboutdecettedou-
ble galerie, un passage horizontal conduit à la dernière demeure d'un maître de l'Egypte, dont il ne reste que le sarcophage : c'est une grande cuve de granit dur et sonore : frapp& d'une cle£, elle rend le son d'une cloche. De là, il faut revenir sur ses pas, et de nouveau se mettre ventre à terre* Les gens maigres et fluets (je ne dis pas audacieux, crainte de paraître viser à l'épigramme), se tirent assez facilement d'embarras; mais pour peu qu'on ait de la corpulence, il faut se résoudre à ramper comme un serpent.
Josephe, l'historien^ prétend que les Pyramides furent construites par les Israélites durant leur séjour en Egypte; cette assertion est erronée. En effet y suivant plusieurs passages de PExodè, les Hébreux ne furent employés qu'à des ouvrages en brique, et les Pyramides sont de grandes pierres carrées
de dix à vingt coudées de long sur deux ou trois pieds de largeur et d'épaisseur; elles sont liées entre elles par une couche de ciment dont Tépaisseur égale à peine celle d'une feuille de parchemin; certes, Moïse n'a pu confondre des briques avec des blocs de pierres énormes. On croit même que les Pyramides n'existaient pas encore au temps du législateur d'Israël. Il est à présumer qu'elles étaient ornées d'hiéroglyphes, comme tous les autres monuments de rÉgypte, et que les Arabes ont enlevé ce revêtement extérieur pour construire d'autres édifices. La seconde Pyramide conserve encore une partie du sien, en beau granit rouge extrêmement poli. Si Ton n'y voit pas d'hiéroglyphes, c'est sans doute à cause de sa hauteur; il n'aurait pas été possible de les lire.
D'après Diodore, la principale pyra-
mide a été érigée par Ghemmes, le huitième roi depuis Kemphis; mais il fair observer que les historiens ne sont pas d'accord avec les traditions des habitants.
Les récits de Strabon et de Pline ne peuvent non plus se concilier avec ce que Ton voit aujourd'hui, la description du puits par ce dernier auteur, les dimensions ridiculement exagérées qu'il donne au Sphinx, suffisent pour ôter tout crédit à son témoignage.
L'auteur anglais, que je cite en ce moment, après avoir donné l'opinion de Pline, qui croyait que les rois d'Égyte n'eurent pas d'autre but que de satisfaire leur vanité, ou qu'ils virent dans ces entreprises prodigieuses un moyen d'employer et de nourrir une population surabondante , ajoute :
«Le grand travail qu'on rema^rque dans la disposition de l'intérieur^ ^
124 l'égtfte.
combinaison du mécanisme qui a présidé à la distribution des communications , indiquent suffisamment que l'érection de ces monuments avait rapport à quelque solennité mystérieuse.
Si l'on veut examiner la description de l'antre d^ Tropbonius à Lebadée, dans PausaniaS) avec tout l'appareil de ses caveaux étroits et de ses labyrinthes^ on pensera peut-être que les différents sanctuaires trouvés dans les Pyramides ont été construits pour une destination semblable à celle qu'on introduisit ensuite en Grèce avec tant de succès, m Volney a suivi, d'une manière très ingénieuse, toutes les gradations étymologiques d'un mot grec, jusqu'à ce qu'il soit parvenu à le trouver identique avec le mot oriental composé bour-
a-mtt, CAVEAU DU MORT.
Un voyageur moderne a hasardé la conjecture que la grande pyramide
avait été construite pour servir de mausolée au patriarche Joseph. Aloi^, pourquoi l'auteur du Fantateuque, qui a décril avec un soin si miimtieux les événements extraordinaires de la vie du ministre de Pharaon, aurait-il omis un fait matériel relatif aux honneurs qui lui fiirent accordés à sa mort? Le silence complet des saintes Écritures, au sujet des Pyramides, semble prouver en effet qu'elles sont postérieures au temps de Moise. Comment concevoir que ces immenses créations de Findustrie humaine, l'admiration de tous les siècles suivants, eussent été tout-à-fait dédaignées d'un homme si bien en état d'en apprécier le mérite , et que les circonstances de son éducation mettaient si bien à même d'en connaître le but? Plusieurs motifs concoururent sans doute à l'érection de ces monuments, et peut-être les travaux de l'as-
tronomie y entrèrent-ils pour qnelque chose. Mais leurs sommets terminés en pointe ne permettent pas de croire qu'on ait voulu jamais en fi^re des observatoires.
Selon MM. Denon et Belzoni, les pyramides qu'on voit à Gisen sont beaucoup moins anciennes que celles d'EUahoun^ HaouraK, Metaniéh, dans les environs de Memphis , du Bar- Joseph et du Fayoum, qui sont élevées en terre ou en briques crues, à assises, et ordinairement soutenues à leur base par d'énormes et grosses pierres calcaires, placées verticalement le long de la surface extérieure de la pyramide. La dynastie thébaine, qui a une généalogie différente des rois memphites, éleva aussi des pyramides semblables, comme on en voit près d'Edfou. Les hypogées primitifs de Thèbes et de Silsllis appartiennent aussi à ce temps, comme ceux
du Sakarah et des eavioiis du lac Moqris.
Quelles que soi^t les opinions de de divers savants j les interprétations anciennes et modernes, je n'en conclus pas moins que les Pyramides sont un ouvrage de patience et d'orgueil, dont Ip yéritable but n'est pas et ne sera peut-être jamais connu.
A cinquante toises au nord^ on voit ce qu'on appelle les catacombes. On n'a pas indiqué avec exactitude Tépoque de ces excayations. Quelques embellissements sont loin d'appartenir aux temps antiques. Dans l'un des caveaux on remarque une imitation, en basrelif^ de la Bgure humaine, dont le travail très soigné et les proportion^ élégantes sont certainement beaucoup supérieures aux productions des statuaires de Tantique Egypte*
Nous vîmes aussi au pied de la pyra-
mide de Chëphren, le Sphinx colossal, monument que Pon suppose avoir été consacré au souvenir de quelque événement mémorable. Plusieurs savants Tontregardé comme l'emblème du gonflement du Nil, d'autres, comme le tombeau d'Amasis. Il pouvait avoir quatre-vingt-quatorze pieds de longueur. C'est sans doute une protubé^ rance de ce sol de roche, hauted'envîron trente-cinq pieds, qu'on a eu l'idée de sculpter en sphinx.Cettecolossalestatue, depuis un grand nombre de siècles, est ensevelie sous le sable aride. Toute la partie antérieure a été mise à découvert; aujourd'hui la tête et le cou s'élèvent à vingt-cinq pieds environ audessus du sol.
Tous les traits du Sphinx sont pitoyablement défigurés; la bouche et les yeux fortement empreints du caractère de physionomie des peuples delà Nubie,
LÉGYPTE. 12ÎI
ont le moins souffert. La figure tient en partie de celle de rhomme, en partie dç celle du lion. C'est à tort qu'on Ta souvent dépeint comme celle d'une femme. Elle est sans douceur, et manque de délicatesse. Le <:ou et la poitrine sont évidemment masculins.
Emplacement de Memphis.— Apis et autres dieux.— La ville de Canppe.— Aventure tragique.-— Année égyptienne.
Les savants qui accompagnèrent Bonaparte en Egypte, et qui jetèrent tant d'éclat sur son expédition à jamais mémorable, résolurent les premiers les doutes qui existaient sur le yéritable emplacement de l'ancienne Memphis^
■^SMêêM
LÉGYPTE. 131
la seconde ville des Pharaons. Elle était bâtie sur la gauche du Nil, et avait, selon Diodore de Sicile^ cent cinquante stades de circonférence. Le palais des rois s'étendait en longueur d'une extrémité de la ville à Pautre : c'était probablement un amas prolongé de différents logements accompagnés de chapelles^ de temples, de lacs, de bosquets, de jardins, etc. Parmi une grande quantité de temples magnifiques, celui de Vulcain se faisait remarquer par sa gi'andeur, par la beauté de ses portiques, et surtout par le colosse dont parle Hérodote ; il avait soixante-quinze pieds de long, et il était couché sur le dos. Vis-à-vis du portique méridional, s'élevait un bâtiment dans lequel le boeuf Apis, regardé comme l'incarnation de l'àme d'Osiris, et consacré à la lune, était nourri avec tout le soin et toutes les recherches qu'on pouvait
imaginer. Voici comment on raconte son histoire merveilleuse; mais il ne faut pas oublier que la religion, sous les Égyptiens, était symbolique. En effet, ce peuple, sous l'image des astres, des animaux et des pix>ductions de la terre, adorait un être suprême et la pâture.
Apis, roi d'Argos, fils de Jupiter et de Niobé, passa en Egypte, y fut counu sous le nom d'Osiris, et devint Tépoux d'Isis, sa rœur. Il enseigna aux Égyptiens l'usage de la médecine, la manière de planter la vigne, et les gouverna, avec tant de douceur qu'ils le regardèrent comme un dieu. On l'adorait sous la figure d'un bœuf, parce qu'on croyait qu'il en avait pris la forme pour se sauver avec les autres dieux, lorsqu'ils furent vaincus par Jupiter. Selon les livres sacrés des Égyptiens, ce bœuf ne devait vivre que vingt-cinq ans, au bout desquelles prêtres le conduisaient
au bord du Nil, et le noyaient a^ec beaucoup de cérémonie. On Tembaumait et ou lui faisait de magnifiques obsèques. Après sa mort, toute l'Egypte était plongée dans un grand deuil, jusqu'à ce que les prêtres eussent trouvé son successeur. Alors» les lamentations cessaient. L'animal était d'abord conduit à Nilopolis, où il était nourri pendant quarante jours. De là, on le transportait à Memphis, dans un vaisseau surmonté d'un payillon doré qui lui servait d'appartement. Lorsqu'il ('tait arrivé, on le mettait dans le bocage de Vulcain pendant quarante jours. Les femmes seules avaient alors la permbsion de lui rendre visite; mais, ce temps expiré; elles ne pouvaient plus le voir.
Osîris, qu'on représentait sous Ten*blème d'un sceptre et d'un œil, pour signifier ion pouvoir et sa providence;
sous l'image d'un faucon, à cause de sa vue perçante qui embrassait tout l'univers; enfin sous la forme humaine, ce qui annonçait son immense fécondité, portait encore, sur un buste surmonté d'une tête de buffle ou de taureau, une mitre qui lui servait de coiffe.
Alors il tenait à la main un sceptre à tête de coucoupha, ou bâton augurai, le van sacré, la croix ansée, ou clé du Nil. Les taureaux qui le représentaient étaient au nombre de deux ; l'un à Mempbis, nommé comme vous le savez.
Apis; et l'autre à Héiiopolis^ nommé Mneus. Ce dernier était noir, et n'était pas en aussi grande vénération qu'Apis.
Celui-ci devait être né d'une vache incapable d'engendrer un autre veau. Les Égyptiens croyaient qu'il était conçu par le bruit du tonnerre. Les marques qui devaient le distinguer des autres animaux de son espèce étaiefit la noir-
l'égtpte. 135
ceur de son corps, une tache blanche et carrée au milieu du front, la figure d'un aigle sur le dos, les poils de la queue doubles, et un noeud sous la langue, semblable à mi escargot. Les prêtres fabriquaient probablement ces marques.
On lui faisait des sacrifices, et la télé de la victime était l'objet d'imprécations ridicules.
L'image d'Isis, qui rappelle cette mystérieuse inscription : « Nul na mcore soulevé mm voile » était ordinairement une femme, ayant des cornes de vache sm* la tête, qui représentait les, phases de la lune. Elle tenait dans sa maindroileun sistrequi figurait le mouvement perpétuel de la nature, et dans la gauche une cruche, symbole de^la fécondité du Nil. Quelquefois on la représentait, comme Cybèle , le corps couvert de mamelles, pour marquer
(jn'elle nourrissait toutes choses. En général, elle était le type de la nature ou de la terre.
Plutarque considérait avec raison Isis et Osiris comme une allégorie du soleil, de la lune et de quelques étoiles.
Haroéri ou Orus était leur principal fils. On le représente la tête surmontée d'un épervier, ou le plus souvent, sous les traits d'un enfant, ou emmaillotté, ou vêtu, d'une tunique, ou couvert d'un habit bigarré en losanges, et tenant un bâton terminé d'un bout par une tète d'oiseau, et de l'autre par un fouet. Ce fut le dernier des dieux qui régnèrent sur l'Egypte. Il tua Typhon, meurtrier d'Osiris, et remonta sur le trône de son père. Il fut tué à son tour par les Titans. Isis le rappela à la vie, lui procura même Timmortalité, lui apprit la médecine et Part de la divination.
Har-Pokrat, issu d'OsirIs et d'Isls, était le dieu du silence. On le représentait un doigt sur la bouche, ou bien, on le voyait porté sur une barque de papyrus, ornée a chaque bout de fleurs de lotos. Les vieillards lui faisaient des offrandes de lait, et lui avaient spécialement consacré le pêcher.
Anubis, était représenté avec le corps d'un homme et la tête et le cou d'un chien, ce qui lui a fait donner, par Virgile et par Ovide , Fépithète de latrador (aboyeur).
La statue de ce dieu-chien était toujours placée à la porte des temples, comme le gardien d'Isis et d'Osiris. On a cru à tort qu^Anubis avait été un roi d'Egypte, qui, ayant beaucoup aiioé la chasse, et s'étant toujours entouré de meutes de chiens, fut désigné ensuite dans les hiéroglyphes égyptiens par la tête de cet animal.
158 l'égtpte.
Typhon, frère d'Osiris, d^Isis et de Nefté, est la personnification de tout le mal ; c'est le mauvais principe toujours opposé à Osiris et à Isis, personnification du bon principe. Il épousa sa sœur Nefté, et gouverna les déserts orientaux de T Egypte. Aspirant au trône de son frère, il profita de Tabsence de ce dernier pour marcher sûr l'Egypte, dont il se serait emparé sans la surveillance de Dyom, qui le réduisit à une fuite honteuse. Cependant, on le voit reparaître et saluer avec enthousiasme le retour d'Osiris, vainqueur des Indes et de la Grèce, qu'il reçoit avec les marques d'une amitié non équivoque. Typhon, pour mettre le sceau à cette réconciliation, invita Ôsiris à un festin, où il avait convié soixante-douze complices de sa rébellion et de ses crimes, et de plus Asoy la reine d'Ethiopie, sa concubine.
l'bgypte. 139
Pendant qu'on se livre au plaisir.
Typhon fait apporter un coffre d'un ouvrage admirable, et promet de le donner à celui qui le remplira de son corps : chacun essaya tour à tour, mais en vain. Osiris, à la fin, Imita les autres convives, et se mit dans le coffre qui, secrètement, avait été fait à sa grandeur : aussitôt les complices de Typhon referment le couvercle sur Osiris et le- Jettent dans le Nil, dont les eaux Fentraînent dans la Méditerranée, sur les bords de la Phénicie, à eoté de Byblos.
Isis, poussée par le désespoir, se met à la recherche d'Osiris, et finit, avec Taide d'Ânubis, par le retrouver. Alors elle l'emporte en Egypte, dans la ville de Bouto, et le cache dans un endroit écarté. Cependant, Typhon ayant appris cet événement, découvre pendant une nuit le cadavre, le prend, le coupe en quatorze morceaux, et les disperse
140 LÉGYPTE.
en diverses contrées. Aussitôt Isis, infatigable épouse, parvient à réunir ces membres épars^ mais le quatorzième ayant été mangé par les poissons, elle le remplace par un morceau de bois de sycomore et recompose en son entier le corps sacré qu'elle ensevelit à Philes, à l'extrémité de l'Egypte méridionale, dans un tombeau de forme de bœuf.
Depuis la pi'emière inhumation^ jusqu'à l'attentat de Typhon, Osiris sortait souvent du séjour des morts.
« Une fois dans son tombeau, il changea de nom,, et fut généralement appelé Sérapis.
En effet, ce nouveau dieu reçut les plus grands honneurs à Memphis et surtout à Alexandrie. La statue de Sérapis avait la forme humaine; il portait sur sa tète un boisseau, emblème de l'abondance. Il avait la main droite appuyée sur la tête d'un serpent dont
le corps se repliait autour d'une figure à trois lêles : Tune d'un chien, l'autre .d'un lion, et la dernière d'un loup.
Dans la main gauche, il tenait une mesure 4'une coudée de longueur, pour marquer Taccroissement des eaux du Nil.
À Memphis^ on abordait le temple de Sérapis par une avenue de Sphinx d'une grandeur prodigieuse ; successi*vement les sables s'amoncelèrent autour de ces simulacres, au point que, du temps de Strabon, les uns étaient ensevelis jusqu^à la moitié du corps, les autres jusqu'à la tête, et qu'aujourd'hui ils ont complètement disparu. Memphis communiquait, par ses canaux, avec le lac Mœris et la lagune Maréotis. Ce double avantage la rendit bientôt le centre des richesses, du commerce et des beaux arts. L'ancienne capitale elleiXiême, la magnifique Thèbes, fut ou-
bliée, et la gloire de Memphis subsista jusqu'à ce temps où les plus beaux édifices furent détruits par le féroce Cambyse. La fondation d'Alexandrie porta le dernier coup à sa puissance, et, lors de la conquête des Arabes, elle fut anéantie pour jamais.
Ses ruines sont désignées aujourd'hui sous le nom de Métrain)?, dans le désert de Sakka. Elles ont servi, comme je l'ai dit,' à bâtir le Caire.
Nefté, Nephté ou Natfé^ sœur d'Osiris, d'Isis et de Typhon, et femme de ce dernier, forme avec Typhon le couple mauvais et stérile. Toutes les influences funestes sont des émanations de ces deux déités ennemies de l'homme, de l'ordre et du bonheur. Nefté est plutôt une divinité passive qu'active. C'est la terre inféconde, mais que l'on peut féconder. Elle finit par déserter la cause de Typhon, pour s'attacher k
l'Egypte. i45
celle du jeune Haroéri, qui vainquit ce mauvais principe et le fit prisonnier.
Typhon alla cacher sa honte et ses crimes au fond du lac deSirbon.
Thoth, lliaauty ou Thmth^ éfait un dieu égyptien auquel les Grecs donnèrent le nom d'Hei^mis : il fui chargé par Osiris d'aider Isis à gouverner l'Egypte pendant son absence. Il fut l'inventeur de l'écriture, de la grammaire et de la géographie. En Egypte, il adoucit le langage qui, jusqu'alors, éuit grossier ; il institua les castes et régla la hiérarchie sacerdotale. Les livres qu'il laissa, au nombre de quarante-deux, le firent regarder comme une incarnation de la divinité , possédant l'intelligence au suprême degré. Il fut aussi la personnificî^tion de la caste sacerdotale, et on lui a attribué ce que les prétres d'Egypte avaient fait; aussi, pour récompenser sa mémoire, les prêtres firent dç ce
dieu la personniQcation de l'âme intel- ' lectuelle du monde. BubastiSj ou Boubastis était fille d'Osiris et dlsis : elle eut part à Téducation première d'Haroéri, et se confond quelquefois avec sa mère, dont elle n'est qu'une émanation. Les Grecs ont vu dans cette divinité lafilledeLatone; car, disaientils, elle aida sa mère dans l'éducation de son frère. Elle présidait aux accouchements; c'est donc une Diane, une déesse^lune. On la représente sous la forme d'une biche, combattant Typhon, ennemi d'Osiris.
Il y avait encore Piromi, le premier principe du monde, être irrévélé, absolu , incorporel , infini , immuable , antérieur aux manifestations individuelles, soit humaines, soit divines.
Knef, auquel on donne pour synonyme Cneph, Nef y Nev, Noufj Noub^ Noum^ Chtf-Nomiy ou bras occidental du Nil,
li' EGYPTE. 445
Cmvy Cnouf^ Cmuphisy Cnoubis, Cnoumis, ChQumiSy étail Fétre suprême , le dieu créateur, se révélant par la croatiôn^ et la première personne de la trinité égyptienne; il était celui qui se meut, qui agit, qui commence les révélations du grand être; c'est donc un dieu se révélant par la force mouvante et agissante ; c'est le créateur premier, le développement de son prédécesseur Piromi :
Knef est enfin le fécondateur universel qui se développe sous divers noms, en producteur et en conservateur. C'est le rayon sacré, c'est-à-dire la lumière primitive ou principe vital , et par conséquent la vie qui se révèle par un œuf, autre principe vital ou la fécondation, et par le verbe ou la voix, principe de l'animation du monde.
Le grand synonyme de Knef, s'appelle Aumoun ou Ammon^ dont la puissance active se confond avec celle de
146 l'égtptb.
Knef seulement; celui-ci offre plus nettemenl Tidée du créateur, et Âmouii celle de moteur et de vivificateur dutout, " quoiqu'ils fassent ensemble une seule et même personne divine. On l'honora particulièrement à Thèbes, capitale de ia Haute-Egypte, dansToasis de Siouha et dans la Lydie septentrionale. Dansce dernier temple surtout, ce dieu rendait des oracles que les habitants des contrées les plus éloignées venaient chercher.
On dit que Bacchus se trouvant dans l'Arabie déserte, pressé par la soif, et sur le point de mourir, implora le secours de ce dieu qui lui apparut sous la forme d un bélier, et lui montra une source d'eau, après avoir frappé du pied contre terre. On dressa en cet endroit un autel à Jupiter, qu'on surnomma Âmmon, Hammon ou Ammé, à cause des sables' qui abondent dans celte contrée. D'autres prétendent que
l'egypte. ' IW
Jupiter fut ainsi surnommé , parce qu'un berger, fondateur de son premier temple, s'appellait Âmmon. Ou ' dit, enfin, que Jupiter, pour plaire à Hercule, qui avait un grand désir de le voir, sépara la tête du corps d'un bélier, prit la peau de cet animal et s'en revêtit, pour se montrer sous cette forme au fils d'Alemène.
Quoique il fallût traverser dés sables brûlants pour arriver au temple de Jupiter-Ammon, l'empressement des nations pour s'y rendre était tel, que ces lieux arides devinrent le centre de l'opulence. Plusieurs personnes célèbres de l'antiquité, entre autres Alexandrele-Grand , consultèrent Toracle de Jupiter-Ammon. Ce conquérant, après avoir repris Rhodes, qui sort comme un bouquet de verdure du sein des flots, r Egypte et la Cilicie, sans livrer un seul combat, résolut d'aller consul-
J48 l'Egypte.
ter Jupiter-Ammon sur ses destinées et sur son origine. A peine entré dans le temple, il fut salué par le Pontife comme fils de Jupiter. Alexandre oubliant qu'il était hommeetcharméd être adopté par un dieu, dit ce qu'il le recevait et le reconnaissait pour son père.»
Il demanda ensuite si son père lui destinait l'empire du monde ?
On répondit qu'il serait le maître de la terre.
Il demanda, en troisième lieu, si tons les meurtriers de son père avaient élé punis?
Les prêtres dirent que sou père ne pouvait ni être tué, ni mourir. Mais ils assurèrent que les meurtriers de Philippe avaient subi la peine due à leur crime.
Ensuite, Alexandre se fit appeler fils de Jupiter, et rendre les honneurs divins.
L EGYPTE. IW
A son retour de Japiter-Ammon, il bâtit Alexandrie. ' •
On pense avec raison que le héros macédonien avait envoyé d'avance des exprès au temple, pour offrir aux prêtres imposteurs une grande somme d'argent , et leur dicter ces réponses ridicules.
On représentait Ammon sous la forme d'un bélier, ou seulement avec une tête et des cornes de bélier. La statue de ce dieu était une espèce de mécanique qui faisait des gestes et des signesy ce qui produisait une grande impression sur un peuple superstitieux.
Knef-Amoun, le premier des dieux égyptiens fut père de Fta et aïeul de Friy enfants, ou émanations, dans lesquels il se confond tour-à-tour.
Neith, femme de Knef, n'est autre que son dédoublement^ ou Knef femelle et passive : c'est l'intelligence, la
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volonté, rénergîe; elle est postérieure ou inférieure à Knef, qui agit, crée^ tandis que Neith forme, pétrit, ordonne, harmonie et engendre sous ses ordres. On la représenté sous la forme d'une femme assise et quelquefois à genoux, ayant des ailes, coiffée du pcheut, et placée sur la dépouille d'un vautour, emblème de la maternité.
Nith ou Minerve était la divinité de la ville de Sais, ainsi que d'Athènes. Aussi les Saïtes se regardant non-seulement comme les amis^ mais encore comme les parents des Athéniens, accueillirentils Solon, lors de son voyage en Egypte, avec des témoignages d'estime et de bienveillance. Le sage voyageur, dans ses divers entretiens avec les prêtres les plus instruitsde Sais, apprit que jadis il avait existé une île plus étendue que la Lybie et TAsie-Mineure, nommée Atlantide. Cette île très florissanle,
t'ÉGYPTE. 151
et gouveraéepardes roistouNpuissants, n'avait pu soumetlre les ancêtres des Grecs. Elle avait été engloutie dans la mer; et cet le mer où elle était perdue et laquelle l'île avait donné son nom depuis celte époque avait cessé d'être navigable. Solon avait fait de cet événement un poème; Dropidas, son parent et son intime ami^ auquel il avait raconté celte histoire merveilleuse, l'avait transmise à son fils Critias. De la bouche de celui-ci, elle avait successivement passé par celles de Timée, de Socrate et de Platon.
Fta ou Ppihaj seconde personne de la Trinité des Égyptiens , était fils de Knef et de Neilh , et époux d'Athor.
Fta est le feu, mais le feu dans l'acception la plus étendue ; il est donc une émanation de Knef. On le représente debout, avec un air immobile, et dans Tattitude d'une colonne dont la tête
est composée de quatre corniches^ semblables à celles qui surmontent ordi* nairement la^ colonne du Nillomètre; sur la deuxième corniche^ sont deux yeux d'une forme singulière. Sa coiffure est composée de deux cornes de bouc, d'un petit disque et de deux plumes ou feuilles accolées l'une à l'autre. On le représente aussi accompagné d'un lion et d'un crocodile. Il laissa pour enfants, ou du moins se scinda, et donna naissance à Ta ou la Terre, et à Potiri ou le Ciel.
Athor, célèbre déesse égyptienne, est fille et épouse de Fta ou même de Fré, son fils'-époux. Elle est supposée avoir été l'immense réservoir où s'élabora' l'univers; c'est la génératrice humide unie à Fta, c'est-à-dire au feu par excellence. On donne à Atbor pour emblème le vautour, signe de la maternité» et Tourrée, symbole de la puis-
l'égy^te. ISS
sance; elle a des oreilles de vache ^ et quelquefois des oreilles humaines; on la représente presque toujours en face ; elle est la nouirice mystique des Dieux*
Fré, Phri ou Piré^ est la troisième personne divine ''de la trinité égyp* tienne; c'est le fils ou une émanation de Fta, ou du feu^ dont il est une spécialisation immédiatement inférieure, car les Égyptiens en firent le dieusoleil^ ou fils du feu. On lui donne pour épouse la lune ou soleil humidcy d'où résulte un principe éminement fécondateur; Fré était spécialement adoré à Thèbes.
Les prêtres égyptiens , poursuit M. J. Odolant-Desnos, auteur de la Mithologie pittoresque y d'où je tire la plupart de ces citations, supposèrent ensuite que Knef, après avoir donné à Fta, ou principe vivifiant de la chaleur, la mission d'organiser le monde physi*^
que, chargea un autre dieu supérieur, appelé Thoth premier, d'organiser le monde immatériel : pour lui en offrir les moyens, il avait créé les âmes; ensuite il avait envoyé, pour leur apprendre la vie civile, Osiris et Isis, assistés d'un autre Thoth, très semblable au premier; car oe Thoth futrintelligence divine qui leur suggéra tout ce qu'ils firent.
Nous venons de voir ces civilisateurs égyptiens dans leurs travaux.
En Egypte, les grands dieux supérieurs déjà cités, avaient au-dessous d'eux ceux qui étaient représentés audessus- de chacun des douze signes du zodiaque. Chaque signe en avait trois, et ces trente^six figures s'appelaient Déeam, ayant chacune également audessous d'elle deux ministres moins puissants, qui avaient eux-mêmes^ dit-on, cinq sous-ministres«
L*ÉGTPTÊ. 1Ô5
Les Décatis étaient donc de vrais dieux secondaires^ ayant chacun le tiers d'un des signes du zodiaque sous son autorité. Chaque Décan occupant dix degrés de Técliptique , avait besoin d'en\iron dix jours pour être franchi par le soleil Ils présidait a l'horoscope, et suivant que l'homme naissait sous tel ou tel Décan, il était heureux ou malheureux. Le Décan ^ génie de l'ho mme venant de naître, était le Décan qui paraissait sur Thorizon au moment de sa naissance. L'influence de ce Décan, soitqu'ilfdt bon ou mauvais, neTaban-^ donnait qu'à sa mort.
D'après Ératosthène, le premier dynaste ou souverain égyptien connu était Menés. Onpeut consulter la Mitholo^ gie pittoresque et les auteurs qui ont servi de guides à M. Odolant-Desnos, pour composer la liste des Décans, depuis Mènes (2272 ou 2100 avant J.-C)
156 l'éctitte.
jusqu'à Phrouron. On verra dans le même ourrage, par ordre alphabétique; une explication sur tous ces Décans ou dieux secondaires qui figurent dans le zodiaque, ainsi que les grands dieux, et correspondent aux divers dy-* nastes.
Au-dessous des Décans et sous-Décans venaient les dieux planétaires , divinités également de second ordre, auxquelles on a donné le nom de Treize-douze.
Après ces dieux ou déesses, on connaissait encore, en Egypte, un grand nombre de divinités plus ou moins importantes.
Agathodémon, auquel on donnait le rôle sublime de bienfaiteur. Le serpent inoffensif qui portait son nom, lui était consacré; il était la personnification, l'emblème de la vie dans toute sa force, et de la jeunesse, par suite de la
nouvelle peau qu'il reprend chaque année. On figurait le dieu Agathodémon sous la forme d'un serpent se mordant la queue , pour marquer Téternité; on mettait sur sa tête un or-»
nement royal, et sa queue se terminait par des fleurs de lotos ou d'épis. Tantôt ce dieu est porté sur des jambes humaines, tantôt sa tête d'homme et quel*^ quefois de femme surpasse son corps roulé en longs anneaux. Âgathodémon est le bon principe des Égyptiens ; aussi préside-t-il au fleuve iVi7, avec lequel il s'identifie souvent. Cependant, d'or-* dinaire, on personnifie le Nil en un dieu appelé Nonte^Feu, qui donna le jour à une fille du nom de MemphiSj et femme d'Épaphe.
Baal-ïséphon était un dieu célèbre dans la théologie des Égyptiens; on lavait personnifié par une statue que les rois d'Egypte î;ivaient placée sur les
158 LÉGYPtE.
bords de la mer Rouge^ pour avertir le pays de l'arrivée des ennemis, ou pour s'opposer à la fuite des esclaves égyptiens ; c'était une ^pèce de dieu Terme, chargé de faire respecter la propriété égyptienne. On le représentait avec une tête de chien. Lorsque, à la prière de Moïse, toutes les statues des dieux tombèrent sous les coups de l'ange exterminateur, ce Baal-Tséphon seul resta debout, ce qui augmenta beaucoup la vénération des peuples pour lui, et lui valut un grand nombre d'offrandes de la part des pieux pèlei-rns. Son culte était répandu dans toute l'Egypte.
Bésa, divinité égyptienne, était ado»
rée k Antinopolis et à Abydos, où elle avait un temple célèbre, à cause des oracles qu'elle y rendait. Ses réponses étaient données dans des lettres cachetées.
L*ÉGtPtB. 159
M* Odolant-Desnos termine cette nomenclature des divinités égyptiennes parÉmeth etNoétarque, divinités supérieures, essences suprêmes; tandis qu'Emeth était rintelligencedivine, la seconde était l'intuitive, d'où toutes lesinlelligences émanent, et où toutes retournent, comme dans un fleuve immense.
L'espace me manque pour rappeler ici les dieux égyptiens que les Grecs et les Romains ont adoptés tour à tour* On sait que l'idée delà métempsycose, admise parmi les Égyptiens bien avant l'arrivée d^Orphée en leur pays, les en- ^gea, par respect pour les âmes des morts, à rendre les honneurs divins aux animaux. En effet, les loups, les brebis, les béliers, les chiens, la loutre, le vautour, Tibis, la tadorne, la cigogne et la huppe, étaient vénérés, soit dans un lieu particulier, soit dans toute la contrée.
i60 li'ÉGYPTE*
La belette et l'aigle recevaietit les honneurs divins dans la Thébaïde; le rat^ dans la Ville d'Hereule; le musarai* gne, à Alhoibis et à Buto; la chèvre et la dorade, à Gaptos ; le bouc, à Mandés, à Thamis et à Panoplis; les linges dans 'es deux villes de Mercure et dans la Babylone d'Egypte; les éperviers, à Hiéracoupolis; la chouette, a Sais; la perche et la variole , à Latopolis ; la carpe, à Lépidotum ; le brochet à Oxirinchus; le phoque ou spare, à Syenne; les vaches et les chats, à Memphis^ à Ghuse et à Âphroditopolis. Le chat surtout était considéré, dans toute l'É-t gypte, comme un symbole d'Isis; de même que l'hippopotame était celui de Tiphon; le scarabée, celui de l'Egypte, et le bœuf, sous le nom de générique d'Apis, celui d'Osiris, Les Égyptiens regardaient en outre plusieurs plantes comme sacrées, et les consacraient à
leurs dieux. Ainsi le memphée, lepavaty l'olyra, le papyrus, 1 absinthe, la mou* tarde sauvage, le perséa,* Tacacia, et enfîn^ d'une manière toute particulière, Tognon.
Les monuments des Égyptiens fournissent des emUémes sacrés. LeSphtfnx^ par exemple, est une représentation symbolique, composée de la Vierge et du Lion, pour indiquer la fécondation du pays par les inpndatious du Nil, qmi jouait toujours dans les cérémonies le rôle positif, soit ouvertement, soit d'une manière détournée.
Canope^ dieu des eaux, que les Égyptiens représentaient sous la forme d'un vase surmonté d'une tète d'komme et couvert d'hiéro^ypbes, n'était autre, d'après Pemety, qu'une figure symbolique de tout ce qui est nécessaire à l'œuvre du sage, ou le vase de l'art, selon d'Espagnez. Il est plus simple de
dire que ce bocal a large ventre, fabriqué avec une terre extrêmement poreuse, servait à filtrer Teau du Nil, afin de la rendre claire et potable. Canope, dans l'ancien idiome égyptien, signifie terre d'or. Les habitants de Canope, qui trouvaient cette argile dans leur voisinage, et en faisaient, dans toute rÉgypte, un grand commerce de vases à filtrer, se crurent, par reconnaissance , obligés d'honorer comme une divinité bienfaisante l'objet de leur prospérité.
On adorait aussi, à Ganope, Hercule et Sérapis^ surnommés Canopims. Le cabinet des antiques de la Bibliothèque royale possède un Ganope très bien conservé. Les Chaldéens, adorateurs du feu, allaient défiant les dieux de toutes les autres nations^ comme n'étant que d'or, d'argent, de pierre ou de bois, de pouvoir résister à leur di-
l'égyptf. iéS
vinité. Un prêtre de Ganope ayawl accepté le déâ^ on alluma un grand feu au milieu duquel fut placé la statue de Ganope. Il en sortit une grande quan-* tité d'eau qui éteignit le feu. Ganope^ déclaré vainqueur, fut regardé comme le plus puissant des dieux. Mais il ne dut cet avantage qu'àTartifice du préire qui, après avoir percé le vase de plusieurs trous, les avait bouchés avec de la cire que le feu fit fondre; aloi'S Teau qui était renfermée dans le vase s'échappa subitement et ne manqua pas d'éteindre le feu. Je dois ajouter que la ville dont il est question, située à Tune des embouchures du Nil, possédait un temple superbe dédié à ce dieu. Saint Glément d'Alexandrie dit qu'il y avait une académie des sciences, la plus ce* lèbre de toute l'Egypte ; qu'on y apprenait la théologie égyptienne, les lettres hiéroglyphiques; que les prêtres
y étaient initiés dans les mystères sacrés, et que nulle part on ne les expliquait avec plus d'attention et d'exactitude. C'est pour cette raison que les Grecsy faisaient desifréquenls voyages.
Me pouvant, dans cet ouvrage, parler en détail de tons les animaux, de tous les légumes qui étaient un objet de vénération pour tes Égyptiens, je dois excepter JËlurus ou le chat, consacré à Isis. On le représentait tantôt sur le haut du sistre, instrument que cette déesse porte souvent à la main, tantôt sous la figure d'uu homme ou d'une femme, avec la tête de cet animal.
Lorsqu'un chat mourait, les Égyptiens l'embaumaient et le portaient en grand deuil dans la ville de Bubaste (qu'Ézéchiel menaça des derniers malheurs), et oii Isis était particulièrement i^vérée.
Les Égyptiens avaient tant de respect pour le dieu-chat, qu'ils punissaient de
mort ceuxquien auraient tué un, même par accident. Diodore rapporte un fait dont il avait été témoin pendant ïe séjour qu'il fit en Egypte : un Romain ayant tué un chat par mégarde et sans dessein, la populace en fureur courut à sa maison, et ni l'autorité du roi, qui sur-le-champ envoya des gardes, ni la crainte du nom romain ne put le sauver.
Leur respect pour ces animaux les porta , dans le temps d'une fanSine extrême, à aimer mieux se manger les uns les autres, que de toucher à leurs prétendues divinités. Ces peuples croyaient que Diane, pour se soustraire à la fureur des géants, s^était cachée sous la figure de cet animal. D'après Pemety, les Égyptiens regardaient le chat comme le Symbole de la lune, et les prêtres faisaient usage d'attributs dont le sens mystérieux n'était connu que d'eux seuls.
Les Égyptiens avaient le loup en grande vénération,parcequ'ils croyaient qa'Osiris s'était souvent déguisé sous la ligure de cet animal. On l'adorait même à Lycopolis, qui signifie ville des Loups.
' Le loup était consacré à Apollon, ce qui le fit surnommer Àppdo Lyeius*
Dans la fiction de l'expédition d'O^iris, on dit que ce prince ou ce dieu s'y fit accompagner de ses deux fils, Ânubis sous la forme d'un chien , et Macédon sous celle d'un loup.
Isis, suivant Pinscription de sa colonne^ dit d'elle-même qu'elle est ce chien brillant parmi les astres; nous l'appelons Canicule.
Parmi les légumes et les plantes , Pognon était surtout révéré en Egypte.
Sur la rive orientale de la bouche pélusiaquC; dans une bourgade dépendant du nome Sélhroïte, on avait élevé un
LéGYPTE. 167
temple dans lequel on rendait un cuite à Tognon marin.
Nul doute que lognon étant une plante potagère dont le peuple faisait un grand usage, n'ait dû les honneurs divins à cette circonstance.
Le lotus est une espèce de nénuphar qui croît en abondance après l'inondation du Nil. Les Égyptiens, après Tavoir coupé, le faisaient sécher au soleil, et d'une partie de cette plante qui ressemblait au pavot, ils faisaient du pain. Sa racine est ronde, de la grosseur d'une pomme^ et fort bonne à manger. Le fruit du lotus ressemble à celui du lentisque, et n'est pas moins agréable au goût que celui du palmier. Les lotophages, qui n'avaient que ce Iruit pour toute nourriture, en faisaient même du vin. Le lotus était consacré à Apollon et à Vénus. Lotis, nymphe, fille de Neptune, fuyant les poursuites de
Priape, fat métamorphosée en cet arbre, dont le fruit avait la vertu de faire oublier aux étrangers leur patrie, leurs parents , aussitôt qu'ils en avaient mangé. On connaît l'aventure d'Ulysse qui, jeté par la tempête sur les côtes d'Afrique, envoya, pour reconnaître le pays, deux de ses compagnons auxquels les Lotophages offrirent le fruit délicieux dont je viens de parler. Les Grecs y goûtèrent, et soudain oublièrent complètement leur pays : il fallut user de violence pour les ramener au milieu de leurs compatriotes.
Je me suis peut-être un peu trop étendu sur les dieux d'Egypte; cependant, j'omets bien des membres de cette nombreuse famille.
Je termine ce chapitre par des observations sur l'année égyptienne. Au rapportd'Hérodote, les peuples fixèrent les premiers l'année dé trois cents
soixante jour», partagés en douze mois.
Mercure-Trismégiste ajouta cinq jours à i'an»ëe, et la fit par conséquent de trois cent soixant-*oinq.
Les mois n'avaient dans l'origine aucune dénomination particulière, et se comptaient par premier, deuxième, troisième, etc. Dans la suite des temps, on leur donna les noms suivants :
1** Thot, 2* Paophi, 3* Athyr, 4* Gboéacou Cohiac, 5'Tybi, 6* Méchir ou Machir, 7* Phtiménoth, 8' Pharmouti, 9' Pachon, 10* Payni, 11* Épiphi, 12* Mésori.
Ensuite venaient les jours appelés Épagomhies.
Diodore de Sicile, Plutarque et Pline, disent que d'abord l'année était fort différente de ceHe que je viens de délire, et que les Égyptiens mesuraient leurs années par le courâ de la lune, de manière qu'une lunaison, c'est-a-
170 h'Èarm.
dire un mois lunaire complétait l'année. Voilà, selon les mêmes auteurs^ la laison pour laquelle les Égyptiens faisaient le monde si ancien ; voilà pourquoi l'on trouve dans leur histoire des rois qui ont vécu plus de mille ans; voilà, enfin, pourquoi ils comptaient 36,528 ans depuis la création du monde, tandis que leurs années réduites en années solaires^ n'offraient véritablement qu'un résultat de 3,044 ans environ.
L'Écriture sainte nous apprend que, dès le déluge, Fannée était composée de douze moitf, et il est probable que Mesraïm^ fils de Gham, fondateur de la monarchie égyptienne, a continué et répandu cet usage qui remonte à la plus haute antiquité.
Il est certain qu'après la réformation du calendrier romain, opérée par Jules César, l'année des Égyptiens était corn* posée de dou2;e mois^ à la fin desquels
l'êgyptf. 171
on ajoutait cinq jours^ nommés pour cette raison épagomhtes^ de deux mots grecs qui signifient sur-ajotiti.
Cependant, comme cette année, portée par Mercure-Trismégiste a 365 jours, différai! d'environ six heures de l'année tropique, il arrivait qu'en négligeant le calcul de ces six heures, cette année de quatre en quatre ans anticipait d'un jour sur la période solaire, de sorte qu'en I46O ans, son commenceinent devait répondre successivement aux différentes saisons de Tannée.
Le remède que les astronomes d'Alexandrie imaginèrent à cet inconvénient, fut d'ajouter tous les quatre ans un sixième jour (épagomhne), comme Jules César ajouta, dans ce mênie intervalle, un vingt-neuvième jour au mois de février.
Cette année des Égyptiens commençait le vingt-neuf août.
Les Oasis.— Thèbcs.— Pères du désert.— Obélisques de Louqsor.— Karnak , c*te. , etc.*— Sësostrls. — Palais et statue de Memnon. — Tombeau des rois d'Egypte.— Temple de Silsitis.— Apollinopblis-Magna. — Le Zodiaque de Denderah. — Anciennes lois d'Egypte.
Je rentre au Gaire^ j'admire de nouveau ses minarets d'où l'on appelle le peuple à la prière; la voix lente et monotone des imans retentit à -mes oreilles. Soît que les premiers feux du jour dorent ces tours ou clochers, soit quQJe
l'Egypte. HS
soleil couchant les enlace d^un réseaiiii de feu, ils fixent a.gréablement les regards el sourient à l'imagination des Européens; je les contemple, je les vois encore; et cet eflG^ d'optique, tout intraduisible qu^il est, ne peut s'effacer de mon souvenir.
A Pouest de FÉg^ple sont les oasis, terrains fertiles au milieu du désert :
les Grecs en ont connu troi$ principarles : la grande, la petite, et celte où était situé le temple d'Ammon. Elle sont peu habitées : la première contient des ruines égyptiennes.
Il existe tant de descriptions des obélisques de Louqsor; que je me contenterai de dire, en passant, que ees monuments sont les plus simples de Tarchitecture égypiieone; ils portent inscrits les noms, prénoms, titres honorifiques du roi Sésostris ou RlfôMnassès, qui les fit ériger, ainsi qtie les formules
174 l'égypïe.*
de leur dédicace à une divinité qiie plusieurs savants prétendent être le soleil.
L'obélisque qu'on admire à Paris a soixante-douze pieds trois pouces de hauteur. Ces monuments donnent aux modernes la plus haute idée de la magnificence des dynasties qui les ont élevés. En égyptien, le mot obélisque signifie rayon du soleil; en effet, la forme de ces monolytes en a la ressemblance. D'autres font dériver ce mot du grec : alors il signifie broche aiguille.
On les nomme en arabe messelds de Pharaon , aiguiUes de Pharaon. Selon Millin, les premiers obélisques furent élevés en l'honneur d'Osiris, ou comme des symboles du cours du soleil, puisque leur nom même désigne un rayon, et que leur forme ressemble à un rayon solaire. Us sont faits d'une seule pierre à quatre faces; d'ordinaire, cha-
que côté est orné d'hiéroglyphes. On pbcait les obélisques sur un piédestal simple et carré plus large que l'obélisque; leur hauteur est de cinquante pieds et davantage. Il paraît qu'on tirait le plus grand nombre de ces pierres d'obélisques des carrières de la Haute-Egypte. Diodore, Hérodote et Pline surtout, offrent des détails sur ces espèces de monuments^ dont plusieurs ont été découverts par les voyageurs modernes.
Les Romains j maîtres de l'Egypte, en firent passer un grand nombre dans la ville éternelle; mais cette capitale du monde^ tant de fois ravagée par les hordes du Nord, les vit tomber les uns après les autres. Des fouilles, ordonnées par le pape Sixte V, en firent découvrir quatre qui furent dressés par les soins de son architecte Fontana. Depuis cette époque, on eu releva plusieurs. On en
176 l'égyfte.
avait aussi ameué un grand nombre à Constantinople ; ie plue célèbre était dans la partie de rhippodlX)me qui le partageait en deux moitiés, et qu'on appelait Média Spina.
Après Menés, foAidateur deMemphifi, régna Busiris, qui bâtit la fameuse ville de Thèbes ; il y établit le siège de son empire. Cette ville, dont les ruines occupent , le long des deux rives dii Nil, un espace d'envircm trois lieues, était située dans la Haute-Egypte, à dix lieues nord-est d'Esné, et à cent seize lieues sud-est du' Caire. Ces ruines célèbres, qui vont jtisqu'aux montagnes arabiques et lybiques, attestent que la circonférence de l'antique Thèbes était d'environ dix lieues. Cette ville pouvait le disputer aux plus belles de l'univers.
Ses cent portes, chantées par Homère, sont connues de tout le monde. £lle n'était pas moins peuplée qu'elle était
vaste, et Ton a dit qu'elle pouvait faire sortir ensemble dix mille combattants par chacune dç ses portes. Des auteurs modernes,entreautresM.Letronne, prétendent que cette \ille n'avait pas plus de deux cent mille habitants ; que le nom de Thèbçs, pris pour celui de toute l'Egypte, avait occasionné une confusion ^r toute les forces de l'Egypte ; que leSv écuries destinées aux vingt mille chars, dont pouvait disposer cet empire, étaient situées depuis Thèbes jusqu'à Memphis.
Les mêmes auteurs prétendent que les cent portes dont il est question ne pouvaient étrequ^me allusion aux portes de tous les temples, de tous les palais renfermés dans l'enceinte de la ville, eu y comprenant sans doute celles qui donnaient entrée autour de cette cité, qui n'avait peut-être pas même d'en»
ceinte. Est-il croyable, en effet, qu'un
million de soldats eussent pu en même temps sortir de la même ville, dont il faudrait au moins porter la population à dix millions ? II est clair qu'il est question de toutes les forces que FÉgypte pouvait meltre sur pied en cas de guerre. Les commentateurs d'Homère ont admis et propagé cette erreur étrange. La plaine de Thèbes est parsemée de monticules sur lesquels étaient situées les habitations; on voit que chacun de ces monticules formait un groupe parliculier»entourée d'une enceinte. La réunion de ces groupes isolés apparaissait à l'œil du voyageur comme les îles des Cyclades, qui s'élèvent au-dessus de la mer et sont détachées les unes des autres. Déjà, du temps de Strabon, Thèbes n'offrait que les débris de sa grandeur, répandus de toutes parts comme'^'un immense ossuaire. L'époque de sa plus haute
t'ÉGYPTE. i79
splendeur connue a été sous les Pharaons de la dix-huitième, dix-neuvième et vingtième dynastie, que Ton peut placer entre 1222 et 1300 ans avant Jésus-Christ; c'est pendant ces règnes qu'eurent lieu Texpi^lsion des rois pasteurs, la restauration de la monarchie égyptienne, les vastes conquêtes de Sésostris, qui réunit les deux autres royaumes d'Egypte à celui de Thèbes, entra dans l'Ethiopie qu'il rendit tributaire, porta ses armes dans l'Asie, prit Jérusalem, enleva les richesses du temple, et pénétra dans les Indes, plus loin qu'Hercule et que Bacchus^ plus loin même que ne le fit, dpns la suite Alexandre-le-Grand, puisqu'il soumit les pays au delà du Gange. Les Scythes lui obéirent jusqu'au Tanaïs; l'Arménie et la capadoce reçurent ses lois. Hérodote a vu dans l' Asie-Mineure, d'une mer a l'autre, les monuments de ses
1S8 l'Egypte.
victoires avec les superbes inscriptions de SisostriSy roi des roisy. seigneur des Sei* gneurs. Il y en avait jusqu'en Thracc, et il étendit son empire jusqu'au Danu^ be; la difficulté des vivres rempécha àe pénétrar plus avant dans l'Europe; il . revint neuf années après, char^ des dépouilles de tous les peuples vaincus.
Pour décrire son empire, il inventa les cartes de géographie. Cent temples»
fameux^ érigés en actions de grâces aux dieux tutélaires de toutes les villes, fu* rent les plus bdles marques de ses victoires. Il régna trente-trois ans, et jouit longtemps des ses triomphes; mais il eût été encore plus digne de gloire, si la vanité ne lui eût pas fait traîner son char par des rois vaincus. Il fit élever aussi, dans la ville d'Héliopolis^ deux superbes obélisques, qui avaient chacun cent quatre-vingt pieds de haut. Auguste, après la conquête de l'Egypte,
l'jégtpi»* 181
les fil transport»^ à Rome. Il semble que Sësostris ait déciaigiié de mourir comme les autres hommes. Devenu areugledans sa vieillesse^ il se donna la mort, et laissa le gouyemement de TÉgypte à Phéron (1457), qui ne succéda pas à la ^oire de ce grand monarque.
G^esl encore v^rs celte époque qu'eut lieu la construction d^ édifices de Thèbes, de ses temples, où tout brillait d'or, d'argent, d'ivoire et de pierres précieuses* Enlevés par Cambyse^ ces trésors furent prodigués pour embellir lés palais de PersépoUs, de Suce et de plusieurs autres villes de Perse. Diodore de Sicile cite encore, comme témoin oculaire, un temple qui avait treize stades de tour, et quarante-cinq coudées d'élévation. Dévastée plus lard par Ptolémée-Philométor^ et détruite l'an vingt-huit avant Jésus-Christ, par Corné" lius Gallus, premier préfet de l'Egypte,
182 L-ÉGWTE.
cette antique cité ne se releva plus, et n'offrit dès lors qu'un amas de ruines, qu'on peut regarder comme les plus magnifiques et les plus anciennes qui existent sur tout le globe, iies plus considérables sont à Test du Nil, et les principales sont celles d'un temple dont on trouve la description dans le beau travail de la commission d'Égyple; ses immenses colonnes et ses murs sont couverts d'hiéro^yphes. Ce temple est renfermé dans le village de Karnac.
D'autres ruines remarquables sont celles d'un second temple situé à Aboubadjadj . Sur la même rive, on voit, à Louqsor, un palais où Ton distingue principalement des obélisques d'un seul bloc. A l'ouest du Mil, on remarque aussi beaucoup de ruines et des avenues marquées par des restes de Sphynx. Le magnifique édifice qu'on appelle le palais dr Memnon^ est à Coumèle, sur
la même rive du Nil : quelques-unes de ses colonnes, chargées d'hiéroglyphes, ont quarante pieds de haut et neuf pieds de diamètre. Derrière le palais est le passage nommé Biban-el- Moiouk, qui conduit dans les monta « gnes ; à l'extrémité de ce passage, sont les fameuses cavernes qu'on regarde comme les tombeaux des anciens rois égyptiens des 18* et 19* dynasties.
Tacite raconte que G«rmatiicus, étant en Thébaïde, avait considéré avec admiration une statue de Memnon, qui rendait des sons articulés?, lorsque les rayons du soleil commençaient à la frapper. Stabon dit aussi les avoir entendus, mais il doute qu'il vinssent de la statue , dont aujourd'hui l'on ne voit plus que les restes mutilés. C'est Cambyse qui la fit briser, vers l'an 524 avant Tère vulgaire. Une partie est encore sur pied, et
t84 LÉGYPTE.
Fautre est dispersée par terre autour de sa bafse. Le sou vocal que rendait la statue de Memuon était uue jiMtiglerîe sacerdotale. Elle perdit la voix à l'époque où les empereurs chrétiens dépouii*^ lèrent ses prêtres de leurs richesses et de leur crédit. M. Laoglès y voit un emblème du soleil du printemps^
J'emprunte encoi^ à l'expédition d'Egypte la description suivante : « Thèbes, cette cité toujours enveloppée du voile du mystère; par lequelles coloases mêmes sont agrandis; cette cité reléguée queFimagination n'entrevoit plus qu'à travers l'obscurité du temps, était encore un fantôme si gigantesque pour nous^ que l'armée, à l'aspect de ses ruines éparses, s'arrêta d'elle-même, et, par un mouvoinent spontané, battit des mains, comme si TocctApation des restes de cette capitale eût été le but de ses glorieux travaux, eût complète
la conquête de l'Egypte. Je .fis un dessin de ce premier aspect , comme si j'eusse pu craindre que Thèbes ne m'échappât, et j^ trouvai, dans le complaisant enthousiasme du soldat, des genoux pour me servir de table, des corps pour me donner de l'ombre, le soleil éclairant de rayons trop ardents unç scène que je voudrais peindre à mes lecteurs, pour leiu: faire partager les sentiments que me firent éprouver la présence de si grands (^jets, et le speo* tade de l'émotion électrique d'une armée composée de soldats dont la délicate susceptibilité me rendait heureux d'être leur compagnon , et glorieux d^être Français.
(( La situation de cette ville est aussi belle qu'on puisse se le figurer; l'étendue de ses ruines ne permet pas de douter qu'elle ne Ait aussi vaste que la renommée la publié; le diamètre de
186 L'ÉGYt>TE.
FÉgypte n'étant pas assez grand pour la contenir, ses monuments s'appuient sur les deux chaînes qui la bordent, et ses tombeaux occupent ses vallées jusque bien avant dans le désert,
» Quatre bourgades se disputent les restes des antiques monuments de Thèbes, et le fleuve, par la sinuosité de son cours, semble encore fier de traverser ces ruines.
» A quelques pas de la porte d'un temple flanqué de deux môles, se voient les restes d'un colosse immense ; il a été méchamment brisé; car les parties épargnées ont tellement conservé leur poli, et les fractures leurs arêtes, qu'il est évident que, si l'esprit dévastateur des hommes leur eût permis de confier au temps seul le soin de ruiner ce monument, nous en jouirions encore dans tout son entier; il suffit de dire, pour donner une idée de sa grandeur, que la
l'Egypte. IW
largeur des épaules est de \ingt*cmq pieds, ce qui en donn^ait enYiron soixante-quinze à la figure entièreexacte dans se^ proportions^ le style en est médiocre, mais Texéculion parfaite; dans sa chuté, il est tombé sur leyisage, ce qui empêche de voir cette partie intéressante ; la coîfFure étant brisée, on n'est plus dans le cas de juger, par ses attributs, si c'était la figure d'un roi ou d'une divinité : était-ce la statue de Memnon ou celle d'Osymandias ( ils avaient tous deux des temjdes à Thèbes ) ?.. . U reste un pied de cette statue qui est détaché et bien conservé, très susceptible d'être transporté, ce qui pourrait donner en Europe une échelle de comparaison des monuments de ce genre, et faire pendant aux pieds colossals qui sont dans le Gapitole, à Rome. » <
Parmi ces ruines désertes et silen-
cieuses , dès les premiers sièdas de rÉglise^ des koEames pieux ch^chèrent des retraite», où ils pussent se livrer^ loin d'un monde coirroin{my à la profonde méditaliofi des smntes écritures.
Pendant la persécution, les tombeaux abondonnés de h Thébaïde devinrent le refuge d une foule de chrétiens dont la vie entière était un miracle perpétuel. Ces grottes, ouplutdt ces tanières, ces rochers escarpés qui longent la rive droite du Nil, depuis Âssouan jusqu'à quelques milles au nord d'AntinopoUs»
^'étendent l'espace de vingt lieues : à l'est de ces otemes grottes taillées dans le roc, où l'on remarque des hiéro-»
glyphes qui mettent le sceau à leur an~ tiquité, on ne. trouve, jusqu'à la mer Rouge, que de vastes déserts. Plus au nord, et en deçà des limites de l'ancienne Thébaïde, au milieu d'aulres déserts, était le couvent de Saiut-Aw-
l'Aîypte. 189
toine, la grotte de Saint-Paul^ premier ermite; et autres retraites également consacras par la pénitence des anciens anachorètes. Des religieux qophtes se distinguent encore aujourd'hui dans cet horrible séjour, par leur Tie aus*tère et digne d'entrer en comparaison aTec celle de leurs pieux prédécesseurs.
C'est aux environs de Thèbes, non loin de Gournah, sur la rive gauche du Nil^ que reposent, dans une vallée qu'autrefois on regardait comme sacrée, les restes de la {dupart de ces rois superbes dont nous admirons encore tant d'ouvrages immortels.
Le plus magnifique de ces tombeaux est sans contredit celui dont l'entrée a été découverte par M. Belzoni.
Une longue voûte ou galerie taillée dans le roc, dont les murs sont couverts d'hiéroglyphes, conduit à difié-rents appartements, et de là, à la pièce
principale dans laquelle s'est trouvé le superbe sarcophage d'Albâtre, qui a été envoyé en Angleterre. Des deux côtés de la galerie d'entrée, se trouvent pratiquées de petites salles où l'on voit des peintures à fresque d'une beauté et d'une fraîcheur si surprenantes, qu'on dirait que le pinceau de l'artiste vient de les achever. Ce sont, en général, des alégories ou des scènes empruntées à la vie domestique. La plus vaste pièce de ces catacombes, dans laquelle était le sarcophage, est d'une grande élévation, et les murailles sont ornées aussi de peintures bien conservées qui retracent des scènes d'initiation; l'une d'elles représente la réception du roi par toutes les divinités protectrices de l'Egypte. Tous les contours de ces des- "sins sont précis et corrects, les couleurs vives et brillantes, les moindres détails soignés et faits avec art. Les vêtements
l'égtpte. 191
des divinités surtout sont trèshabilement traités. On croit avoir sous les yeux des tuniques tissues avec les matières les plus précieuses, et brodées avec le goût le plus délicat; on y voit aussi des dais et des tapis magnifiques^ des instruments de musique et des meubles d'une forme élégante, dans lesquels on reconnaît, au premier coup-d'œil , les modèles imités par les Grecs. Tout ce qu'on découvre enfin dans ces mausolées, fait oublier la distance des siècles, et le voyageur surpris, se demande comment les Égyptiens durent parvenir à ce haut degré de civilisation, d'autant plus surprenant qu'on supposait autrefois qu'ils n'avaient point entretenu de relations commerciales avec leurs voisins. Mais, depuis qu'on a découvert toutes les merveilles de l'ancienne Thébes, il est évident qu'un commerce fort actif avec l'Inde a pu seul imprimer
un mociTement aussi extraordinaire à leur industrie, en faisant refluer che:^ eux es richesses du monde connu.
D'ailleurs, des bas-reliefs de plusieurs monuments ne laissent aucun doute sur l'existence réelle de Sésostris, et sur ses conquêtes dans llnde. L'affinité qui existe entre la mythologie égyptienne et celle des Indous, et le système des castes, presque le même chez les uns et les autres, prouve assez combien doivent être anciennes les relations des deux peuples, et il ne resterait plus qu'à découvrir lequel des deux a devancé Tauti^ dans la carrière de la civilisa! ion.
Un grand nombre d'Arabes habitent maintenant ces hypogées qui, après avoir servi de tombeaux aux monarques et aux grands de l'ancienne Thèbes, ont offert un asile, pendant les premiers temps de l'Église, aux pieux anachorètes qui, plus d'une fois, chan-
h'iGTPTE. 193
gèrent Osiris en saint y et transformèrent en vierge la figure d'Isis. Ainsi, la Thébaïde, où les Juifs , conduits par Moïse avaient subi l'esclavage et la persécution, servit de refuge aux premiers apôtres du christianisme.
Le temple de Sisilis (Selsdeh)y était également situé dans la Haute-£gypte.
Selon une ancienne tradition , les Êgyptjietis y tendaient une chaîne sur le Nil, pour faire payer un tribut aux navigateurs qui voulaient descendre ce fleuve. Les carrières taillées dans les rochers libyques, sont admirables. La pierre y est d'un grain très beau; son intégrité permettrait d'en détacher des blocs énormes, sans avoir à craindre des fentes ou des cassures. C'est à cela (et au climat) que l'on doit la conservation des nombreuses constructions égyptiennes. A en juger par leur étendue, ces carrières ont été exploitées
pendant un grand nombre de siècles.
Après avoir été fouillées en tout sens, elles-mêmes ont été décorées de monuments. Les rochers des deux rives sont couverts de petits portiques, de colonnades élégantes, de tableaux hiéroglyphiques, de tombeaux parmi lesquels il en est de très vastes, renfermant une foule de statues. Le stuc colorié est conservé danç Un grand nombre de ces hjpogées.
La plupart de ces sépulcres ont été dévastés par les voyageurs, qui ont pris tout ce qu'ils pouvaient emporter :
aussi ne peut-on se défendre d'une impression pénible en voyant tous ces ravages. Méhémet-Ali, visitant les ruines de Gournah, s'indigna de voir sur le sol une foule de débris de momies, et s'écria d'une voix pleine d'indignation:
Ces corps n ont-ils pas été des hommes comme nous ? On ne songe quà former des collée--
l'Egypte, i95
tionsj et Von jette sans respect des ossements humains qui deviennent la proie des animaux:
quon couvre de ^ahle tous ces débris f
C'est à quelques lieues seulement des rochers de Selseleh que se trouve le village d'Edfou^ autrefois YApoîlinopoliS' magna. Les ruines de cette antique cité ressemUent de loin à une citadelle immense, destinée à dominer le pays. La rue principale du misérable village moderne, conduit, à travers des landes desséchées, jusqu'à l'entrée du temple d'Apollinopolis. C'est, après Karnak, le monument le plus vaste de l'Egypte ; sa conservation même prouve qu'il ne date pas d'une antiquité fort reculée.
Les sculptures indiquent qu'il fut construit à l'époque de la décadence des arts dans ce pays. Toutes les parties de ce gigantesque édifice sont magnifiques.
Un village arabe est bâti sur les combles de ce temple, et lorsqu'on volt ce mo-
numept habité aujourd'hui par des hommes à moitié sauvages, dont les demeures sont accolées, comme autant de nids de guêpes^ à des constructions d'un travail si précieux, on sent plus vivement que jamais la différence entre l'Egypte actuelle et FÊgyple d'autrefois, qui a précédé le monde entier dans toutes les découvertes, dans les -arts, dans toutes les sciences humaines.
Parmi les monuments égyptiens que les siècles ont épargnés^ les temples d'Ësné et de Denderah sont ceux que les savants attachés à la mémorable expédition française, ont étudiés avec le plus grand soin. Ce fut le général Desaix qui, poursuivant à travers les solitudes de la Thébaïde les débris du corps . de Mourad-Bey, découvrit le planisphère sculpté en relief dans une des salles supérieures du temple de Denderah. M. Denon, qui partageait les
périls et les fatigues de la division Desaîx, fit de ce monument un dessin qui, parvenu en France, devint Tobjet de nombreuses controverses pour les savants.
Dans le cours de l'année 1 820, alors que les archéologues s'occupaient avec le plus de zèle de mettre à profit la protection que leur accordait le pacha d'Egypte, le projet de conquérir, pour la France, le zodiaque circulaire de Denderah, fut conçu par M. Saulnîer fils, qui s'associa M. Leiorrain.
Au commencement du mois d'octobre de cette même année, M. Leiorrain s'embarqua pour Alexandrie, avec des instruments de travail, tels que des scies, des ciseaux, des crics et un traîneau de nouvelle invention. Arrivé au Caire, il se présenta au pacha, en annonçant seulement l'intention de faire «
des recherches d'antiquités dans la
td8 l'égtpte. ~
Haule-Égypte. Méhémet-AH lui accorda des lettres de recommandation pour Achmet- Pacha, gouvernem^ de cette province^ et un firman en langue turque.
M. Lelorrain, muni de ce passeport, et ayant nolisé un bateau^ partit du Caire, le 12 février, avec un interprète et un janissaire de la garde du pacha, pour veiller à la conservation de ses effets et de ses outils. Après une navigation de près d'un mois, il arriva, au milieu de la nuit, à Denderah, où il reçut du cheick de cette bourgade une hospitalité digne des temps antiques.
Dendera h est un bourg arabe, si tué sur la rive occidentale du Nil, à cent quarante lieues du Caire, et vingt lieues de Thèbes. Les ruines de l'ancienne Tyntiris, autrefois une des plus grandes villes de l'Egypte, n'en sont éloignées que d'une demi-lieue.
LéGTPTE. 199
C'est dans celles du temple de Tyntiris, désigné aujourd'hui sous le nom <le grand temple, et anciennement dédié à Isis, que se trouvait le zodiaque circulaire, objet du voyage de M. Leiorrain.
Des voyageurs anglais s'étaient arrêtés depuis quelque temps à Denderah, pour dessiner divers parties du grand temple. M. Lelorrain ne voulut pas commencer son entreprise devant eux, de peur d'éveiller les soupçons de certains amateurs de monuments antiques, qui avaient quelque pouvoir, et lui auraient vraisemblablement suscité des entraves : il se dirigea vers Thèbes; le 18 avril, il était de retour à Denderab, d'oii les Anglais étaient partis. Il fit d'abord scier le planisphère avec le carré dans lequel il était enfermé. On avait supposé, d'après l'ouvrage de la commission d'Egypte, que la totalité
200 L'iGYPTE.
du plafond était composée de trois pierres; le monumeirt occupait entièrement uDd de ces pierres et le quart environ de celle dumilieu« La pierre était dure, on fit usage de poudbe pour faciliter et accélérer le travail. On ne pouvait pas scier plus d'un pied de pierre par jour : les trois côtés à scier avaient ensemble vingt-quatre pieds. M. Lelorrain, accablé de fatigue et épuisé par la chaleur, tomba malade : une fièvre violente fit désespérer de ses jours; mais un Arabe le guérit avec le suc d'une plante.
Des le premier jour, M. Lelorrain avait fait soutenir le monument par un échafaudage intérieur. Lorsque les quatre côtés furent sciés, il fit réduire avec le ciseau, à un peu moins de la moitié , l'épaisseur des deux pierres sur lesquelles le zodiaque est établi ; et puis, au moyen des] crics et des cor-
dages dont il était pourvu, on les ame* na successivement sur la terrasse. Ces travaux pénibles furent terminés en vingt-deux jours.
Le transport du zodiaque jusqu'au Nil, éloigné de deux lieues, offrit de grandes difficultés, à cause des amas de débris de monuments et des inégalités du terrain : souvent il fallait plus de douze heures pour faire avancer le traîneau de cinquante à soixante pas. Ce ne fut qu'après seize journées de difficultés sans nombre, et grâce au secours de cinquante Arabes , qu'on atteignit le bord du Nil : on rencontra de nouveaux obstacles qu'il serait trop long d'énumérer. Par exemple, au moment du départ, le reiss ou patron de la barque prétendit que les eaux étaient trop basses; il avait reçu, d'un archéologue rival, mille piastres turques pour retarder le voyage de M. Lelorraln : celui-ci
donua la somme et l'on partit. Att Caire, M. Sait, consul-général d'Angleterre, chercha vainement à obtenir Je zodiaque du pacha* Quelques Turcs, attachés à la personne de Méhémet-Ali, ne concevaient pas comment dewc pier-res pouvaient être l'objet de contestations semblables dans un pays où, disaient-ils, il y en avait pour tout le monde.
Le 18 juillet 182i, le zodiaqne fut embarqué à Aleisandrie ; le 9 septembre suivant, il entra dans la rade de Marseille, et, au commencement de 1822, les deux pierre précieuses arrivaient à Paris.
Acheté par le gouvernement, le zodiaque est aujourd'hui placé contre la muraille d'une salle de la Bibliotèque royale située au rez-de-chaussée. L'ensemble du planisphère de Denterah présente Timage d'un grand cercle in»-
l'égtwe. 205
crit dans un carré ; dans tous les sens il a sept pieds neuf pouces de développement ; le diamètre du cercle intérieur est de quatre pieds neuf pouces.
Ce monument est divisé^ comme il est dit plus haut^ en deux morceaux : l'un contient environ les trois quarts de la largeur totale, et l'autre le quart seulement. Le planisphère est un grès d'un grain compacte, mais cependant assez friable à la surface.
Vers le milieu du c^cle intérieur, on voit les douze constellations zodiacales, rangées sur une ligne à peu près circulaire, se terminer en forme de spirale. Le Lion ouvre la marche; auprèSj mab un peu au-dessous, est l'Écrevisse rentrant dans le cercle des douze signes. Dans l'intérieur sont les constellations boréales, parmi lesquelles on distingue facilement la grande Ourse, placée assez exactement au mi-
lieu du planisphère. Cette constella ticn^ selon Plutarqne, était appelée Fastre de Typhon, et Ton retrouve ici un animal monstrueux avei; une tète et un corps d'hippopotame, animal consacré à Typhon. Pour les autres constellations borérales, qui sont au nombre de dixneuf , elles n'offrent presque aucun rapport de forme avec celles qui sont représentées par nos sphères. Cinq autres astérismes se trouvent placés au milieu des signes du zodiaque, précisément sur la même ligne. Pour les constellations inférieures , quatorze sont placées dans le champ du planisphère, immédiatement au-dessous des constellations. Les autres, au nombre de trente-sept, sont toutes sur le bord extrême du cercle intérieur, la tête tournée vers le centre. Toutes les figures marchent dans le même sens^ et elles décrivent des cercles qui s'agran-
dissent du centre à la circonférence, de sorte que le pôle est facile à reconnaître.
Les trente-sept constellations qui environnent le planisphère sont toutes accompagnées d'un certain nombre de caractères hiéroglyphiques qui , sans doute, contiennent leurs noms.
Le cercle entier est porté par douze jQgures distribuées aux huits principaux points de la circonférence, les bras étendus, comme pour soutenir le planisphère. Aux angles du carré, sont quatre femmes debout, et à chacun des points intermédiaires on voit un groupe de deux hommes à tête d'épervier et agenouillés. Une grande bande circulaire, entièrement remplie de caractères hiéroglyphiques, mais coupée en huit portions par les figures de support , environne toutes les représentations célestes; d'autres bandes d'hiéroglyphes>
en nombre irrégulier, scmt vers les quatre angles , auprès des figures de femmes. On trouve, dans Tespaoe qui sépare la bande circulaire du planisphère proprement dit, deux courtes séries d'hiéroglyphes qui s'avancent en saillie; elles sont situées aux deux angles opposés, mais lune à droite et Tautre à gauche de la diagonale; dans les angles, on voit encore quelques autres signes dont on ne sait point la valeur.
La teinte générale du monument est celle de Taire d'un foyer. Les flambeaux des initiés et des voyageurs ont ccmimuniquéaux deux pierres des nuances qui ne leur sont pas naturelles.
Les discussions élevées dans le monde savant, relativement au degré d'antiquité que l'on doit accorder au zodiaque de Denderah, ont longtemps occupé l'attention publique. Parmi les écri-
vains les plus célèbres qui aient émis des opinions plus ou moins erronées sur cet important sujet de l'archéologie, on compte depuis , Vohiey, Tabbé Testa , Visconti , Laplace , Fourier , Saint-Martin, Lalande^ Cuvier, Savigny, Francoeur, etc.
Lfô vestiges du temple dïsné offrent deux autreszodiaquesbien plus anciens, dont les figures font supposer qu'à l'époque de l'édification de ce temple, le solstice d'été pouvait être à la limite des constellations de la Vierge et du Lion.
Selon quelques érudits, les Indes ont été le berceau de la civilisation et de l'astronomie; cette opinion se trouve fortifiée par la remarque que sur le zodiaque trouvé dans les souterrains de la pagode de Sallète (Ékphanta), la Vierge annonce le solstice d'été.
Les peuples de l'Inde, qui parais-
sent avoir eu , dès la plus haule antiquité ^ des relations avec les Perses et les Chinois, connaissaient la préoession des équinoxes. Il existe encore chez eux quelques monuments curieux, qui furent consacrés au culte du soleil ou^ de Mithra, et qui datent d'un grand nombre de sièclas avant notre ère. Les brames, comme les prêtres égyptiens, étaient les dépositaires des connaissances astronomiques , et il est digne de remarque qu'ils étaient tellement avancés dans cette science, que les valeurs de la précession et de la longue de l'année assignées par eux, diffèrent très peu de celles qui sont dues au progrès de l'astronomie moderne.
Le nom de zodiaque vient d'un mot grec qui signifie animalj parce que plusieurs des signes qu'on y a figurés sont des animaux.
M. Bailly croit la division du zodia-
LÉGYPTE. 209
que en douze parties égales, antérieure au déluge. D'autres ne la fixent qu'après cette catastrophe fameuse; plusieurs l'attribuent aux Egyptiens, et prétendent que les douze signes étaient les symboles des douze grands dieux de cette contrée célèbre. Enfin, il y en a, et notamment Laplace, qui pensent que les Grecs, treize ou quatorze siècles avant l'ère chrétienne, avaient partagé le ciel en constellations, et que c'est à cette époque que la sphère d'Eudoxe doit être rapportée.
A l'origine du zodiaque, ses douze signes correspondaient exactement aux douze constellations de mêmes noms; mais, par suite du mouvement de précession des équinoxes, le soleil, au commencement du printemps , se trouve i^paintenant dans la constellation des Poissons, quoiqu'il soit dans le signe du Bélier.
On retrouve le zodiaque parmi les sculptures des églises gothiques. Dupais a décrit celui de l'église de Notre-Dame de Paris; Lalande a donné des détails sur le zodiaque de Téglise de Strasbourg; il en existe un , fort anciennement sculpté^ à l'une des portes latérales de l'église cathédrale d'Âutun.
Avant de quitter les ruines de Thèbes, je dois consigner ici un passage de Diodore de Sicile :
(c Nous avons entendu dii^e que plusieurs rois d'Egypte eurent à cœur d'orner cette cité de riches ouvrages d'or, d'argent et d'ivoire, ainsi que d'une multitude de statues colossales, de sorte qu'il n'y avait pas sous le soleil une ville où l'on comptât un si grand nombre de colonnes d'une seule pierre. Les bâtiments ont subsisté jusque dans les temps modernes; mais l'or et l'argent et tout le luxe de l'ivoire
L'iCTPTEr 211
et des pierres précieuses furent pillés par les 'Perses, lorsque Cambyse mit le feu aux temples de TÉgypte. Les richesses de ce pays étaient si grandes à à cette époque, qu'après le pillage et l'incendie, on retira des décombres plus de trois cents talents d'or, et deux mille trois cents talents d'argent.»
Les restes que je viens de décrire, les ruines qui, de loin, frappent même d'admiration, semblent ne subsister que pour exalter la gloire de l'antiqui* té, qui sut allier à la justesse des proportions, à la solidité prodigieuse, la grandeur cyclopéenne de ces monuments, qu'aucune oeuvre moderne ne peut effacer, ni même balancer. C'est un défi que les siècles accumulés portent à l'impuissance de notre prétendue civilisation.
En Egypte, l'administration de la
212 LÉGTPTE,
justice était un des principaux fondement du bonheur public. Trente juges choisis dans les trois capitales du royaume, Héliopolis^ Memphis et ThèbeSy formaient un tribunal infiniment respecté. Le roi fournissait à leur entretien, et leur faisait jurer de ne pas lui obéir s'il ordonnait une sentence injuste. Les affaires se discutaient par écrit, de peur que l'éloquence ne fît illusion. Le président tenait une figure de la vérité, dont il touchait celui qui gagnait sa cause. C'était un signe que la vérité seule dictait les arrêts.
Parmi les anciennes lois des Égyptiens, quelques-unes sont remarquables :
Le meurtre volontaire et le parjure étaient punis de mort.
L'adultère était regardé comme un crime des plus nuisibles à la société ; l'homme qui l'avait commis recevait
l'égyptf, 213
mille coups de verges, et Ton coupait le nez à la femme.
Les soldats coupables de lâcheté n'étaient punis que par des marques d'infamie^ parce que l'honneur surtout doit animer les gens de guerre.
Quiconque avait pu sauver un homme des mains des meurtriers, était puni de mort s'il ne l'avait pas fait, et la ville la plus proche du lieu où. se trouvait le cadavre, était obligée de lui faire des obsèques dispendieuses.
Le calomniateur subissait la peine qu'aurait subie Taccusé, s'il eût été convaincu.
Un père, assez dénaturé pour avoir donné la mort à son enfant, était condamné à tenir le cadavre dans ses bras trois jours et trois nuits de suite, au milieu de la garde qui l'environnait.
Les biens et non la personne du débiteur, répondaient de la dette. Asychis,
âlfc l'Egypte,
pour empêcher les emprunts, d'oii naissent la fainéanlise, les fraudes, la chicane, rendit une ordonnance par laquelle il n'était permis d'emprunter qu'à condilion d'engager le corps de son père. C'était une impiété et une infamie de ne pas retirer promptement un gage si révéré : celui qui mourait sans avoir rempli ce pieux devoir, était privé de la sépulture.
Chaque particulier était tenu démarquer sa profession sur un registre public, et de déclarer ses moyens d'existence. Celui qui avait fait une fausse déclaration, ou qui ne pouvait prouver qu'il vivait par des moyens honnêtes, était puni de mort.
Les professions étaient héréditaires, sans qu'il fût permis d'en jamais changer; chaque métier avait son canton qui lui était assigné.
La course à pied, les courses à che-
val dans les charriots se pratiquaient en Egypte avec une adresse admirable :
ces exercices donnaient une forte constitution à la jeunesse.
L'Egypte entretenait quatre cents mille soldats, qu'elle exerçait avec beaucoup de soin. La profession de la guerre passait de père en fils comme les autres, et Ton sail qu'après les familles sacerdotales^ celles qu'on estimait le plus, c'étaient les familles destinées aux armes. Ce n'est pas que l'Egypte fût guerrière : elle n'avait des soldats que pour sa défense.
La philosophie des Égyptiens remontait jusqu'au premier être; ils le représentaient sous la figure d'un homme qui tenait un sceptre^ et de la bouche duquel sortait un œuf; cet œuf était le symbole du monde : on le trouve chez les Ghaldéens, les Perses, les Indiens, les Grecs et les Chinois.
Les prêtres d'Egypte avaient un pouvoir absolu. Lorsque la famille régnante venait à s'éteindre^ il fallait élever un prêtre sur le trône : on pouvait choisir im militaire, mais il fallait être agrégé au corps sacerdotal.
Les Égyptiens conservèrent toujours les moeurs les plus pures : un grand respect pour les père et mère, ainsi que pour les vieillards; mais ils avaient une vanité nationale qui leur faisait abhorrer lès étrangers et les coutumes nouvelles.
Dans les repas, on apportait un cercueil où était une figure de mort en bois; on la représentait à chacun des convives, en lui disant : Buvez et réjouis- S€%'i)ouSj car voilà ce que vous serez un jour.
Les Egyptiens pour reconnaître leurs terres couvertes par le débordement du Nil, eurent recours les premiers à Far-
LÉGYP-PE.
pentage^ qui bientôt les conduisit à la science de la géométrie.
Les sages de TÉgypte avaient étudié *le régime qui rend les esprits solides et les corps robustes. Pour y réussir ils employaient principalement la frugalité et les exercices. Aussi Hérodote assuret-il avoir vu, dans un champ de bataille, les crânes des Perses aisés à percer, et ceux des Égyptiens plus durs que les pierres auxquelles ils étaient mêlés.
Rosette.— Alexandrie.— Méhémet-Ali. Prise d'Alexandrie en l'an ti.
Enfin nous qnittàmes le Caire et la vallée des Pyramides. Une baraque, après avoir tournoyé en cercles irréguliers, malgré ses quatre rameurs, malgré ses deux voiles et son gouvernail peu maniable, nous fitd*abord franchir Ouardan^ ensuite Terrant ^ puis Nadhir, placée presque à Feutrée du canal de Menouf qui réunît ce bras du Delta à la branche deDamiette. Le surlendemain^ nous traver-* sâmes Fembouchure du canal construit par Alexandre, pour établir la communication de la ville nouvelle avec le Nil.
A mesure que nous approchions de Deirout, le fleuve se rétrécissait visiblement, mais les bords semblaient revêtus d'une plus riche verdure, et les terres voisines paraissaient cultivées avec plus de soin.
LÉGTPTE. 219
Sur les trois heures, nous arrivâmes à Rosette, ou Rasckid (eu arabe), qui a yu naître le poète Claudien.
Les uns représentent cette ville comme triste, dépeuplée, et n*(^rant rien de très intéressant; d'autres, au contraire, la citent comme une des plus jolies villes de TÉgypte, à cause de sa riante situation, sur la rive gauche de la branche orientale du Nil. Les bocages parfumés, les jardins délicieux qui l'entourent, la beauté de son ciel, l'air pur qu'on y respire l'ont fait surnommer le jardin de lÉgypte.
A la pointe du jour, nous parcourions le champ de bataille d'Âboukir : c'est un terrain uni et solide : on dirait une place d'armes improvisée au milieu d'un marais.
Âbottkir, bâti, selon quelques auteurs, sur les ruines de l'ancienne Canope, est située entre Rosette et Alexandrie; ce n'est plus qu'un village avec un châleau construit sur la pointe d'un cap|qui s'avance assez loin dans la mer : celte rade, ce terrain rappellent une bataille navale funeste, et un combat non moins glorieux, dont j'ai déjà parlé.
Je dois réparer une omission : il est toujours poirmis de multiplier les citations, même tardives, quand il s'agit 4' un fait qui honore la France.
Après la bataille d'Aboukir, Hercule, surnommé Domingue, chef d'escadron des guides
220 LÉGYPTE.
à cheval, qui s* était distingué au pont d' Aréole, fut nommé lieutenant-colonel. Il reçut les épaulettes des mains de Bonaparte, qui voulut les lui attacher lui-même.
Pendant cette bataille, Bonaparte le fit approcher : € Es-tu toujours brave? lui dit-il.— Vous me connaissez, répondit Domingue, vous n'avez qu'à me mettre à Tépreuve. — En ce cas, je vais te donner un détachement, et tu vas sabrer cette canaille (il montrait environ mille cavaliers turcs), et enlever cette redoute. >
Domingue part avec vingt-cinq hommes, sabre les canonniers sur leurs pièces ; s'élance de la redoute qui lui avait été désignée dans une redoute voisine, et de celle-ci dans une troisième, et s'empare ainsi de toute la ligne des retranchements ennemis. Après cette ac~ tion héroïque, Bonaparte lui reprocha d'avoir outrepassé ses ordres : t Que voulez-vous ?
lui répondit Domingue, nous étions en si bon diemin l >
Alexandrie s'annonce par des décombres et des nuages de poussière. Avant d'entrer dans la ville, une enceinte, que l'on traverse, présente une scène de désolation qui surpasse toutes celles qui affligent les regards en ce malheureux pays. Des cabanes détruites, des temples renversés en remplissent la plus grande partie ; les débris, usés par le temps, les débris, hélas ! de l'antique magnificence gisent
en masses confuses à côté des traces de dévastation plus modernes. Le plan des nouveaux remparts a été conçu d'après les principes de nos fortifications européennes, mais l'exécution en est bien inférieure. Au moment où nous allions passer sur le pont-ievis, on allait fermer les portes. Nous avions une r-etraite préparée chez un riche négociant de Marseille; M. Deguette nous reçut avec un empressement qui nous combla de joie. Il faisait chaque année un assez long séjour dans cette ville. Sa demeure était petite, mais étincelante de tout le luxe oriental : rien n y manquait. Après tant de fatigues, j'avoue que je ne fus pas fâché de me trouver dans une habitation féerique, où l'on était servi comme par enchantement. Ce que nous ne dédaignâmes pas d'abord^ ce fut un excellent souper qui nous rappela notre bonne cuisine de France.
Nous portâmes de joyeux toasts à notre chère patrie, avec des vins de Bordeaux et de Champagne. Notre hôte était aimable, enjoué, instruit ; aussi sa conversation et notre grand appétit furent-ils le double assaisonnement de ce délicieux repas. A Alexandrie, on oublie les plus grands événements pour ne s'occuper que de Méhémet-Ali, dont la fortune est depuis longtemps liée à celle de TÉgypte, En effet, que ce grand homme succombe, le pays qu'il a ravivé, comme le gaz qui, après avoir illuminé les riches quartiers de Paris, plonge
tout dans de profondes ténèbres en s'éteîgnant, de même rÉgyple, peut-être pour une longue suite de siècles, retombera dans un honteux esclavage; en vain cette mère des arts et des sciences aura-t-elle brillé d'un nouvel éclat. Un auteur a eu raison dédire que Tiasouciance des Turcs a fait plus de mal à la civilisation que la lime des temps.
Le lendemain, notre premier soin fut de rendre visite au consul de France, qui nous reçut de la manière la plus distinguée. C'est un profond diplomate, mais que les circonstances ont arrêté tout-à-coup. Son rôle, depuis quelque temps, est assez difficile : l'orient on n'en peut douter, est à la veille d'un bouleversement général ; que deviendra la puissance de Méhémet-AIi? L'influence française aura-t-elle assez de poids dans la balance européenne pour la faire pertcber du côté de l'honneur et de la raison? Le nœud gordien ne sera-t-il point rompu par le sabre des alliés, au lieu de l'être par celui des deux peuples qui sont au prises, les anciens maîtres, les anciens esctares?
Le 14 messidor an VI, Bonaparte ayant fait opérer le débarquement de ses troupes devant Alexandrie^ trois divisions, sous les ordres des généraux Bon, Kléber et Menou marchèrent an pas de charge vers la villet qu'elles attaquèrent sur trois points différents. Mohamed-Goraim, qui s était fait aimer des
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Turcs par son intelligence dans les affaires^ par sa fidélité éprouvée, mais qui était d'une ignorance absolue dans Tart des combats, avait alors le gouvernement de cette place.
Dans leur course rapide , nos soldats ne furent inquiétés que par quelques Bédouins qui voltigeaient sur leurs flancs et massacraient les imprudents qui restaient en arrière.
Bon fit enfoncer à coups de bâche la porte de Rosette, et pénétra dans Fintérieur de la ville. Sur le port Vieux, Menou attaqua le château triangulaire, et Kléber enfin prit d'assaut les remparts, du côté de la colonne de Pompée. Un prompt succès ayant couronné ses efibrts et ceux du général Bon, les deux colonnes s'enfoncèrent immédiatement dans les rues, mais là elles trouvèrent une résistance à laquelle elles ne s'attendaient pas. Attirées par les janissaires qui fuyaient devant elles, en lâchant seulement quelques coups de fusils, elles s'avançaient avec confiance, quand soudain , de toutes les croisées des maisons partit mi feu meurtrier qui éclaircit en peu d'instants les rangs des Français. C'étaient les habitants qui , à la fois indignéset honteux de la lâcheté des soldats chargés de la^ défense de la ville , s'étaient faits soldats eux-mêmes, et cherchaient, au prix de leur sang, à venger l'honneur d'Alexandrie.
Cette fusillade étonna un moment nos troupes; il y eut un temps d'arrêt, mais celte hési-
tation ne fut que de quelques secondes ; les généraux et leurs campagnons reprirent bientôt leur contenance ferme et la ville fut occupée et vaincue.
Coraïm, renfermé avec les siens dans le fort du Phare, fut lui-même réduit à demander quartier. Il s'attendait à être traité par nos généraux comme il l'eût été par des barbares ; mais quelle ne fut pas sa surprise de se voir, ainsi que ses officiers, accueilli par Bonaparte avec une bienveillance et des égards qui étaient, après tout, une excellente manière de se concilier Testimedegens dont, par la suite,on pourrait se servir.
Le peuple qui, de même que son gourverneur, redoutait la colère des vainqueurs, manifesta la joie la plus vive, lorsqu'une proclamation du général en chef, pleine de senti- •ments généreux, vint faire cessrer toutes les^ engoisses et dissiper toutes les terreurs.
Blches&es de Méhémet- Ali. — ^Recrotement.^-Mëdecins en Orient. — Sentences. — Description d'une tente Arabe.»— Grandeur d'àme de Horeb« — L'Arabe et sa jument. — Le roman d'Antar. — La gloire française retentit Jusque dans le désert.
L'Égyple est le domaine, le monopole du vice-roi, qui peut passer pour Tun des plus riches propriétaires du globe. Le territoire est partagé en districts, affermés à des conditions diverses ; mais les baux sont rarement à longs termes : ainsi les Arabes ne sont point maîtres de leurs moissons ; ils sont tenus de les vendre, et de les vendre an pacha, qui les paie ce qu'il veut. Le raya, qui apporte aux greniers d'Alexandrie deux quintaux de coton .reçoit une faible rétribution, dont il vivra quelques jours,
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réduit à chercher ensuite, par toutes les ressources de la misère, sa déplorable .subsistauce.
Nous avons été témoins d'une scène de recrutement.
Le gouverneur de la citadelle reçoit l|ordre d* envoyer à Alexandrie un contingent de trois mille hommes. Aussitôt les portes du Caire sontfermées, les sbires courent par les rues, enveloppent, saisissent, entraînent pèle-méle, sans ^distinction d'âge, de condition, tout ce qui se présente. Cette multitude est jetée dans le prisons et gardée sous les verroux. Bientôt les médecins arrivent : tout est de bonne prise. On fait argent de tout : les boiteux, les borgnes, les manchots, sont même enrégimentés pour les usages serviles de la flotte et du camp. Le conseil de révision ainsi terminé, on enchaîne ces volontaires par le cou, à la suite les un des autre&; on attache le bout du câble à la queue d'un chameau, qui les tire après lui comme des gerbes de Doura ; et ces fils de la patrie, entraînés par l'exemple de kur chef de fille, marchent à la gloire en pleurant.
Le moyen le plus facile d'obtenir accès auprès de tous les rangs et de toutes les conditions, c'est d'obtenir la réputation d'habile médecin. Pour ceux qui professent l'art de guérir, le harem même n'a plus de barrières.
Savary décrit avec enthousiasme les sensa-
lions qu'on éprouve au sortir des bains orientaux : à l'entendre l'imagination^ se
promenant sur l'univers, quelle embellity voit partout de riants tableaux^ partout V image du bonheur. . . : .
Volney n'est pas de cet avis :
€ Il m'a donné {le bain turc) des vertiges » et des tremblements de genoux qui durè-
> rent deux jours. J'avoue qu'une eau vrai- » ment brûlante, et qu'une sueur arrachée » par les convulsions du poumon, autant que » par la chaleur, m'ont paru des plaisirs d'une
> espèce étrange ; et je n'envierai plus aux » Turcs ni leur opium, ni leurs étuves, etc. »
Quand Volney, parti d'Europe pour visiter l'Orient, eut séjourné quelques mois au Caire, il se rendit en wSyrie, au Liban, et resta quelque temps chez les Druses. Après avoir reçu des leçons de langue arabe auprès des moines, il pénétra dans le désert, muni de lettres pour les chefs de iribus.
Arrivé chez un de ceux auxquels il était particulièrement adressé, il offrit, en l'abordant, une paire de pistolets à son fils, qui les reçut avec reconnaissance.
Dès que ce chef eut lu la lettre que Volney lui avait remise, il lui prit les deux mains, et les lui serra en disant : c Sois le bien venu : tu peux rester avec nous le temps qu'il te
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plaira. Renvoie ion guide, nous l'en servirons,' regarde celte tente comme la tienne, mou ùis comme ton frère, et tout ce qui est ici comme étant à ton usage. >
Yoiney n'hésita pas à se fier à l'homme qui s'exprimait avec tant de franchise : il eut tout lieu de voir combien les Arabes observaient religieusement les lois de T hospitalité. Il demeura six semaines au milieu de cette famille errante, partageant ses exercices, et se conformant en tout à sa manière de vivre. Un jour, le chef lui demanda si sa nation était loin du désert ; et lorsque Volney lui eut donné une idée de la dislance : c Mais pourquoi es-tu venu ici? lui dit-il. — Pour voir la terre et admirer les œuvres de Dieu. — Ton pays est^ il beau? — Très beau . — Mais y a-t-il de l'eau dans ce pays? — Abondamment; plusieurs fois dans une journée. tu en rencontrerais. — Il y a tant d'eau ! s'écria l'Arabe émerveillé; il y a tant d'eau en ton pays, et lu le quittes/!... »
Volney eût désiré pouvoir passer quelques mois parmi ces bons Arabes; mais il voulait encore voyager et courir, et de plus, et surtout, il lui était impossible de se contenter, comme eux de trois ou quatre dattes et d'une poignée de riz par, jour. Il avait tellement à souffrir de la faim et de la soif, qu'il se sentait fort souvent défaillir. Les soins étaient tendres, mais la chair était maigre... Volney
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prit donc congé de ses hôtes, et reçut, à son départ, mille marques de leur amitié : le père et le fils le reconduisirent très loin, et ils ne le quittèreni qu'après lui avoir fait promettre de venir les revoir. Mais le sort y mit ordre, et leur adieu fut le dernier.
Les Bédouins portent une tunique de laine, sans manches, à raies brunes et blanches ; un turban blanc ou rouge, et des sandales fixées sous le pied à laide d*UQ cordon de laine ; les femmes mettent un caleçon de toile très long, une robe dé toile bleue, ouverte sur la poitrine; leur visage, excepté les yeux, est couvert d'une bande d'étoffe noire; elles jettent par-déssus une voile blanc ; un collier de verre orne leur col, et plusieurs parent le haut du pied de gros anneaux d'argent.
On dit qu'un Arabe s'écria, en passant près du Caire : •
€ Où est-il, celui qui a bâti les Pyramides?
Qu'est devenue la nation au milieu de laquelle il vivait? Quelle a été sa fin? Quel a été le lieu de sa chute?.... »
Un vieux Cophte, descendant des antiques Égyptiens, est censé lui avoir répondu :
« La vie des morts consiste dans le souvenir des vivants. »
Voici quelques sentences arabes que je crois dignes d'être rapportées :
f Les grands fleuves, les gros arbre», les plantes salutaires et les gens de bien ne nais-
seot pas pour eux-mêmes, mais pour rendre service aux autres.
> La venu est plus précieuse quun océan de perles.
> Le sage est toujours assez riche.
> Une seule journée d'un sage vaut mieux que toute la vie d'un sot.
» Jouis des bienfaits de la Providence, voilà la sagesse ; fais-en jouir les autres, voilà la vertu.
» La poule sauvage ne se désaltère jamais avec une goutte d'eau, qu elle ne lève ses regards vers le ciel.
> Le plus mauvais pays est celui où Ton n'a pas d'amis.
> Le monde entier est comme une tente ; c'est un logement où l'on reçoit les vopgeurs; celui qui néglige de faire les provisions dont il a besoin pour passer autour, est un insensé.
> Qui sous sa tente ne reçoit personne, à travers le désert ne trouvera point de tente pour s'abriter.
> À celui qui donne une goutte d'eau, Maliomet accordera une fontaine intarissable.
» Fais le bien, et ne regarde pas à qui.
> Le plus près que l'homme puisse approcher du bonheur dans la carrière de la vie, c'est de posséder la liberté, la santé et la paix du cœur.
> Chaque feuille d'un arbre vert est, aux
yeux du sage, un feuillet du livre qui enseigne la connaissance du Créateur.
> Les richesses et le monde passeront, mais les bonnes actions restent.
» La tempérance est un arbre qui a pour racine le contentement de peu, et pour fruit le calme et la paix.
» Ressemble à la fourmi durant les jours d'été.
» Que ta bouche soit la prison de ta langue.
> Point de repos pour l'envieux.
» Allume ton flambeau avant que les ténèbres arrivent.
• L'omission du péché est meilleure que l'exécution de la pénitence.
» Qui demande à un ami plus qu'il ne peut faire, mérite un refus.
» La libéralité du pauvre est la meilleure.
» Qui ne fait pas le bien dans la prospé* rite, souffre beaucoup dans la disgrâce.
» Combien la vie serait courte, si l'espérance ne lui donnait de l'étendue ! t
J'emprunte à M. Poujoulat, auteur de La Bédouine^ la description d'une tente de cheik ou chef de tribu.
€ Elle était formée d'tin tissu de poil de chèvre, de trente pas de circonférence, avait pour ameublement des nattes qui servaient de si^es et de lits, des coussins et des couver* tures, un petit moulin à bras pour la mouture du blé, un grand vase de bois pour le pilau,
quelques plats de cuivre étamé, quelques jattes de bois, des sacs pour les provisions, descandjars et de longs fusils suspendus par de& courroies à des chevilles; à Tentrée de la tente, deux grosses pierres posées à côté Tune de l'autre, et noircies par le feu, tenaient lieu de potager et de cheminée ; près de là, on voyait une pierre avec un trou au milieu, espèce de mortier où se pilent les grains de café ; on y voyait aussi un instrument en fer, semblable à une petite pelle creuse, destinée à faire rôtir le fruit de l'arbre de moka. Quelques chiens vigilants rôdaient autour; des poules, çà et là répandues, becquetaient le sol pour y chercher des insectes ou des grains, de^ troupeaux de brebis ou de chèvres, des chameaux et des chamelles, suivies de leurs petits, paissaient dans le voisinage ou s'agenouillaient immobiles; des chevaux et des juments, les uns attachés à des piquets enfoncés dans la terre, les autres abandonnés à leurs caprices, complétaient la physionomie de la tribu.
f En décrivant la tente du cheik, nous avons décrit les autres pavillons groupés autour d'elle : toutes ces habitations se ressemblent, seulement celle du cheik surpasse les autres en étendue, car, souvent, elle réunit les principaux hommes de la tribu. Au moment du péril, et lorsque le départ est annoncé, toutes ces tentes sont pliées en un clin-d'œil, et attachées sur le dos des chameaux. Ce sont
ordinairement les femmes qui plantent les tentes dans les lieux de campement; l'établissement d'un camp bédouin est l'œuvre d'un moment.
> Un homme, quel qu'il soit, devient sacré, du moment qu'il se réfugie sous la tente de l'Arabe.
» Horeb était autrefois connu dans le désert, par son cœur bienveillant, comme il l'était par son instinct de courage, par sa fière pensée d'indépendance. C'était lui qui rendait plus joyeuses les fêles, en jouant de son rebbab ; c'était lui qui rendait plus terrible le désert, en s' élançant le premier sur sa rapide cavale, qui l'emportait au combat. Maintenant, Horeb ne parlait plus^ H soignait sa cavale, mais c'était pour courir à des combats plus terriblesque tous ceux qu'il avait livrés dans le désert. Le soir, on le voyait à l'entrée de sa tente, contemplant le soleil qui se couchait à l'extrémité de la plaine ; sa pensée se reportait vers un temps où il avait un fils qui habitait avec lui sa tente, qui partageait tous ses travaux ; qui chaque soir, louait Allah de leur avoir donné la liberté dans le désert. Ce fils, la trace de son sang avait été découverte sur le sable, et les vautours avaient fait un repas sanglant de son cadavre; il était tombé victime de la haine qui désolait deux tribus. Horeb pleurait en silence, et c'était en silence qu'il se promettait^ au fond du cœur, de tirer
une terrible vengeance du meurtrier, une de ces vengeances dont on parle encore dans le désert, quand ceux qui rhabitaient ont cessé de le traverser. Un jour, comme il était seul avec ses douloureux souvenirs, un voyageur se présente devant sa tente; il avait été dépouillé par les tribus d'Ouadelims, et il demandait l'asile qu'on ne refuse jamais dans ces plaines désolées, où l'homme malheureux est un frère que nous envoie, pour quelques heures, celui dont la toute-puissance guide le diamelier à travers cet océan de sable. Horeb recueillit le voyageur, bien qu'il vit à son vêtement que sa nation était une nation étrangère, et que sa tribu n'avait point prononcé les serments d'amitié qui unissent les nations du désert. Il se contenta de lui dire : Selam aleikoun (que la paix soit avec toi) ! et lui servit les mets qu'on offre à l'étranger.
>Le repas était fini, et le voyageur, jusqu'alors silencieux, offrait ses actions de grâce au Dieu du désert et à l'hôte qui l'avait reçu, lorsqu'un soupçon terrible entra dans l'âme d'Horeb . Il demeura cependant quelque temps immobile, comme s'il cherchait à se préparer à un grand événement, puis il interrogea le fugitif sur sa tribu : la réponse fut telle qu* un horrible frémissement circula dans les veines de l'Arabe, et qu'il lui sembla que l'haleine dévorante du simoun arrêtait sa vie en desséchant son sang.
Une seconde demande lui livra un nom qui le fit
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rugir comme le lion de ces plaines. Saisir son poignard et le tirer, en faire jaillir l'éclat aux yeux de l'étranger, ce fut l'afTaire d'un rapide jnstant; mais cet instant apporta avec lui sa réflexion généreuse. cYa, dit-il, va, meurtrier de mon fils, que Dieu te punisse par le remords, s'il ne te punit par le sang ! On n'entendra pas dans le désert le nom d'Horeb mêlé au souvenir du meurtre d'un hôte. Fuis donc^ mon hôte, fuis; le désert est bien grand et l'homme est bien faible.» 11 ajouta, dit-on, ces derniers mots d'une voix sourde, en posant encore involontairement sa main sur son poignard.
Le meurtrier s'enfuit, et Ton dit que, quelques mois après, sa tribu cessa de faire la guerre à la tribu d Horeb, qu'on appelait, depuis ce temps, l'hôte sublime du désert. »
(Le Brahme, par Ferdinand Denis,)
Tout le monde connaît l'amour des Arabes pour leurs chevaux; un Arabe prend à cœur l'honneur de sa jument, comme s'il s'agissait de son propre honneur, ou de celui de sa iamille.
Un jour, quelques Bédouins avaient quitté le désert pour venir à Damas^ acheter des étoffes et des harnais; ils étaient venus montés sur de belles juments, dont le désert connaissait le nom et la généalogie. Arrivés au faubourg dé Bab - Allah , les Bédouins attachent leurs juments à des barreaux de
fenêtres, et s*en vont aux bazars. Pendant quils font paisiblement leurs empiètes dans la ville, voilà qu'un Arabe étranger, passant auprès des [juments attachées, frappé et violemment séduit par la beauté de Tune d'elles, la monte en un clin d*œil, et s'échappe avec la rapidité du vent. Les Bédouins, revenus des Bazars, ne retrouvent point toutes les juments qu'ils ont laissées; le maître de celle qui manquait, demande à tous les voisins, qu'est devenue sa jument, qui l'a enlevée. Un artisan, qui travaillait dans un atelier situé à quelque pas de là, répond qu'un homme est venu prendre une des juments attachées, mais qu'on ne lui a rien dit, croyant qu'elle lui appartenait. Le Bédouin pleure de chagrin, et demande aussitôt un cheval pour voler, avec ^es compagnons, à la poursuite du ravisseur ; ils s'informent de la direction qu'il a suivie, et partent au grand galop.
Après trois heures de la course la plus rapide ; c J'aperçois ma jument! » s'écrie le pauvre Bédouin qui avait perdu sa belle compagne ; on sait que les Arabes du désert ont la vue extrêmement perçante, et qu'ils découvrent les objets de fort loin. Les Bédouins, pressent leurs coursiers, ils étaient près d'atteindre le ravisseur, lorsque soudain ils voient la jument arrêtée au bord d'une petite rivière assez profonde qu'elle n'osait traverser. Le ravisseur s'était aperçu qu'on le poursuivait ;
il frémissait sur la jument immobile, et le dé* sespoir le gagnait déjà. Le maître de la ju~ ment s'inquiète ; il craint que la réputation de son coursier ne reçoive une funeste atteinte, si d'autres coursiers le dépassent dans cette occasion ; il hésite entre la douleur de perdre sa noble bête et la honte qui peut s'attacher à elle ; l'honneur de sa jument triomphe dans son âme: «Pince-lui l'oreille, en lui piquant les flancs ! crie le Bédouin au ravisseur, à cent pas de distance, et la jument franchira sans peine la rivière.» Ainsi fait le ravisseur; la jument franchit la rivière d'un seul bond ; et, rapide comme un oiseau, elle vole dans la plaine, et disparait bientôt à l'horizon. (Poujoulai.
Parmi les productions de l'ancienne littérature orientale, il n'en- est aucune qui présente aux savants comme aux curieux, plus d'intérêt que le roman d'Antor. Ce personnage n'est point imaginaire; il est connu dans tout 1 Qrient comme un guerrier très célèbre, et comme l'auteur d'un des sept poèmes (Mollacal), suspendu à la Mecque dans la Caaba^ maison carrée, bâtie, selon les Musulmans, par Abrabam, et par Ismael, son fils. L'intrépidité et la vaillance de ce héros, dit l'historien Alboufeda, était le sujet des poètes anciens. Aucua de leurs chants n'a été écrit; cependant, on pense qu'ils se sont conservés dans la mémoire des Arabes jusqu'à l'époque où Asmaï legram-
mairien, chargé de raconter des histoires au calife Aroun-al-Raschid, eut I*idée de rassem* hier toutes ces traditions orales, pour en faire un corps d'ouvrages en prose mêlée de vers , sous le titre à'Aniar, On voit donc qne ce roman-poème a éprouvé, chez les Arabes, les mêmes vicissitudes que X Iliade en Grèce. On y retrouve un Achille, des rhapsodes, un Homère et un Pisistrade.
Le savant M. Hammer, dans son Catalogue raisonné des livres de la bibliothèque impériale de Vienne, parle du roman d'Antar comme d*un ouvrage aussi intéressant par le peinture des mœurs qui s'y trouve, que par la variété et Tagrément de son style. Il ne balance pas à dire que la connaissance de ce livre est indispensable pour apprendre quelque chose de certain sur le caractère, les tmbitudes et les mœurs des anciens Arabes. Sous te rapport, il met Antar bisn au-dessus des Mille et une nutis, où la fiction domine sans cesse. Ce roman présente toujours le développement d'une grande moralité : on y voit un homme privé des avantages de la figure et de la naissance, qui parvient cependant, par la forcé de Tâme, par la puissance de l'esprit et par son indomptable courage, à être jugé digne du premier rang parmi les hommes.
Malgré l'immense quantité de personnage qui figurent dans le curieux roman & Antar, et le grand nombre des événements dont l'enchai-
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nement forme le cours de cet ouvrage, il est facile à comprendre, et jamais les épisodes ne font oublier le sujet principal. Antar est eu cela supérieur au Roland furieux de l' Arioste, avec lequel, d'ailleurs, il a plus d'un point de ressemblance.
f Antar combat toujours à cheval : son coursier se nomme Abjer. Son épée, qui vient d'Asie, c'est Dhamy; on surnomme Antar lui-même Alboufauris, père des cavaliers.
> Quand on a lu cent pages à' Antar y on en mêle les aventures avec celle du Cid, de Roland furieux, de Tyran-le-Blanc et d'Amadis de Gaule. On est convaincu généralement aujourd'hui que l'ouvrage d'Asmaï a dû être connu de quelques européens vers les neuvième; dixième et onzième siècles, et que ce roman est l'arsenal où les occidentaux ont puisé tout l'appareil de la chevalerie. En effet, les guerriers arabes portent une espèce de visière avec laquelle ils cachent leur figure : ils s'exercent dans les tournois, se défient avant de combattre, disent ou refusent de dire leur nom. Les femme sont, pour ces guerriers, des espèces de divinités qui influent sur toutes leur actions; un mot, un sourire, une plainte d'Ibla jettent la tristesse, la joie ou la fureur dans l'âme d' Antar.
» De toutes les manies chevaleresques des occidentaux. Tune des plus difliciles à expliquer, et qui, conmie on sait, a été si plaisam-
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ment ridiculisée dans lé Don Quichottef c est celle des chevaliers errants. Si peu civilisée que fût TEurope vers les treizième et le qualorsième siècle, il y avait partout des villes, un gouvernement quelconque, et les rivières et les champs n'y étaient pas si rares que Ton y mourût h'abituellement de soif et de faim. Il faut convenir au moins qu'à ce sujet il y a beaucoup d'exagération dans les peintures que nos romans de chevalerie ont laissées de cet état de société. Alors, on a peine à concevoir pourquoi ces chevaliers d'Europe courent comme des effarés sans savoir où, se plaignent toujours de la poussière dans des pays où il y a de la boue neuf mois de Tannée, rencontrant sur les chemins de enfants, des veuves, des femmes abandonnées' ou ravies par des chevaliers inconnus , et tant d'autres événements encore moins bien appropriés aux mœurs^etaa climat de l'Europe. Qu'on lise trente page« iïAntary et le type vrai, simple, naturel de ces singes des Arabes, dits chevaliers errants, sera retrouvé. Les tribus arabes sont séparées par des distances assez grandes, dans un pays tlévoré par le soleil, où l'eau et la nourriture sont rares. Les chefs de tribus sont presque constamment en guerre entre eux ; les vain* i|ueurs enlèvent les troupeaux, les richesses, les femmes et les enfants. Rien de plus naturel alors qu'au milieu de ces désordres continuels •n trouve des gens, hommes et femmes, aban-
donnés au milieu du désert, et auxquels les voyageurs et les guerriers portent secours. Par le moyen de ce genre de vie, on comprend comment Antar et les autres chefs qui figurent autour de lui, trouvent si souvent Toccasion de relever les opprimés, en parcourant le désert, et en rôdant autour des tribus. i {Bévue française.)
Les nuits de l'Orient ont un charme qu'on ne définit point. Alors l'air est frais et velouté, la brise souffle avec mystère... l'âme comprend que la voûte céleste cache d'autres merveilles, qu'il existe un langage plus doux que le langage des oiseaux ; que les parfums de la terre tiennent leur douceur des parfums du ciel... Oh! qui pourrait peindre le lever du soleil, q.ui pourrait surtout rendre par des paroles, par des phrases impuissantes les derniers feux dont il éclaire la cime des monts, les teintes affaiblies qu'il jette sur les plaines immenses!... Pour se faire une juste idée de ce majestueux spectacle, il faut avoir salué, dans le désert, les premiers pas du géant des cieux, la pâle lumière de la lune qui semble sortir lentement d'une tombe silencieuse avant d'argenter la cime des arbres, la crête des rochers, la profondeur des précipices, la surface de la mer Morte ou du Jourdain, et les sables ondulants de la vaste solitude.
Qui croirait que les exploits merveilleux de nos soldats sont encore cités sous les buttes
fll*Éléphantine et dans les sépulcres deThèbes, surnommée par la Bible la populeuse No; aussi le nom de France est-il plus connu aujourd'hui encore chez les Wehabiles et les Abyssins, que le nom du pays qu'ils habitent. L'anecdote suivante en est une preuve entre mille :
M. Taylor, d^ns une de ses laborieuses marches sous le tropique, avait confié son sac de voyage à un Arabe de Karnac. Celui-ci, tout fier de son fardeau, prit subitement l'attitude d'un grenadier, et marcha au pas, en disant : Soldat français! soldat français!
Bonaparte !
Ce trait, si glorieux pour l'honneur de notre noble patrie, rappelle ces enfants bédouins, qui causèrent tant de surprise à M. deChàteaubriand, en proférant : En avants rtmrche !
Suite delà description d'Alexandrie. — Lâche assassinat de Pompée. — ^Bibliothèques des Musulmans — Celle d'Alexandrie. — Aiguillnh de Gléopâtre. — Colonne dite de Pompée. — Le Phare. — Prise de Saint-Jean-d'Acre par Ibrahim . —Modération d'Asir- Bitiah . — Muley-Hasseim .
Alexandrie rappelle la mort tragique d'un grand homme; la querelle qui partageait Tunivers, venait d'être décidée dans les plaines de Pharsale, Tan 48 avant Jésus-Christ. A h même époque, Gléopâtre, que les ministres de son frère avaient chassée, ayant levé une
armée dans la Syrie et dans la Palestine, s'était avancée jusqu àPéluse, dansla résolution de faire valoir ses droits. Les deux armées étaient en présence, lorsque Pompée, monté sur un vaisseau, se présenta devant celte ville. Un nommé Théodution, précepteur du jeune Ptolémée, conseilla de faire périr l'illustre fugitif. Les gens qui formaient la suite de Pompée, apercevant un grand mouvement dans le port, crurent d'abord que Ton faisait des préparatifs pour sa réception; mais ils changèrent de sentiment, quand ils virent s'avancer une misérable barque de pêcheur où il n y avait que quelques personnes. On délibéra s'il fallait s éloigner; mais Pompée, trouvant sans doute qu'il était indigne de lui de prendre la fuite, entra dans la barque qui venait d'approcher, suivi seulement d'un de ses affranchis, nommé Philippe. Seplime, alors, le salua empereur, et donna pour excuse de ce qu'on ne permettait pas à son vaisseau d'entrer dans le port, les rescifs et les basfonds qui, disait-il, en rendaient l'entrée diffi- ( ile. Quand la barque atteignit le rivage. Cornélie, qui la suivait des yeux, à la vue de plusieurs personnes de distinction, reprit courage, croyant qu'on venait recevoir son épOux pour le conduire auprès du roi; mais, au même instant, où Philippe donnait la main à l'illustre suppliant pour l'aider à sortir de la perfide embarcation, Septime lui plongea par
derrière son épée dans le corps; en même temps, Achilas et ses complices lui portèrent plusieurs autres coups. Cornélie, en voyant briller le fer des assassins, poussa un cri si perçant qu'il fut entendu même du rivage. Les matelots de sa galère, remarquant que la flotte égyptienne mettait à la voile, levèren.t l'ancre sur-le-champ, afin de préserver la veuve de Pompée et son fils Sextus du sort qui les menaçait, et gagnèrent heureusement l'île de Chypre. César n'apprit cet attentat qu'avec indignation. Irrité d'une si lâche trahison, et d'ailleurs gagné par les flatteries de Cléopâtre, il la rétablit dans h possession de ses droits, et le replaça sur le trône. Ptolémée, mécontent du partage, eut recours aux armes ; César le vainquit, et le jeune prince périt dans le combat.
cLes musulmans n'ont pas toujours été dans l'état d'ignorance où nous les voyons aujourd'hui. Les noms de Aroun-ai-Raschid et d'Al-Manoun rappellent l'époque où les sciences et les lettres, négligées ou inconnues en Europe, s'étaient réfugiées à Bagdad ; où des hommes spéciaux étaient envoyés à Constantinople pour y traduire en arabe les meilleurs ouvrages des Grecs; où enfin, parmi les conditions des traités de paix, figurait la cession d'une certaine quantité de livres grecs.
» On a peu de renseignements sur la bibliothèque particulière des califes et sur celles des
24C l'Egypte^
des nombreux collèges qu ils avaient fondés à> Bagdad : un seul fait pourra donner l'idée de l'immensité de ces collections. Lorsque Bagdad fut prise par les Tartares, Tan 1238»
ceux-ci jetèrent tous les livres dans le Tigre, et le nombre en fut si grand qu'ils formèrent une chaussée sur laquelle passaient les gens de pied et les cavaliers.
> En Egypte, en Mauritanie, en Espagne, en Syrie, à Bokhara, à Samarkand, dans toutes les contrées soumises au joug du coran, des princes rivaux ou vassaux des califes, se distinguèrent prr Famour des lettres, et fondèrent des bibliotèques et des académies. Celle des califes d'Egypte était contenue dans quarante salles de leur palais, au Caire, et l'on y comptait plus d'un million siœ cent mille volumes, parmi lesquels se trouvaient un grand nombre de manuscrits autographes.
Tous ces volumes étaient remarquables par la beauté des caractères et des reliures enrichies d'or, d'argent et de pierreries. Pendant les désordres qui signalèrent une partie du règne de Moskanser, vers l'an 1080, cette bibliothèque fut dilapidée par les milices turques qui prenaient des livres en paiement de leur solde arriérée. Un jour, le visir lui-même en fit tranî^porter chez lui la charge de vingt-cinq chameaux, d'après une autorisation qui, pour cinq mille dinars (cinquante mille francs) qui lui étaient dûs, lui adjugeait la valeur de cent
mille dinars (un million de francs) en livres. Après le pillage de la maison de ce ministre, les esclaves prirent une partie des couvertures de ces livres précieux pour se faire des chaussures et en brûlèrent les feuillets; les autres furent mis en pièces, furent anéantis par les flammes, disparurent dans le Mil, ou devinrent la proie des étrangers. Le reste, enfin, demeura entassé par monceaux sur lesquels les vents amassèrent une si grande quanti té de sable et de terre, qu'ils formèrent plusieurs monticules qui subsistèrent longtemps près du Caire, et qu'on nommait la colline des livres,
> La bibliothèque particulière des califes d'Egypte fut respectée dans cette occasion; elle contenait plus de cent vingt mille volumes reliés, sans compter ceux qui étaient brochés. Après la destruction du califat dÉgypte, tous ces livres furent vendus par ordre de Saladin, dont les vertus privées, les qualités guerrières et le zèle religieux n'étaient pas favorables aux lettres.
» Les Arabes, maîtres de l'Espagne, y firent fleurir leur littérature de leurs arts. Les rois, depuis le califat de CSordoue, fondèrent dans leur capitale des académies et des collèges. L'un d'entre eux, Al-Haken II, surnommé Al-Moskanser,, ne .se borna pas à attirer à sa cour les hommes les plus célèbres de l'Orient; il entretenait en Afrique, en
248 l'égtpte.
Egypte, en Perse, des agents chargés d'acheter ou de faire copier, à tout prix, les manuscrits les plus précieux. Son palais était constamment ouvert aux savants et aux gens de lettres. Il y avait rassemblé une bibliothèque de six cents mille volumes, rangés par ordre de matières, dans différentes salles.
Plusieurs furent enrichis de notes savantes de la main de ce prince. Le catîdogue seul formait quarante- quatre volumes in-folio.
> Tandis que l'Europe restait plongée dans les ténèbres de l'ignorance, les cours de Bagdad, du Caire, de Fez, de Cordoue étaient les foyers conservateurs des lumières. Ce fut chez les Maures d'Espagne que Gerbert, archevêque de Reims, et qui fut depuis un des papes les plus illustres, sous le nom de Sylvestre H, vint étudier la géométrie.
> Lorsque, sur les ruines du califat de Cordoue, s'établirent en Espagne plusieurs dynasties, des princes moins puissants établirent des bibliothèques à Valence, à Séville, à Grenade, etc.; on en comptait, dit-on, soixante-dix dans la péninsule. Elles furent successivement pillées et détruites par les Espagnols, et leurs débris ont passé dans celle de TEscurial.
> De toutes les bibliotlièques publiques dont parlent les Orientaux, la plus considérable était celle que les princes Âmmarides avaient formée à Tripoli de Syrie; elle se composait
l'égyptp. 249
de trois millions de volumes. On y comptait cinquante mille exemplaires du coran , et vingt mille commentaires sur le code religieux, civil et politique des Musulmans. Elle était annexée à une académie, la plus florissante qu'il y eût dans Tunivers. Cent copistes y jouissaient d*un traitement annuel, et il y en avait trente qui ne quittaient cet édifice ni le jour ni la nuit; d'autres hommes étaient spécialement chargés d'acheter, en divers contrées, les ouvrages les meilleurs et les plus rares. Sous le gouvernement des Aramarides, Tripoli était devenu le rendez-vous des savants de tous les pays. Lorsque celle ville tomba au pouvoir de Bertrand, comte de Saint-Gilles, l'un des chefs des croisés (ii09), les vainqueurs demeurèrent stupéfaits à la vue des livres que renfermait la bibliothèque. Une personne, qui se trouvait dans la salle où étaient les^ exemplaires du coran, ayant pris successivement plusieurs volumes, et reconnaissant toujoH«*s le même ouvrage, affirma que cet édifice ne contenait que des livres du coran : cette déclaration fut l'arrêt de la bibliothèque; les chrétiens la réduisirent en cendres ; le pe?u de livres qui échappèrent à l'incendie furent dispersés en différents pays. > Ispahan, Schiraz doivent avoir eu aussi des bibliothèques fort nombreuses, si Ton en juge par celle du savant Aboul-Cacein-Ismael- Saheb-Ibu-Abad, la "plus considérable qu'ait
â50 l'jêgypté.
jamais possédée un particulier , si Ton eff excepte celle de M. Boulard.
> On peut se faire une idée de la richesse de la bibliothèque impériale de Deldy, d'après la beauté d*un ouvrage qui en faisait partie lors de la révolution qui a consommé la ruin« de l'empire mogol : c*est Texemplaire autographe de ÏAyyn Akherg^ composé et copié par l'empereur Akbar. Cet exemplaire, sur papier sablé d'or et orné de portraits et dt vignettes, a été vendu seize mille deux cents francs à la vente de la bibliothèque de Langès, €nl825.
> Les Turs, Ottomans ou Osmanlis, Tartares d'origine et moins portés vers l'étude des sciences et des lettres que les Arabes et les Persans, n'ont jamais formé d'aussi vastes dépôts de livres. La bibliothèque du sérail^ à Constantinople, fondée par lesultan AhnaedlII, en 1719, et augmentée par ses successeurs^ peut contenir au moins quinze mille volumes, et s'accroît continuellement par suite des confiscations. Il y a en outre, à Constantinople^ douze académies et non moins de bibliothèques^ placées dans des édifices élégants, mais elles ne contiennent qu'environ deux mille manufcrits chacune.
> Qui croirait aujourd'hui que Fez et Maroc ont été, dans le moyen-âge, des villes célèbres par leurs académies et par leurs bi-bliolhèques? Maintenant, elles offrent les
l'égywe. 251
mêmes traces d'igoorance et de barbarie que les tribus maures qui errent sur la côte et dans Tintérieur de 1* Afrique. > {Magasin universel ).
On sait qu Osymandias, Tun des plus anciens rois (l'Egypte, rassembla la première bibliothèque dont Thistoire fasse mention.
Elle avait pour inscription : Trésor des remèdes de Vâme.
On sait encore que César, n ayant pas assez de troupes pour résister aux Alexandrins, qui s'étaient révoltés pour la troisième fois, fit mettre le feu à la flotte égyptienne et s'empara de la tour du Phare, où il établit une bonne garnison. Ce fut dans cet incendie^ que les flammes qui avaient gagné quelques maisons voisines du quai, se répandirent dans le quartier où se trouvait la bibliothèque de Bruchian. Cependant le Serapeum échappa à ce désastre. II fut ensuite considérablement augmenté par Cléopàtre, qui en fit le dépôt pie deux cent mille volumes, tirés de la bibliothèque de Pergame, dont Antoine lui avait fait présent. Il s'accrut tellement par de nouvelles acquisitions, qu'il devint plus riche que Tancienne collection, et demeura sans égal, au milieu des vicissitudes de la fortune de Rome.
Sept siècles plus tard, cette seconde et fameuse bibliothèque d'Alexandrie fut, sur les «ordres d'Omar, condamné à une destruction
252 l'éoypte.
générale. Tout le monde connaît la lettre de ce farouche Sarrasin à son lieutenant :
c Livrez la bibliothèque aux flammes ; si les volumes qui la composent ne contiennent que les sublimes vérités du coran, ils sont inutiles; s'ils renferment d'autres doctrines, ils sont dangereux. >
Armon se conforma fidèlement aux instructions de son fanatique souverain. A cette époque, Jean, le grammairien, se trouvait dans Alexandrie ; après #être insinué dans les bonnes grâces d'Amron, il hâta, sans le vouloir, la ruine de ce dépôt sacré de la sagesse de tant de siècles. En effet, il demanda un jour à son protecteur les livres philosophiques de la bibliothèque. Cet immense réservoir qui entrenait la lumière, celte source inépuisable de la science et de la civilisation, était la seule chose à laquelle les Arabes n'avaient fait au> cune attention, t Vous avez pris, dit le grammairien, un état de toutes les richesses que renferme cette ville ; il y a quelques articles que vous avez négligés, parce qu'ils vous ont paru et qu'ils vous sont en effet inutiles ; mais ils ne le seraient point pour moi, et vous ne devez pas être étonné de me voir attacher un prix à des choses qui n'en ont point à vos yeux.
— Quels sont donc ces objets? demanda Amron.
— Les livres conservés dans la bibltolhèque, lui répondit le grammairien. >
Amron réfléchit un moment : c Si cela dépendait de moi, lui dit-il ensuite, je ne te les refuserais pas ; mais tout ce que j'ai conquis appartient au calife; seul il en peut disposer. Je vais lui écrire; s il m'en laisse le maître, ils sont à toi. >
D'après la réponse qite je viens de citer, cette immense quantité d'ouvrages si précieux furent anéantis pour jamais. Us furent distribués aux bains d'Alexandrie, qui, pendant six mois, ne furent point chauffes avec d'autre matière combustible.
Le même Amron, aussitôt après la prise d'Alexandrie, avait adressé cette lettre au calife :
f Je ne vous décrirai point la ville que je viens de conquérir ; Ténumération de ce qu'elle contient de précieux serait trop longue; et vos troupes victorieuses, impatientes d'ajouter à leur gloire, me pressent de marcher. Sachez seulement que j'ai trouvé quatre mille palais, quatre mille bains, quarante mille Juifs qui paient tribut, quatre cents cirques royaux ou places pour les divertissements publics, et douze mille jardins potagers qui fournissent abondamment la ville de toutes sortes de légumes. »
Alexandrie est la partie d'Euclide, d'Ori-
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cène et de Didyme. Saint Marc y vint prêcher révangile, et en fut le premier évêqae.
On sait que chez les Égyptiens, Osiris était le soleil d'été, et Séraphis le soleil d'hiver. Le plus beau temple de ce dernier était dans la ville d'Alexandrie, sur une terrasse, à la hauteur de plus de cent degrés; ce monument, b&ti de marbre, et soutenu par des colonnes précieuses, excitait l'admiration par sa grsindeur et par sa magnificence. L'idole était si colossale, que, ses deux bras étendus, elle touchait aux murailles de chaque côté. Elle avait la figure d'un homme, avec de la barbe et de long cheveux. La matière était mêlée et composée de divers métaux et de pierres très rares. Le temple avait une très petite fenêtre placée de manière que les rayons du soleil, en y pénétrant, donnaient sur la bouche de h statue, précisément le jour où Ton avait coutume d'apporter l'idole du soleil pour visiter Séraphis, en sorte que l'astre du jour paraissait le saluer par un baiser à la vue de toute la multitude. Ce temple et cette idole étaient comme le centre et le rempart de Fidolâtrit dans toute T Egypte. Les païens avaient répandu une opinion parmi le peuple, que si la main d'un homme touchait la doigt de Sera* phis, la terre tremblerait sur ses fondements et s'abîmerait aussitôt, le ciel tomberait et l'univers serait plongé dans son ancien chaos.
L'ÉGtPTÉ. 255
Malgré celle prédiclion ridicule, Tempereur Théodose, vers Tan 390 après Jésus-Christ, ayant appris que les païens d'Alexandrie s'é^ taîent révoltés, résolut de détruire Tidole et son culte stupide. Un soldat, donc, par ordre de révêque Théophile, prit une cognée et l'enfonça de toute sa force dans la mâchoire du monstrueux Séraphis.
Le peuple, frappé d'épouvante, poussa des cris affreux. Le soldat redoubla ses coups sur le genou de l'idole : elle tomba et fut mise eu pièces. Comme On abattait la tête, il en sortit une grande quantité de rats. On traîna par toute la ville les membres dispersés de l'idole; * on les jeta dans le feu; le tronc fut brûlé dans l'amphithéâtre : ainsi finit Séraphis, en présence de ses adorateurs, qui s'en moquèrent eux-mêmes.
L'obélisque de Cléopâtre est encore debout :
c'est le plus grand et le plus majestueux que Ton connaisse. Tout à côté, nous vîmes le»
débris d'un autre obélisque de la même forme : ce qui fait supposer qu'ils ont appartenu à un vaste édifice. Quelques personnes pré^ tendent qu'ils faisaient partie du palais des PColémées. On ne trouve aucune pierre dans la Basse-Egypte qui ressemble à celle de ces obélisques, et Ton pense qu'ils ont été appor-* tés de fort loin. Je remarquai, dans ces hiéroglyphes, quele signedus carabée, figurant l'ion
256 L'ÉGtPTE
mortalité chez les anciens, était gravé du côté de 1* ouest : présage singulier de la grandeur de rOccident.
Nous examinâmes aussi la colonne dite de Pompée : c'est un monument très curieux et très ancien. Cette colonne a cent quatorze pieds de hauteur ; son fut, qui est d'une seule pièce, en a quatre-vingt-neuf, et son diamètre est de quinze pieds. Il est assez bien conservé, Son beau poli s'est maintenu partout, à Texceplion de deux ou trois endroits où la surface a été tailladée par une décharge de canon, du côté qui fait face à la mer. 11 a été aussi légèrement endommagé du coté opposé par des échafaudages qu'on y a appliqués. Mais le piédestal est fort dégradé : on accuse les Arabes de l'avoir mis dans cet état. Ils espéraient sans doute y trouver quelque trésor.
Savary prétend que cette colonne, bien antérieure à Pompée, n'a point été érigée en l'honneur du malheureux compétiteur de César : il se fonde sur ce que ni Strabbn, ni DiodorenefontTOention de celle circonstance.
Il cite en outre l'autorité d' Albuféda, écrivain arabe, comme preuve que l'insa^iption regarde l'empereur Sévère.
VoUiey partage cette opinion. M. Jaubert, pour découvrir le sens de la légende grecque, dont les caractères illisibles sont joints confusément comme les anciennes inscriptions , a séparé les lettres en mois dinslincts.
M. (l'Anse de Villoison, à force de recher- (;hes et d'interprétations ingénieuses, est parvenu, en se basant sur une inscription grecque, découverte dans la vallée de Thynabra, près de la plaine de Bounrrbachi, à démontrer, sans réplique, que la légende de la colonne d'Alexandrie concerne Dioclétien.
Bonaparte avait donné ordre d'inscrire sur ce mystérieux monument les noms de tous les braves qui avaieot péri à la bataille d'Alexandrie : leurs restes devaient aussi être enterrés sous la base. Mais, obligé de suivre la marche, de plus en plus rapide, des événements, le héros ne put réaliser ce glorieux projet.
Environ à vingt verges au-dessous du môle sur lequel s'élève la colonne, on aperçoit les ruines de l'hippodrome.
Le phare construit par l'architecte Sostrate, sous le règne de Ptolémée-Philadelphe , et qui coûta plus de huits cents talents, est un château massif qu'on appelle Pharillon. La ville moderne est bâtie sur la langue de terre étroite qui unit le phare avec le continent.
D'après Homère, cette petite île était autrefois à la même distance de la côte qu'un vaisseau le serait de la terre ferme, s'il voulait y arriver en un jour avec le vent le plus favorable (Odyss, Vf, V. 354).
Ainsi la terre a conquis sur la mer une étendue d'environ vingt lieues ; à moins, ce
qui est assez probable, que le lac Maréoiis ne se jetât dans la Méditerranée, à Tépoque de la guerre de Troie. On peut dire que la moderne Alexandrie n'a hérité que du nom de l'ancienne.
Le quartier franc présente toutes les ressources d'une ville européenne il y a des bals, des promenades au jardin des ministres du vice-roi; il y a des soirées de famille, des théâtres de société et des cavalcades.
Le palais de Méhémet-Ali s'élève à l'extrémité de la ville. Mon père aurait bien désiré être présenté au pacha souverain; mais le consul de France était absent depuis quelques jours : nous attendîmes qu'il fût revenu du Caire.
M. Deguette nous raconta, pendant cet intervalle, comment Ibrahim, après six mois de siège, était entré dans Saint-Jean-d' Acre. Les Français se réjouirent de cette victoire, comme s'il eût été question de Wagiam ou de Marengo.
Abdallah s'était défendu jusqu'au dernier moment : il ne se rendit qu'à la voix d'Ibra-» him, qui lui laissa le choix de sa retraite. Cer^ tain d'être étranglé à Constantinople, il opta pour le Caire.
Cet homme, au regard âpre et sauvage, après avoir donné des preuves de courage pendant le siège, perdit contenance quand il vit approcher le laïque du vice-roi. Introduit
dans la salle du divan, il se prosterna, la face* contre terre, aux pieds du puissant pacha :
celui-ci rassura son prisonnier, lui dit qu it avait agit en brave, et qu'il n'y avait plus d'ennemis après la victoire. 11 l'appela son fils, lui laissa son harem, lui promit un palais au Caire et deux cents mille francs de rente.
Abdallah ne fut plus maître de sa joie, et, depuis, affirma que sa gloire n'était rien en comparaison de celle de Méhémet-Ali , qui avait su pardonner.
Le sublime pacha ne s'était pas auparavant montré si miséricordieux : on dit que de tristes nouveHes s* étant tout-à-coup répandues au Caire, touchant les affaires de Syrie, quelquesuns des politiques payèrent de la vie leur imprudent bavardage. Un marchand, entre autres, ayant trouvé sa porte fermée, essaya, mais en vain, de l'ouvrir : impatienté, il l'enfonça en s' écriant : Par Mahomet! tu rCes pas aussi dure que la porte de SainUJean-d Acre !
Méhémet-AIr, informé de ce sarcasme, fît pendre aussitôt le raya satirique.
Il y a vingt et quelques années, les magistrats turcs, armés d'un pouvoir arbitraire, exerçaient leur autorité avec un caprice barbare qu'on ne pourra jamais croire : au Caire, un officier de police remarqua, un matin, une femme portant un gros morceau de fromage, et lui demanda où elle l'avait acheté : celle-ci, gnorant le nom du marchand, le conduisit à
la boutique. Le magistrat, soupçonnant qu'il y avait défaut de poids, plaça le morceau sur les balances... Par malheur, il y avait contravention. L'inflexible homme de loi ordonna sur-le-champ à ceux qui le servaient d'enlever au délinquant, sur la partie la plus charnue de son corps, une morceau qui pût parfaire la mesure. L'ordre fut exécuté aussitôt, et le patient blessé mortellement.
Méhémet-Ali, malgré ses grandes qualités, est loin d'avoir, comme on vient de le lire, la modération d' Aziz^Billah ; cependant ce prince régnait en 975.
Il parut un jour une satire violente contre son premier visir et son secrétaire d'État ; lui-même n'était pas épargné dans le pamphlet. Après en avoir pris lecture, il se contenta d'en rire. Ses ministres voulurent l'engager à faire des recherches de l'auteur, pour le punir avec une sévérité exemplaire, t Pourquoi me donnerais- je cette peine? leur dit Azis. Les reproches qu'on me fait sont-ils bien fondés? alors je dois me corriger : sontils l'œuvre de la calomnie? dans ce dernier cas, je ne puis que les mépriser. >
Les ministres ne furent pas de cet avis ; ils avaient, sans doute, de bonnes raisons pour multiplier des recherches secrètes qui leur réussirent. En effet, le poète fut découvert, arrêté et chargé de fers. On avait même saisi dans ses papiers une nouvelle satire. Les mi-
nistres n'osèrent pas le punir, mais ils crureiit que le second pamphlet exciterait l'indignation du patient calife. Le poète fut donc traîné devant Aziz, qui prit la pièce de verset la lut. « Comme j'ai part à l'injure, leur dit-il ensuite, prenez part avec moi, au mérite du pardon. >
A ces paroles pleines de clémence, le poète tomba aux pieds du calife dont, depuis, il ne cessa de faire l'éloge.
Je ne puis m' empêcher de raconter, peutêtre hors de propos, une histoire ou une fable qui ne manque ni d'intérêt, ni de moralité.
Pendant que l'Egypte était sous la domination ottomane, vers l'an 1370, on dit qu'un descendant de ses anciens souverains s'était réfugié dans un petit canton situé près de cette longue chaîne de montagnes qui sépare cette contrée de la mer Rouge. Les Turcs n'auraient point songé à l'inquiéter, sans le désir qu'ils eurent de posséder les émeraudes dont parle Strabon, et qui passaient pour les plus belles du monde. Mais ces mines précieuses sont sans doute épuisées, car on en a perdu jusqu'aux vestiges. Les Arabes et les Turcs les cherchent encore, et trouvent quelquefois, dans ces montagnes, du cristal, très I arement des pierres précieuses ; quoique en petite quantité, des émeraudes qui ne sont ni transparentes, ni d'un vert foncé comme celles d'autrefois.
L EG¥PTE.
Ecoutez maintenant Maillbt, qu'on accuse de fabriquer des contes historiques.
€ Muley-Hasseim, retiré dans les montagnes où Ton recueillait cesémeraudes, gouvernait paisiblement le petit nombre de sujets qu'il avait trouvés parmi les habitants de ces Deux arides, et se consolait, au sein de salamille, de la médiocrité de sa nouvelle situation. Le pacha d'Egypte, qui voulait posséder la mine des émeraudes, vint l'attaquer dans son asile. Le prince détrôné se défendit quelque temps avec un courage héroïque ; mais, à la fin, enveloppé par des troupes supérieures, il ne voulut pas tomber vivant au pouvoir du vainqueur, ni qu'il jouit du trésor qu'il convoitait. Muley-Hasseim avait six amis fidèles qui, seuls avec lui, connaisaient l'endroit où se trouvaient les émeraudes. Il instruisit ses confidents des desseins du pacha, et les engagea, pour tromper l'avide espoir de ce dernier, à se donner volontairement la mort.
Ceux-ci ne firent aucune objection, et se frappèrent chacun d'un coup de poignard, sous les yeux de leur maître. Muley-Hasseim passa ensuite dans l'appartement de sa femme, pour laquelle il craignait la violence et la brutalité des Turcs; il lui fit la même proposition.
Cette princesse, instruite de la cause de l'événement tragique qui venait d'avoir lieu, luttait déjà contre une cruelle agonie ; un poison vif e^prompt circulait dans ses veines, oon mal-
LÉGTPTE. 265
heureux époux ne put recevoir que ces derniers embrassetnents et ses derniers adieuA.
' > Le roi n'ayant plus d'inquiétude sur le sort ili- ^Ll vcrttienM; coMip^ot.' * i mïi ic m^cret de lu mine d'èmeraudes, reprit K'S armex : il sut, par une mort glorieuse, éviter les fers et les tortures de son ennemi, dont la vengeance et r avarice furent également punis* » * Sous quelque rapport, dit Volney, qu'on envisage T Egypte, un antre pays ne peut soutenir le paraïïèle. Son sol est le plus fécond de la terre, te plus facile à cultiver, le plus certain dans ses rucoltes; labondance n'y dé' pend pas, comme en Morée et cl<ins l'île d« Candie, des pluies sujettes à manquer . L'air n'y est pas malsain comme en Chypre, et la dépopulation n y r^gne pas comme dans ce§ trois contrées. L'Kgypte, par son étendue, est égale au cinquième de la France; et, par la richesse de ^on sol, elle peut l'égaler; elle réunit toutes les productions de l'Eui ope et de l'Asie, le blé, le riz, le coton, Tindigo, It sucre, etc. i
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EvREuX) imprimerie et librairie de J. Costerousse, rue Grande, 10.
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