STATUE DE RHAMSÈS II
THÈBES
pièces étant destinées à deux dames qui devaient nous arriver du Caire le lendemain, je commençais à me demander où je coucherais moi-même, et à regretter les hôtels modernes, hier méprisés, lorsque Bulbul apparut, portant un lit indigène qu'il plaça entre deux monceaux de frouvailles. Achmet suivit avec un matelas, et ma chambre fut bientôt prête. Mon ami semblait étonné de mon peu d’habileté à me diriger dans l'obscurité, parmi les débris de temple disséminés un peu partout. Je l’assurai que beaucoup de mes compatriotes souffraient de la même infirmité, et 1l me conduisit obligeamment à la hutte. Une tente à côté de nos deux lits (je ne vis celui de mon ami que lorsque je l’eus heurté dans l'ombre) devait nous servir de cabinet de travail. Mon ami est Canadien et, ayant campé presque toute sa vie, soit dans son pays, soit en Égypte, il est un maître organisateur sous ce rapport. Notre salle à manger nous parut, par contraste, brillamment éclairée. Mes yeux coururent à la table : je m'attendais à un plat monstre de sardines relevé de pickles. Mais non, Achmet apparut avec de délicieux hors-d'œuvre d'anchois à l'huile, puis Bulbul le suivit, porteur d'une soupe
acceptable. Les bouchons sautèrent bientôt joyeu-
sement, et le dîner fut assaisonné de la meilleure des sauces : la gaieté et le bon appétit.
Les histoires variées des quatre convives rendaient la conversation intéressante. Le Major avait servi quatre ans en Afrique pendant la guerre des Boërs ; Currelly avait passé une saison avec Flinders Petrie, à explorer la Péninsule Sinaïtique; Dennis, qui est Américain du Sud, avait une collection divertissante d'anecdotes, et moi-même, je pus placer à propos quelque curieux ou réjouissant épisode. On menait une vie sérieuse et réglée au campement’; la lune ayant éclairé notre chambre à coucher, je gagnai mon lit sans encombre.
On s’habitue difficilement à dormir à la belle étoile. Des chiens qui aboyaient à intervalles réguliers, me firent prévoir une nuit blanche. Tout d’abord, intéressé par la nouveauté de mon entourage, je consisidérai cette perspective sans ennui. L'air était délicieusement frais et la lune faisait paraître les rochers environnants plus majestueux encore. À un certain moment, les chiens se taisant, ] eus la sensation de tomber dans une agréable inconscience. Mais le hurlement d’un chacal réveilla les chiens : ombres
de Thèbes, quel vacarme ! Enfin, je parvins à m’en-
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THÈBES
dormir. Je rêvai que le vacarme avait éveillé les morts et que de chaque tombe les momies sortaient. Bientôt, je crus être moi-même une momie. La pierre tombale qui me recouvrait essayait de se soulever. A chacun de ses efiorts, un frisson mortel me secouait. Une étrange sensation de liberté reconquise, comme si la pierre se fût tout à coup envolée, m’arracha à mon sommeil, et j'observai qu’une lourde couverture tunisienne venait de tomber de mon lit, enlevée par un coup de vent violent. Dans mes efforts pour la rattraper, je me cognai contre un des gardiens de nuit qui était accouru à mon secours et qui m’aida à la reprendre. Nous en couvrîmes le lit, en l’assujettissant au moyen de lourds morceaux d’une statue d'Osiris. J'avais les yeux et les oreilles pleins de gravier et de poussière et le cou égratigné. Des appels désespérés retentirent l'instant d’après : le Major, empêtré dans les toiles qui protégeaient sa couchette, cherchait à se dégager et appelait à l’aide. Puis, ce fut Dennis qui, ne voulant pas risquer d’être enseveli sous sa tente, allait chercher un refuge dans la hutte. On éveilla Currelly à grand’ peine !.. Griffith et Dennis s’arrangèrent pour passer le reste de la nuit dans la hutte; quant à Currelly et à moi, la tête enveloppée dans de
vastes mouchoirs, nous réintégrâmes nos lits et, bercés par la tourmente, nous nous abandonnâmes de nouveau au sommeil.
Le soleil, se levant sur les collines au delà de Luxor, m'éveilla. Le vent était complètement tombé.
Des groupes d'ouvriers apparurent bientôt, silhouettes sombres dans la brume lumineuse du levant. À sept heures, trois cents hommes et jeunes garçons étaient rangés près du camp et répondaient à l'appel de Mohammed Effendi. Je pus enfin procéder à une toilette en règle. Cette nuit au grand air m'avait affamé et j'aurais embrassé Bulbul lorsque, devinant mes désirs, il m’apporta une tasse de thé. Ce nom de Bulbul ne m’étant point connu, j'interrogeai le jeune garçon. [l m'avoua que ce nom était celui d’un oiseau qui chante très bien (le rossignol, ainsi que je lecompris plus tard), et qu’on l’avait surnommé de la sorte
en raison de son talent de chanteur.