‹ L'Égypte de 1798 à 1900Chapitre 55 sur 64 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

. La défense des frontières de l'Egypte et la décadence du califat (1885-189G). — II. L'expédition de Kitcliener et la reprise de Khartoum (189G-189S). — III. La nouvelle administration du Soudan; l'affaire de Fachôda; la défaite et la mort du calife; la situation du Soudan (1898-

L'occupation de T Egypte a été pour l'Angleterre la préface d'une œuvre plus considérable encore : la vallée du Nil est devenue pour elle une route de pénétration dans l'Afrique équatoriale ; la question du Soudan égyptien s'est donc ajoutée à la question d'Egypte, et, pendant que les enfants perdus de la Compagnie à charte de l'Afrique du Sud poussaient leur pointe. vers les grands lacs, les impérialistes se sont épris du rêve grandiose d'une Afrique anglaise depuis le delta du Nil jusqu'à la baie du Cap. Une véritable liaison s'est donc établie entre les affaires d'Egypte et toutes les questions africaines. Ce n'est d'ailleurs qu'à la longue que cette nouvelle politique de l'Angleterre s'est dessinée, et ce serait une erreur de croire qu'elle était la secrète ambition des hommes d'Etat qui ont décidé en 1882 l'intervention en Egypte. Ils n'avaient ni tant de machiavélisme, ni tant de

profondeur; ils ont su seulement profiter des circonstances favorables que leur ont offertes les événements. Après avoir résolu en 1883 d'abandonner le Soudan à son sort, ils ont travaillé avec ardeur à la réorganisation de l'Egypte, et les menaces mêmes que les derviches renouvelaient chaque année contre les frontières du Sud leur servaient à justifier aux yeux de l'Europe une occupation prolongée. Quand, au contraire, Tordre fut rétabli dans la vallée du Nil, une nouvelle ambition leur vint, celle d'employer les forces de l'Egypte à reconquérir le Soudan. Au même moment, la diplomatie anglaise s'efforçait de rassembler les territoires utiles à la construction du chemin de fer d'Alexandrie au Cap. Enfin de nouveaux et incommodes rivaux pénétraient dans les régions équatoriales : de l'Abyssinie, du Congo français, du Congo belge, de l'Afrique orientale allemande, des concurrents s'approchaient, et il s'agissait de les devancer. Telles sont les phases que la question du Soudan a parcourues entre 1882 et 1900.

Après l'entrée des cent mille derviches à Rhartoum, le sac de la ville continua pendant deux jours ; aucun Turc, selon les ordres du mahdi, ne devait survivre à la victoire. Les marchands furent obligés de faire transporter toutes leurs marchandises au trésor du mahdi ou Beït-el-Mâl , sous peine de les voir brûlées ou jetées au Nil. On eut bientôt une imprimerie, un

Fachoda

La Haute-Nubie.

coin pour frapper des monnaies, une fabrique de cartouches, et des ouvriers égyptiens furent réquisitionnés pour alimenter toutes ces fabriques. Les Arabes eux-mêmes furent soumis à une véritable inquisition; pour consolider son pouvoir, le mahdi fit décapiter plusieurs clieiks et donna leur place à des esclaves. Fuyant l'épidémie de petite vérole qui emportait jusqu'à cinq cents personnes par jour, le mahdi transféra son quartier général à Omdurmam et vécut dès lors dans un grand mystère ; il se livrait en réalité à des excès qu'il jugeait bon de cacher à ses fidèles. Le 22 juin 1885, on apprit qu'il était mort après une longue agonie. On raconta que, dans une nuit de débauche, la fdle d'un habitant de Rhartoum, qui avait perdu toute sa famille et tous ses biens, l'empoisonna. Le prophète n'était plus; mais son calife Abdullah, veillait, et il lui avait fait rédiger avant sa mort une proclamation par laquelle il déclarait que lui, Abdullah était le commandeur des croyants et que tous devaient lui obéir comme au mahdi même. Le nouveau calife eut d'ailleurs une vision dans laquelle tous les prophètes lui apparurent et lui promirent la domination du monde. Un des prophètes lui révéla que le mahdi avait confié un de ses cheveux à son trésorier Ahmed et que celui qui l'avalerait « deviendrait pur de toute hypocrisie et serait plein de lumière ». Abdullah absorba donc cette relique et « ressentit aussitôt un grand bonheur ». Il fit enterrer solennellement le mahdi et bientôt sou tombeau fut un centre de pèlerinages.

Cependant le pouvoir d'AbduUah ne fut pas reconnu de tous sans contestation ; les parents du mahdi et les Dongolais formaient un parti d'opposants qui avait pour âme le quatrième calife (pour mieux tenir la place d'Ali, il avait épousé la fdle du prophète). Un jour, le calife ordonna à tous les habitants de Khartoum de venir honorer la tombe du mahdi par leurs lamentations, et, pendant que la population se livrait à sa douleur, des Baggaras fidèles pénétrèrent dans la ville et enlevèrent toutes les armes qui se trouvaient dans les maisons particulières ou à l'arsenal. Quelques émeutes eurent lieu, mais à la fin tous les califes et les parents du mahdi reconnurent Abdullah comme chef suprême. Il se hâta d'affermir son pouvoir en entretenant une armée d'espions qui lui rapportaient les conversations les plus secrètes ; pour surveiller Omdurmam il fit construire une tour vitrée au haut de son palais. Il s'était, en effet, comme le mahdi, entouré d'un grand luxe : sa salle d'audience était tapissée de nattes, mais dans ses appartements privés ce n'était que lits dorés, coussins de soie, tentures somptueuses ; il avait un harem de quatre cents femmes prises dans les différentes races nègres. Sa cruauté égalait d'ailleurs celle de son maître; les coups de courbache et les condamnations à mort étaient pour lui menue monnaie : les parents du mahdi eux-mêmes, qui conspiraient contre lui, en firent l'expérience.

Cet homme d'un autre âge n'en eut pas moins un certain nombre d'idées politicjues qui dirigèrent toute

sa conduite. Très attaché à sa famille, il entreprit de fonder une dynastie, et lorsqu'il maria son fds Osman, qu'il aimait beaucoup , il osa, malgré les lois somptuaires du mahdi, célébrer les noces pendant huit jours. D'autre part, pour consolider son pouvoir, il perfectionna l'organisation militaire fondée par le mahdi et adopta le système de recrutement égyptien. Ses émirs et leurs subordonnés reçurent des insignes distinctifs de leur grade ; la cavalerie turbulente des Baggaras dut manœuvrer en escadrons. Une comptabilité rigoureuse , tenue peut-être par des Coptes, . fut organisée au Beït-el-xMàl et aucun objet ne put sortir des magasins sans une autorisation écrite. Enfin il chercha à entretenir l'enthousiasme des tribus fidèles en insistant sur l'idée de la guerre sainte; il affirma que le mahdi était mort parce qu'il avait un vif désir de revoir Dieu, mais qu'il avait laissé son calife sur la terre pour continuer son œuvre, prendre Constantinople et la Mecque, exterminer les Turcs et conquérir le monde entier. Comme autrefois Mahomet s'adressait à l'empereur de Byzance et au roi de Perse, Abdullah envova des lettres au khédive et au sultan des Turcs pour les engager à venir faire leur soumission à Omdurmam ; il invita même la reine d'Angleterre à se convertir à l'islam et déclara que, si elle continuait la guerre. Dieu la châtierait en faisant périr une grande partie de son peuple.

Et pourtant, malgré son habileté et son énergie, en dépit de la mise en scène qui lui permettait d'inspirer à tous la terreur, le calife Abdullah ne put réaliser

son dessein de conquérir FEgypte et dut assister, impuissant, à la lente dissolution de la puissance des derviches. A la période d'enthousiasme qui soulevait les tribus arabes avait succédé la période des rivalités et des jalousies qui les divisaient entre elles. Le calife favorisait visiblement les gens de l'Ouest, ses compatriotes ; il envoyait au combat les Dongolais, et, quand leur territoire était dépeuplé, il attirait dans la vallée du Nil des tribus du Darfour pour les remplacer. Qu'on ajoute à ces causes de division les dissentiments qui s'élevaient entre les émirs et le calife, et il sera facile d'expliquer comment les progrès du mahdisme se sont arrêtés subitement. C'est ce résultat que le gouvernement anglais a attendu pendant dix ans pour reprendre l'offensive au Soudan ; de 1886 à 1896 il s'il contenté de défendre la frontière de l'Egypte. Les derviches opéraient sur deux théâtres à la fois : dans la vallée du Nil, où ils menaçaient Assouan ; dans les pays de la mer Rouge, où ils assiégeaient toujours Souakim. En cas de succès, les deux armées de Nedjumi à l'ouest et d'Osman- Digma à l'est devaient se réunir pour entrer en Egypte. Mais, grâce aux armes et à la politique anglaise, cette alternative ne s'est jamais présentée. Du côté de l'Egypte, en effet, dès le 15 juin 1885, A\'olseley donna l'ordre à la garnison de Dongola de battre en retraite vers le nord. Les places d' Assouan et de Ouadi-Halfa furent désignées pour être les avant-postes de la frontière d'Egypte ; dès le 4 décembre les derviches paraissaient. Un des vainqueurs de

Rhartoum , l'éniir Xedjumi, les commandait ; il fit brûler sa maison d'Omdurmam pour ne pas être tenté dV revenir et il résolut de tourner Ouadi-Halfa en s'emparant des postes situés entre cette place et Assouan; les derviches s'enfonçaient dans le désert et se portaient subitement sur l'un des nombreux villages de la vallée du Nil ; ils réussissaient souvent à les occuper quelque temps, mais ils étaient forcés de battre en retraite. Ce fut dans ces escarmouches que l'armée égyptienne , commandée par le sirdar Grenfell, encadrée par des troupes anglaises, fit ses premières armes et s'habitua à regarder en face les derviches. Les premiers résultats furent heureux; en 1887, après deux années d'efforts, Nedjumi n'avait encore fait aucun progrès vers le nord ; la domination des mahdistes commençait à s'affaiblir dans le Darfour, où les Senusya faisaient contre elle une active propagande ; grâce à la complicité des tribus de Rababieh, révoltées contre le calife, une caravane du Darfour put, après cinq ans d'interruption, parvenir à Assouan. Une tentative de Nedjumi pour lancer d'Abou- Hamed, à travers le désert de Nubie, une colonne sur Rorosko, située au nord d'Ouadi-Halfa, échoua complètement (avril-mai 1887), et une année encore se passa en combats d'avant-postes. En 1889, Nedjumi, excité par les reproches du calife , essaya de s'emparer du village d'Argin, situé à 3 milles 1/2 au nord d'Ouadi-Halfa, sur la rive gauche du Nil. Le l""" juillet, quatre corps d'armée, accompagnés d'un nombreux bagage et d'une troupe de femmes et d'en-

fants, avec 140 émirs, 160 bannières, 5.000 fusiliers, parurent sur les montagnes qui dominent Argin à l'ouest : avec quelques bataillons de Soudanais, une canonnière et quelques pièces de canon, le colonel Wodehouse repoussa leurs attaques ; quelques derviches réussirent à atteindre le Nil, mais ne purent se maintenir dans leurs positions et reprirent le chemin des montagnes. Malgré cette défaite, Nedjumi, après avoir incendié son camp , fit une tentative suprême pour s'avancer vers le nord et parvint à dépasser Serras ; mais la famine se mit dans son camp, et le sirdar Grcnfell alla à sa rencontre avec des renforts anglais. Le 2 août, le sirdar et le colonel Kitchener lui infligeaient à Toski une défaite décisive ; après des charges désespérées , les derviches s'enfuirent en abandonnant douze cents morts, quatre mille prisonniers, cent quarante-sept étendards. La bannière de Nedjumi avait été prise, et lui-même, blessé en se défendant, mourut quelque temps après. L'Egypte était délivrée de l'invasion; l'armée égyptienne avait fait ses preuves sur le champ de bataille : elle continua à veiller sur la frontière jusqu'à la reprise de la marche en avant.

Dans les pays de la mer Rouge des succès non moins importants furent obtenus : les derviches eurent affaire non seulement aux Anglo-Egyptiens, mais aux Abyssins, dont ils menaçaient les frontières, et aux Italiens, que la diplomatie anglaise sut pousser contre eux. Au commencement de 1886, la ville de Souakim était toujours bloquée par les mahdistes, qui auraient

eu grand intérêt à disposer d'un port sur la mer Rouge. Le véritable roi du pays était Osman-Digma, qui avait établi à Tokar et dans toute la contrée le régime de fer qui régnait à Omdurmam. Les propriétaires du sol étaient réduits à Fétat de serfs et transportaient leurs récoltes au Beït-el-Mâl; la justice était sommaire et patriarcale. Le vol était puni par la perte d'une main ou d'un pied; le crime, de la potence, qui s'élevait sur la place de la ville. Osman dirigeait lui-môme les prières à la mosquée et continuait dans les tribus arabes sa propagande fanatique. Bientôt l'orage menaça l'Ethiopie et une armée de 87.000 hommes, commandée par l'émir Hamdah, franchit les frontières et commença à détruire toutes les églises sur son passage. Le râs Adal subit une grande défaite qui permit aux derviches d'entrer à Gondar, d'y rester quatorze jours et de revenir à Galabat chargés de butin et de prisonniers (1887). Ce succès excita les craintes des Anglais, qui avaient renforcé la garnison de Souakim, et du négus Joannès, qui résolut de reprendre Galabat et de marcher sur Kassala. Mais il n'y eut pas entre ces deux forces d'action parallèle. Les Anglais agirent les premiers : dès le 17 janvier 1888, le colonel Ritchener avait failli, par un audacieux coup de main, enlever Osman-Digma lui-môme à Handub : atteint par un éclat d'obus, cet officier dut se retirer et une partie de l'année se passa dans rinaction. En novembre seulement, Osman ayant poussé avec vigueur le siège de Souakim, le sirdar Grenfell arriva du Caire avec de nouvelles troupes : le 19 décembre 1888, l'artillerie anglaise éteignit le feu

tics lignes ennemies et les bataillons soudanais, sous les ordres de Kitchener, marchèrent à l'assaut des tranchées et les enlevèrent à la baïonnette. Après avoir perdu 500 hommes, Osnian-Digma donna le signal de la retraite; il se retira à Ilandub, puis à Tokar. Le négus Joannès, au contraire, n'agit qu'au mois de mars 18(S9 : avec 60.000 hommes il vint investir Galabat et, le 7 mars, les Abyssins poussèrent des charges terribles contre les zéribas où étaient retranchés les mahdistes. La victoire fut complète : la ville fut entièrement brûlée et un massacre terrible commença; mais le négus Joannès, atteint d'un éclat d'obus, mourut quelques heures après. Troublés par cet événement, les Ethiopiens battirent en retraite vers Gondar; un parti de derviches surprit l'escorte qui rapportait le corps du malheureux négus; on lui coupa la tête et on Fenvoya à Omdnrniam; le calife s'imagina donc que ses troupes avaient remporté une grande victoire. En fait, après la mort du négus, l'Abyssinie entrait en pleine anarchie et ne pouvait être dangereuse pour les derviches. Le danger n'en était pas moins écarté du côté de la mer Rouge : exaspérées par la cruauté d'Osman-Digma, plusieurs tribus arabes se soulevèrent contre lui. En 1891, le gouverneur de Souakim profita d'une de ces querelles pour s'emparer de Tokar (19 février). Osman dut reculer vers le sud; mais là un nouvel ennemi l'attendait. Les Italiens, en occupant Massaouah, avaient accepté de monter la garde le long de la mer Rouge pour en défendre l'accès aux derviches; ils ne tardèrent pas à

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entrer eu conflit avec eux. Eu décembre 1893, des Arabes pillèrent Keren et s'avancèrent jusqu'au fort d'Ao'ordat; le colonel Arimaudi les forçait à battre en retraite. L'année suivante, les Italiens prirent l'offensive; d'après le protocole du 15 avril 1891, l'Angleterre autorisait l'Italie à occuper Kassala, tout en réservant les droits du khédive. Cette occupation fut effectuée le 17 juillet 1894 par le général Baraticri. Osman-Digma dut se contenter de garder le pays situé entre Souakim et Berber. ainsi que la vallée de l'Atbara. A cette époque. l'Egypte était donc dégagée sur toutes ses frontières.

L'Ano'leterre était satisfaite d'avoir atteint ce résultat, et l'idée d'une nouvelle conquête du Soudan paraissait abandonnée, lorsque, le 12 mai 1894, l'Europe apprit avec stupéfaction que, par un traité, le gouvernement anglais avait cédé à bail à l'Etat du Congo « certains territoires dans le bassin occidental du Nil ». En réalité, l'ancienne province du Bahr-el-Ghazal et la plus grande partie de l'Equatoria, depuis le lac Albert jusqu'à Fachôda, étaient remises au nom du khédive à la garde du roi des Belges ou de l'Etat libre; en outre, une zone de 25 kilomètres de large était concédée à l'Angleterre sur le territoire de l'Etat libre, le long de la frontière de l'Est africain allemand, pour y établir un télégraphe et un chemin de fer. Dans cet acte éclatait

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l'habileté du gouverueiiK'nt anglais, qui, dans l'impuissance où il était d'occuper les anciennes possessions du khédive, les conliait à une puissance amie qui les garderait provisoirement et empêcherait la France, dont les progrès sur le Haut-Oubanghi devenaient inquiéiants, de pénétrer jamais dans le bassin du Nil. Cette l'ois, la diplomatie française refusa d'admettre un acte qui permettait à rAngleterre d'exploiter à son seul profit les anciens droits du kiiédive. L'Allemagne joignit ses protestations à celles de la France, et le 14 août 1894 une convention conclue avec le Gono-o fixa les frontières des territoires du Haut-Ouban<ihi et annula le traité du 12 mai. La mission Liotard, chargée d'organiser ces territoires, malgré la faiblesse dérisoire de ses effectifs (trois compagnies sénégalaises de 175 hommes), continua à étendre Finlluence française vers le nord; en février 1896 elle s'avançait jusqu'au Bahr-el-Ghazal et fondait le fort Ilossinger près de l'ancienne position de Tambourah.

Telle était la situation des affaires d'Afrique, lorsque le 15 mars 1896 le youvernement analais demanda une avance à la Caisse de la Dette pour entreprendre l'expédition du Soudan et la marche sur Dongola. Le prétexte était de porter secours aux Italiens, qui tenaient toujours Kassala, mais se trouvaient pris entre les derviches d'Osmaii-Digma et les Ethiopiens de Ménélik. Si ce ])rétexte eût été plausible, ce n'était pas d'Ouadi-Halfa, mais de Souakim qu'il fallait partir. l]n réalité, d'autres pensées occupaient l'esprit des hommes d'Etat de l'Anoleterre. Les uns, comme le

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commissaire en Egypte , Cromer, voyaient dans cette entreprise un argument à présenter à ceux qui trouvaient que l'Angleterre s'attardait en Egypte ; leur but était de faire durer la conquête du Soudan aussi longtemps que possible, et ce fut sans enthousiasme qu'ils apprirent les faciles succès de l'expédition ; pour pousser jusqu'au bout ses victoires, le sirdar Kitchener eut à vaincre les résistances de Cromer lui-même. Les autres, au contraire, croyaient le moment venu d'appliquer à l'Afrique les théories de l'impérialisme et de la plus Grande-Bretagne : derrière l'Egypte ils apercevaient les riches contrées de l'Afrique équatoriale et la route ouverte à travers la vallée du Xil et les grands lacs, jusqu'aux lointaines possessions de la Chartered ; ils avaient été les inspirateurs de la tentative faite en 1894 pour maintenir libre, avec l'aide de l'Etat du Congo, la grande route de l'Afrique future que devaient sillonner les raihvays et qui mettrait en communication Alexandrie avec le Cap : ils applaudirent donc à la marche vers le Soudan.

Ce fut au milieu de ces circonstances que s'ouvrit la campagne de 1896. Depuis le désastre de Hickspacha et la suprême tentative de Wolseley pour secourir Gordon, les Anglais n'avaient plus repris l'offensive contre les derviches; mais instruits par l'expérience, c'était avec de tout autres éléments qu'ils allaient reprendre leurs tentatives : chefs et soldats, tout était renouvelé. Le chef était le sirdar Herbert Kitchener, qui, simple capitaine en 1884, avait conquis t-ous ses grades dans la guerre du Soudan et appris à

connaître par lui-même le champ de bataille où allait se décider la lutte. Le journaliste anglais Bennett Burleigh, ayant remonté le Nil pour chercher des aventures et voir de près ces derviches dont les faits et gestes excitaient tant la curiosité des Européens, fut tout surpris de rencontrer à Debbeh, au sud de la boucle du Nil et en plein pays ennemi, un de ses compatriotes. C'était le capitaine Kitchener qui, déguisé en Arabe, avait accepté la mission audacieuse de se rendre dans le pays natal du mahdi. Pendant toute cette guerre, il montra le même caractère entreprenant et fut toujours le premier à solliciter Thonneur de conduire les opérations dangereuses et les coups de main. Sa conduite brillante à Souakim et à Toski le tirent désigner pour succéder à Grenfell comme chef de l'armée égyptienne. Nul mieux que lui n'appréciait les exigences spéciales à la guerre du Soudan : diiTiculté des transports par suite de l'étendue et de la stérilité du pays, mobilité merveilleuse et courage insensé des derviches. Il regardait donc comme néfaste la méthode qui consistait à envoyer des expéditions à grand fracas avec des troupes indiennes ou anglaises, à faire de grandes battues en territoire ennemi, puis à se retirer pour recommencer quelques mois plus tard. Il voulait, au contraire, organiser contre les derviches une guerre lente et continuelle, se servir des seules ressources de l'Egypte et, suivant la méthode romaine, créer, tout en avançant, des routes, afin de rester en communication constante avec sa base d'opérations. Son premier soin fut donc

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de faire construire ou réparer les voies ferrées qui suivaient le Xil : le point terminus de la ligne du Caire était Bellianeh, au nord d'Assouan ; il fut prolongé jusqu'à cette ville dans le courant de 1897. Au sud d'Ouadi-Halfa. au contraire, il fallait refaire immédiatement la ligne que les mahdistes avaient détruite. Grâce à la création d'un bataillon de chemin de fer et aux réquisitions de fellahs, la ligne fut poussée vers le sud à raison de quinze cents mètres par jour; elle dépassa bientôt Akacheli, qui avait été fixée comme point de concentration. Enfin l'instrument dont voulait se servir le sirdar était Farméf égyptienne , de 20.000 hommes environ, que 1 on préparait à cette tâche depuis 1885. Elle était maintenant organisée et instruite; des officiers d'élite (car ses postes avantageux étaient très recherchés) la commandaient. Le noyau de cette armée était l'infanterie, qui comprenait huit bataillons de fellahs et cinq de Soudanais. Six compasrnies de fantassins montés sur des chameaux, huit escadrons de cavalerie et sept batteries d'artillerie armées de canons Krupp et de mitrailleuses [Maxim- Nordenfelt complétaient ces effectifs; le génie, le train, le service médical ne laissaient pas à désirer; rien n'avait été négligé en un mot pour rendre excellentes les conditions morales et matérielles dans lesquelles cette jeune armée allait faire ses preuves.

La marche sur Dongola fut une promenade militaire et il n'v eut d'autre résistance que celle de quelques partis de derviches. L'armée, partie de Kocheh, où la voie ferrée aboutissait le 25 août, entra à Dongola le

17 septembre 18%. L'opératiuii la plus pénible fut le passade delà deuxième cataracte, au-dessous d'Ouadi- Halfa, par les canonnières; 2.000 hommes, à l'aide de cin(j immenses câbles, les enlevèrent au-dessus des rapides. Ces canonnières servirent à relier les postes l'ortiliés ([ui furent créés le long du Xil; les tribus du désert firent leur soumission et des patrouilles de cavalerie égyptienne parcoururent les approches de la place, Dongola devenait un nouveau centre d'approvisionnements et de munitions qui allait être le point de départ d'une nouvelle campagne. Après avoir été à Londres arrêter avec le généralissime Wolseley le plan des futures opérations, Kitchener revint prendre le commandement de son armée. Il avait demandé seulement un bataillon anglais et 80 oIFiciers pour le service d'état-major. Pour couper la boucle du Nil, on avait décidé de construire entre Ouadi-Halfaet Abou-Hamed un chemin de fer à voie étroite : le 15 juillet 1897, la moitié de ce travail était accomplie. Pour rendre les travaux plus faciles, Kitchener avait gagné l'alliance de la tribu des Jualin, qui non seulement procura des renseignements et des bestiaux, mais servit avec le corps des méharistes à couvrir le flanc droit des troupes égyptiennes. Avant même que les travaux fussent achevés, le 7 août, une colonne volante chassait d'Abou-Hamed les cinq cents derviches qui l'occupaient et des ouvriers se mettaient immédiatement à l'œuvre pour rejoindre, par la construction d'une voie terrée, le tronçon qui partait d'Ouadi-Halfa. Enfin, le 6 septendjre, la canqiagne de 1897 était terminée par

la prise Je Berber : sou commandant, rémir Mahmoud, reçut du calife Tordre de battre en retraite. La ligne de Tarmée égytienne présentait alors un énorme allongement : le poste de Berber tirait ses approvisionnements de Kissinger, à 432 kilomètres de distance; des stations de porteurs avaient été placées près de la ({uatrième cataracte pour transborder les provisions. Les canonnières anglaises poussaient leurs reconnaissances jus(|u a la sixième cataracte, à Metemneh, en face du camp des derviches. C'était entre cette ville et Omdurmam que le calife concentrait son armée. Osman-Digma. rappelé des environs de Souakim, vint s'établir sur lAtbara. La route de Berber à Souakim fut ainsi dégagée. Enfin le front des positions anglaises fut encore élargi par la reprise de Rassala que lltalie, obligée de rappeler ses troupes à Massoauah, rétrocéda à l'Egypte, et où le colonel Parson fit son entrée le 18 décembre 1897.

Il fallait s'attendre désormais à rencontrer toutes les forces du calife, qui pouvait encore disposer de 35.000 hommes. Ritchener résolut donc de renforcer son armée en faisant appel au corps anglais d'occupation, 5.000 hommes, qui formèrent une brigade sous le général Gataere. Des troupes de Gibraltar et de Malte vinrent prendre leur place en Egypte, et le sinlar eut ainsi à sa disposition 13.000 hommes qui furent facilement concentrés à Kunar, grâce à l'achèvement du chemin de fer d'Ouadi-Halfa à Abou- Hamed. Les derviches prirent l'offensive : Mahmoud fit sa ionction avec Osman-Di^-ma sur la rive

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droite du Nil, franchit l'Athara le 18 mars 1898 et se dirigea vers le désert, comme s'il voulait tourner les troupes égyptiennes, et même Berber. Aussitôt Kitchener, longeant TAtbara, se portait à sa rencontre, pendant que des canonnières allaient brûler à Chendy, sur le Nil, à mi-chemin de Khartoum, les magasins d'approvisionnements des derviches. Mahmoud s'arrêta à Hilgi, sur la rive droite de FAtbara; ce fut là cpie toute l'armée égyptienne l'attaqua le 8 avril, après une marche de nuit. La bataille commença par un bombardement de la zériba où se trouvait Mahmoud, puis les clairons et les cornemuses sonnèrent la charge et l'infanterie se forma en colonnes d'attaque. Les derviches accueillirent les premières lignes par un feu violent, mais mal dirigé; aussi l'assaut réussit-il, et, après une action très courte qui coûta 19 hommes aux Anglais et 51 aux Egyptiens, les derviches, saisis de panique, se sauvèrent dans les broussailles qui couvrent les rives du fleuve. Les Anglo-Egyptiens en tuèrent trois mille et en prirent deux mille ; parmi les prisonniers était Mahmoud, l'émir des émirs. Quant à Osman-Digma , il s'était enfui vers le sud au début de la bataille. Les principales forces des derviches étaient en déroute : le chemin de Kliartoum était ouvert.

Et pourtant, malgré cette brillante victoire, le sirdar, suivant sa méthode, attendit, avant de pousser plus loin, que sa base d'opérations fût rapprochée de lui; d'ailleurs la baisse du Nil rendait une marche en avant très difficile. Quatre mois se passèrent donc à préparer

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une nouvelle oflensive : tous les détachements échelonnés sur le Xil furent rappelés et larrivée d'une brigade de troupes anglaises assura à l'armée 25.000 hommes. Un immense dépôt de provisions fut établi à Fort-Atbara et ce fut seulement lorsque la crue du Xil se fit sentir, que la marche en avant fut reprise. Au milieu du plus grand mystère, sous la protection d'un rideau de cavaliers alliés qui battaient le pays, le sirdar porta ses troupes au delà de la sixième cataracte, à Wad-Abeschi, et y fit transporter les provisions de Fort-Atbara (1). Le 24 août, il passa ses soldats en revue, et la marche surRhartoum commença. Pendant huit jours l'armée s'avança lentement, éclairée par la cavalerie, suivie par la flottille des dix canonnières. Le 1" septembre, elle était en vue d'Omdurmam et les éclaireurs annonçaient que 40.000 derviches marchaient à sa rencontre : une zériba fut aussitôt construite ; on s'attendait à être attaqué la nuit, mais ce fut seulement au point du jour, le 2 septembre 1898, que la cavalerie égyptieniu' juit contact avec l'avant-garde des derviches.

Bientôt, sur les crêtes duDjebel-Surgham qui s'étendait à l'horizon, à l'ouest de la zériba anglaise, on vit apparaître une grande quantité de burnous blancs et de bannières. C'étaient les derniers soldats du calife qui jetaient de grands cris et entonnaient des hymnes en l'honneur d'Allah et du malidi. Tout à coup

lll Pendant cette opération, les correspondants des journaux européens reçurent la défense d'envoyer des télégrammes dans leurs pays ; il leur fut seulement permis d'écrire.

iino masse de derviclies s'avança dans la plaine et commença un feu nourri contre les soldats anglais, qui restèrent innnobiles derrière les murs de la zériba pendant cinq minutes. A6 heures 20, toutes les batteries anglaises ouvrirent le feu sur la lÎQ'ne des derviches. Sans se laisser émouvoir, ils continuèrent d'avancer et couvrirent la zériba de })rojectiles et de balles de tout calibre, soutenus par une de leurs batteries. Mais dans ce dui'l d'artillerie, les Maxim-Nordenfelt des Egyptiens, grâce à la précision des tireurs, eurent l'avantage. Après avoir supporté le feu avec courage, les derviches finirent par se retirer sur leur gauche et bientôt une attaque générale se dessina. Les ennemis formaient un immense demi-cercle ininterrompu d'infanterie et de cavalerie; vers le centre gauche s'élevait l'étendard noir du calife, qui était au milieu de ses gardes. A 7 heures, un corps de 150 cavaliers se lança avec rag'e sur la lig-ne anglaise au milieu (les projectiles; tous furent fauchés jusqu'au dernier et le feu continua sans relâche jusqu'à 8 h. 30. A ce moment les derviches étaient presque anéantis ; quelques bons tireurs, protégés par la grêle de boulets que leuîs compagnons envoyaient au-dessus de leurs têtes, avaient pu, au milieu des ondulations du terrain, se rapprocher de la ligne anglaise; la batterie du major William éteignit leur feu. Puis l'on vit trois ou quatre masses (•(jmpactes d'ennemis se diriger en bon ordre vers les montagnes, afin de regagner Omdurmam. Le sirdar attendait ce moment ; à peine eut-il vu que tout danger d'attaque avait cessé, qu'il donna Tordre à l'armée

nno L'EGYPTE DE 179S A 1900.

(le marcher eu échelons vers Omdurmam, pendant (|ue les lanciers se mettaient à la poursuite des fugitifs le long du fleuve. Mais à peine ces cavaliers eurent-ils fait quelques pas qu'ils virent devant eux une troupe de derviches couverts en partie par une ondulation de terrain. Sans se donner la peine d'envover des éclaireurs en avant, les lanciers ane'lais chargèrent cette troupe et , arrivés au milieu du sillon, se trouvèrent en face d'une masse considérable de derviches disposés sur cinq rangs de profondeur. Ils auraient pu Itattre on retraite, car ils n'avaient reçu aucun ordre du sirdar; mais ils jugèrent honteux de reculer et, colonel en tête, ils se lancèrent à l'assaut de cette muraille vivante. Accueillis par une grêle de balles, ils réussirent pourtant à fouler aux pieds de leurs chevaux les premières lignes de derviches ; mais dans le combat corps à corps les lances devinrent inutiles et une terrilile mêlée s'engagea. Les derviches, rompus, se retirèrent en laissant sept cents des leurs sur le terrain; sur l'ordre du colonel Martin, les lanciers descendirent de cheval et continuèrent à dis perser les derviches à coups de carabine. Au môme moment, la brigade Macdonald, qui s'avançait en tête de l'infanterie . fut brusquement enveloppée par la masse des derviches qui s était rassemblée dans les montagnes. Macdonald lit ranger en deux lignes ses Soudanais, qui formèrent un angle obtus et ouvrirent le feu sur les derviches. Malgré la disproportion des forces, les noirs restèrent impassibles devant les charges des derviches et donnèrent le temps à l'artillerie des autres

Itrigadcs (rarrivcr; après une résistance désespérée, les derviches s'enfuirent de nouveau dans les montasses et la colonne victorieuse reprit sa marche sur Omdurman. Alors commença la déroute des derviches, qui se précipitèrent pêle-mêle avec de grandes troupes de femmes, d'enfants, de chameaux, devant la cavalerie égyptienne. Le calife s'était sauvé des premiers en abandonnant les siens à la colère du vainqueur. C'était, en effet, avec une véritable fureur que Soudanais, Egyptiens et Anglais poursuivaient leur route au milieu des blessés qu'ils achevaient sans pitié (1). Fatigués de tuer, les hommes firent une halte d'une demi-heure dans les faubourgs d'Omdurmam et burent toute l'eau que contenaient les réservoirs des chameaux. Puis le régiment des highlanders entra dans la ville, musique en tête, et un combat acharné se livra dans les rues ; un grand nombre de maisons furent pillées ; l'esprit de vengeance guidait cette armée si disparate. Dès le début de l'action, la tombe du mahdi, couverte d'un dôme blanc, et le palais du calife avaient été les cibles préférées de l'artillerie anglaise (2). A peine arrivé à Omdurmam, le sirdar se rendit à cet endroit vénéré, dont les gardiens se firent tuer jusqu'au dernier, et il se plut à

(1) D'après l'enquête officielle et de l'aveu du sirdar lui-même, un grand nombre de blessés furent massacrés sur le champ de bataille non seulement parles troupes auxiliaires, mais par les détachements anglais eux-mêmes. D'autre part, on alla jusqu'à mitrailler la foule des femmes et des enfants qui abandonnaient Omdurman.

(2) Cet acharnement contre la tombe du mahdi avait fait oublier le calife qui parvint à s'enfuir.

302 L'EGYPTE DE 1798 A l'.KK).

fouler le sanetiiaire de sa botte ; rien de plus excusable en un pareil jour. Gomment expliquer au contraire l'étrange cérémonie qui eut lieu quelques jours plus tard? Froidement, en présence de ses seuls ofTiciers, Ritchener ordonna d'ouvrirle tombeau dumahdi, fit couper la tète du cadavre et la remit au neveu de Gordon, puis, après que les ofTiciers se furent disputé ses ongles comme des reliques, donna Tordre de jeter au Nil ce qui restait du prophète. Cet acte a-t-il amené la soumission de beaucoup d'Arabes? En admettant même (|u'il fût nécessaire pour frapper les imaginations, n'était-ce pas se ravaler au rang des barbares que d'v consentir? Il suffisait, pour répandre la terreur parmi les derviches, des 4.000 prisonniers, des 10.800 morts, des 16.000 blessés qu'ils avaient laissés sur le champ de bataille.

A peine les deux drapeaux anglais et égyptien flottaient-ils au-dessus de Rhartoum, que des canonnières remontaient le Nil et que Ritchener arrivait le 19 septembre à l'ancien poste de Fachôda; mais il trouvait la place occupée et devait s'arrêter à cinq cents mètres des bâtiments, sur lesquels flottait le drapeau français. Ce conflit était prévu partons ceux qui suivaient depuis quelque temps les affaires d'Afrique, et il est probable que, par une négociation diplomatique, il eût pu être évité. Le capitaine Marchand, de l'infanterie de marine, connu déjà par ses explorations dans

!e Soudan occidental, avait été chargé de renforcer la mission Liotard dans le Haut-Onbanghi avec 150 tirailleurs sénégalais, 6 officiers et 12 sous-officiers français. Depuis 1894 le but de cette mission était d'ouvrir aux établissements français du Congo un débouché vers le Nil. Les anciens territoires de la Province Equatoriale de l'Egypte étaient en eU'et regardés comme vacants. L'Ano'leterre elle-même avait voulu les céder au Con^-o indépendant, et, de fait, dès septembre 1896, deux expéditions belges avaient réussi à chasser les derviches de Redjaf età occuper l'ancien territoire de Lado. L'Anuleterre, de son côté, étendait sur la rive droite du Nil le protectorat qu'elle avait acquis sur l'Ouganda. Au moment même où Marchand se mettait en marche, les Belges tenaient l'enclave de Lado et une expédition anglaise, commandée par le major Macdonald, se préparait à gagner le Nil par l'Ouganda, afin de prévenir les Français et de rejoindre Ritchener (1). Cette expédition échoua à la suite des révoltes de son personnel et, de tous ses concurrents, ce fut Marchand qui arriva le premier sur le Nil. Parti de Brazzaville le P'" mai 1897, il passa de la vallée du M'bomou, affluent de rOubanghi, dans celle du Soueh, affluent du Nil, et, traversEint la forêt equatoriale au milieu de difficultés inouïes, il arriva à Tambourah, sur une des branches du Bahr-el-Ghazal, le 10 septembre 1897. Des postes furent fondés sur les différents affluents du Nil, des explorations furent poussées jusque dans le voisi-

(1) Cette expédition se présentait sous un aspect scientUiquc ; elle devait explorer le confluent du Sobat et du Nil Blanc.

304 LKGYPTE DE 1798 A 1900.

nage de Lado et après avoir franchi les herbes et les marécages du lac Nô, la mission arriva à Fachôdale 18 juillet 1898; elle avait eu à combattre fréquemment les derviches et le 25 août elle eut à repousser un assaut furieux. La rencontre des deux officiers français et anglais fut des plus courtoises et ils s'en remirent à leurs gouvernements. L'opinion anglaise surexcitée voulut voir dans cette héroïque traversée de l'Afrique une provocation, une tentative pour rouvrir la question d'Egypte et, mieux encore, pour couper la grand'route du Caire au Cap que rêvaient les impérialistes, par l'établissement d'une route qui traverserait l'Abyssinie. Ce fut donc au bruit des armements que la discussion diplomatique s'engagea, et à plusieurs reprises la rupture parut prochaine. Enfin une convention fut signée entre la France et TAngleterre et le 11 décembre 1896 la mission Marchand évacuait Fachôda et prenait le chemin de l'Abyssinie pour rentrer en Europe.

Les impérialistes triomphaient et ils résolurent de montrer par la nouvelle organisation donnée au Soudan qu'il n'était pour eux qu'une étape dans la conquête de l'Afrique. En janvier 1899, le commissaire anglais Cromer vint à Omdurmam et déclara aux chefs arabes que désormais le drapeau de la reine flotterait sur les édifices à côté de celui du khédive. La convention signée le 20 du même mois entre les deux puissances alliées fut le commentaire de ces paroles. Il y était reconnu que l'Angleterre devait « par droit de conquête » participer au gouvernement du Soudan : le gouverneur général, véritable souverain, qui pouvait à son gré pro-

miilguer des lois, était nommé par le khédive, sous l'approbation du i>'ouvornement anglais. Mais la clause la plus audacieuse et la plus importante de cette convention était celle qui exceptait le Soudan de la juridiction des tribunaux mixtes et du régime des capitulations ; c'était d'un trait de plume supprimer la suzeraineté du sultan elles traités antérieurs. Kitchener fut mis à la tête de ce nouvel empire et il s'occupa de son organisation. Le chemin de fer de Berber fut poussé dans la direction de Rhartouni et en quelques jours un pont fut construit sur l'Athara. D'autre part le colonel Martyr, qui avait rallié les restes de l'expédition Macdonald, créait des postes sur le Nil et s'avançait jusqu'à Uedjaf. Mais jusqu'ici cette nouvelle conquête a coûté cher à l'Egypte, qui, malgré le condominium étrange qu'exerce l'Angleterre avec elle, contribue seule à son budget.

Enfin la conquête du Soudan n'était pas achevée tant que le calife AbduUah pouvait tenir la campagne. Après la bataille d'Omdurmam il s'était réfiio^ié dans le Kordofan et ses partisans organisés en bandes s'avançaient jusqu'au Nil, à Ed-Duem, et venaient même inquiéter les environs de Khartoum, Plus d'un an se passa cependant avant sa chute définitive. Le 7 janvier 1899, l'émir Ahmed-Fedill, réfugié sur le Nil Bleu avec 4.000 hommes, fut mis en déroute par le colonel Lewis, commandant du dixième bataillon égyptien. Une tentative du colonel Kitchener, frère du sirdar, pour marcher sur El-Obeïd échoua par suite du manque d'eau (fé- • vrier 1899). Malgré les poursuites dont il était l'objet, le calife put se maintenir jusqu'à la fin de l'année entre

301) UÉGYPTE DE 1798 A 1000.

Tîle cFAbba, lieu d'origine du mahdisme, et les environs de Khartoum. Mais le 26 novembre 1899 le colonel Wingate réussit à atteindre Abdullali à Om-Debrikat et, grâce à un feu nourri, rompit facilement la ligne des derviches; un effort de Tennemi pour prendre en flanc les troupes égyptiennes fut inutile. Alore le calife, se sentant perdu, ût étendre une peau de mouton et s'assit dessus, avec ses émirs à ses pieds; quelques minutes après, frappés de tous côtés, ils gisaient sur le sol. Seul Osman-Digma avait encore pu s'échapper, mais bientôt il était fait lui-même prisonnier à Tokali, embarqué à Souakim et amené à Suez (janvier 1900).

Après de pareils succès, la conquête du Soudan pouvait paraître bien affermie, quand des événements inattendus vinrent faire naître des craintes de la part des hommes d'Etat anglais et provoquer de nouvelles mesures. La guerre du Transvaal éclata et força les Anglais à diminuer le corps d'occupation de l'Egypte et surtout à priver le Soudan du conquérant qui avait su l'organiser : Kitchener dût aller au Gap servir de major-général au feld-maréchal Roberts. Le nouveau gouverneur du Soudan, le sirdar Wingate, fut, dès le début de son administration, aux prises avec une révolte d'un bataillon soudanais dont certains officiers ou sousofficiers supportaient mal le commandement de chefs anglais souvent beaucoup plus jeunes qu'eux. A la suite de quelques signes de mutinerie, deux bataillons furent désarmés et contraints de remettre leurs cartouches; mais ils forcèrent le dépôt et les reprirent. Il fallut les

désarmer de nouveau et ce commencement de révolte eut pour résultat quelques dégradations et un changement de garnison (février 1900). Enfin des préoccupations d'un autre genre menacèrent encore la tranquillité du Soudan; le mahdisme n'est pas mort avec le mahdi et des bandes de fanatiques parcourent toujours la contrée; les Senusya, puissants à l'ouest, et dévoués à la propagande panislamique du sultan, sont un danger permanent (1). Il semble que dans ces derniers temps de nouveaux projets aient été agités dans les conseils du gouvernement, afin de mettre un terme à ces menaces (2) , mais l'étonnement a été grand lorsqu'on a appris que les Anglais songeaient à renvoyer au Soudan l'ancien pacha du Darfour, le marchand d'esclaves Zobeïr, détenu au Caire depuis 1875; il serait chargé de rétablir son influence sur le Kordofan et le Darfour. Au moment d'ailleurs où toutes les forces de l'Angleterre sont engagées au Transvaal, il est peu probable qu'un sacrifice sérieux soit fait pour une pareille conquête. Il est donc impossible de conclure que la question du Soudan, pas plus que celle d'Egypte, soit dès maintenant résolue.

(1) Au cours de l'année 1900, les journaux égyptiens ont été remplis d'articles panislamiques et un parti national s'est reconstitué : il a même fondé des écoles.

(2) Au mois de mars 1900, un chef arabe fit son apparition dans le Kordofan; au mois d'août suivant on apprit qu'un autre chef, Aliben-Disan, avait été proclamé sultan du Darfour,

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Aucun congrès européen, aucun traité n'a ratifié jusqu'ici l'occupation de l'Egypte par l'Angleterre. Le khédive Abbas-Hilmy a pu venir récemment à Londres sans passer d'abord par Constantinople : le sultan n'en demeure pas moins le souverain légitime de l'Egypte , l'Europe n'en continue pas moins .à exercer au Caire et à Alexandrie son contrôle financier et judiciaire. Il est clair que ces débris du passé gênent l'action de l'Angleterre, et nul ne peut prévoir comment seront réglés, les conflits qui naissent de l'occupation anglaise. Parvenus au dernier terme de cette étude, nous retrouvons donc l'Egypte dans la même instabilité qu'il y a cent ans; mais s'il est impossible de savoir ce qu'elle sera un jour, on peut, en considérant les transformations qu'elle a subies depuis le commencement du xix° siècle , avoir une intelligence plus claire des problèmes que soulève sa possession.

A la fin du xviii" siècle , l'Egypte était un pays passif dans toute la force du terme. Ni la richesse de son sol, ni sa merveilleuse situation entre l'Orient et l'Occi-

dent n'étaient mises en valeur ; la fertilité légendaire des alluvions du Nil, les travaux des fellahs ne servaient qu'à alimenter le luxe d'une bande d'esclaves qui se souciaient moins de gouverner leur conquête que de jouir immédiatement et brutalement des immenses revenus qu'elle leur procurait. L'Egypte était morte pour la civilisation : l'isthme de Suez était une; muraille infranchissable qui séparait deux mondes. A la fin du xix^ siècle au contraire le contraste est saisissant : les terres de la vallée du Nil sont cultivées d'une manière scientifique; des irrigations ont augmenté la surface du sol cultivable ; de nouvelles cultures ont été introduites et les produits du pays alimentent un commerce international des plus florissants. Grâce au canal de Suez, l'Egypte est redevenue, comme aux beaux jours de l'antiquité, la principale étape de la route des Indes et de l'Extrême- Orient. Sa position stratégique et commerciale en fait un des centres du monde. Bien plus, la vallée du Nil, qui était naguère une route sans issue, est aujourd'hui une voie de pénétration dans l'Afrique équatoriale ; le chemin de fer qui la suit n'est que l'amorce d'un futur transcontinental ; par là afflueront en Egypte les produits du Soudan et de la région des Grands Lacs qui n'arrivaient jusqu'ici que par la voie incommode des caravanes. L'Egypte a donc repris sa place au milieu des pays civilisés; ses fellahs travaillent toujours pour le compte d'autrui : du moins leurs efforts ne sont pas perdus pour la civilisation.

Ces résultats sont dus aux trois puissances qui ont

fait r Egypte ce qirelle est aujourd'hui : la France, la dynastie de Méhémet-Ali, l'Angleterre. Voyons quelle est la part de chacune d'elles dans cette grande œuvre.

La France est la première en date et il est important d'insister sur ce détail. Ce sont des Français qui ont eu au xviii" siècle la première vision d'une autre Egypte que celle des Mamlouks. C'est une armée française qui a brisé pour jamais la domination des bandits qui exploitaient l'Egypte et, si leur pouvoir a tenté de reparaître plus tard, il n'a plus retrouvé les conditions favorables dans lesquelles il s'exerçait autrefois. Ce sont enfin des Français, fils du xviii" siècle, qui, armés de leur méthode philosophique et scientifique , ont ouvert la première enquête sérieuse qui ait été faite sur l'Egypte : leur monument demeure impérissable ; il a été le point de départ de toutes les réformes, de tous les travaux publics, de toutes les explorations scientifiques ou archéologiques qui ont transformé l'Egypte. Des Français ont donc révélé l'Egvpte au monde civilisé pendant que d'autres Français faisaient tomber la domination qui la maintenait dans la barbarie. Plus tard les gouvernements de la France se sont désintéressés de l'Egypte : la question du Rhin a nui à la question du Nil. En 1840 comme en 1882, les hommes d'Etat ont perdu l'occasion de montrer de nouveau des troupes françaises en Egypte : la même situation politique a produit les mêmes fruits; la chute de Gambetta en 1882 a eu pour l'Egypte les mêmes conséquences que celle de Thiers en 1840. 11

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est donc impossible de dire que depuis 1800 la France ait exercé une action politique sur TEgypte.

Mais l'œuvre que les g-ouvernements ont refusé d'assumer, les particuliers l'ont entreprise avec ardeur. Ceux qui reprochent aux Français de manquer d'initiative et de n'avoir aucune aptitude pour la colonisation ignorent entièrement l'œuvre qu'ils ont accomplie en Egypte. Soldats , ingénieurs , savants , industriels , commerçants, tous ont appris à connaître le chemin de la vallée du Nil; dans les armées, les écoles, les tribunaux et les administrations ils ont formé comme une élite de précepteurs. Grâce à leur aménité, grâce à cette cordialité exempte de raideur qui les rapproche des races étrangères, les Français ont instruit l'Egypte. Si les villes d'Egypte ressemblent aujourd'hui à des villes européennes, si un peu de bien-être a pénétré dans les taudis habités par les paysans, si l'Egypte s'est couverte de cultures, de routes, de canaux et de chemins de fer, c'est à des Français que ces efforts sont dus. Ce sont des instituteurs et des missionnaires français qui ont entrepris la tâche de répandre l'instruction parmi les jeunes fellahs; ce sont des médecins français , des religieuses françaises qui ont installé en Egypte des hôpitaux modernes. La trace des Français se voit partout en Egypte et il est remarquable qu'ils ont agi toujours de leur propre initiative , sans être soutenus par leur gouvernement. Les découvertes égvptologiques et le percement de 1 isthme de Suez sont les magnifiques couronnements de cette œuvre et on peut dire qu'en aucun pays les Français n'ont mieux mon-

COXCLUSION. 313

tré leur aptitude à civiliser des demi-barbares. La France n'a envoyé à l'Egypte ni canons, ni soldats et cependant elle lui est attachée par des liens plus forts que ceux de la conquête; c'est qu'elle a fait entrer TEgypte dans la civilisation européenne.

Toute différente a été l'œuvre de Méhémet-Ali et de ses successeurs. Par leur origine ils étaient de la race conquérante des Turcs ; aucun autre lien ne les rattachait à TEgypte que la prise de possession : aussi ne virent-ils dans ce peuple, que le hasard leur avait donné, qu'un instrument de domination. Comme les Mamlouks ils furent d'abord des étrangers pour l'Egypte, et c'est à peine si aujourd'hui môme on peut considérer leur dynastie comme nationale. Ce sont eux pourtant qui ont fait la grandeur politique de l'EgA^pte ; armée, flotte, administration, instruction publique, ils lui ont donné tous les instruments qui constituent la puissance des Etats modernes. Pour se défendre contre les entreprises de ses ennemis, Méhéniet-Ali a dû créer la première armée nationale qu'on ait vue sur les bords du Nil. Grâce à cette nouvelle force, il a fait de son État une grande puissance, il a failli résoudre la question d'Orient à son profit et a pu tenir tête à l'Europe coalisée contre lui. Malgré des différences surtout extérieures, Saïdet Ismaïl ont gouverné selon sa méthode : tous les revenus de l'Egypte ont été concentrés entre les mains du souverain et l'empire égyptien est devenu la plus grande puissance de l'Afrique; à l'inauguration du canal de Suez, Ismaïl est apparu à l'Europe comme un souverain des Mille et

une Nuits, et le succès de ses nouveaux emprunts a été la conséquence de cet enthousiasme. Mais ce magnifique décor cachait bien des misères et il sulFit de quelques difficultés financières pour révéler au monde la faiblesse de cette puissance. Quelques journées révolutionnaires vinrent anéantir le pouvoir du khédive et réveiller la vieille barbarie, mal déoruisée sous ce vernis de culture occidentale. Alors

il devint manifeste que ce pouvoir édifié par un soldat de fortune était avant tout personnel; les institutions, fondées sur le modèle des institutions européennes, n'étaient qu'un fragile décor incapable de résister à la moindre tempête. Le régime s'effondra dans Fanarchie et l'Egypte resta livrée comme autrefois aux hasards d'une intervention européenne.

Enfin l'Angleterre, elle aussi, a porté depuis de longues années son attention sur l'Egypte, et si l'on envisage sa politique dans son ensemble, on s'aperçoit que les événements actuels ne sont que le terme logique de la marche savante inaus^urée en 1798. Les Anglais ont vu d'abord dans l'Egypte la principale étape de la route des Indes; dès la fin du xviii^ siècle ils ont regardé le percement du canal de Suez comme l'événement le plus funeste qui pût menacer leur empire ; dès lors ils n'ont rien négligé pour écarter les grandes puissances de l'Egypte et les détourner d'accomplir cette œuvre. Tel fut le motif qui les poussa à s'allier avec la Turquie pour empêcher la France de s'établir en Egypte en 1798 et pour créer plus tard des obstacles au pouvoir naissant de Méhémet-Ali. En 1840

les Anglais se sont retrouvés à la tête de la coalition européenne formée contre l'Egypte, sous prétexte de sauver Fintégrité de Tempire ottoman. Enfin lorsqu'un Français a entrepris l'œiivretant redoutée des politiques anglais, aucune opposition, aucune injure même n'a été épargnée aux hommes courageux qui avaient à lutter contre tous les gouvernements, à commencer par celui du khédive. Mais les efforts de l'Angleterre pour maintenir l'Egypte dans la stérilité et la barbarie sont restés inutiles; le percement du canal de Suez et la découverte des pays du Ilaut-Xil ont augmenté la valeur de TEgypte : la politique de l'Angleterre s'est alors adaptée aux circonstances.

Jusqu'ici en effet cette politique avait été défensive et en quelque sorte négative; désormais elle devint offensive. Le gouvernement anglais, qui n'avait pu arrêter la mise en valeur de rEg3'pte, résolut du moins de faire tourner à son profit les faits accomplis : l'achat des actions du canal de Suez en 1875 fut le premier symptôme de cette nouvelle politique. Dès lors, grâce à l'habileté de ses diplomates, l'Angleterre parvint à écarter de l'Egypte la France et les autres puissances de l'Europe ; elle se décerna la mission de rétablir l'ordre en Egypte ; elle prit à son compte le gouvernement de l'Egypte et la conquête du Soudan, puis réussit à subordonner à l'action de ses représentants toutes les forces du pays; devant l'indifférence de l'Europe elle fit de l'Egypte une colonie anglaise; un personnel recruté dans l'Inde vint appliquer dans la vallée du Nil les méthodes qui avaient si bien

réussi sur les bords du Gange. L'Egypte en effet n'est plus seulement pour les Anglais un poste stratégique , une étape de la route de l'Inde , qu'il faut défendre à tout prix; sa valeur est encore plus grande. Grâce à ses richesses , elle est une colonie capable de rivaliser avec l'Inde elle-même et d'alimenter de matières premières les manufactures de la métropole; grâce à sa population, elle est un débouché pour ces mêmes manufactures ; grâce enfin à la vallée du Nil, elle est la porte de l'Afrique équatoriale et elle assure à ses possesseurs la prépondérance sur le continent tout entier. Voilà pourquoi l'Egypte est devenue chère aux impérialistes qui veulent par le chemin de fer et le télégraphe constituer entre le Caire et le Cap un nouvel empire britannique.

Et pourtant ce rêve grandiose n'est pas près d'être réalisé. En fait l'Egypte est comme une dépendance du gouvernement anglais : en droit elle n'est même pas un pays de protectorat ; la suzeraineté du sultan et les institutions internationales sont restées intangibles. Une éventualité peut se produire qui permette aux possesseurs de ces droits de les faire valoir; ils sont en tout cas une réserve menaçante pour l'avenir. Si l'Angleterre a établi en Egypte une exploitation plus sage et plus régulière que celle des khédives, si même elle est parvenue à détruire victorieusement le centre de fanatisme d'où pouvait sortir une nouvelle invasion de barbares, elle a trop négligé jusqu'ici de s'attacher ses nouveaux sujets par le seul lien qui soit irrésistible, par l'influence morale. Aux yeux des Égyp-

tiens, les Anglais ne diffèrent pas des maîtres séculaires qui ont exploité leur pays; étant seulement plus civilisés, ils sont plus tracassiers et ne laissent échapper aucune parcelle des richesses du pays. Leur despotisme minutieux est au moins aussi intolérable que Farbitraire insolent des Mamlouks. Leur domination n'a donc d'autre base que la force, et si les hasards de la politique universelle , au milieu de laquelle leur empire est engagé, les obligeaient à négliger l'Egypte, leur domination pourrait disparaître avec autant de facilité que celle des Mamlouks.

Telle a été en Egypte depuis cent ans l'œuvre de la France, de l'Anoleterre et des vice-rois; de ces trois influences si différentes l'avenir dira quelle fut la plus bienfaisante et la plus profonde.

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