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LA CRISE ÉGYPTIENNE ET LINTERYENTION ANGLAISE

l. La tentative d'accord avec l'Europe et l'abdication d'Isniaïl (18:6-1879;. — II. La dictature du parti « national » (1879-1882). — III. Echec de l'intervention européenne et massacre d'Alexandrie. — IV. Intervention anarlaise et chute d'Arabi.

Dès le début de la crise, Ismaïl comprit qu'il fallait d'abord calmer les inquiétudes des créanciers européens qui se manifestaient par de véhémentes protestations. Un décret rendu le 2 mai 1876 institua une Commission de la Caisse publique, chargée de recevoir les fonds nécessaires au service des intérêts et de l'amortissement ; malheureusement c'était mal entrer dans lu voie des économies que d'allouer d'abord à ces rereprésentants des grandes puissances {France, Angleterre, Allemagne, Autriche, Italie, Russie) un traitement annuel de 75.000 francs. Une « loi de liquidation » donna à ces commissaires, qui étaient en quelque sorte les syndics des porteurs de titres, les pouvoirs les plus étendus : le gouvernement s'engagea à ne jamais

modifier Timpôt ni émettre un emprunt sans leur autorisation, les percepteurs devaient leur verser le produit des revenus affectés au service de la dette. Mais un conflit montra bientôt que le khédive se résignait mal à une déchéance complète. Les créanciers de la Daïra s'imaginaient qu'ils étaient à Tabri de la faillite égyptienne : le 11 mai le gouvernement rendait le décret sur l'unification de la Dette qui confondait la dette des propriétés khédiviales avec celle de l'Etat. Aussitôt les porteurs de titres lui intentèrent une action devant ces mêmes tribunaux mixtes qui venaient d'être institués; des tentatives scandaleuses furent faites pour peser sur la décision des juges, mais ils déclarèrent que si leurs arrêts n'étaient pas exécutés, ils repartiraient pour l'Europe. Le khédive fut condamné. Deux représentants des créanciers, Goschen et Joubert, prirent h3qDothèque sur les biens de toute sorte dont se composait la Daïra. Le o;ouvernement offrit une consolidation o-énérale de la dette avec un intérêt de 7 ^, et le 18 novembre 1876, pour mieux marquer sa bonne volonté, Ismaïl institua deux contrôleurs généraux, fun français, l'autre anglais, chargés de participer à la préparation des budgets, de surveiller la rentrée des impôts et la comptabilité des caisses de l'Etat. Telle fut la première intervention officielle de l'Europe dans le gouvernement de l'Egypte.

Ce régime dura pendant la fin de l'année 1876 et pendant l'année 1877. Il ne donna pas les résultats qu'on en attendait, et pour cause : les travaux de la

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Commission d'enquête nommée le 27 janvier 1878 pour rechercher l'origine du déficit permanent qui atteignait le Trésor aboutirent à des révélations accablantes pour le gouvernement d'Ismaïl. F. de Lesseps,RiversWilson, Riaz-pacha, Baravelli, Baring, de Blignières, de Krumer la composaient. Leur rapport, remis au mois d'août 1878, lit tomber les illusions de l'Europe sur les progrès de la civilisation égyptienne. Il fui révélé que cet Etat, qui avait en apparence une organisation occidentale et jusqu'à un Parlement, était gouverné par le bon plaisir et le caprice. 11 existait bien, en effet, des fonctionnaires, mais ils n'étaient pas payés; leur traitement était en retard de seize mois et ils ne touchaient rien des trois millions de francs qui étaient attribués chaque mois à ce chapitre. Chaque année le Parlement votait un budget ; mais, sans le consulter, le khédive s'emparait un jour des fonds affectés aux fondations religieuses et charitables (wakfs et beït-el-màl). Le ministre de la sfuerre réalisait sur son budi^et un bénéfice de quatre millions de francs sans en avertir son collègue des finances. La comptabilité des caisses publiques n'existait pas : dans les comptes remis aux commissaires les totaux ne correspondaient pas au détail des dépenses. L'impôt était établi sans loi spéciale; un ordre, même verbal, du khédive suffisait à en justifier la levée. La corvée, malgré sa suppression officielle, existait toujours dans les domaines du khédive ; le service militaire, en dépit de la loi, avait toujours une durée illimitée, et les cheiks de village réussissaient à en faire exempter leurs parents et leurs amis. A tous les degrés de l'ad-

ministration régnaient en un mot la vénalité, la corruption et l'arbitraire.

Ce rapport ou plutôt ce réquisitoire exerça un effet profond sur Tcsprit du khédive, et il parut se résigner à accepter franchement la tutelle de l'Europe. Il déclara qu'il abandonnait le pouvoir absolu et qu'il gouvernerait désormais par l'intermédiaire d'un conseil de ministres; il fit entrer dans ce conseil deux des commissaires européens de l'enquête, Rivers Wilson, ministre des finances, et de Blignières, ministre des travaux publics. Riaz occupait l'intérieur et Nubar les affaires étrangères. C'était là une révolution, et les nouveaux ministres prirent leur rôle au sérieux. Ils commencèrent par tenir des conseils de cabinet en l'absence du khédive, ils firent payer très exactement les traitements des fonctionnaires; enfin, pour améliorer la situation financière, ils entreprirent un voyage en Europe et négocièrent avec les maisons Rothschild de Paris et de Londres un emprunt qui fut garanti par les propriétés de la famille khédiviale : ces biens appartenaient à quatorze princes ou princesses qui avaient ■chacun une administration spéciale. Ils furent remis ■aux maisons Rothschild et administrés par trois commissaires, dont deux européens. L'émissionde l'emprunt à 8 millions de livres sterling (200 millions de francs) réussit à merveille. Les premiers actes du gouvernement constitutionnel implanté en Egypte semblaient ■donc autoriser de magnifiques espérances.

Malheureusement les illusions ne durèrent pas longtemps. Au fond, le khédive était peu initié à la pratique

du régime qu'il avait établi en Egypte. 11 ne pouvait surtout s'habituer à être tenu à l'écart des résolutions du conseil et à les connaître seulement par les décrets que Nubar lui apportait à signer. D'autre part, le mécontentement était grand en Egypte contre ces étrangers qu'on accusait de prélever sur les finances égj^ptiennes d'énormes traitements pour eux et de supprimer les petits employés par mesure d'économie pour les remplacer ensuite par d'anciens fonctionnaires des Indes pourvus de gros émoluments. Les impôts rentraient d'ailleurs fort mal et de nouveaux emprunts étaient engagés avec le produit de l'emprunt Rothschild comme garantie. Enfin deux actes des ministres aQ-o-ravèrent le conflit. Incapables de faire rentrer tout le produit des impôts par suite de la situation déplorable où se trouvait FEgypte, ils demandèrent une légère réduction de la dette aux dépens des créanciers. Ils avaient entouré ce projet de toutes les garanties nécessaires, et la Commission d'enquête, réunie de nouveau par eux, avait déclaré que, « les intérêts des créanciers et des contribuables étant solidaires », il fallait se garder de ruiner l'Egypte et de compromettre l'avenir pour le présent. Ce projet n'en excita pas moins les plus vives colères. Les consuls de France et d'Angleterre protestèrent auprès d'Ismaïl comme s'il était encore le maître et, grâce à cette maladresse, lui fournirent le point d'appui qui lui manquait pour lutter contre ses ministres.

La seconde mesure devait leur être encore plus funeste. Ils avaient résolu de licencier une grande

partie des ofiiciers d'origine arabe, qui coûtaient très cher au Trésor, sans rendre aucun service à l'Egypte. Mais l'opération fut mal conduite; on devait à ces officiers un arriéré de solde de vingt mois et plusieurs étaient dans une telle détresse qu'ils se louaient comme cultivateurs ou se nourrissaient de la ration d'orge qui leur était délivrée pour leurs chevaux; d'autre part, au lieu de les désarmer dans leurs garnisons, on les força à venir déposer leurs armes au Caire et on réunit ainsi trois mille mécontents. C'était préparer une armée à l'émeute. Elle éclata au moment toujours critique du pèlerinage de la Mecque. Le 31 octobre 1878, les ofiiciers s'adressèrent au khédive, qui leur répondit avec une joie non dissimulée : « Adressez-vous aux ministres. » Ce conseil fut aussitôt suivi : la députation d'olTiciers rencontra la voiture de Nubar, qui, à cette vue, ordonna de fouetter les chevaux. Wilson survint, voulut défendre son collègue et menaça les mutins de sa canne : ils dégainèrent, n'osèrent cependant les tuer, mais les ramenèrent au milieu des huées jusqu'au ministère des affaires étrangères et les y maintinrent prisonniers. Il fallut que le khédive intervînt en personne et fît charger les révoltés par sa garde pour mettre fm à cette captivité. Mais le résultat cherché était atteint, et lorsque les consuls demandèrent au khédive si les Européens étaient en sûreté au Caire, il répondit : « Non, tant que Nubar sera ministre. » Après trois semaines de négociations, les consuls obtinrent de leurs gouvernements le sacrifice de Nubar. Puis ce fut le tour des deux autres ministres

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indigènes, Riaz et Ali-Moiibaick. Les mosquées retentissaient chaque jour de menaces contre eux, et Ismaïl put déclarer que leur présence au ministère était un danger perpétuel pour la paix publique : il fallut aussi les abandonner.

Le ministère constitutionnel était donc plus qu'à moitié ruiné, et pourtant Ismaïl n'osa le renverser franchement. 11 nomma son fds, le prince Tewfik, président du conseil des ministres; mais cette fois les puissances intéressées se fâchèrent. Par une note comminatoire, elles signifièrent au khédive que les deux ministres européens devaient avoir un veto absolu sur les résolutions de leurs collègues et Favertirent de la grave responsabilité qu'il encourait « en prenant do nouveaux arrangements ministériels ». Le khédive se soumit, du moins en apparence, et conserva au ministère Riaz et Ali-Moubarek. Mais bientôt les ministres virent tous leurs actes contrecarrés. Au projet de réduction de la dette, qui avait soulevé tant de clameurs, ïsmaïl opposa un a plan national », destiné à produire un grand effet : il promit de payer tous les coupons de la dette dans leur intégralité. Les ministres voulaient-ils dissoudre le grotesque Parlement dont nul ne pouvait parler sans rire, Ismaïl prenait ce prétexte pour entretenir l'agitation contre eux. Au moment où on lisait le décret de dissolution, un député surnommé le Gambetta égyptien s'écria : « Nous sommes ici par la volonté de la nation et nous n'en sortirons que par la force des baïonnettes. » C'est le même tribun qui portait dans un banquet un toast de deux heures à la

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liberté et répondait à un interlocuteur qui lui demandait s'il était capable de résister au despotisme : « Oui, pourvu qu'on me le permette. »

Enfin, le l"' avril 1879, Ismaïl se crut assez fort pour agir ouvertement. Comme Wilson lui proposait de retarder de quelques jours le paiement du coupon des emprunts à court terme, le khédive lui signifia avec colère que « jamais l'Egypte ne se laisserait mettre en déconfiture », et il lui montra une adresse des députés renvoyés qui déclaraient que leur seul appui était le vice-roi et qu'ils mettaient « sous ses pieds » leurs biens, leurs familles, leur honneur, leur vie même. Les ministres donnèrent leur démission : elle fut acceptée. Un Egyptien, Chérif, fut chargé de former un nouveau ministère. Mais cette fois Ismaïl avait compté sans l'Europe. Une protestation du gouvernement allemand contre les illégalités commises par le khédive reçut l'approbation de toutes les puissances. La France et l'Angleterre lui demandèrent son abdication, et comme il refusait, elles firent agir la lourde machine de la diplomatie ottomane. La Porte, qui sortait de la guerre d'Orient, heureuse d'avoir une occasion d'affirmer ses droits sur l'Egypte, destitua Ismaïl comme un simple pacha par l'iradé du 26 juin 1879. Le khédive, désabusé, quitta l'Egypte sans résistance, et son fils Tewfik lui succéda.

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Le caractère du nouveau khédive était tout l'opposé de celui dlsmaïl. Eloigné du faste, il aimait à vivre dans son intérieur et, au scandale des musulmans, n'avait épousé qu'une femme. Il faisait élever ses enfants à l'européenne, et l'on voyait ses fdles se promener en voiture dans les rues du Caire sous la conduite d'une Française. D'une grande piété et fervent musulman, il était ennemi du fanatisme; mais il semble avoir été dépourvu de l'énergie qui était nécessaire H sa situation et il subit les événements plus qu'il ne chercha à les conduire. Ismaïl disparu, l'Egypte n'était plus dirigée par une volonté : la Porte était impuissante, l'Europe hésitait encore; ce fut alors que des hommes audacieux résolurent de saisir le pouvoir qui se trouvait vacant. 11 se forma un parti « national » et le fellah d'Edmond About se trouva transformé en colonel révolté.

L'Egypte subit pendant trois ans une véritable dictature de ces officiers licenciés, qui avaient, pour leur coup d'essai, renversé le ministère européen et amené l'abdication du khédive. A ces soldats de l'émeute il fallait un chef : ils en curent un digne d'eux dans Arabi. IS'é de parents égyptiens, il fit son service militaire sous Saïd et avança rapidement grâce à sa belle taille; il fut l'un des premiers officiers indigènes de l'armée égyptienne; mais à la suite d'une faute, il reçut

lu bastonnade et dut quitter Farmée. Ce fut alors qu'il fit son éducation et apprit à lire à l'Université d'El- Azhar. Reintégré dans l'armée sous Ismaïl, il épousa la fdle d'une nourrice d'un prince et, grâce aux protections que lui procura ce mariage, il acquit une honnête aisance, fut nommé lieutenant-colonel et chargé de la direction du train pendant la campagne d'Abyssinie. En 1876, il se lia avec Ali-bey, qui organisait parmi les oiliciers fellahs une société secrète, et, au moment de l'émeute d'octobre 1878, il eut avec Ismaïl des rapports suspects qui lui valurent, après l'avènement de Tewfik, sa nomination au grade de colonel. Tel était l'homme qui, poussé par les circonstances, devint le chef du parti national et réussit à faire illusion à quelques journalistes européens. Son ignorance était incommensurable ; en fait de livres, il ne connaissait que le Coran et une histoire arabe de Napoléon, qui exerça sur lui une déplorable influence. Il finit en effet par se croire un homme providentiel : un derviche, après l'avoir touché au front, découvrit qu'il était marqué de la lettre G et serait le sauveur prédit pour le treizième siècle de l'hégire ; il affectait d'ailleurs une grande dévotion, et on le voyait au milieu d'un entretien se retirer dans un coin, se déchausser, se laver les mains et se prosterner pour invoquer Allah, puis revenir prendre sa place. Beau parleur, son éloquence ampoulée, les invectives qu'il adressait aux Européens lui avaient acquis de la popularité. 11 disait que (( le paon de l'orgueil ne planerait jamais sur sa tête » ; il déclarait qu'il regarderait comme un bonheur pour

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rÉgyptela destruction d'Alexandrie, et (en ceci il avait peut-être raison) il ajoutait que la France et T Angleterre ne parviendraient jamais à s'entendre pour faire la guerre à l'Egypte.

Tel était le misérable qui tint en suspens trois années de suite l'attention du monde civilisé et qui eut ses partisans , même en Europe. Les égards qu'on lui témoignait pouvaient entretenir ses illusions. Le commandeur des croyants, le sultan Abd-ul-Hamid, le prenait au sérieux et lui envoyait en ambassade un de ses marabouts favoris, pour causer avec lui de panislamisme. Un dilettante anglais, Blunt, épris d'admiration pour la race arabe, l'assura qu'il serait soutenu par l'Angleterre et établit pour lui un dépôt d'armes dans les environs du Caire. On vit pendant quelque temps des journaux respectables comme le Times, publier des élosres d'Arabi et des récits de ses faits et gestes. l'^nfin le gouvernement égyptien tremblait déjà devant lui. On apercevait à la porte de sa maison une file considérable d'ànes, de chevaux, de mulets, de voitures. Il recevait les solliciteurs, entouré de dix officiers, annotait leurs pétitions et les renvoyait dans les ministères , où elles étaient accueillies religieusement. 11 était devenu le canal de toutes les grâces et le peuple apprenait à vénérer sa photographie, distribuée à profusion par ses partisans. Arabi et ses complices n'admettaient donc pas la moindre résistance à leurs volontés, et ils voulurent d'abord user de leur pouvoir pour chasser de l'armée les officiers circassiens et turcs, qu'ils considéraient comme

des rivaux, et, avant tout, le ministre de la guerre, Osman-Refki. Sans craindre les suites de leurs démarches, quelques officiers allèrent trouver le ministre Uiaz et lui exposèrent en termes hautains leurs revendications. Le ministre leur fit des remontrances presque amicales. Ils n'en tinrent pas compte et commencèrent dans les casernes une propagande contre Je ministre de la guerre et les Circassiens. Le conseil des ministres décida de traduire les meneurs devant un conseil de guerre. Le conseil s'assembla le l*"" février 1881, mais à peine était-il en séance que le premier régiment de la garde fit irruption dans la salle et délivra les accusés. Arabi et les deux colonels marchèrent Aers le palais du khédive, et Tewfik, sur le conseil des consuls français et anglais, dont le premier témoignait des égards singuliers à Arabi (1), accepta la démission du ministre de la guerre.

Ce premier succès encouragea la bande, qui résolut de se débarrasser aussi de Riaz. Une grande manifestation fut préparée pour le 9 septembre 1881, avec une véritable mise en scène. Le khédive lui-même était prévenu, et il n'éprouva aucun étonnement lorsqu'il vit les colonels se présenter devant son palais d'Abdin avec leurs régiments, musique en tète. Il descendit sur la place et ordonna à Arabi de remettre son épée au fourreau, puis il accepta l'ultimatum qui lui enjoignait de renvoyer Riaz, de rétablir les anciens cadres de l'armée, de convoquer la Chambre des notables et de promulguer

(1) Il accueillit les révoltés, leur offrit du café et des cigares ; il fut d'ailleurs rappelé peu après.

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une Constitution. Tout fut ratifié séance tenante, sauf la Constitution; les colonels, pour faire honneur au khédive, se prosternèrent devant lui le front dans la poussière et s'en retournèrent victorieux. Un Egyptien élevé en France, Chérif, accepta de présider le ministère. Des élections curent lieu dans toute T Egypte ; il va sans dire que les candidats du parti national triomphèrent sans conteste, et une nouvelle caricature d'un Parlement européen entreprit de diriger les affaires de l'Egypte. Message du khédive, adresse de la Chambre, rien ne manqua à la pièce. Les difficultés commencèrent lorsque la Chambre voulut voter le budget : c'était une atteinte directe au contrôle européen institué par Ismaïl. La Chambre passa outre et vota un budget dans lequel 520.000 livres étaient accordées au ministre de la guerre. Les contrôleurs européens protestèrent et les gouvernements français et anglais envoyèrent une note comminatoire au khédive ; Chérif lui-même refusa d'admettre le budget voté par la Chambre (janvier 1882). De telles résistances n'étaient pas faites pour arrêter le parti national ; le khédive, à la suite d'une sommation impérieuse de la Chambre, renvoya Chérif et choisit Arabi comme ministre de la guerre. Le parti national était au pouvoir.

Arabi et ses complices s'en donnèrent alors à cœurjoie. Le 10 mars, le titre de pacha récompensait les services du ministre de la guerre. Le nouveau gouvernement put diriger à son aise une campagne d'opinion contre le contrôle européen. En quinze jours six banquets politiques eurent lieu, et l'on apprit avec

stupeur que F. de Lesseps avait porté un toast à ces « hardis pionniers du libéralisme ». Des journaux quotidiens à un sou demandaient l'expulsion des Européens de TEgypte; en même temps, des canons et des fusils étaient fabriqués avec les trésors des mosquées et des fortifications s'élevaient sur les côtes de la Méditerranée. Enfin, les officiers fellahs, maîtres du gouvernement, prétendaient se venger de leurs rivaux abhorrés, turcs et circassiens, qui furent impliqués dans un prétendu complot contre Arabi, accusés de vouloir rétablir Ismaïl et traduits devant une cour martiale qui les condamna à l'exil. Ce fut cette basse vengeance qui amena le conflit : le sultan, à cette nouvelle, envoya des protestations au khédive. Tewfik, pour ne pas mécontenter la Porte, accorda de nombreuses commutations de peine aux condamnés. Immédiatement, le 10 mai 1882, le ministère vint sommer le khédive de retirer ces commutations. Ce fut en vain : Tewfik se montra inébranlable. Les ministres répondirent qu'ils se considéraient comme insultés par le khédive, mais qu'ils resteraient à leur poste et convoqueraient la Chambre des notables de leur propre autorité. Le même jour, Arabi nomma cinq de ses amis généraux, créa vingt-neuf colonels et porta l'efi'ectif de l'armée de 12.000 à 16.000 hommes. 11 fut question de déposer le khédive et de lui substituer un « gouverneur » élu par la Chambre. La situation semblait sans issue lorsqu'un coup de théâtre la dénoua et montra ce que valait réellement le parti national. Le 16 mai, une démonstration franco-anglaise fut annoncée dans les eaux d'Alexandrie; aussitôt.

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comme par enchantement, la colère des ministres cessa : ils se rendirent chez le khédive et protestèrent de leur dévouement à sa personne. Quelques-uns parlaient même de quitter l'Egypte.

Ce n'était qu'après de longues hésitations que la France et l'Angleterre s'étaient enfin décidées à agir ; mais le caractère restreint de cette démonstration devait lempecher d'être efficace.

Depuis 1878, en eii'et, il avait été de tradition constante, parmi les ministres français qui s'étaient succédé aux affaires étrangères, de considérer la question d'Egypte comme une question franco-anglaise. Le 7 juin 1878, Waddington, désigné pour être plénipotentiaire au Congrès de Berlin, déclarait à la Chambre qu'il ne serait pas question de l'Egypte à cette assemblée, parce que la France « entendait y conserver, à l'exclusion du reste de l'Europe, une influence privilégiée et prépondérante ». En 1879, il s'associa à l'Angleterre pour forcer Ismaïl à abdiquer et l'ambassadeur français à Constantinople, Fournier, dut s'opposer énergiquement au projet du gouvernement turc de reprendre la domination de l'Egypte en n'accordant à Tewfik qu'un simple firman de gouverneur. L'action de Barthélémy Saint-Hilaire fut moins elFicace et les instructions qu'il donna aux agents diplomatiques parurent souvent contradictoires ; l'expédition de Tunisie contribua d'ailleurs à détourner l'attention des affaires de l'Egypte. Au contraire.

Gambetta, président du conseil et ministre des affaires étrangères (novembre 1881-30 janvier 1882), inaugura une politique plus ferme et songea sérieusement à une action franco-anglaise. Après avoir fait remettre au khédive la note comminatoire de novembre 1881, relative au vote du budget par la Chambre des notables, il enjoignit à l'ambassadeur à Londres, Challemel-Lacour, de faire des ouvertures au gouvernement anglais en vue d'une action commune qui devait se traduire d'abord par un appui sans réserve accordé au khédive et destiné à lui donner confiance dans les secours des deux puissances. La réponse du ministre anglais Granville fut très réservée ; néanmoins, après avoir renouvelé ses instances, Gambetta obtint que, le 8 janvier 1882, une note fût remise au khédive pour l'assurer que son maintien sur le trône était regardé par la France et l'Angleterre comme indispensable à la prospérité de l'Egypte et que les deux gouvernements étaient « étroitement associés dans la résolution de parer par « leurs communs efforts à toutes les causes intérieures « ou extérieures qui menaceraient la tranquillité de <( l'Egypte ».

Cette politique était nette et digne de la France comme de l'Angleterre. Malheureusement l'instabilité ministérielle qui régnait alors en France, les défiances du gouvernement anglais, dont les vues exclusives se manifestaient déjà et qui redoutait une intervention française en Egypte, l'indifférence ou même l'hostilité de l'opinion publique devaient ruiner les espérances de Gambetta. Granville commença par signifier à Challemel-

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I.acour que « le^^ instructions communes n'entraînaient aucun engagement d'ai-tion effective ». Puis, lorsque, le l 'i janvier 1882, le gouvernement français eut déposé devant le Parlement un projet de revision de la Constitution dont le sort paraissait douteux, le gouvernement anglais parla de faire intervenir d'autres puissances que la France en l-^gypte. Le 24 janvier, Gambetta faisait un dernier effort auprès de Granville pour l'amener à un échange de vues décisif; le ministre anglais répondit qu'il désirait attendre le retour de Gladstone avant de donner une réponse définitive. Le 27 janvier, le ministère Gambetta avait vécu, et, dès les premiers jours de son gouvernement, le nouveau ministre des affaires étrangères, de Freycinet, répudiait la politique de son prédécesseur. Le tète-à-tête avec l'Angleterre était remplacé par l'idée du concert européen. I.a note du 12 février envoyée à tous les ambassadeurs pour déclarer que la France et l'Angleterre voulaient entrer en communication avec les autres puissances au sujet des affaires de l'Egypte fut en réalité la dénonciation de l'entente que Gambetta cherchait à établir entre les deux jmissances intéressées au maintien de l'ordre en Egypte; malheureusement sa portée était plus grande encore, car elle était de la part delà France un commencement d'abdication.

En effet, les événements se précipitèrent, et si les deux puissances parurent toujours diriger la politique européenne en Egypte, il fut bientôt manifeste que tous leurs actes étaient purement platoniques. Ce n'était pas des déclarations paciliques comme celles que faisait

de Freyciuet à la Chambre française qui pouvaient inûmider Arabi et ses complices. Le 12 mai, à la suite du 3onllit entre le khédive et ses ministres, le ministre fran- ;*ais prit bien l'initiative de proposer une démonstration navale à l'Angleterre, mais il fut convenu d'un commun accord que ce serait une démonstration « morale » , qu'aucun débarquement de troupes n'aurait lieu et que, s'il fallait recourir à la force, on ferait appel à la Turquie. Aussi cette manifestation eut-elle tout le succès qu'on en pouvait attendre. Sa seule annonce avait décidé la réconciliation d'Arabi et du khédive; mais lorsque les membres du « parti national » apprirent de quelle manière la démonstration serait conduite, ils furent prompts à relever la tête. A l'ultimatum remis au khédive le 25 mai 1882 pour obtenir la démission du ministère et l'éloignement d'Arabi, les ministres répondirent par une note rédigée à l'insu de Tewfik par laquelle ils déclaraient que l'intervention des puissances était contraire à l'indépendance de l'Egypte et à la souveraineté du sultan. Le malheureux khédive chercha en vain à s'appuyer sur l'ultimatum des puissances pour se débarrasser d'Arabi et de sa bande; les notables du Caire, qu'il réunit le 27 mai, lui signifièrent que personne en Egypte ne voulait accepter la note des deux puissances ; des officiers de la garnison et de la police d'Alexandrie lui envoyèrent des télégrammes insolents et affirmèrent que la tranquillité publique était menacée si Arabi n'était pas rétabli au ministère; enfin, prisonnier dans son propre palais, menacé de voir ses srardes tirer sur lui s'il faisait la

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luointlre tentative pour s'échapper, Tcwfik céda et Arabi redevint ministre. Tel fut le résultat de la démonstration « morale » du 25 mai.

Dès lors, au milieu de l'apparente confusion des faits, on peut voir se dessiner une situation bien nette. La révolution est maîtresse de TEgypte et chaque jour amène une nouvelle exigence d'Arabi ; il va jusqu'à faire signer des pétitions pour la déposition de Tewfik par le sultan. Devant ces progrès inquiétants de l'anarchie, de Freycinet a recours à des moyens dilatoires analogues à la démonstration « morale ». Il propose à Granville de réunir une conférence européenne pour régler la question d'Egypte; mais, le 1" juin, il déclare fi. la Chambre française qu'il n'acceptera jamais d'intervention militaire en Egypte. L'Angleterre, de son côté, encourage les manifestations stériles auxquelles se livre le ministère français; elle goûte fort l'idée d'une conférence , et elle laisse la révolution gagner du terrain en Eg}^pte : le jour où on abandonnera les rêveries diplomatiques, elle sera seule prête à agir. La Turquie enfui ne perd pas une occasion d'affirmer ses droits sur l'Egypte ; par ses derviches le sultan a des intelligences avec les membres du parti national, contre lesquels il s'élève officiellement. Mais ce machiavélisme est mal récompensé : le commissaire (ju'il envoie au Caire, le maréchal Dervich-pacha, fait au Caire une entrée à grand fracas avec une suite de cinquante-huit personnes, au bruit du canon et des acclamations de la populace et des âniers qui saluaient son passage des cris de : « Mort aux chrétiens! Mort aux Européens! »

Mais bientôt personne ne prend plus au sérieux ce commissaire sans commission que Ton surnomme Bakchichpacha. Ni le khédive, ni la France, ni l'Europe, ni la Turquie ne peuvent ou ne veulent sauver TEgypte. Seule, l'Angleterre veille et attend le moment favorable pour intervenir. Arabi ne va pas tarder à le lui fournir. La réponse du parti « national » aux menaces de l'Europe fut en effet le massacre des Européens. Le dimanche 11 juin 1882, pendant que les chrétiens d'Alexandrie, suivant leur habitude, se promenaient au bord de la mer, au Hamleh, une rixe survint entre un Maltais et un Arabe : des coups de couteau furent échangés et, comme s'ils attendaient un signal, des Arabes armés de sabres et de « nabouts » (grosses massues en bois de palmier) se précipitèrent sur tous les Européens qu'ils rencontraient aux cris de : « Mort aux chrétiens ! » Les massacres éclatèrent à la fois sur plusieurs points de la ville : fait caractéristique, les Européens qui voulaient se réfugier dans les postes de police y étaient reçus à coups de baïonnette. Des gendarmes envoyés par le gouverneur pour rétablir l'ordre tirèrent sur les chrétiens. Le préfet de police, Saïd- Kandil, ami intime d'Arabi, avait consigné sa maison et se disait malade. En même temps des bandes de pillards envahissaient les magasins ; les femmes se jetaient dans les boutiques et emportaient des monceaux de marchandises; elles aidaient les hommes à traîner dans des cachettes les cadavres de leurs victimes. A la fin, les Européens se ressaisirent et formèrent des groupes compacts qui intimidèrent les massacreurs;

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de leurs fenêtres, de leurs balcons, ils tiraient sur les émeutiers à coups de revolver, et cette attitude suflit à dissiper les rassemblements. Il était six heures du soir : ce fut seulement alors que la garnison, jusquelà consignée dans les casernes, se décida à intervenir. Les émeutiers furent enfin repoussés, mais on évalue à plus de cent morts le nombre de leurs victimes. Pendant ce temps la terreur régnait au Caire : les étrangers quittaient la ville et se réfugiaient sur des navires en rade d'Alexandrie. Le khédive et ses ministres se rapprochaient de la Méditerranée. L'armée avait été portée de 12.000 à 25.000 hommes et de nouveaux canons avaient été installés sur les batteries maritimes d'Alexandrie : l'heure de la lutte avait enfin sonné.

L'escadre franco-anglaise, commandée par les amiraux Conrad et Seymour, croisait toujours dans les eaux d'Alexandrie. Ces deux officiers câblèrent à leurs gouvernements et reçurent l'injonction dérisoire de faire rétablir l'ordre par Arabi ; ils restèrent donc pendant un mois dans l'inaction. Les ministres français et anglais semblaient voir un remède aux maux de l'heure présente dans la réunion de la Conférence européenne. Cette assemblée s'ouvi-it le 3 juillet à Constantinople malgré les protestations de la Porte, qui refusa d'abord d'y prendre part : les puissances s'engagèrent d'abord à n'exercer aucune action isolée en Egypte, mais l'ani-

l)assadeiir cV Angleterre eut soin de faire ajouter au protocole : « sauf le cas de force majeure »; puis, le 7 juillet, elles se mirent d'accord pour inviter le gouvernement turc à intervenir en Egypte dans des conditions déterminées. C'était là un véritable leurre, car tout le monde savait bien que la Tur(|uie manquait même des transports nécessaires pour y faire passer des troupes, et pendant que les diplomates discutaient, le cas de force majeure prévu par l'ambassadeur d'Angleterre se présenta. Personne en Angleterre ne prenait la Conférence au sérieux et les journaux réclamaient l'action immédiate. « Le temps des vaines paroles est passé, écrivait \d. Saturday Review, et la conférence est devenue absolument inutile. » Des ordres d'armement furent donnés dans tous les ports anglais, et ^^^olseley concentra l'armée des Indes. Des le 4 juillet, Granville enjoignit à l'amiral Seymour d'agir et demanda à de Freycinet si des instructions semblables avaient été envoyées à l'amiral Conrad. Le ministre, respectueux des décisions de la Conférence, déclara qu'il ne pouvait s'associer à des actes offensifs et surtout en l'absence du Parlement .

Pendant que l'escadre française reprenait le large, l'amiral Seymour choisissait ses positions de combat et envoyait, le 10 juillet, un ultimatum au commandant militaire d'Alexandrie. Le lendemain, à 7 heures du matin, commença le bombardement des forts. Jusqu'à six heures du soir sept navires anglais et cinq canonnières lancèrent d'énormes obus qui ruinèrent tous les ouvrages, brisèrent quatre cents canons et tuèrent un

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grand nombre de défenseurs. .Mais, par une inconséquence inexplicable, au lieu d'opérer le débarquement immédiat, l'amiral anglais attendit au 15 juillet. Pendant ce temps, l'armée égyptienne en déroute se rassembla; Arabi fit évader de l'arsenal tous les forçats; des barriques de pétrole furent amassées sur la place des Consuls et les soldats se mirent à piller et à brûler la ville. Ils prenaient les voitures des I']uropéens, les chargeaient de marchandises et, après les avoir conduites à la gare, les rejetaient vides dans le canal Mahmoudieh. Pour augmenter la confusion, des Bédouins entrèrent à Alexandrie et disputèrent aux soldats les objets volés. Le 13 juillet, l'armée évacuait enfin la ville, mais les massacres d'Européens continuaient dans le Delta tout entier; des femmes étaient enduites de pétrole et brûlées vives ; des chrétiens européens ou indigènes étaient placés sur les rails et écrasés par les trains qui marchaient à toute vapeur.

Enfin, le 15 juillet, l'amiral Seymour se décida à débarquer ses troupes à Alexandrie; les équipages des navires grecs, américains et russes qui croisaient sur cette côte descendirent aussi à terre et aidèrent les Anglais à éteindre les incendies. Puis, lorsque ce travail fut achevé, l'amiral les fit prier de se rembarquer en disant (ju'il disposait dun nombre suiVisant d'hommes pour maintenir la tranquillité dans Alexandrie. L'Angleterre avait désormais pris pied en Egypte et le ministère français sentit bientôt l'étendue de la faute qu'il avait commise en laissant cet événement

se produire. Il essaya du moins de se relever sur un autre terrain et, après avoir porté devant la Conférence la question de la protection du canal de Suez contre les entreprises possibles d'Arabi, il déposa à la Chambre une demande de crédit de huit millions de francs « pour faire face aux dépenses nécessitées par les événements d'Egypte ». Le 1<S juillet, le crédit fut voté après un discours de Gambetta qui conjura le ministère de rester uni à FAngleterre, et une réplique du député Clemenceau qui le conjura de s'en défier. Sur ces entrefaites, laConférence de Gonstantinople, travaillée par les trois puissances de l'Europe centrale, qui manifestaient pour la première fois leur alliance, refusa de déléguer à la France et à l'Angleterre la mission exclusive de protéger le canal. Les deux puissances répondirent d'un commun accord qu'elles étaient prêtes à protéger le canal soit seules, soit avec toute autre puissance qui se joindrait à elles, et dans les Parlements des deux pays des projets de nouveaux crédits furent déposés. Le résultat fut bien différent. A la Chambre des Communes, le cabinet Gladstone obtint sans opposition cinquante-sept millions de francs. A la Chambre française , au contraire , de Freycinet ne demandait que neuf millions pour envoyer un corps de débarquement de <S.000 hommes, dont 4.000 occuperaient le nord du canal pendant que les Anglais garderaient le sud. La commission nommée pour examiner ce projet le rejeta. Dans la séance du 29 juillet, le chef de l'opposition républicaine, Clemenceau, eut beau jeu à montrer les inconséquences politiques du

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ministère, qui n'avait pas su choisir entre la politique J'intervention et la politique d'abstention. « Le gouvernement, dit-il, en a inventé une troisième. Est-ce la paix? Non pas, puisque nous envoyons des troupes en Egypte. Est-ce la guerre? Pas davantage, puisqu'il est entendu qu'elles ne se battront pas. » A ces arguments, le ministère aurait pu répondre que s'il s'était trompé, ce n'était pas une raison suffisante pour pousser jusqu'au bout son erreur, et que la France n'avait plus que cette dernière chance de conserver le prestige et les intérêts qu'elle avait encore en Egypte. Mais l'orateur avait pour lui l'oreille de la Chambre, et les allusions qu'il fit à la situation politique de l'Europe emportèrent les suffrages : par 416 voix contre 75 les crédits furent refusés. Comme en 1799, comme en 1840, le souci que lui causaient les affaires de l'Europe centrale avait encore éloigné la France de l'Egypte.

Dès lors, l'Angleterre resta seule en face des malfaiteurs qui détenaient le gouvernement et la personne du khédive. La Conférence de Constantinople avait vécu : la Turquie avait accepté d'y prendre part à condition que si ses troupes paraissaient devant Alexandrie, toute occupation étrangère cesserait. Le gouvernement anglais consentit facilement à envisager cette hypothèse qu'il savait irréalisable, et bientôt, d'un commun accord, sans séparation officielle, les diplomates, fatigués de « discuter dans le vide », cessèrent de se réunir. 11 fut alors facile de procéder à l'exécution dont le gouvernement anglais avait

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assumé la charge. Après sa retraite cF Alexandrie, Arabi avait créé un conseil de gouvernement, déposé le khédive et lové tous les hommes valides. Il réunit ainsi trente ou quarante mille hommes; mais jamais cette armée n'eut la moindre discipline. Sou objectif était de défendre la route du Caire et, dans la crainte très justifiée de voir les Anglais violer la neutralité du canal, il songea un moment à le détruire; puis, sur les assurances de F. de Lesseps, il se contenta d'élever des retranchements formidables à Tell-el- Kébir. Wolseley était en effet décidé à tourner Farmée égyptienne en traversant le canal à Ismaïlia. Il se porta rapidement de Ramleh à Port-Saïd et de Port- Saïd à Ismaïlia, et le 2<S août un engagement eut lieu entre les deux armées à Ghassassin. Les Anglais perdirent quelques hommes et des canons dans cette escarmouche, mais c'est à tort qu'on a voulu v voir un succès des Egyptiens. En réalité, le sous-chef d'étatmajor, Mohammed-Chenkry, fit à dessein, a-t-il dit plus tard, une fausse manœuvre qui amena une débandade générale de son armée. Les adversaires restèrent en face l'un de l'autre jusqu'au 11 septembre. Arabi avait fait distribuer à ses troupes, par des derviches, de petits billets sur lesquels étaient écrits des versets du Coran ; avec un seul de ces talismans on pouvait tuer cinq Anglais. Résolu enfin à marcher à l'ennemi, il fit Acnir dans son camp des derviches tourneurs pour préparer les soldats au combat, et toute la nuit fut employée à ce pieux exercice. Pendant ce temps, les Anglais accomplirent une marche tournante qui leur permit de pren-

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dre Tell-el-Rébir à revers. Tout à coup, la fusillade commença. Les Egyptiens voulurent faire usage de leur artillerie, mais leurs canons portaient trop loin. L'action dura environ cinq minutes; Taile droite de l'armée ans^laise pénétra sans résistance dans la place et les soldats furent tout étonnés de n'y plus trouver d'ennemis. Tout avait disparu en un clin d'œil. Arabi, qui devait promener ^^'olseley dans une cage de fer et le montrer à Paris et à Londres, avait fait chaufîer un train dès le début de Taction et s'était enfui au Caire. Au lieu de poursuivre les fuyards, Wolseley, montant dans un autre train, prit la même direction avec l'état-major et la ffarde écossaise. Les "Nvaccons s'avançaient au milieu des soldats d'Arabi, qui ne songeaient à faire aucun usage de leurs armes. A la station de Benha les notables du Caire vinrent apporter aU général anglais la soumission de la ville, d'Arabi et de toute l'Egypte. Un officier de larmée des Indes, le général Lowe, avait précédé le train : il fit cinquante lieues à franc étrier avec une petite escorte, entra au Caire, traversa les rues au milieu de la foule étonnée , se rendit droit à la citadelle et se fit livrer l'arsenal ainsi que la personne d'Arabi. Le 15 septembre, ^A'olsele3^ prenait possession du Caire et rétablissait le khédive dans son autorité.

Le procès d'Arabi fut le triste épilogue de cette campagne. L'n changement curieux se produisit dans les esprits : les membres les plus fougueux du parti « national » illuminèrent leurs maisons pour célébrer le restauration du khédive; d'autre part, Arabi devint

Tobjet des sympathies anglaises ; peu s'en fallut qu'il ne fût considéré comme un héros. Une cour martiale fut constituée pour juger les principaux rebelles ; mais, malgré les protestations des ministres égyptiens rentrés au pouvoir, Chérif et Riaz, Granville décida qu'aucune condamnation ne serait exécutée sans l'aveu du gouvernement anglais, sauf pour les actes de pillage, de meurtre et d'incendie. De plus, un des anciens admirateurs d'Arabi, l'arabophile Blunt, lui fit accorder un avocat anglais , Marc Napier, aidé de Broadley, ancien adversaire de l'inlluence française à Tunis. Le procès fut une véritable comédie ; chaque jour, les avocats se plaignaient qu'on voulût par de mauvais traitements enlever à leurs clients la liberté d'esprit nécessaire pour la défense. Les soldats qui marchaient dans les corridors avec de gros souliers les empêchaient de dormir : le lendemain, on leur donnait des pantoufles. Puis la cellule d'Arabi était basse et humide , son matelas était trop dur, il était assailli par les moustiques etc.. Malgré leurs efforts, ils ne purent cependant prouver l'innocence des accusés, dont les propres aveux furent accablants. Tous, y compris Arabi, prétendaient avoir agi par peur. Sur l'ordre du commissaire anglais Dufferin, le colonel Wilson, usurpant les pouvoirs de juge d'instruction, conclut qu'Arabi était seulement coupable de rébellion. Il fut condamné à mort, mais la commutation de sa peine avait été signée avant que l'arrêt fût prononcé. Au moment de la lecture de la sentence une jeune miss lui offrit une couronne de ro-

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ses (H, et l'ancien chef du parti national s'achemina, le cœur léger, vers File de Ceylan, qui lui avait été assignée comme résidence. Tel fut le début de Toccupation anglaise en Egypte ; plus tard seulement il sera possible à Thistoire de connaître les services intimes que le gouvernement anglais paya de ce scandaleux acquittement.

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