L'Égypte et la Nubie
Départ d’Assouan. — Ses Carrières. —Plïilæ. — Ses Temples.— Les Barabrahs. — Leur origine. — Histoire de la Nubie Inférieure. — Déboud. — Garlass. — Teffah. — Christianisme en Nubie. — El -Kalabcheh. — Beït-el- Oualy. — Talmis.
Le nazir d’Assouan se trouvant en tournée !ors de notre passage, nous allâmes présenter nos firmans à son Véldl (subdélégué) afin d’obtenir les ordres nécessaires pour faire remonter la cataracte à nos barques. Après quelques difficultés qu’aplanit promptement un Turc* Mahmoud-Effendi, que nous avions déjà rencontré à Thèbes, et qui parlait assez bien le français, nous réussîmes à conclure notre marin
ché, et nous finies placer nos effets sur des chameaux qui devaient les transporter par terre jusqu’à Philæ; nous-mêmes, montés sur des ânes , nous nous disposâmes à leur servir d’escorte, pendant qu’une centaine de Nubiens travaillaient à remorquer les canges. Celle de MM. Robinson et Maltass, ayant été jugée trop grande pour pouvoir franchir sûrement la cataracte, ces amis voulurent bien accepter passage à bord de la nôtre.
Deux routes conduisent d’Assouan à Philæ. L’une, tracée en ligne droite, au travers du désert, était la voie antique dont on retrouve les vestiges en plusieurs endroits. Cette route traverse les carrières de granit d’où les Égyptiens ont extrait ces blocs énormes que leurs architectes employaient avec tant de profusion. En pénétrant au milieu de ces immenses exploitations qui couvrent un espace de plus d’une lieue carrée , on reconnaît de toutes parts les traces des travaux des anciens. Partout on marche sur des monceaux d’éclats de granit détachés à la pointe du ciseau ; partout les flancs des rochers sont taillés à pic ou présentent un travail ébauché où l’on cherche à deviner la pensée de l’artiste ; de tous côtés on remarque les traces des coins qui servaient à faire éclater les blocs, ou les trous préparés pour les rece-
voir (ij. Les arêtes vives des rochers exploités par les Égyptiens conservent encore, après trois mille ans, toute leur pureté, toute la fraîcheur de leur couleur d’un rose clair, tandis que les parties voisines ont reçu du temps des formes arrondies et une teinte d’un brun foncé qui permet d’apprécier pendant quelle succession de siècles leur surface a dû être exposée à l’action de l’air pour prendre ce ton noirâtre. D’immenses bancs de granit gris et noir, qui portent également des traces d’exploitation , bordent les bancs de granit rose avec lesquels ils ne forment qu’une seule masse où la séparation des couleurs est marquée avec une netteté incroyable. Des colonnes, dévastés bassins, plusieurs pièces inachevées, gisent, encore au milieu de ces carrières. La plus remarquable est un obélisque taillé obliquement et à demi
(i) Le système adopté par les Égyptiens pour les travaux des carrières d’Assouan , paraît être celui qu’on emploie encore dans quelques endroits pour l’exploitation des meules de moulin : on commence par creuser autour du bloc qu’on veut détacher une rainure étroite , dans laquelle on enfonce de force des coins de bois blanc séchés au four. On arrose ensuite à plusieurs reprises ces coins, qui, gonflés par l’humidité, font éclater régulièrement la pierre et la séparent de la masse du rocher.
enfoui tluns je sable: sa partie visible peut aVoii* vingt mètres de longueur.
Quelques tombeaux musulmans épars dans la plaine , et les ruines de plusieurs mosquées fort anciennes qui couronnent les hauteurs voisines, donnent à ce paysage de pierres une physionomie pittoresque et originale. Sur la même route on rencontre , à une heure environ d’Assouan , une colonne renversée et portant une inscription latine qui atteste que les carrières de cette ville furent également exploitées par les Romains.
La seconde route de Pliilæ, plus longue que celle que nous venons de décrire, suit à peu de distance le cours du fleuve. Au-delà des ruines du vieil Assouan on rencontre sur la hauteur près du chemin une quantité de pierres sépulcrales gravées en caractères coufiques, et élevées en l’honneur des soldats de Khaled-ibn-el-Oualed, surnommé Seif-ullah (l'épée de Dieu), qui, sous le KJialifat d’Omar, s’empara d’Assouan , qu’il détruisit , après avoir perdu , sous ses murs , la plus grande partie de son armée. Plus loin on aperçoit quelques constructions musulmanes éparses çà et là, et des traces du mur qui séparait au moyen-âge l’Égypte de la Nubie. Une marche d’une heure et demie nous côti-
ci iî isi t de nouveau sur le bord du fleuve près d’un petit village nommé El-Chellûl , bâti au milieu des rochers, et entouré de quelques dattiers.
Peut-être faut-il reconnaître dans ce village Je bourg appelé El-Kasr par les historiens arabes. Ce bourg, situé à cinq milles d’Assouan , fut long-temps la dernière place appartenant aux musulmans, qui y entretenaient une garnison pour la défense de la porte par laquelle on entrait en Nubie.
Bientôt , en suivant la rive du Nil , nous aperçûmes l’ile de Philæ, et le paysage si pittoresque dans lequel elle est encadrée. Une demiheure après, campés près de quelques cabanes nubiennes en face de Pile, nous jouissions à loisir du délicieux aspect qu’elle offrait à nos regards.
Vers le nord, notre vue était bornée par l’angle que forme le Nil, qui disparaît entre les rochers, tandis que du côté du sud nos yeux suivaient, pendant plus d’une lieue, le cours du fleuve, qui serpente aux pieds des rocs de granit taillés à pic à quatre-vingts mètres de hauteur. Ces rochers se prolongent à l’ouest sur Pile de Suem , plus vaste que celle de Philæ où i on aperçoit, au milieu d’énormes blocs gra-
Égypte et JVUB1E.
nitiques, les ruines élégantes d’un temple. Une plaine sablonneuse flanquée des montagnes d’El-Djanieh s’étend à l’orient. Dans cette plaine s’élèvent, de distance en distance, quelques pyramides de rochers qui semblent prêtes à s’écrouler. La plus remarquable, l’Abaton des anciens , connu des Arabes sous le nom de Ferch-el-Faraoun (lit de Pharaon), présente un amas de rocs de granit détachés, surmonté d’un énorme bloc qui semble soutenu par enchantement, et sur lequel sont gravées deux tables hiéroglyphiques .
Au milieu de ce paysage aride est un beau lac formé par les eaux tranquilles du fleuve , du sein desquelles sort, brillante de verdure et de fraîcheur , une île enchantée couverte de palmiers et de temples. Tout ce que l’imagination peut se figurer du site d’une île sacrée , choisie à plaisir par les prêtres , est dépassé par la vue de Philæ. Rien ne peut rendre l’effet de ces pylônes majestueux , de ces colonnades éblouissantes de blancheur qui se dessinent au milieu des groupes d’arbres qui les entourent; de l’ensemble de ce site si gracieux auquel l’opposition de la nature désolée qui l’environne , ajoute encore un charme nouveau.
Un peu avant Philæ, le Nil cesse d'être dé-
chiré par les rescifs dont son cours est hérissé depuis Assouan. C’est donc là que nous attendîmes que nos canges eussent remonté les cataractes. Une petite barque nubienne vint en attendant leur arrivée nous transporter à l’île de Suem , la plus vaste et la plus escarpée de celles de la première cataracte. Suem fut consacrée au culte long-temps avant Philæ , et la foule se pressait dans le parvis de ses temples, lorsque son heureuse rivale n’était encore qu’un îlot sans nom; mais les sanctuaires de Philæ, plus adroitement exploités sans doute, réussirent bientôt à fixer la vogue, et le temple de Suem était oublié quand ceux de Philæ jouissaient encore d’une faveur qui résista, jusque sous le règne de Justinien , aux empiétemens du christianisme naissant. On voit encore debout à Suem quelques colonnesdu temple de Cnouphis et d’Hathôr, élevé par Ptolétnée Philométor sur les ruines de celui qu’Amonotph II avait consacré à ces divinités.
Bientôt nous débarquâmes à Philæ, sur laquelle, s’il faut en croire Strabon , s’élevait jadis une ville, assertion que semblerait devoir contredire son titre d’île sacrée. Quoi qu’il en soit, le peu de surface de l’île, qui n’a que i3oo pieds environ de longueur sur 600 de large ,
et surtout le peu d’espace que durent laisser y aux habitations des profanes, les édifices religieux, dont elle est presque entièrement couverte, ne permettent guère de penser que cette ville ait jamais pu être considérable.
Philæ doit, comme Eléphantine, son existence à des brisans de granit sur lesquels les atterrissemens du Nil ont formé un sol d’alluvion. Pour la garantir du sort d’une quantité d’îlots, souvent plus considérables, que le Nil crée et détruit tour à tour chaque année, des quais ont été construits partout où le roc vif ne la défendait pas contre les eaux du fleuve. Ces quais agrandis et réparés à diverses époques, offrent aujourd’hui le résultat collectif des travaux des Égyptiens , des Grecs , des Romains et même des Arabes. On ne compte maintenant à Philæ que cinq ou six cabanes, séjour temporaire d’autant de familles nubiennes qui viennent chaque année s’y fixer avec quelques chèvres, dans la saison des basses eaux , pour cultiver, à l’est de Pile, du doura et des légumes, sur des bas-fonds que le fleuve laisse à sec durant quelques mois.
Parmi les monumens dont le sol de Philæ est couvert, on remarque des constructions des Pharaons, des Ptolémées et des Romains, et
meme les restes d’un arc cle triomphe de style grec (i). Mais deux édifices méritent surtout de fixer l’attention. Le premier est un petit temple inachevé, situé à l’est de l’ile, et dont le plalond, aujourd’hui presque entièrement écroulé, était supporté par seize colonnes engagées jusqu’à moitié de leur hauteur dans un mur qui formait la seule clôture de l’édifice. L’élégance de ces colonnes et de leurs chapiteaux, et les belles proportions des frises qui régnent à l’entour, font de ce monument un modèle aussi gracieux qu’original de l’architecture égyptienne des derniers temps.
La façade du grand temple regarde le sud. Comme celui de la plupart des monumens, résultat des travaux de diverses époques, son plan général est irrégulier , mais ce défaut de régularité, habilement dissimulé, disparaît à la vue simple.
Deux galeries qui comptent encore plus de soixante colonnes debout , conduisent au pied de pylônes de vastes dimensions et d’une su-
(x) Nectanèbc Ier, les Ptolémées Évergèle 1er, Épiphane , Évergète il , Philomélor et Philailelphe; enfin Auguste, Claude et Tibère, ont successivement travaillé aux monumens de Philæ.
perbe conservation , décorés sur toute leur hauteur de sculptures et d’hiéroglyphes dans d’énormes proportions. Un péristyle, fermé de galeries latérales , conduit à d’autres pylônes entre lesquels s’ouvre la porte qui donne entrée dans le pronaos du temple. Dix colonnes dont les fûts sont semblables entre eux et dont les chapiteaux , tous variés, sont des modèles de goût et d’élégance , soutiennent ce portique. Là, tout ce qu’on aperçoit autour de soi , colonnes, murs, plafonds, est revêtu de sculptures ornées des plus riches couleurs, et peutêtre plus qu’aucune autre, cette première salle du grand temple de Philæ peut donner une idée de l’aspect qu’offraient les temples de l’Égypte, au temps de leur splendeur. Quelques croix gravées sur les colonnes, des traces de plâtre et de nombreuses inscriptions , témoignent que les chrétiens ont voulu, dans les temps postérieurs , cacher aux regards des fidèles les images profanes d’un culte aboli. Ces inscriptions nous apprennent que ces demeures consacrées à Isis, furent, par les soins de l’évêque Théodore , dédiées au vrai Dieu et au Sauveur du inonde.
Dans quelques endroits du temple, on remarque des pierres couvertes d’hiéroglyphes
tronqués ou renversés, et des matériaux enlevés à d’autres constructions aujourd’hui détruites. Ainsi ces mêmes pierres, ces mêmes hiéroglyphes, ont vécu deux fois comme monumens, et de combien de siècles ne faut-il pas remonter dans le passé , si on veut retrouver l’origine de la civilisation et des arts dont ils révèlent la perfection?
C’est à Philæ que nos vieux soldats d’Italie cessèrent de poursuivre les Mamlouks auxquels Desaix n’avait pas laissé un instant de relâche. Ils ne voulurent pas quitter ces lieux auxquels leurs victoires venaient de donner une nouvelle célébrité, sans y monumenter leurs noms, sans y consigner leurs succès. Une des faces intérieures de la porte des grands pylônes n’avait pas reçu d’hiéroglyphes, et semblait une page laissée libre à dessein par les Ptolémées , pour ceux qui, à force de gloire, acquerraient le droit de la remplir. Ce droit, nos phalanges l’ont conquis après vingt siècles, et le grand pylône est chargé d’apprendre à la postérité que