‹ L'Égypte de 1798 à 1900Chapitre 43 sur 64 · IV. — L'intervention anglaise · texte numérisé non relu

IV. — L'intervention anglaise

IIennebert. Les Anglais en Egypte. Le Mahdi et le canal de Suez. Paris, 188'j, in-8'^'. — G. Charmes. L'insurrection militaire en Egypte : I. Le triomphe du parti militaire [Rev. des Deux-Mondes, 15 août 1883). IL La défaite et le procès d'Arabi (Rev. des Deux-Mondes, l'^'" novembre 1883). — B. Girard. Souvenirs d'une campagne dans le Levant. L'Egypte en 1882. Paris, 1884, in-8°. — J. Delafosse. Comment nous avons perdu l'Egypte [Correspondant, n° 865, p. 32F. — Benedetti. La question d'Egypte [Rei'. des Deux-Mondes, F'' et 15 novembre 1891). — De Bro- GLiE. Vingt-cinq ans après (/?et'. des Deux-Mondes, l'"'" juillet 1876).

GHAPITHE VIII

l/lNSUUllECTlON DKS DERVICHES ET L\ PERTE DU SOUDAN

I. Les origines de rinsurrection, la prise d'Obeïd et l'organisation du califat. — II. L'expédition de Ilicks (1883). — III. Le siège et la prise de Khartoum (1883-85). — IV. La perte des dépendances du Soudan. — Pays de la mer Rouge. — Darfour. — Bahr-el-Ghazal. — Equatoria.

Au moment même où l'Egypte était mise à feu et à sang par les compagnons crArabi, l'empire fondé par les conquêtes de Méhémet-Ali s'effondrait. Le Soudan était le théâtre d'une agitation musulmane dont les conséquences devaient être bien plus redoutables que celles des massacres d'Alexandrie. On a cru quelquefois que ces deux révoltes, dont la coïncidence est certaine, n'étaient que les deux aspects d'un môme mouvement panislamique. C'est là une vue superficielle : le mouvement d'Alexandrie était dirigé contre les chrétiens; celui du Soudan avait surtout pour but d'anéantir les Turcs et de rendre à l'islam sa pureté. La révolte des mahdistes a été un recul de plusieurs siècles; c'est un épisode du moyen âge en plein dix-neuvième siècle; entre le commandeur des croyants, qui régnait à Constantinople , et le mahdi,

successeur du Prophète, il ne pouvait y avoir aucun rapport.

La méthode suivie par les Egyptiens sous Ismaïl pour administrer le Soudan suffît à expliquer l'origine de rinsurrection de 1881. Les bonnes intentions mêmes du gouvernement étaient pour lui des motifs d'impopularité, et les efforts que firent les pachas chrétiens pour supprimer la traite ne contribuèrent pas peu, en exaspérant les marchands d'esclaves, à fournir un état-major à la révolte. Le terrain était donc bien préparé lorsque parut le prophète Mohammed- Ahmed. Il était né à Dongola en 1848 d'une famille de constructeurs de bateaux. A l'âge de 22 ans il était cheik et jouissait déjà d'une réputation de sainteté. Il était très lié avec les « fdvis », sorte de sorciers qui passaient pour avoir un ange gardien à leur service et exerçaient une immense action sur la foule. Lui-même attirait beaucoup de monde par ses prédications; grand, bien fait, avec des yeux expressifs, il avait l'allure noble et les gestes pleins de dignité. Il transportait ses auditeurs en leur parlant de l'oppression du Soudan et en leur prédisant la venue du mahdi, ce douzième imâm, descendant d'Ali qui, après avoir été enfermé dans une prison, a paru déjà au troisième siècle de l'hégire et, après une plus longue éclipse, doit reparaître encore pour régénérer la terre. Parmi ses admirateurs se trouvaient surtout des Baggaras, tribus

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(le pasteurs et de guerriers, habitués au pillage et à la chasse des esclaves. Depuis plusieurs années Mohammed-Ahmed était retiré dans Tîle d'Abba, à 24 lioues au sud de Kliartoum, et il y menait une vie d'anachorète, en pleurant sur la corruption et les péchés des hommes. Un jour, on était alors on 1881, des députés baggaras Taliordèrent et lui dirent : « Tu es le chet" qui nous est promis. » Suivant les uns, Termite se fit prier; suivant d'autres, il répondit avec assurance : « Je suis le mahdi. »

La propagande du mahdi commença bientôt sur les deux rives du ?sil. Le bruit en parvint jusque dans Kliartoum, où le gouverneur du Soudan, Raouf-pacha, autorisa un aventurier des plus suspects, Abou-Saoud, à aller examiner le nouveau prophète avec quatre ulémas. 11 ne put décider le mahdi à venir à Khartoum; rentré dans la ville, il se fit confier deux cents hommes et marcha sur file d'Abba. Le mahdi, prévenu par ses partisans , prit la fuite et se retira dans les montagnes de la Nubie occidentale. Poursuivi par une troupe de quatorze cents hommes, il passa de là dans le Kordofan et resta inaccessible à toutes les recherches. Grâce à la maladresse du gouverneur de Khartoum, le nouveau prophète avait aussi son hégire, et cette fuite dramatique ne contribua pas peu à grossir le nombre de ses fidèle^ (août-septembre 1881). Ses succès devenaient bientôt plus inquiétants : chassé du Kordofan par les tribus nègres, il se sauva plus au sud, fut accueilli comme un sauveur par les Baggaras et les Chillouks, et, le 9 décembre 1881, infligea une

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défaite au gouverneur de Fachôda, Rachid-bey. Il épousa les filles des principaux chefs de tribu et une alliance se fonda bienlôt entre son pouvoir spirituel et la puissance temporelle des émirs baggaras. Le gouverneur de Kliartoum s'était enliu ému de cette révolte; mais les troupes irrégulières qu'il envoya contre le mahdi furent partout battues : on vit souvent les soldats égyptiens déserter et se ranger sous la bannière du prophète. Pendant qu'à Test un frère du mahdi occupait la ville de Sennar sur le Nil bleu, un corps de 6.000 Egyptiens, envoyé contre Mohammed-Ahmed, était cerné dans les montagnes du Gedir et se sauvait en abandonnant ses armes et ses munitions (mars-juin 1882). Un lieutenant du mahdi, l'émir Abdullah-Wad-en Nur, commençait une marche offensive vers le nord, s'emparait d'El-Birket et en passait la garnison au fil de l'épée (août). Enfin le mahdi lui-même sommait le gouverneur du Rordofan de lui remettre la place d'El- Obeïd : sur son refus, il fit donner l'assaut le 8 octobre. Ses troupes furent repoussées et perdirent dix mille hommes et la bannière du mahdi ; mais les derviches campèrent devant la place et en firent le siège. La famine régna bientôt dans la ville; dès le deuxième mois , les assiégés étaient réduits à manger des chameaux, des chevaux et des chiens; plus tard, ils durent se nourrir de fibres de palmiers et du cuir des a/igariùs (couches indigènes). Enfin, le 16 janvier 1883, la place capitula ; le gouverneur et les généraux furent massacrés ; la garnison, de 3..500 honnnes, fut incorporée dans les troupes des derviches; 6.000 fusils, 5 canons, des

munitions et 100.000 livres en espèces tombèrent aux mains des vainqueurs. Le mahdi s'installa au palais du gouvernement et lit ])rùler tous les papiers et les livres. Il avait maintenant un point d'appui solide et pouvait établir sa domination sur le Kordofan.

Ce fut en efTet après la prise d'El-Obeïd que Mohammed-Ahmed organisa avec les procédés employés au dixième siècle ce régime à la fois politique, guerrier, religieux et moral qui porte le nom de califat. Un manifeste avertit les fidèles de se consacrer désormais aux œuvres de pénitence, de renoncer aux choses défendues , « telles que les dégradantes œuvres de la chair, l'usage du vin et du tabac, le mensonge, le faux témoignage, etc.. ». Sur sa bannière, le mahdi avait inscrit les noms des (juatre premiers califes auxiliaires de Mahomet. A l'imitation du Prophète, il choisit bientôt quatre califes parmi ses fidèles. Le premier, celui qui tenait la place d'Abou-Bekr, était Abdullah-et- Taachi, un jeune Baggara qui, après un pèlerinage à la Mecque, était devenu son disciple dans l'île d'Abba et auquel il avait sauvé la vie. Malgré les jalousies de ses parents, il en fit comme son premier ministre. « Sachez, mes disciples, dit-il dans une proclamation, qu'Abdullah est le représentant du juste et l'émir de Tannée du mahdi... Il est moi et je suis lui. Honorez-le comme moi... » Il offrit en vain la troisième place de calife au mahdi des Senusya. S'il avait pu entraîner cette puissante corporation dans son mouvement, le danger eût été grand pour toutes les puissances africaines; mais les tentatives de rapproche-

ment ontro les deux sectes échouèrent toujours. Le gouvernement du mahdi n'était d'ailleurs qu'une application rigoureuse des principes de l'islam. Le nialidi est venu pour étal)lir le règne de Dieu et exterminer les incrédules; il communique avec le Prophète luimême par de fréquentes visions. « Celui qui ne croit pas en lui, a dit Mahomet, ne croit ni en Dieu ni en son prophète. » Le mahdi a été reconnu pour le vrai mahdi dès le jour de sa naissance, et à peine él ait-il âgé de quarante jours que toutes les plantes et les matières inorganiques l'avaient reconnu. C'est donc Dieu lui-même qui gouverne les hommes par l'intermédiaire de son prophète et de son mahdi. Les fidèles doivent d'abord abandonner toutes les mauvaises coutumes introduites par les Turcs, telles ([ue les timbales, les amusements de toute sorte, le vin, le tabac, la musique; ils feront tous les jours avec leurs familles les cinq prières prescrites; ils obligeront leurs femmes à se couvrir la tête et leur défendront tout rapport avec les étrangers; ils fuiront le luxe, notamment dans les cérémonies du mariage; la dot des jeunes fdles sera minime et le festin ne consistera qu'en un agneau ; ils perdront l'habitude d'aller en voiture et réserveront le cheval pour la guerre; comme les biens de ce monde sont méprisables, ils porteront leurs richesses à la maison commune ou Beït-el-Mâl et recevront ce qui est nécessaire à la vie. Ils passeront leur temps à méditer sur la puissance de Dieu et sa création, ils regarderont ce monde comme passager. « Vous n'aurez aucune part à ce monde, votre part est dans

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le monde à venir. Ce monde est pour les infidèles. » Tous ces préceptes ne sont pas des conseils, mais des ordres; la désobéissance est passible de châtiments terribles. Toute femme qui paraît sur le marché est condamnée à recevoir cent coups de fouet, afin de servir d'exemple aux autres. La même punition est infligée à ceux qui boivent du vin ou font usage de tabac. Ceux qui dérobent pour leur usage une part du butin pris sur Tennemi sont punis de mort. Un cheik. qui s'était rendu coupable de ce méfait, reçut du mahdi une lettre où il le félicitait d'être au moment de voir combien ce monde est méprisable et de toucher « au bonheur éternel » ; quelques jours après, en ell'et, il fut exécuté. Mais le règne de Dieu ne peut être établi que par l'extermination des infidèles : la guerre sainte est donc le plus sacré des devoirs et surtout la guerre contre les Turcs, qui ne peuvent plus être réformés que par l'épée, car les ulémas ont méprisé les prédications du mahdi. Le mahdi est d'ailleurs destiné à réformer toute la terre. « Aucune nation, lui a dit le Prophète, n'est capable de vous vaincre dans une bataille... Ces guerriers qui se sont levés pour défendre la religion de Dieu seront reçus par lui dans le monde à venir. Ils entreront dans le Paradis où Ion trouve les hauts palais, les chastes épouses, les prospérités infinies. Ces palais seront resplendissants d'illuminations, mais quelques-uns d'entre eux resteront dans l'obscurité; ils seront le lot de ceux qui auront caché ou pris pour leur usage le butin conquis à la guerre sans la permission du mahdi ou de son

calife. » En dépit de son désintéressement et de son humilité, le mahdi était en effet obligé d'organiser un gouvernement temporel : il eut un trésor, le Beït-el-Mâl, alimenté par les richesses de tous les fidèles; une armée dans laquelle se trouvaient tous les spécimens d'armes, tous les modèles de fusils usités; une police qui exerçait une terrible inquisition sur la vie privée de ses sujets ; un état-major où se voyaient des Européens; enfin une administration recrutée parmi des prisonniers égyptiens.

A peine les Anglais avaient-ils dispersé les bandes d'Arabi et pris possession de TEgypte, que la question du Soudan se posa pour eux. L'occupation d'El-Obeïd avait rendu le malidi redoutable et Khartouin, occupée seulement par mille Cliillouks réguliers, était directement menacée. Pressés parles rapports du nouveau gouverneur du Soudan, Abd-el-Rader, les Anglais décidèrent d'envoyer une expédition contre le madhi ; mais l'armée égyptienne avait été licenciée et ce fut seulement à prix d'or et par la force que l'on put réunir quinze mille hommes, la plupart anciens soldats d'Arabi et si disposés à déserter qu'on dut les enchaîner jusqu'au jour de leur embarquement pour Souakim. C'était en effet par la voie de la mer Rouge et du désert de Nubie que le général Hicks, ancien soldat de l'armée des Indes et vétéran de la guerre d'Abyssinie, comptait

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arriver au Soudan avec cette armée improvisée. Il avait un état-major formé d'ofTiciers européens ; son énergie bien connue inspirait la plus grande confiance. Les troupes s'embarquèrent à Suez du 12 au 14 décenil)re 1882 et partirent de Souakim pour traverser le désert de Xubie au milieu des plus atroces souffrances; après avoir passé par Berber, sur le Ml, elles descendirent le fleuve jusqu'à Khartouni et y restèrent alin de s'y refaire jusqu'au mois de septembre 1883. Pendant ce temps, lemahdi avait fait de nouveaux progrés et il était averti par ses espions de l'orage qui allait fondre sur lui.

L'objectif de Hicks était d'atteindre les derviches en traversant le Rordofan par Duem, Bara, El-Obeïd; puis, sur les instances d'Ala-ed-Din-pacha, qui prétendit que l'eau était plus abondante au sud, il se décida à prendre la vallée d'uii oued, le Khor-Abou-llal)!. Sou armée était disposée en carré, avec l'artillerie au centre et la cavalerie en arrière; sur son passage il échelonnait quelques postes de 200 hommes; dans la dernière dépêche qu'il envoya au Caire, le 3 octobre 1883, il disait qu'il n'avait pas encore trouvé les Arabes. Ceuxci cependant étaient prévenus par leurs espions de son arrivée, et le mahdi, jetant une partie de ses troupes sur les flancs de la colonne égyptienne pour lui couper la retraite, concentra le reste, 40.000 hommes, dans la forêt de Schekan, le 26 octobre. Ce fut dans cette forêt que l'armée de Ilicks s'engagea, et dès le 29 octobre, elle reçut un manifeste du mahdi qui l'invitait à reconnaître sa mission divine. Avant re-

connu rimpossibilité de marcher sur El-Obeïd, Ilicks voulut retourner sur ses pas; mais déjà ses soldats désertaient et les marchands qui accompagnaient l'armée se soulevèrent : il fallut les désarmer. Après s'être retranché pendant deux jours dans une « zériba » construite à la hâte, le 5 novembre, Hicks divisa son armée en trois triangles, en mettant au centre de chaque triangle les armes et les munitions, et, sur les flancs, la cavalerie. On arriva ainsi dans une vallée ouverte, parsemée de buissons; mais le mahdi, averti de cette marche, avait tendu aux Egyptiens un véritable piège. Sur les deux versants, les bois étaient couverts de derviches et le mahdi lui-même, entouré de ses émirs, attendait l'ennemi dans la plaine. A la vue des premiers Egyptiens, il s'écria en tirant son épée : « N'ayez crainte, la victoire est à nous. » Au moment où le premier triangle s'engagea dans la dépression boisée, les Arabes se précipitèrent sur lui de tous côtés en poussant de grands cris; le premier triangle, rompu, porta le désordre dans les deux autres. Un massacre épouvantable commença, et, au milieu de la mêlée, Arabes, Anglais et Egvptiens, afîolés et exaspérés, tiraient souvent les uns sur les autres. En un quart d'heure tout fut terminé. Hicks, impuissant à rallier ses troupes, se retira sur sa gauche. Pressé par des cavaliers baggaras , il se défendit d'abord à coups de revolver; puis, tirant son épée, il fit de terribles charges sur ses adversaires. Enfin le calife Mohammed-Chérif le perça de son épée, et il tomba le dernier des Européens.

Eli quelques minutes cette armée, que le gouvernement anglais avait formée avec tant de peine et qui avait mis presque un an à atteindre les derviches, était anéantie en totalité. Des 15.000 hommes en effet, trois cents à peine vivaient encore et beaucoup étaient blessés; les mahdistes avaient perdu à peine cinq cents hommes dans l'action. La cause du mahdi triomphait et, après le Rordofan, le Soudan tout entier allait se soulever en sa faveur.

Le gouvernement anglais, découragé, prit alors un parti des plus graves : ne pouvant défendre le Soudan, il résolut de procéder à son évacuation et chargea de cette tâche dilhcile Gordon , qui se préparait à accepter du roi des Belges le poste de gouverneur du Congo. De pleins pouvoirs lui furent donnés pour prendre toutes les mesures qu'il jugerait nécessaires et relever les garnisons égyptiennes échelonnées sur une ligne de plusieurs milliers de kilomètres , des frontières de TEgypte à celles de l'Ouganda. Cette tâche impossible, l'héroïque soldat l'accepta pourtant sans hésiter; il ne se dissimulait pas qu'il allait avoir à lutter non seulement contre les mahdistes, mais aussi contre les défiances et les jalousies de ceux qui l'envoyaient ainsi à la mort. Sa première idée fut de ramener à Khartoum l'ancien pacha duDarfour, le descendant du Prophète, Zobeïr, toujours

détenu au Caire. « C'est un négrier, disait-il, mais puisque vous abandonnez le Soudan, qu'importe que ce soit Zobeïr ou le mahdi qui y fasse la traite ? » Ce plan écarté, il proposa d'offrir le Soudan aux Turcs et rÉquatoria au Congo belge. Cette solution parut encore plus inacceptable au gouvernement anglais et à son représentant en Egypte , Cromer. Il partit donc pour Khartoum, trouva dans la place quelques milliers d'hommes qui provenaient des garnisons du Nil et rétablit d'abord le commerce des esclaves qu'il avait jadis combattu. A peine était-il à son poste que les derviches entourèrent la ville de toute part et qu'il dut d'abord songer à se défendre (février 1884).

L'émir Wad-en-Nedjumi avait d'abord été désigné par le mahdi pour prendre la direction du siège : il s'établit avec 20.000 hommes au sud de Khartoum. Bientôt le mahdi parut lui-même et somma la ville de se rendre et Gordon de se convertir à sa doctrine. La réponse ayant été négative, l'artillerie des mahdistes commença à bombarder la ville avec des canons Krupp. En même temps les troupes mahdistes s'ayançaient au nord de la ville afin de la tourner; le 26 mai ils prirent d'assaut la place de Berber, grâce à la complicité d'un officier égyptien de race soudanaise. Les communications avec l'Egypte et par suite avec le monde civilisé étaient dès lors interceptées. Cependant Gordon était loin d'avoir perdu tout espoir, et, en attendant l'arrivée des renforts anglais qui lui avaient été promis , il tint les mahdistes en haleine par de fréquentes sorties. Un de ses plus précieux auxiliaires fut le pacha Mohammed-

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Ali. qu'il avait surnommé « le pacha combattant » et qu'il fit général sur le champ de bataille. Mohammed- Ali réussit à dégager les abords de la place en se portant successivement sur les deux Xils, puis au nord de Khartoum; il parvint même à s'avancer jusqu'à Chendy et à ramener dans la ville un convoi de vivres, du blé, du beurre, du bétail, des comestibles (août 1884), Malheureusement, tandis que le mahdi s'établissait sur la rive gauche du Xil, en face d'Omdurmam, la plus grosse partie de son armée se concentra sur le Nil Bleu et, le 4 septembre, enveloppa Mohammed-Ali et sa petite troupe à huit lieues au sud de Khartoum. Huit cents hommes et leurs chefs succombèrent : toutes leurs armes, des fusils Remington, tombèrent au pouvoir du mahdi. Une dernière tentative fut encore faite par Gordon pour communiquer avec l'Egypte : le consul de France, Herbin, le colonel Stewartet un Grec s'embarquèrent sur une canonnière qui remonta le Xil et parvint à passer devant Berber; mais le 18 septembre ses passagers descendirent à terre et furent massacrés par les derviches. Cet échec fut connu à Khartoum vers la fin du mois et jeta les esprits dans le découragement. Le cercle se resserrait en effet autour de la ville : le mahdi avait réussi à rassembler cent mille hommes en menaçant les tribus de leur confisquer leurs biens si elles tardaient à le rejoindre. Le bombardement recommença avec des armes et des projectiles de tout modèle et de tout calibre : la garnison était repoussée dans la ville à chaque tentative de sortie. Bientôt les communications furent interrompues entre Khartoum

IXSURIiECTIOX DES DERVICHES.

et Omdurmam : le 12 novembre, Gordon essaya d'envoyer trois vapeurs pour relever la garnison d'Om-

■^ HalfîyeJv

Le sièsre de Kliartoiua.

durmam; après un combat de plusieurs heures, un navire fut jeté sur un écueil, coulé, et les deux autres durent se retirer. Une autre tentative de communication fut déjouée par les révélations d'un déser-

o:îs L'egyptk D1-: i79s a v.m.

teur. J.e .") janvier 1885, le commandant d'Omdurmam, n\iv;uit plus de vivres, rendit la place avec l'autorisation de Gordon. La situation de Khartoum devenait désespérée : on réussit bien à faire, sous le feu de Tennemi, les récoltes de l'île de Tutti et on en distribua le produit aux soldats; mais quand cette ressource fut épuisée, il fallut vivre de fibres de palmiers ou manger des chiens et des chats. Des habitants mouraient de faim et leurs cadavres encombraient les rues ; des soldats, faute de nourriture, désertèrent et rejoignirent les mahdistes. En faisant des perquisitions dans toute la ville on put rassembler vingt-huit têtes de bétail. Le 20 janvier 1885, les assiégés eurent une alerte : les mahdistes tirèrent cent un coups de canon, comme pour célébrer une victoire sur les Anglais ; mais à l'aide de son télescope, Gordon vit un grand nombre de femmes qui se lamentaient comme si elles étaient en deuil. Lemahdi, en effet, avait essayé de dissimuler une défaite que la colonne anglaise en mai-che sur Khartoum avait infligée à ses troupes à Abou-Rlea. Gordon fit annoncer au conseil de guerre que les Anglais approchaient et réussit à rendre quelque courage à la garnison. De son coté, le mahdi, très affecté par cet échec, songea à exécuter une nouvelle hégire vers El-Obeïd; il eut une vision du Prophète, mais ses émirs le décidèrent à rester.

Trois jours d'angoisse se passèrent. A Khartoum, le découragement était général et l'on commençait à perdre confiance dans la parole de Gordon. Dans le camp des derviches, au contraire, le calme renaissait.

Le 25 janvier, au matin, un messager annonça au mahdi que les navires anglais avaient quitté Gubat la veille : il était temps d'agir et le mahdi révéla à son conseil que Mahomet lui avait prédit la prise de Rliartoum pour le lundi matin 2() janvier. L'attaque fut préparée et le mahdi lui-même vint au camp d'Kn- Nedjumi exhorter les guerriers à gagner le paradis et leur enjoindre d'épargner Gordon. A une heure du matin, le mouvement des mahdistes se dessina au sud de la ville sous la direction de l'émir. Quelques hommes avec des fusils servaient d'éclaireurs , puis venait la masse des guerriers armés de fusils et de lances, derrière eux le reste des fusils et la cavalerie sur les flancs. L'ordre avait été donné de marcher en silence jusqu'aux fortifications et de n'attaquer qu'après que la première ligne ennemie aurait fait feu : il fut exécuté. De son côté, Gordon avait vu dès la veille les mouvements des ennemis vers le sud et Bordeïnibey s'était porté de ce côté en rassemblant le plus d'hommes qu'il pouvait. Mais les ténèbres étaient telles et la marche des derviches fut si peu bruyante que les Egyptiens s'aperçurent de leur arrivée vingt minutes avant qu'ils eussent atteint le fossé. Tout à coup les Arabes poussèrent leur cri de guerre, et, après avoir comblé le fossé avec de la paille et des matelas, commencèrent à escalader les parapets et ù s'étendre entre les forts qui défendaient la ville au sud. Le commandant du fort de l'Ouest ordonna à ses soldats de cesser le feu; d'autres, au contraire, formèrent leurs soldats en carré et se firent tuer au milieu. L'ennemi n'en était

240 i;i:gypte de it',»?^ a loon.

pas moins entré dans la ville et marchait droit sur le palais du gouvernement.

Gordon était découragé depuis la veille et il est impossible de savoir si en cet instant suprême il comptait toujours sur l'arrivée des Anglais; il avait ordonné de rassembler la poudre et les munitions dans Véglise catholique et de préparer un vapeur chargé de vivres près du palais : il n'eut pas le temps de s'en servir. Au moment où les mahdistes entraient dans la ville , il dormait sur un divan; réveillé parle tumulte, il monta sur le toit du palais, redescendit, revêtit son uniforme blanc, prit son épéo qu'il ne put tirer du fourreau et un revolver. Les derviches, dans la crainte que le palais ne fût miné , hésitèrent longtemps avant d'y pénétrer ; enfin quatre d'entre eux s'y hasardèrent et furent bientôt suivis d'une légion. Tout le personnel du palais fut massacré. Gordon, debout près du divan, attendait fièrement les Arabes, appuyé sur son épée. « Où est A'otre maître? » demanda-t-il aux derviches; mais sans répondre à sa question, un Dongolais nommé Taha- Sahim s'élança sur lui en s'écriant : « Malédiction! Ton jour est arrivé , » et il lui passa son épée au travers du corps; tous les mahdistes se jetèrent alors sur lui et l'achevèrent à coups de sabre; puis on lui coupa la tête et on l'envoya au mahdi tandis que son cadavre était jeté dans le jardin, exposé aux insultes des Arabes, qui plongeaient leurs saisies dans la poitrine par manière de jeu.

La mort de Gordon avait eu lieu avant le lever du soleil : elle fut le signal d'un massacre qui dura six

INSURRECTIOX DES DERVICHES. 241

heures. Plus de quatre mille habitants furent passés au fil de Fépée. Ainsi périt Khartoum par suite des délais que le gouvernement anglais avait mis à organiser des secours. Ce fut le 28 janvier, deux jours après la prise de la ville, que les vapeurs qui portaient Favant-garde de l'expédition commandée par Wolsele}' parurent devant Tîle de Tutti. Ils furent reçus à coups de canon et reprirent le large. Le mahdi avait anéanti une armée anglaise et pris la capitale du Soudan; les autres possessions extérieures du Khédive tombaient l'une après l'autre en son pouvoir, et l'Egypte allait bientôt voir ses frontières menacées par l'invasion des derviches victorieux.

A peine le mahdi avait-il conquis le Kordofan, que ses lieutenants ou ses agents créaient de nouveaux centres de révolte dans les autres provinces occupées par les garnisons égyptiennes. L'incendie éclata partout à la fois, au Darfour, dans la province du Bahrel-Ghazal , dans les pays de la mer Rouge : seule , la Province Equatoriale, par suite de son éloignement, en fut quelque temps préservée.

Dès le mois de juillet 1882, un émir baggara, Madibbo, envahit le Darfour; les faibles garnisons qui en défendaient la frontière ne purent lui résister. Le nouveau gouverneur, l'Autrichien Slatin, avait concentré toutes ses forces àDara, au pied des montagnes

24J LIKiYPTE DE \1*JX A IHOO.

qui couvrent liatérieur du Darfour ; mais lorsqu'il voulut attaquer les mahdistes, il se trouva pris à la l'ois de front et sur les flancs; Madibbo avait en effet dissimulé dans les bois une partie de son armée. La résistance de Slatin n'en fut pas moins vigoureuse ; il chargea les mahdistes à la tête de ses troupes et parvint à leur tuer deux mille hommes. Il put ainsi battre en retraite, mais il apprit que les tribus du Darfour étaient en pleine rébellion. Toutes les villes, El-Fâcher, Dara, Robeh, étaient assiégées par des bandes de fanatiques. Slatin avait reçu Tordre de concentrer toutes ses troupes ta El-Fàcher, de nommer un roi parmi les sultans dépossédés et de se retirer à Khartoum. 11 ne put exécuter ce plan, malgré les vingt-sept combats qu'il livra aux derviches en quelques semaines. Ses troupes montrèrent bientôt un esprit de révolte inquiétant qui fut accru encore par la fausse nouvelle quArabi avait chassé les Anglais de FÉgypte. Slatin crut alors prudent d'adopter en apparence la religion musulmane. Son dernier espoir était dans l'arrivée de Hicks, dont il connaissait -le départ pour le Kordofan. Après avoir tenu un conseil de guerre, il chargeale moudyr de Dara, Zogal, d'aller porter une lettre à Hicks, décidé, si le secours n'arrivait pas, à remettre la province au mahdi. Zogal était déjà le complice des derviches; il se rendit à El-Obeïd et y apprit le désastre de Hicks. Là, il fit au mahdi de telles protestations de fidélité qu'il fut renvoyé au Darfour avec le titre d'émir. A cette nouvelle, Slatin livra la ville de Dara à son ancien subordonné ; après un dernier conseil de guerre, il par-

tit pour El-Obeïd et fit lui-même sa soumission au malidi (décembre 1883). Il perdit jusqu'à son nom et adopta celui d'Abd-el-Rader ; il devait rester jusqu'en 1898 attaché à la maison du mahdi, puis du calife AbduUah, qui étaient heureux l'un et l'autre d'avoir un pacha égyptien parmi leurs serviteurs.

La province du Bahr-el-Ghazal résista plus longtemps. Elle avait pour gouverneur l'Anglais Lupton, ancien capitaine de navire marchand qui avait succédé en 1881 à Gessi-pacha. Le bruit de la révolte du mahdi ne tarda pas à se répandre parmi les tribus arabes, qui commencèrent à inquiéter les garnisons égyptiennes ; Lupton put du moins mettre en fuite les révoltés, qui se réfugièrent dans le Darfour, auprès de Madibbo, et repousser une tentative d'invasion ((in de 1882). Mais après la chute d'El-Obeïd, au moment même où Slatin, traqué par les mahdistes, envoyait demander du secours à Lupton, les ennemis reparaissaient au nord du Bahr-er-Ghazal et s'avançaient lentement vers Deni-Suleïman et Mechra-el-Rek, les deux centres importants de la province. La lutte dura toute l'année 1883 : comme dans les autres provinces, la résistance fut affaiblie par le mauvais esprit des troupes égyptiennes et les trahisons des chefs de poste. Lupton resta en correspondance avec le gouverneur de l'Equatoria, Emin, jusqu'à la fin du mois d'avril 1884. A cet instant, il devait faire face à cinq mille mahdistes avec douze cents réguliers mal disposés à se battre et quatre canons. Il prit le parti de capituler, fit profession de la religion musulmane,

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reconnut la mission du malidi et lut envoyé à El-Obeïd (21 avril 1884).

Une lutte d'une portée plus grande encore était engagée dans les pays de la mer Rouge. Là, il s'agissait d'une des principales bases d'opération contre le Soudan. Aussi, dès 1883, le mahdi avait-il détaché un émir dans ces contrées avec mission d'y former un centre d'insurrection. Le choix était heureux : l'émissaire du mahdi était le célèbre Osman-Digma, dans lequel on a voulu voir un Normand, natif de Rouen, mais qui n'était en réalité qu'un Turc dont la famille avait émio-ré autrefois dans les environs de Souakim et s'était alliée par des mariages à la tribu arabe des Hadendova. Osman était un ancien marchand d'esclaves; la suppression de la traite avait ruiné son commerce : tel fut le motif de son adhésion à la puissance du mahdi. Il annonça par une proclamation son intention d'expulser les Turcs et de restaurer la vraie religion : « Si vous désobéissez, disait-il, vous ne devez rien attendre que de Tépée et votre destin sera celui de tous ceux qui nous ont désobéi. » Il s'attaqua de suite aux places les plus importantes du pays et, pendant qu'il détachait un émir sur Kassala, il assiégea lui-même Souakim et Tokar. Toutes les tribus arabes se soulevèrent et les communications lurent interrompues entre ces villes. La garnison de Souakim voulut tenter une sortie le 2 décembre 1883 : elle fut presque entièrement massacrée et la vdle aurait infailliblement succombé sans l'arrivée do Valentin Baker, envoyé avec la gendarmerie égyp-

tienne pour ouvrir un chemin vers Berber à la garnison de Souakini. Le 4 février 1884, Baker essaya avec 3.000 hommes d'aller délivrer la garnison de Tokar et orQ'anisa une colonne de trois bataillons d'infanterie, échelonnés avec de l'artillerie et de la cavalerie sur les flancs, et les bagages à l'arrière avec trois cents chameaux. Tout à coup, la cavalerie fut attaquée et battit en retraite; Baker voulut former l'infanterie en carrés , mais deux bataillons, pris de panique, se débandèrent et ce fut bientôt une confusion inexprimable de chevaux, de chameaux, de porteurs. Les Arabes, au nombre de 1.200 seulement, se jetèrent sur le carré et massacrèrent les Egyptiens sans résistance. 1.000 hommes environ parvinrent à s'embarquer pour Souakim; mais 6 canons, 3.000 fusils, 500.000 cartouches étaient tombés au pouvoir de lennemi.

La surprise de Tokar, qui venait quelques mois après l'anéantissement de l'armée du Kordofan, eut pour effet d'émouvoir le gouvernement anglais, qui envoya à Souakim la flotte de l'amiral Herwett et 4.000 soldats de la reine. Les Anglais infligèrent quelques échecs aux tribus arabes, mais ils ne purent ni sauver la ville de Tokar, ni marcher au secours de Gordon. Ils se contentèrent de renforcer la garnison de Souakim en y envoyant un bataillon de la nouvelle armée égyptienne, et le major Chermside prit le gouvernement de la place (4 mai 1884). Osman-Digma avait cessé d'en pousser le siège pour diriger toutes les forces des mahdistes sur Kassala. La diplomatie an-

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fflaise cherchait en effet à susciter de nouveaux ennemis aux derviches. Joannès, le négus d'Abyssinie, inquiet de la propagande musulmane qui pouvait atteindre ses Etats, paraissait disposé à accepter du major Chermside la mission d'aider la garnison de Kassala à évacuer la ville. D'autre part, le gouvernement italien, qui rêvait depuis longtemps de fonder un établissement sur la mer Rouge, reçut de l'Angleterre l'offre d'occuper Massaouah et de coopérer à la guerre contre les derviches en envoyant aussi une expédition au secours de Kassala. Mais ce plan, bien combiné en apparence, devait échouer : au moment où, sur 1 injonction du gouvernement anglais et malgré les protestations de la Turquie, la garnison égyptienne de Massaouah cédait la place à une garnison italienne (février 1885), le négus Joannès convoitait la possession de cette ville, qui aurait donné à l'Abyssinie le port qui lui manque sur la mer Rouge. Au lieu de marcher contre les derviches, les troupes italiennes eurent donc à défendre leur nouvelle occupation contre les entreprises des Abyssins. Enfui, la garnison de Kassala, originaire en grande partie du district, refusait d'évacuer la ville. Le seul résultat de l'alliance entre le major Chermside et le négus fut le secours envoyé parles Ethiopiens à la ville de Galabat, dont les habitants et la garnison purent se retirer à Massaouah et s'embarquer pour l'Egypte (mai 1885).

Après l'échec de leur plan diplomatique, les Anglais résolurent d'en finir par une action militaire. Le général Grahani arriva à Souakim, le 12 mars 1885, à la

tète de 13.000 hommes, dont une brigade indienne et un contingent australien. Wolseley vint lui-même commander rexpédition et, après plusieurs combats dans lesquels les Arabes furent vaincus, parvint à s'emparer de Tamaï, quartier général d'Osman-Digma (G avril). Il eût été naturel que ce succès fût complété par une marche sur Rassala, mais on apprit avec étonnement que les troupes anglo-indiennes s'étaient embarquées à Souakim le 17 mai en laissant dans la place une garnison égyptienne. Osman-Digma put donc réparer ses forces à loisir et pousser de nouvelles armées de mahdistes contre Kassala. Le 15 juin, la garnison de cette ville réussit à tuer 3.000 derviches et à faire une razzia de bétail. Mais en juillet les vivres manquèrent complètement et le gouverneur entama des négociations avec le mahdi au moyen d'émissaires envoyés à Khartoum. La capitulation fut indécise; on convint que la vie et les biens des habitants seraient respectés et on conclut une trêve de trois mois. Ce fut à ce moment que, pressé par le major Chermside, le râs Alula réunit 10.000 Ethiopiens et marcha au secours de Rassala. A cette nouvelle, Osman-Digma, à la tête d'une armée égale en nombre, s'avança vers les Ethiopiens et les rencontra, le 23 septembre 1885, devant le fort de Koufit, qu'il avait occupé. La lutte fut acharnée et l'on vit le ràs Alula dirio-er les charo:es de cavalerie en criant : « 11 faut vaincre ou mourir. » Les deux ailes de l'armée éthiopienne débordèrent les derviches et se glissèrent entre eux et leurs retranchements. Ce fut alors une véritable déroute ; plus

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de 3.000 derviches, tous les émirs importants, sauf Osman-Digma, restèrent sur le champ de bataille. Cette victoire fut cependant aussi belle qu'inutile : au lieu de marcher sur Kassala, le ràs Alula revint à Asmara et y fit une entrée triomphale en faisant porter devant lui la bannière d'Osman. L'émir vaincu retourna à Kassala et exerça ses vengeances sur le malheureux gouverneur, qui, malgré la capitulation, fut décapité avec plusieurs officiers.

En septembre 1885 le pouvoir du mahdi était donc affermi sur le Soudan tout entier. Seule, la province d'Equatoria avait pu échapper à l'invasion, et, malgré les tentatives des Dinka, Emin continuait à réi^ner sur le magnifique empire qui était séparé pour longtemps de toute communication avec les pays civilisés. Le caractère versatile et indécis du gouverneur de l'Equatoriaajeté quelque confusion dans les jugements que Ton a portés sur sa situation. Après avoir songé sérieusement à se soumettre auxmahdistes au commencement de l'année 1884, il reprit courage et parvint à défendre les approches de Lado, sa capitale. Puis, en 1885, lorsque l'ennemi se fut emparé d'Amadi et menaça directement Lado, Emin songea à procéder à l'évacuation de sa province par la voie de l'Ouganda et de Zanzibar. Il confia au docteur Junker, un explorateur russe qui s'était réfugié auprès de lui, la mission difficile de traverser rOunyoro et l'Ouganda, puis de s'embarquer à Zanzibar pour aller demander des secours à l'Europe. Lui-même concentra ses troupes à Ouadelaï et commença à évacuer les fonctionnaires vers le sud. Junker

réussit dans sa mission et arriva en Europe au moment où Stanley se préparait à entreprendre une expédition pour secourir Emin avec le concours de l'Angleterre et du roi des Belges. Mais pendant ce temps la situation de TEquatoria s'était modifiée ; les derviches ne faisaient plus aucun progrès vers le Sud et les garnisons, composées en grande partie de soldats originaires de la province, refusaient d'obéir aux ordres d'Emin et de prendre le chemin de l'Ouganda. Emin sembla s'accommoder très bien de cette situation et lorsqu'en 1888 Stanley parvint à le rejoindre après avoir traversé le Congo, ce fut sans enthousiasme et avec des résistances visibles qu'il se décida à abandonner l'Equatoria. Depuis longtemps d'aUleurs il n'avait plus de rapport avec l'Egypte, et dans sa dernière dépêche de février 1886, venue par la voie de Zanzibar, Nubar-pacha lui avait appris la mort de Gordon et l'autorisait à faire ce qu'il jugerait convenable. De l'immense empire dont Ismaïl avait eu la possession, il ne restait donc plus un district.

BIBLIOGRAPHIE

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