CHAMEAU VIVANT. H DEUX PORTES MONUMENTALES DU XI« SIÈCLE
Guignol égyptien. || Autour d'un cimetière.
PARTANT du Rond-Point, sur le Muski, vers l'endroit où cette rue est traversée par le Khalîg, un chemin, à gauche, nous mène au Derb-el-Jehûdûpeh, qui est la rue principale du quartier juif. Quoique non confinée dans le Ghetto, la même race habite pourtant encore cette partie du Caire. L'apparence des maisons et de leurs habitants ne diffère que peu de celle des quartiers arabes. On rencontre quelques hommes en vêtements européens, mais ils ne sont là sans doute que pour affaires et demeurent dans les quartiers plus modernes. Les femmes juives ont cessé de voiler leur visage, maintenant que le Musulman est accoutumé à voir les dames Firangi, et que cette infraction
choque par conséquent moins ses sentiments ; mais il y a peu d'années encore, toutes les femmes coptes et juives portaient le yashmeh, non point tant pour satisfaire à une obligation religieuse, que comme un moyen de protection contre l'indiscrétion des hommes. On trouve plus de traces du sang sémite dans le Cairote que dans le fellah; mais ce n'est que par d'infimes détails de l'habillement qu'on peut distinguer le juif du Musulman.
L'arabe — langue commune à tous deux — étant assez rapproché de l'hébreu, est parlé avec le même accent ; pourtant, quelque légère que soit la différence, l'Arabe sait toujours reconnaître le Ychûdî, même lorsque ce dernier a embrassé la rehgion musulmane.
Le quartier juif s'étend derrière le bazar du Nahâssîn, où nous pénétrâmes en une autre occasion. Nous le laissons à notre droite et nous entrons dans une cour en ruines du Mûristan de Kalâûn. Par une circonstance bizarre, un dispensaire moderne y a été installé, et les malades, en attendant que le docteur indigène puisse leur prodiguer ses soins, se souviennent peut-être du temps où ce Mûristan était le grand hôpital du Caire. Saladin devança la grande œuvre du sultan Kalâûn de plus d'un siècle. L'Hispano- Arabe,
AU HASARD DES RUES Ibn Yubeyr, qui visita le Caire au xii^ siècle, a fait de son voyage un récit détaillé, et dans l'excellente traduction de M. Guy Le Strange, nous lisons que Saladin « fut poussé à l'œuvre méritoire, uniquement par l'espoir de la grâce de Dieu et d'une récompense dans le monde à venir. »
« Ce grand palais, spacieux et magnifique », pour citer une fois de plus l'Espagnol, ne survécut pas de beaucoup au bon Sultan, car tout ce que nous voyons du bâtiment présent, fut érigé par Kalâûn durant le siècle suivant. Certaines parties en sont en ruines, mais on retrouve encore les traces des salles distinctes, affectées aux maladies alors connues. Un large corridor conduit au portail imposant qui fait face au Bazar des Cuivres. A gauche de ce corridor, vous entrez dans le vestibule du tombeau du fondateur. Ce vestibule et la chambre du tombeau sont en ce moment entre les mains des ouvriers occupés à les restaurer. La simplicité du vestibule, avec sa haute arcade de bois vert, est aussi tentante à peindre que la sombre richesse du grand mausolée. Des groupes d'étudiants s'attardent dans le vestibule, accroupis sur les nattes, écoutant quelque ulama qui explique des textes du Coran. Près du tombeau, quelques vêtements de
Kalâûn sont suspendus. On leur attribue un miraculeux pouvoir de guérison, et bien des malades essaient la cure avant d'avoir recours au hakim à demi ftrangi, qui est chargé du moderne dispensaire de la grande cour. La niche de prières est peut-être la plus belle du Caire ; elle était en presque parfait état de conservation lorsque j'essayai de la peindre il y a quelques années. Espérons que les ouvriers cesseront bientôt de troubler la solennité de ce lieu.
Le Mûristan de Kalâûn est le monument le plus important de la seconde moitié du xiii^ siècle ; on tient naturellement à le conserver en parfait état, et l'mtelligence dont Herz Bey a fait preuve dans tous les travaux à lui confiés nous fait espérer qu'on accomplira ici une œuvre de préservation, plutôt qu'un travail de restauration.
Passant sous le portail de marbre blanc et noir, nous suivons le Nahâssîn, jusqu'à ce que nous arrivions au Sebîl d'Abder-Rahmân, après avoir laissé à notre gauche les belles tombes-mosquées de Bâbel-Nasr et Barkûh. Ici, nous avons de nouveau toute la perspective de cette rue enchanteresse, avant de descendre par les prés étroits qui conduisent au Gamâlîyeh. Un chameau chargé de tumbâh (tabac
AU HASARD DES RUES
fort qu'on fume dans les nargîlehs) peut si bien obstruer le chemin, que, si vous n'êtes pas capable de passer sous les paniers, vous n'avez plus qu'à vous blottir sous quelque porte et attendre que l'animal ait disparu. Deux ou trois grands khâns de ces rues étroites m'ont l'air de réaliser de mauvaises affaires, car la cigarette remplace le nargîleh, et le tumbâhyeh semble tombé en désuétude, le métier étant poussé vers d'autres voies.
La rue principale dans laquelle nous nous trouvons à présent est aussi animée et vivante que le Nahâssîn, mais de plus pauvre aspect. Ses magasins semblent moins prospères, les robes soyeuses des marchands riches y font place aux gabahrehs de coton bleu, et la distinction bourgeoise de la rue que nous venons de quitter devient ici un désordre presque sauvage, mais artistique. A un angle de la route, l'entrée d'un spacieux khan offre la place rêvée pour faire une esquisse, tandis que deux bancs de pierre, de chaque côté de l'entrée, semblent avoir été disposés là tout exprès pour supporter le bagage d'un artiste, et cela explique peut-être les nombreux croquis de ce Gamâlieh pris de ce même endroit. On est un peu au-dessus de la foule, et l'angle de la muraille vous protège contre
( loi )
le flot de curieux toujours montant. Enfin pendant que l'on peint cette rue avec, au centre, la mosquée de Bîbars, on peut, de ce coin, faire d'intéressantes silhouettes de passants.
Je fus témoin d'un curieux fait lors de ma dernière visite à cet endroit. Un homme conduisant un chameau, appelait chaque boutiquier sur son passage. L'animal n'étant point chargé, je ne pouvais comprendre le manège de l'homme. De temps à autre, quelque marchand semblait s'intéresser à la bête, tâtait sa bosse ou son cou ; alors seulement je compris que le chameau était à vendre, mais quand il passa auprès de moi, je découvris de plus que la bête était vendue au morceau et que chaque morceau était marqué à la craie. Quelle était la différence de prix entre une livre de cuisse et une livre de bosse?... Je ne le sus point, mais écœuré par cette sorte de dépeçage d'un être encore vivant, je résolus de devenir
végétarien, résolution que j'observe strictement
en dehors de mes repas.
Comme nous suivons le Gamâlîyeh, les signes de décadence deviennent de plus en plus visibles. De belles vieilles maisons sont habitées par des mendiants, les meshrebiya tombent en lambeaux et sont même
AU HASARD DES RUES
souvent remplacées par des rideaux en toile de sac, là où un boutiquier a des marchandises valant encore la peine d'être protégées contre le soleil. Les maisons des petites rues sont de simples ruines, et l'on a peine à comprendre la prospérité croissante de l'EgjTte, lorsqu'on assiste à cette décadence des bâtiments et des êtres dans une si grande partie du
Caire.
Le Gamâlîyeh se termine à Bâb-el-Nasr, ou Porte de la Victoire, qui, ainsi que Bâb-el-Futûh. ou Porte de la Capture, fut érigée durant la seconde moitié du xie siècle, par le fameux vizir Bedr-el-Yamali. La mosquée de Hâhim, d'un siècle plus récente, rempUt presque l'espace compris entre ces deux portes. Napoléon, se rendant compte de l'avantage de cette position, y fit camper une partie de ses troupes, en 1799.
Ces deux portes, ainsi que le Bab-Zuwêleh, ont intrigué nombre d'archéologues. Leur style n'est point sarrasin : M. Van Berchem, qui étudia tout spécialement la vieiUe enceinte de la ville, attribue ces édifices aux Temphers ; mais la première croisade n'ayant eu heu que dix ans après l'érection de ces portes, l'influence des Croisés semble douteuse. Van Berchem découvrit des marques conventionnelles d'artistes
grecs, qui expliquent quelque peu l'apparence byzantine des portes, et le vizir Bedr étant Arménien, il est fort probable qu'il chercha des architectes parmi ses compatriotes. Ces portes nous intéressent davantage au point de vue pictural, mais il est difficile de rendre d'une façon satisfaisante leur beauté majestueuse.
La mosquée en ruine d'El Hâhim, qui occupe tout l'angle du rempart, entre les deux portes, est moins remarquable que celle d'Ibn Tulûn, à laquelle elle ressemble d'ailleurs ; mais elle offre un sujet de tableau plus pittoresque grâce à une grande cour qui, avec ses tentes de Bédouins et ses chameaux, complète la note orientale. Le nom d'El Hâhim augmente l'intérêt du lieu. Je suis tenté de reproduire ici ce que Stanley Lane Poole dit au sujet de l'extraordinaire Calife dans son Histoire du Caire, mais ce charmant livre étant à la portée de tous, le mieux est de le recommander chaudement à mes lecteurs.
Dans un espace vide, voisin du Bâb-el-Nasr et d'un grand cimetière mahométan, on peut souvent contempler les ébats de Karakush, lequel correspond à notre Guignol. Sa troupe se compose généralement d'un homme, d'un petit garçon, d'un chien et d'un singe. L'usage généreux d'un gourdin maintient la
AU HASARD DES RUES
foule à la limite jugée nécessaire aux évolutions des artistes. Les plaisanteries, qui datent probablement du temps où l'Islamisme envahit l'Egypte, ne perdent rien de leur saveur à être constamment répétées, et il est réjouissant d'entendre les francs éclats de rire qui les accueillent. Ces farces sont certainement plus grossières que ne le supporterait un public anglais, mais il faut les juger d'un autre point de vue. Les sousentendus, les demi-mots sont considérés ici comme un jeu innocent, et quelque court-vêtues que soient les plaisanteries de Karahish, elles le sont moins encore que ce qu'il est possible de voir et d'entendre dans les quartiers modernes du Caire. Karakush, dont le nom seul fait sourire les Cairotes, ne fut pourtant pas un personnage comique en son temps. On le cite comme un des fidèles émirs de Saladin, et son seul acte, peu humoristique du reste, fut de repousser les Croisés, dont la visite lui sembla une impertinence.
Notre Guignol ne manquerait certes point ici de modèles pour ses Esqîiisses préhistoriques. Les jours de fêtes religieuses, de larges tentes sont installées contre les murailles, et tous ceux qui viennent applaudir Karakush, peuvent également être témoins d'un Ziter. Une douzaine de derviches, rangés en ligne,
attendent le signal d'un chef. Ce signal donné, ils commencent à se balancer en avant et en arrière, en répétant le nom d'Allah. Peu à peu le mouvement s'accélère, se précipite, devient furieux ; ils semblent perdre conscience de tout, jusqu'à ce que, la limite de l'endurance humaine étant atteinte, ils tombent, rompus, brisés, comme en extase.
Le grand cimetière qui, d'un côté, limite cette place, et empiète même dessus par-ci par-là, ne trouble en rien la gaîté de l'assemblée. Eparpillées, libres de toute muraille, les tombes servent de sièges, à moins que des gamins ne s'exercent sur elles au sautemouton. Parmi ces tombes, nous retrouvons celle de Burkhardt, le grand voyageur orientaliste, qui mourut en 1817. Les Arabes le connaissent sous le nom de Cheik Ibrahim.
En suivant le mur de la cité sur 200 ou 300 mètres, vers l'est, où il tourne brusquement vers le sud, nous laissons le cimetière derrière nous, et, contournant des monceaux de détritus, nous dépassons à notre gauche le dôme du tombeau du Cheik Galal et découvrons les tombes des CaUfes. Cette cité des morts offre un tableau impressionnant, que ce soit en plein midi, dans la gloire dorée du soleil, ou vers le soir,
AU HASARD DES RUES
quand les lueurs rosées du couchant se jouent sur les dômes et les minarets, et que les maisons en ruines, à leur pied, se fondent dans l'ombre violacée que projettent les hautes collines. Du sommet d'une de ces collines, on a une merveilleuse vue des tombes. Autrefois chaque tombe-mosquée entretenait plusieurs gardiens qui demeuraient dans le voisinage. On retrouve également dans cette cité morte des ruines de Khâns, qui rappellent maints métiers. Ses fontaines et ses bains prouvent également qu'on avait à y subvenir aux besoins d'une population considérable. Ces tombes furent bâties pendant le xiii^ siècle et les deux suivants, ainsi que les mausolées des Mamelouks bohrites et circassiens qui régnaient alors sur l'Egypte. Les premiers Califes furent ensevelis dans ce qui est aujourd'hui le centre du Caire, et qui, de leurs jours, se trouvait en dehors de la capitale, celle-ci étant alors plus au sud. Le Khan Khalîl se trouve aujourd'hui dans l'ancien lieu de repos, et l'on assure que, lorsqu'il fut érigé, les ossements des Califes furent emportés et ajoutés aux monceaux de détritus !
L'une des premières tombes dont nous approchons — El Seb'a Benat, — les sept sœurs — est une preuve ( 107 )
que d'autres que les Mamelouks reposent là. Mais je ne pus jamais établir l'identité de ces sept dames. Continuons par une des tombes situées à l'est du groupe, celle du sultan Kâit Bey. La tombe du sultan Barbûk, à notre gauche, a deux jolis dômes et une paire de beaux minarets. Les ornements qui couvrent les dômes méritent un examen tout particulier. Le plan général des tombes diffère peu et, en les examinant de plus près, on est sui-pris de la richesse et de la variété des détails. Le mausolée de Kâit Bey est certainement le plus beau, avec son minaret élancé et son dôme dont la richesse surpasse celle de tous les autres. Il a tout l'aspect d'une mosquée congréganiste ; au-dessus de la fontaine, à gauche de la grande entrée, qui est ornée de portes décorées de magnifiques bronzes, se trouve la salle d'enseignement que supportent de gracieuses arcades, la cour centrale, ouverte, le Hirâu, ou sanctuaire, avec ses tapis de prière et sa chaire tournée vers la Mecque, enfin le dôme contenant le sépulcre du Sultan.
Mais nous voici au Sharia-esh-Sharawâni, qui fait suite au Muski et conduit au quartier européen. Un tramway partant d'El Atâba-Khadrâ, près du Bureau Central des Postes et Télégraphes, se dirige vers
{ io8 )
AU HASARD DES RUES
le quartier connu comme le Vieux Caire ou Masrel-Atika ; il suit le boulevard Abd-ul-Aziz et tourne vers le Nil ; et, de l'endroit où le pont Kasr-en-Nil coupe la rivière, nous suivons les rails jusqu'au point terminus, 200 ou 300 mètres plus haut. Une végétation luxuriante dérobe tant bien que mal à la vue les laides villas modernes dont est parsemé le vieux Caire, mais, à tout prendre, cette partie de la ville, vue du tramway, est bien moins intéressante que d'autres quartiers auxquels conviendrait mieux le nom de
Vieux Caire.
Nous longeons le bazar à gauche de la grand' route, traversons les voies du chemin de fer et, en haut d'un pré étroit, une porte que nous franchissons nous conduit à la muraille d'enceinte de la forteresse de Babylone. Les ruines de divers bâtiments cachent trop ce qui reste de l'antique château, pour nous permettre de juger de son importance. Les habitants de ce quartier semblent fuir les étrangers ; peut-être est-ce la peur atavique d'une invasion ennemie? Après s'être pourtant assurés de loin que nous ne sommes rien de plus redoutables que de simples Sawarhine, et alléchés par la perspective d'un bakschish, quelques êtres se montrent et nous sui- ( 109 )
vent jusqu'à l'église de Saint-Georges ou Mari Girgis.
Il y a tant de similitude entre la vie que mènent ces gens et celle de la mellaJi maure (le Ghetto arabe), que je n'aurais point été surpris de remarquer quelques types juifs parmi nos suiveurs, au lieu de l'absence complète de traits sémites à observer chez les Arabes.
Ces Coptes, dans le quartier desquels nous pénétrons, sont les plus purs Egyptiens. Leur nom seul, dérivé du grec Aiguptios et devenu en arabe Kupt, suffit à le prouver. De tous les habitants de la vallée du Nil, ceux-là attirent le plus notre sympathie, et il est agréable de songer qu'après des siècles d'oppression ils peuvent enfin jouir d'une pleine liberté sous le protectorat britannique.