CHAPITRE V LE VIEUX CAIRE
Le Progrès destructeur. H Le spectacle de la rue : les fruitiers ET LEURS étalages AUX VIVES COULEURS. |1 Le COMPLET ANGLAIS DES PETITS ÉCOLIERS. || La MAISON DU ChEIK SaDAAT. || L'ARCHITECTURE ARABE.
I mes lecteurs veulent bien m'accompagner une i fois encore dans une visite aux vieux quartiers de la ville, nous prendrons de nouveau le tramway à l'Ezbékîyeh et nous n'en descendrons qu'après avoir atteint la moitié environ de la Sharia Mohamet Ali, c'est-à-dire près de la Bâb-el-Khalk. Cette large avenue fut percée à travers la vieille ville par le premier Khédive d'Egypte, dont elle porte le nom. Quantité de bâtiments intéressants furent impitoyablement détruits pour permettre à cette voie d'arriver jusqu'à la citadelle. Des cris d'indignation furent poussés par tous les pieux Musulmans d'Egypte, lorsque des sanctuaires sacrés, des mosquées, et autres édifices ( 53 )
chers à leur foi, furent sans respect jetés à terre. Mais Mohamet Ali était tout-puissant et n'était pas homme à se laisser influencer par les scrupules religieux de son peuple, comme il l'avait déjà fort bien démontré en saisissant les Wakfs, ou revenus religieux, et en les employant pour ses besoins personnels. Sans aucun doute il fit beaucoup pour son pays, mais il est à regretter qu'il fût si Vandale dans toutes les questions d'art et de bon goût.
Le grand et nouvel édifice de style arabe qui se trouve à notre gauche, est le Musée de l'Art arabe. Une grande partie de ce qui s'y trouve provient des pillages faits par le sultan un peu partout dans la ville. On y trouve également bon nombre d'objets pris dans des mosquées qui sont encore debout : on aimerait voir ces objets restitués aux lieux d'où ils ont été arrachés. La collection n'en est pas moins belle, et ceux que l'art arabe intéresse pourront ici étudier cet art à cœur joie.
S'il commence à faire trop chaud pour marcher longtemps, nous pourrons louer des ânes et suivre Derb-el-Gamâmîz, une longue rue dont les maisons situées du côté oiiest sont bâties sur l'ancien canal El-Khaliz, lequel a été comblé. C'est une voie impor-
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tante qui, sous des noms différents, traverse toute la ville, du nord au sud, toujours parallèlement à la direction de l'ancien canal. Elle est plus tranquiUe que les artères principales situées près de Khan-el- Khalîl, et est plus éloignée des principaux bazars. Le matin, de bonne heure, vous rencontrerez ici de longues files de chameaux chargés d'approvisionnements, et des troupeaux de bœufs et de moutons qu'on conduit aux différents marchés. En été, c'est un spectacle agréable à l'œil que celui des chameaux portant des melons et des gourdes dans d'énormes paniers
tressés à jour.
Souvent le conducteur vend ses produits tout en marchant, tenant à la main une grosse pastèque dont il coupe des tranches. Il s'arrête devant chaque fruitier dans l'espoir de faire une affaire plus importante et les pourparlers sont souvent si longs que l'artiste a le temps de prendre un croquis des chameaux. Les fruitiers, soit ceux qui établissent leurs comptoirs volants dans n'importe quel coin, soit les magasins plus importants formant une brillante mosaïque aux délicieuses couleurs avec leurs piles d'oranges, de pommes, de citrons, adossées à de véritables murailles de melons et de pastèques; les fruitiers, dis-je.
semblent d'instinct trouver la teinte juste pour le papier et les oripeaux dont ils entourent leur marchandise ; et, un peu plus tard, pendant l'été, de grandes branches de canne à sucre appuyées contre le mur et remplissant les coins, viendront ajouter le vert gris de leurs feuilles à toutes ces brillantes couleurs.
Lorsque les circonstances nous obligent à passer au Caire les mois chauds de l'été ou de l'automne, nous en sommes en quelque sorte dédommagés par la beauté des rues, alors dans tout son éclat. La forme, les couleurs et les ombres des tentes qui sont dressées à travers les rues ou maintenues à l'aide de mâts au-dessus des magasins et des comptoirs, ajoutent au pittoresque. Ces grandes toiles et ces nattes admettent assez de jour pour donner une chaude lumière sans ombres trop foncées. Les habitants aussi sont beaucoup phis pittoresques dans leurs costumes d'été, car les vestons et les paletots européens ne sont portés par-dessus les gclabich que pendant l'hiver. Et puis, les touristes, dont les costumes s'harmonisent si peu avec l'entourage oriental, ne sont pas là non plus ! Les enfants, à moitié nus, jouent sans contrainte dans les rues et leurs aînés
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vont et viennent avec la dignité qui sied si bien à un oriental. La vie en plein air est beaucoup plus active ici que dans les pays du nord. Les marchandises sont déployées et exposées sur les trottoirs mêmes, et les magasins à l'européenne semblent avoir disparu.
A un certain endroit de cette rue Derb-el-Gamâmîz, par une large porte qui s'ouvre au-dessus de quelques marches, vous pouvez jeter un coup d'œil dans l'intérieur d'un monastère derviche. La grande cour pavée, qu'embellissent des arbres et une jolie fontaine en tuiles, paraît bien attrayante, surtout vue d'une rue chaude et poussiéreuse. Dans la rue même, près d'ici, il y a quelques érables justifiant son nom de Gamâmîz, et, juste en face, se trouve la porte de la Bibliothèque Vice-Royale. Cette Bibliothèque a une très grande importance pour ceux qui étudient les langues orientales, et les personnes qu'intéresse simplement l'art du pays ne regretteront pas de la visiter, ne serait-ce que pour admirer les exemplaires enluminés du Coran qu'on y conserve. On accorde ici toutes les facilités possibles aux étudiants européens, ce qui n'est pas toujours le cas dans les bibUothèques musulmanes, lesquelles sont généra-
lement consacrées exclusivement aux études de la religion mahométane.
Le Ministère de l'Instruction publique se trouve à côté. De toutes les tâches dont l'Angleterre a pris la responsabilité en Egypte, il n'y en a pas de plus difficile ou demandant plus de tact et de discrétion que celle de la direction des études des jeunes musulmans. Lorsque les Anglais vinrent occuper l'Egypte, l'instruction donnée dans les écoles consistait, comme elle consiste encore presque entièrement du reste à l'Université d'El-Azhar, à lire, à expliquer et à commenter des passages du Coran. Il s'agissait d'apprendre par cœur, mécaniquement, sans que les autres facultés fussent exercées. Raisonner était chose inconnue. A présent, des professeurs diplômés des Universités d'Oxford et de Cambridge enseignent aux enfants les mathématiques, l'histoire, la géographie et les préparent d'une façon générale à se débrouiller plus tard, au milieu des conditions déjà bien changées de leur pays. Certes, tout cela est excellent, mais on ne s'arrête malheureusement pas là. Bien à tort, on semble croire que progrès signifie etiropéanisation et que ces deux idées doivent avancer de front, de sorte qu'au lieu de développer leur propre civilisation,
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on leur impose petit à petit une civilisation étrangère. Pour ne citer qu'un exemple, il n'est permis à aucun enfant de suivre les cours d'une école khédiviale dans son gracieux costume national porté avant lui par ses pères. On l'oblige à y aller habillé à l'européenne, veste et pantalon, et coiffé du ridicule tarbouche rouge. On se demande un peu quel effet moral ou quelle influence au point de vue civilisation peut bien avoir un pantalon. Il est vraiment regrettable qu'on ne permette pas à ces écoliers de porter leur costume national. Une fois habitués à nos affreux vêtements, ils continueront à les porter toute leur vie. Déjà, leurs vastes et belles maisons, si bien comprises pour un climat chaud, disparaissent rapidement et font place à des appartements trop petits. Nous suivrons cette rue un peu plus loin encore, jusqu'à ce que nous rencontrions à gauche une johe sebîl (fontaine). Là, tournant encore à gauche, nous nous trouvons en face de l'entrée d'une des écoles khédiviales. L'aquarelle que j'ai faite de cette école fut peinte il y a quelque dix ans, avant que la loi ridicule sur les vêtements ne fût en vigueur. C'est un spectacle bien différent qui se présente aujourd'hui à nos yeux quand les enfants sortent de l'école en cou-
lant. Des complets faits à la douzaine en Europe remplacent le gelabieh et la tôb flottante. Si étrange que cela puisse paraître, ce changement de costume semble avoir affecté leurs manières aussi bien que leur apparence, car leur tenue n'a pas plus de dignité que leur complet. D'autre part, les robes qu'ils portaient autrefois étaient plus faciles à nettoyer que les costumes d'aujourd'hui, et étaient par conséquent, au point de vue sanitaire, bien préférables. La nouvelle mode est aussi beaucoup plus coûteuse, et j'ai entendu bien des pauvres gens s'en plaindre amèrement.
Faisons le tour de ce bâtiment et prenons le chemin qui conduit dans la direction sud. Ici, des murs élevés entourent les jardins d'un pacha. Nous longeons ces murs et nous passons encore devant une ou deux mosquées plus ou moins importantes, chacune cependant ayant un caractère bien personnel. Nous arrivons bientôt à la maison du cheik Sadaat, mais le promeneur n'entrevoit de toutes les beautés de ce noble et vieux palais que les fins grillages de bois qui cachent les fenêtres. J'avais eu la bonne fortune d'être présenté au dernier descendant du cheik Sadaat par un ami commun, et la maison me fut
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ouverte pour y peindre tout ce que je désirais. Aucune autre maison du Caire ne rappelle aussi vivement que celle-ci les tableaux de Lewis. Il y a dans la cour un énorme saule sous lequel coule une fontaine, et dont les branches viennent caresser les grillages artistiques des fenêtres. La mosquée privée du Cheik se trouve à un bout de la cour, et l'entrée du grand salon est à l'autre bout ; au milieu, il y a une salle de réception où le vieillard recevait généralement ses invités qu'il faisait asseoir sur la partie surélevée du plancher et couverte de coussins, où lui-même était
étendu.
Je me rappelle que lors de ma première visite, la vue de ce vieux Musulman habillé d'une robe de soie jaune, coiffé d'un énorme turban, assis, les jambes croisées, sur un tapis de Perse, un coussin de soie jaune derrière lui, et entouré des cercles de fumée qui s'échappaient de son c/ziioM^, m'émerveilla comme un superbe tableau vivant d'après une des œuvres de Benjamin Constant. A cette époque, je ne savais pas un mot d'arabe et c'était la première fois que j'étais présenté à un prince oriental. Je n'ignorais pas que mon ami Choueri Tabet, qui m'avait présenté, traduirait mes paroles de façon à les rendre le plus (6i )
possible agréables à notre hôte, mais, malgré cela, je me sentais mal à l'aise et gêné par mes vêtements si pauvres et vulgaires comparés à la superbe robe de soie du Cheik. Cette gêne ne fut heureusement que momentanée. Un nègre apporta du café et des cigarettes, et mon ami engagea une conversation animée avec notre hôte.
Certaines plaisanteries firent tellement rire le vieillard qu'il se tenait les côtes, mais craignant que je ne me sentisse encore plus intimidé, il faisait un grand effort pour s'arrêter de rire et insistait pour que mon ami me racontât l'histoire. Quand il était bien certain que j'avais compris, il recommençait à rire jusqu'à ce que les larmes couvrissent sa figure ridée. L'impression que me fit ce beau vieillard, sa dignité personnelle et celle de tout ce qui l'entourait, fut si grande que j'ai complètement oublié le sujet de ces plaisanteries. Sa demeure était, pour travailler, un endroit unique et délicieux, et j'ose espérer que si l'occasion se présentait, les héritiers du charmant Cheik auraient la même amabiUté et m'accorderaient le même privilège.
L'architecture et l'arrangement de ces maisons se sont développés suivant les besoins du climat et sui-
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vant les lois sociales et religieuses du pays. Les architectes sarrasins se sont toujours efforcés de construire des maisons où la vie serait supportable pendant les chaleurs de l'été, et dans lesquelles le sexe faible aurait ses quartiers spéciaux et privés. Le hall voûté, faisant face au nord, et ouvrant sur une cour spacieuse, ne convient qu'à un climat chaud. Une entrée séparée, pour le harem, avec ses pièces ouvrant sur un jardin ou une cour privée, et la nécessité de bien masquer les fenêtres qui ouvriraient sur la rue, sont des considérations dont un architecte n'a pas à s'occuper dans nos pays du nord. Les grillages de bois, meshrebiya, qui permettent de voir ce qui se passe dehors, tout en étant soi-même invisible, sont employés aussi dans les appartements des hommes pour tamiser les rayons du soleil, tout en permettant à l'air de circuler. Si le Coran ne défend pas précisément la reproduction des objets naturels comme base de l'art décoratif, il ne l'encourage pas. Mais les croyants ont prouvé à quel point ils sont capables de décorer leurs maisons d'une façon artistique, malgré ce désavantage. L'étroitesse des rues permet de rendre visite à un voisin ou d'aller à la mosquée, en restant à l'ombre, et les grandes cours et jardins intérieurs assurent l'aération
nécessaire des maisons. A mesure que les gens riches abandonnent cette partie du Caire pour aller habiter les nouveaux quartiers, les arrangements sanitaires y sont de plus en plus négligés, ce qui, naturellement, tend à augmenter l'exode. En fait, je crois que le seul moyen de sauver le vieux Caire d'une ruine complète serait de le doter d'un système d'égouts modernes.
Nous longeons maintenant le mur du jardin de Sadaat et, après un ou deux coudes, nous arrivons à la mosquée Hasan Pacha. Bien que construite trois siècles après que l'architecture arabe eut atteint sa perfection, cet édifice n'en est pas moins très artistique. Son style n'est pas comparable aux chefsd'œuvre des xive et xv^ siècles, mais, heureusement, le déclin de l'architecture arabe fut aussi lent que ses progrès eux-mêmes l'avaient été. Je citerai ici une phrase heureuse de Lane Poole, qui remarque dans son Histoire de l'Egypte : « Toute chose, en Orient, change par degrés presque imperceptibles, et les roues du Seigneur dans le Mouhn Egyptien moulent avec la même lenteur que les sakiya (i) criards des paysans ».
(I ) Machines très primitives pour monter l'eau du NU au niveau des champs et des fermes.
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L'entourage de cette mosquée ajoute considérablement à son pittoresque. Chose rare au Caire, l'espace qui s'ouvre devant elle permet de s'en éloigner suffisamment pour en voir l'ensemble extérieur, ainsi que la petite école située au-dessus de la Sebîl et un arbre qui paraît avoir poussé là dans le seul but d'améliorer encore la composition. Le tout est d'un ton riche et chaud. Les rangées alternées de pierres rouges et de pierres jaunes, qui sans doute avaient l'air assez cru à l'époque où Hasan Pacha fut enterré ici, se sont fondues ensemble, quant à la couleur, d'une façon merveilleuse. Les siècles ont adouci les détails trop appuyés, qui sont encore bien visibles en haut, quand le soleil de midi fait ressortir leur dessin, mais à la base, près de l'entrée, ces détails ont complètement disparu, usés par les fidèles sans nombre qui ont passé sous la porte. La mosquée paraît en excellent état, et il faut espérer qu'aucune restauration ne sera nécessaire d'ici à longtemps, car, si bien que ces travaux soient exécutés, ils enlèvent toujours au charme un peu de son authenticité.
Au Caire, il n'est nullement nécessaire de se reporter à des siècles éloignés pour trouver une belle
architecture, car la plupart des grandes maisons particulières furent bâties d'après les vieux plans jiisqu'à la fin du xviiie siècle, et le très bel exemple de cette architecture, la maison de Sadaat que j'ai décrite, ne date que de deux cents ans. Il est difficile en Egypte de définir les époques, car il n'y a jamais de brusques changements de style, comme, par exemple, la Renaissance en Europe. Les édifices se ressemblèrent toujours à peu près et suivirent les mêmes principes jusqu'à l'accession de Mahomet AU, en 1805. A partir de cette époque, l'architecture arabe ne changea pas, mais elle cessa subitement et complètf^ment d'exister. Il serait impossible, je crois, de trouver aujourd'hui un architecte natif du Caire, ayant la moindre idée de l'art de construire comme l'entendaient ses aïeux. Les quelques maisons bâties dans ce qu'on appelle le « style arabe moderne » ont été construites par des architectes européens et ce sont des chrétiens qui dirigent les travaux de restauration des vieux monuments. Espérons qu'un jour l'Egyptien découvrira que l'architecture de ses ancêtres était bien plus belle et bien mieux appropriée à son climat et à ses besoins que les bâtiments sans nom et sans style qu'on élève aujourd'hui dans les nouveaux ( 66)
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quartiers, et qu'un nouveau Caire, bâti sur les plans et dans le style de l'ancien, renaîtra, pour le plus grand bonheur des fidèles de la Beauté.