CHAPITRE XV LA TOMBE DE LA REINE TYI
Comment les indigènes jugent les archéologues. i| Du rôle
DE LA reine TYI DANS L'HISTOIRE DES PHARAONS. || Le DIEU
NOUVEAU. Il Visite a la tombe mystérieuse. || u Sic transit gloria MUNDi. • il Une cruelle désillusion.
NOËL était passé, et les travaux d'excavation n'avaient donné aucun résultat intéressant. L'intérêt qu'ils inspiraient tout d'abord était tombé. Cette vallée renfermant les tombes des rois, que j'étais impatient de revoir aussitôt que mes travaux personnels m'en laisseraient le loisir, devait pourtant, à mon avis, receler bien des mystères, que des fouilles habilement dirigées ne tarderaient point à dévoiler. Un jour, la nouvelle se répandit qu'Ayrton avait découvert de l'or et des pierres précieuses, et les habitants du pays le voyaient déjà ramassant à la main des trésors incalculables. Mon travail n'avança guère ce jour-là, car Tyndale Koom, Ahmet et même
r ex-forçat taciturne ne tarissaient pas en bavardages. Inutile de dire que la valeur archéologique de la découverte ne les intéressait pas. Les indigènes sont pleins de cette idée que tous les Européens qui s'occupent des fouilles ne le font que par rapacité et amour du pillage. La pensée qu'avec ce qu'ils retireraient du butin, Mistr Davis et Mistr Eirton pourraient vivre tranquillement jusqu'à la fin de leurs jours, occupait leur esprit et, probablement, excitait leur rancune; ils trouvaient mauvais que ces chiens de chrétiens pussent s'emparer ainsi de ce qu'Allah avait mis en réserve pour les vrais croyants !
Une chose était certaine : on avait trouvé et ouvert la tombe de la Reine Tyi. On aurait dit que les roches calcaires qui protégeaient l'entrée des fouilles avaient la transparence d'un rideau de mousseline, tant les curieux étaient bien renseignés. M. Théodore Davis avait quitté sa dahabiyeh pour venir sur les lieux ; le Bash Moufetish était arrivé, accompagné de son wakeel et de ses gardes particuliers ; on avait télégraphié à M. Maspero ; un artiste spécial était sur le terrain et un photographe avait été mandé du Caire. L'arrivée de notre ami Ayrton mit fin à notre impatience d'en savoir davantage. Il pouvait être satisfait,
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car sa découverte était une des plus belles qui se fussent produites depuis nombre d'années. Il nous dit que la tombe de la Reine Tyi avait certainement été ouverte depuis que la Reine y avait été ensevelie, mais que le vol apparemment n'avait pas été le but du sacrilège; les objets de valeur s'y trouvaient encore, mais les hiéroglyphes se rapportant à l'hérésie qu'elle avait favorisée et au fils qu'eUe avait essayé d'établir, avaient été effacés. Il paraissait clair que le sacrilège n'avait été commis que quelques années après la mort de la Reine, et que les prêtres d'Ammon, ayant satisfait leur zèle religieux et réparé la brèche faite dans la muraille, Tyi avait reposé tranquillement pendant plus de trois mille ans. Un éboulement de rochers avait protégé sa tombe du pillage des Romains, du fanatisme des premiers chrétiens et de la rapacité des Arabes, mais non des investigations des égyptologues.
Ce soir-là notre conversation roula sur la Reine Tyi, son fils Akhnaton et sur l'évolution religieuse de leur époque. Nous fûmes désappointés en apprenant que l'entrée de la tombe nous serait fermée pendant quelques jours encore; le photographe du Caire était absent, et rien ne pouvait être déplacé avant son (i8i )
arrivée. On craignait d'autre part que les objets ne se détériorassent à la température extérieure, car il arrive souvent que des choses demeurées intactes dans un sépulcre pendant des siècles, tombent en poussière dès qu'elles sont exposées à la température du dehors. Cette crainte n'était que trop justifiée, comme on le verra plus loin.
Une semaine s'écoula avant que personne, à l'exception de ceux qui y travaillaient, ne pût visiter la précieuse tombe. Notre curiosité était continuellement excitée par J. Lindon Smith, un artiste américain, chargé de peindre l'intérieur de la tombe et son contenu, et qui en s'en retournant à Luxor s'arrêtait à notre campement pour nous raconter sa journée. Les longues heures passées dans la chambre mortuaire n'attristaient point l'artiste, et ce fut l'un des plus gais compagnons que j'eus la bonne fortune de rencontrer.
Quatre grandes jarres, dont les couvercles portaient l'image de la Reine, avaient été trouvées, ainsi qu'une cassette renfermant des objets de toilette en bel émail bleu. Avant de rendre visite à la dépouille mortelle de cette reine romanesque, il sera intéressant, pour ceux qui ne connaissent qu'imparfaitement
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l'histoire de l'Egypte, d'apprendre le rôle important qu'elle joua pendant la dix-huitième dynastie, alors que l'Empire avait atteint l'apogée de sa puissance. A rencontre de Hatshepsu, elle était de naissance obscure, et l'on dit même qu'elle n'était point Egyptienne, mais les preuves manquent à l'appui de cette assertion. Elle épousa le jeune Pharaon, Amenhotep III, à peu près au moment de son avènement ; ce prince magnifique laissa de nombreux documents où il la nommait Reine Consort, et la déclaration royale se termine par ces mots : « Elle est la femme d'un Roi Puissant, dont l'empire s'étend au sud jusqu'à Karoy et au nord jusqu'à Naharin ». Ainsi que Breasted le remarque dans son Histoire de l'Egypte, « le roi voulait par là rappeler la haute position qu'elle occupait à tous ceux qui auraient pu songer à l'humble origine de la Reine ». Thothmès III et ses deux successeurs guerriers avaient consolidé l'empire sur lequel Amenhotep était appelé à régner ; d'une haute culture artistique et ayant à sa disposition d'inépuisables trésors, ce dernier fit de Thèbes la plus splendide capitale du monde. Seuls, quelques fragments disséminés dans les musées nous restent de son grand palais ; quelques pierres marquent l'emplacement
de son mausolée, et les colosses ont été cnieUement détériorés par le temps.
Le grand temple de Luxor, encore debout, nous donne la meilleure idée de ce qui fut fait durant ce règne. L'architecte Amenhotep, fils d'Api, fut connu des Grecs douze siècles plus tard, et la sagesse de ses maximes est citée dans Les Proverbes des Sept Sages. On peut voir de lui un curieux portrait au Musée du Caire.
Contrairement aux usages de la contrée, la Reine prit une part prééminente à toutes les cérémonies religieuses ainsi qu'aux affaires de l'Ëtat, et il est curieux de penser que cette petite femme délicate et fine, tandis qu'elle suivait ces rites religieux, encourageait en secret une hérésie qui, pendant le règne de son fils, devait amener la ruine de l'empire. Les causes de cette réforme religieuse demeurent un mystère; les prêtres d'Ammon, qui étaient alors tout-puissants, cachèrent leur mécontentement. La Reine eut sans doute beaucoup d'influence sur son mari, mais elle en eut bien davantage sur son fils, et ce fut ce jeune homme qui, après la mort de son père, déclara hardiment la guerre aux prêtres et proclama l'existence d'un Etre Suprême, dont la manifestation
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visible était le disque solaire. Son nom, Amenhotep IV, — «Ammon repose » — lui devint impossible à porter; comment pouvait-on l'appeler ainsi, alors qu'il effaçait le nom d' Ammon des murs des temples et offrait un autel au nouveau dieu Aton? Il échangea ce nom contre celui d'Akh-eti-Aton, signifiant «Esprit d'Aton » . Pendant six ans il lutta pour effacer toute trace du culte d' Ammon, mais les souvenirs du passé étaient trop vivaces à Thèbes pour qu'ils pussent être détruits. Aidé de sa mère et du prêtre Eye, qui avait toujours encouragé son zèle réformateur, il résolut de construire une nouvelle capitale qu'il dédierait à Aton. Il choisit un site pittoresque à quelque cinq cents kilomètres au-dessous de Thèbes, appelé maintenant TeU-el-Amarna, mais qu'il nomma Akhetaton, « Horizon d'Aton » . Il paraît y avoir vécu le reste de sa vie, comme le Pape dans le Vatican, refusant de visiter les régions qui n'étaient pas dédiées à son dieu. Les provinces asiatiques refusèrent bientôt de payer leur tribut, et à la fin de son règne l'immense empire ne comprenait plus que les provinces arrosées par le Nil. Il mourut sans successeur mâle direct, et son gendre, Sakere, dont on ne connaît pas l'histoire, lui succéda. Un autre de ses gendres, Twet-ankh-
Amon, succéda à ce dernier, et après entente avec les prêtres d'Ammon, il retourna à Thèbes qui, depuis vingt ans, n'avait pas vu de Pharaon. Ce fut probablement durant son règne que le culte d'Ammon fut rétabli, la tombe de la Reine Tyi ouverte et tous les souvenirs du maudit Aton détruits.
Il nous fut enfin permis de visiter cette Reine avant que son cercueil gemmé ne fût envoyé au Musée du Caire et ses ossements ensevelis au pied de la colline protectrice de son tombeau. Mes amis, M. Henry Holiday et Miss Mothersole, firent partie de l'expédition. Nous ne fûmes pas long à gravir la montagne et à descendre dans la vallée des Tombes des Rois. Deux policiers en faction nous indiquèrent l'endroit que nous cherchions, et lorsque les sentinelles furent bien convaincues que nous étions des amis de Hawaha, nous fûmes conduits à la tombe nouvellement ouverte. Je fus assez surpris de ce qui se présenta d'abord à nos yeux : un jeune Anglais de stature athlétique, revêtu d'un costume de flanelle, était là, entouré de boîtes de fer-blanc, et, éclairé d'une lanterne électrique, il classait des pierres précieuses ; la lumière qui faisait étinceler les joyaux tombait aussi sur les murs blancs du sépulcre, et l'ombre sinistre' de notre compatriote
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aurait pu être prise pour celle d'un sorcier ou d'un prêtre d'Ammon. L'or et le blanc étaient les couleurs dominantes de tout ce qui était éclairé par les rayons électriques, et, au premier coup d'œil, on se serait plutôt cru dans un boudoir dévasté que dans une mystérieuse demeure funéraire.
Ces réflexions furent de courte durée, car notre ami ayant prestement rentré ses pierres : des lapislazuli en forme de demi-lune dans une boîte de Beautés égyptiennes, des cornalines et des turquoises dans des boîtes de Démttrius et de Nestor Genakalis, s'empressa de nous souhaiter la bienvenue et de nous faire descendre dans la tombe, située à quelques pieds audessous de l'entrée qui y conduisait. Nous devions marcher avec précaution et avoir soin de ne rien toucher, car la plupart des objets étaient très fragiles et le moindre heurt aurait été funeste. Le dais effondré nous cachait la vue du cercueil ; enfin nous vîmes devant nous l'effigie de Tyi. C'était le spectacle le plus émotionnant que j'eusse jamais vu : vêtue et parée comme elle l'était sans doute le jour où Amenhotep le Magnifique la conduisit au festin nuptial, elle reposait, les bras croisés. Émerveillé par la splendeur de ce tableau, je ne vis point tout d'abord qu'un
côté du cercueil était tombé et que le corps réel de la Reine reposait à côté de cette glorieuse effigie. Son visage desséché, ses joues creuses, ses lèvres minces et parcheminées, découvrant quelques dents, offraient un contraste frappant avec le diadème d'or qui encerclait son front et le collier qui cachait une partie de sa gorge momifiée. Son corps était enveloppé de minces feuilles d'or qui, déchirées en plusieurs endroits, rendaient le spectacle encore plus lamentable.
Je compris bientôt pourquoi le corps gisait à côté du cercueil. La bière, très lourde, avait été posée sur de beaux tréteaux surmontés d'un dais doré, mais l'un des pieds sculptés des tréteaux ayant cédé, le cercueil était tombé à terre et l'un des côtés s'étant brisé, la momie s'en était échappée. Sic transit gloria mundi !
Avant que ce livre ne soit publié, tous les objets renfermés dans la tombe de Tyi auront été étiquetés, catalogués et classés dans le Musée du Caire. La Reine, elle, n'y sera pas. Tout objet ayant une valeur artistique ou archéologique sera transporté dans la dahaUyeh de M. Davis, et le corps sera remis dans sa sépulture, et la tombe murée.
LA TOMBE DE LA REINE TYI
Ces pages furent écrites au moment où, tout à l'enthousiasme de la découverte, nous ne songions pas à mettre en doute son authenticité, et je les publie ainsi afin de ne pas leur enlever leur sincérité de premières impressions. Mais une triste désillusion nous était réservée. Depuis mon départ d'Egypte, cette intéressante momie a été examinée par de savants chirurgiens qui ont déclaré que le squelette était celui d'un jeune homme âgé de ving-cinq à vingtsix ans....
Il n'y a pas de doute que tout ce qui se trouvait dans le sépulcre appartenait à la tombe de la Reine Tyi, mais l'endroit où repose réellement son corps, et l'identité du jeune homme qui usurpait ici sa place demeurent autant de mystères. Il ne semble guère possible que ce corps soit celui d'Ikhnaton qui aurait été transporté ici de Tel-el-Amarna pour reposer près de ses ancêtres. Son règne, sous lequel se sont accomphs tant d'événements, n'aurait guère pu se terminer si tôt. Obtiendra-t-on quelque nouvel éclaircissement sur ce que firent les prêtres d'Ammon, lorsqu'ils ouvrirent le sépulcre pour y effacer le nom maudit d'Aton? Peut-être le cérémonial somptueux des obsèques royales ne fut-il qu'un simulacre et le corps ( 189)
de la Reine a-t-il été transporté dans la ville d'Akhetaton, construite par son fils, pour échapper aux mains sacrilèges des prêtres?
Nous laisserons ces questions sans réponse et nous retournerons aux excavations du temple de Mentuhotep.