CHAPITRE XVII
ElTel-Bénab. — Maladie de Mahmoud. — Nour. — Pyramides. — Djebel-Barkal. — Pyramides. — Temples. — Napata. — Famille nubienne. — Nous retournons sur nos pas. — Méraouy. — Malades. — Talismans. — Bohémiennes.— Superstitions — Une potence. — Marché de Méraouy. — Hannek. — Un divorce. — El-Mokat. — Cheikh Abd-er-Bahman. — Tehteh. — Retour à Maraka.
Une brise favorable nous fit franchir l’île d’El-Tel-Bénab , aussi remarquable par sa fertilité que par les soins que ses habitans donnent à la culture. L’aspect de cette île paraît d’autant plus riant qu’il contraste avec le spectacle nu et désolé qu’offrent les rives du fleuve, resserrées en cet endroit par les rochers escarpés qui terminent le désert. Le blé , le doura et les dattes sont les principaux produits de ce district où l’on récolte aussi de l’orge, du coton, un peu de tabac, et du ricin dont l’huile est employée par les habitans pour se graisser le corps et les cheveux.
Une forteresse de terre assez importante , construite au sommet d’un rocher, s’élève au milieu des ruines du village de Kadjabé, d’où l’on jouit, sur le cours du fleuve, de la vue la plus riante et la plus étendue. Pendant la nuit, nous dépassâmes
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Méraouy ou Méraoueh. Enfin, au lever du solefi, nous abordâmes sur la rive droite à Barbai , misérable hameau près duquel sont situées les ruines de l’antique Napata.
L’état de notre Mahmoud, qui nous donnait depuis quelque temps de vives inquiétudes , nous fit prendre le parti de louer à Barkal une cabane pour l’y établir et lui laisser prendre quelques jours de repos. Le lendemain, une navigation de deux heures nous conduisit sur la rive opposée du Nil, à Nour, bourg d’environ quatre cents âmes, dont les maisons sont bâties d’un mélange de terre et de paille hachée. Quelques-unes sont faites en forme de cbne, comme celles du Rordofal, afin qu’elles puissent mieux résister aux pluies qui, depuis quelques années, sont plus fréquentes dans ces parages.
À une demi- heure environ de Nour, s’élèvent au milieu d’une plaine inculte (i) , les pyramides cYEl-Bellal. Leur nombre a dû être autrefois de plus de quarante; mais c’est à peine si parmi les débris de celles que la barbarie des hommes, plus encore que la main du temps, a réduites à des masses informes, on peut en compter aujourd’hui quinze dans un état de conservation qui permette d’apprécier leur importance.
(i) On reconnaît près des pyramides, les vestiges d’un canai qui en faisait presque le tour et qui aboutissait au Nil.
Presque toutes ont perdu plus de la moitié de leur revêtement. Ces pyramides varient entre elles de grandeur et d’inclinaison ; leurs quatre faces répondent à peu près aux quatre points cardinaux. Elles ne diffèrent de celles de l’Égypte, que par leur forme plus aigue. Les matériaux qui y sont employés sont le grès et une espèce de poudingue grossier, et de nature ferrugineuse. Ces matériaux sont joints seulement avec de la terre. Le noyau de quelques-unes des pyramides est également formé de terre recouverte par une certaine épaisseur de pierres.
La plus grande et la plus remarquable de ces montagnes de main d'homme , quoique bien ruinée elle-même, a presque conservé son élévation primitive. Les côtés de sa base ont cent cinquante mètres de développement; sa hauteur est de trente-quatre mètres environ. Elle est divisée dans sa hauteur en trois parties, et sa forme est celle de trois pyramides tronquées, superposées l’une à l’autre et reposant chacune sur un socle d’environ trente centimètres d’élévation dont la coupe est verticale. Cette disposition laisse régner autour de la base des deux petites pyramides supérieures , une galerie d’environ un mètre vingt -cinq centimètres de largeur. Les dégradations qu’a souffertes le monument permettent de voir que cette cou-
s fraction extérieure servait comme d’enveloppe à une autre pyramide d’une inclinaison régulière et dont on aperçoit dans quelques endroits le revêtement encore intact, formé de belles assises d’un grès gris et luisant taillé avec le plus grand soin.
Aucune trace ne donne à penser qu’on ait jamais tenté d’ouvrir cette pyramide, préservée sans doute contre la cupidité sacrilège des fouilïeurs par le peu de résultats obtenus dans la destruction de celles qui l’environnent. L’absence to* taie de ruines antiques, aux environs d’El-Bellal, ne permet guère de croire qu’une ville ait jamais existé dans cet endroit, qui sans doute fut la nécropole de Napata. On sait en effet, qu’un motif Religieux faisait le plus souvent séparer par le Nil, ou au moins par un canal, l’asile des morts de la demeure des vivans. Il fallait presque toujours passer l’eau pour arriver à la nécropole placée de préférence vers l’occident, lieu où le soleil Se couche et où commence l’empire des ténèbres. Ce voyage à travers le fleuve était l’emblème du voyage de l’ame à travers l’océan des aies qu’il fallait traverser pour arriver au séjour du repos. Aujourd’hui encore, les tombeaux des modernes habitans de Nour entourent ces antiques sépultures, comme si ce lieu devait être éternellement consacré à la mort.
A notre retour à Barkal, nous trouvâmes notre interprète Mahmoud dans l’état le plus inquiétant. Pendant notre incursion à Nour, il avait été pris d’un délire affreux, que nous trouvâmes calmé, il est vrai ; mais il nous déclara que son intention formelle était de retourner en Egypte et que rien ne le ferait changer de détermination. Notre embarras était extrême, car nous ne savions pas assez la langue pour pouvoir nous aventurer seuls dans ces contrées lointaines; d’un autre côté, les fonds commençaient à nous manquer, et nous avions appris à Debbeh que le Mâlem de Chendy, sur lequel nous avions une lettre de crédit, venait d’être pendu pour concussion , par ordre du Moudir. Ces considérations puissantes, auxquelles il faut ajouter le triste état de nos santés épuisées par la fatigue, enfin, l’approche de la saison des pluies et des fièvres meurtrières qu’elle amène avec elle (i); tout nous faisait une loi de ne pas nous obstiner à pousser plus avant nos explorations : nous décidâmes donc, bien qu’à regret,
(i) Dès le commencement de la saison des pluies , les habitans de Chendy, d’Hallav et du Sennâr quittent leurs habitations pour fuir loin de l’atmosphère empestée des bords du fleuve. C’est sur des éminences éloignées du Nil qu’ils se retirent pour respirer un air plus pur, jusqu’à ce que le dessèchement des lagunes que les pluies laissent après elles, leur permette de regagner leurs villages.
qii’après avoir visité les ruines de Napata, nous commencerions à revenir sur nos pas.
A un quart de lieue du Nil et sur la limite du désert , s’élève le mont Barkal , énorme rocher de grès dont le sommet offre , comme celui de toutes les montagnes du pays, une surface plane ; il est accessible seulement du coté du nord ; partout ailleurs ses flancs abruptes semblent menacer la plaine, déchirés qu’ils sont par mille crevasses qui servent d’asile à des nuées d’oiseaux de proie. C’est au pied de la montagne, vers le sud, que sont situées les ruines de la ville. Plus loin vers l’ouest, s’étendent des pyramides au-delà desquelles on trouvait, il y a peu d’années , des puits sépulcraux creusés dans le roc, et aujourd’hui presque tous entièrement comblés par le sable.
Les pyramides sont éloignées d’environ cinq cents mètres du pied du mont Barkal. Elles sont au nombre de dix-huit, divisées en deux groupes et très rapprochées les unes des autres. La plus grande , dont la base a environ vingtneuf mètres de côté, est à demi ruinée. Sa construction rappelle celle des pyramides de Sakkara et semble remonter à une antiquité très reculée, au contraire des autres qui paraissent toutes appartenir à une époque beaucoup plus récente. Celles-ci , dont quelques-unes sont d’une conser-
vation parfaite , diffèrent entièrement des pyramides égyptiennes, par l’exiguité de leurs proportions,et surtoutparleur formebeaucoup plus aiguë que celles de tous les autres monumens de ce genre. Dans la partie inférieure ,- leur revêtement est régulièrement taillé en gradins , à l’exception des angles qui sont dressés dans toute la hauteur. A trois mètres environ du sommet, ce système change. Le revêtement est alors taillé d’une seule pente et les angles sont façonnés en baguettes rondes, aussi bien que les arêtes de la petite plate-forme carrée qui termine la pyramide. On remarque au centre de cette plate-forme un trou destiné sans doute à recevoir la tige de métal qui servait à fixer sur le monument l’ornement quelconque qui la surmontait.
A la plupart de ces pyramides est annexé sur la face qui regarde le sud, un petit sanctuaire dont l’intérieur est peint et orné d’hiéroglyphes d’une médiocre exécution et d’inscriptions en caractères éthiopiens. Deux de ces sanctuaires sont voûtés , ce qui ne permet pas de faire remonter leur édification à une antiquité bien reculée, puisque cette manière de bâtir fut, comme 011 le sait , inconnue aux premiers Égyptiens.
Ces constructions semblent, au premier aspect,
EGYPTE ET IYUBIE.
être comme le vestibule des pyramides et devoir y donner entrée. Cependant tout porte à croire qu’il n existe entre elles aucune communication, car le mur du fond de plusieurs de ces sanctuaires a été détruit avec l’intention de pénétrer plus avant; mais sans autre résultat que de découvrir le revêtement de la pyramide aussi soigneusement travaillé que le reste de sa surface , et comme si le sanctuaire y avait été ajouté après coup.
Nul doute au surplus que, comme toutes les autres , les pyramides de Napata n’aient été destinées à couvrir des sépultures, et même, suivant toute apparence, des sépultures royales. Mais c’est sous la base même de l’édifice qu’il faudrait chercher l’ouverture des puits qui doivent renfermer les corps des anciens souverains de l’Éthiopie.
Entre les pyramides et le pied de la montagne, on rencontre un assez grand nombre de tombeaux modernes, surmontés de pierres tirées des ruines et couvertes d’hiéroglyphes. Bientôt après on foule un sol jonché des débris de palais et de temples. Nous allons les décrire en commençant par ceux qui se trouvent vers l’est, et dans l’ordre où ils se présentent en suivant le cours du Nil.
Après avoir dépassé des traces d’un mur d’en-
ceinte qui suit le pied du mont Barkâl, on trouve à peu près sur la même ligne, les restes de trois monumens écroulés et presque entièrement ensevelis sous le sable et sous une incroyable quantité de fragmens de poterie antique. Tous les alentours , ainsi qu’une grande partie de la plaine, sont couverts des mêmes fragmens.
A quelques pas plus loin, on distingue les ruines d’un vaste monument qui paraît avoir été un palais : de grands murs, des montagnes de pierres accumulées , et les restes imposans de quatre pylônes, attestent l’importance de cet édifice dont l’ensemble présente deux enceintes principales (i). Une colonne de la même forme que celles de Gorguia, demeure seule debout au milieu de la première enceinte, comme pour attester la grandeur et l’élégance de celles dont les restes sont renversés à ses pieds et dont on aperçoit encore les bases à demi enfouies sous les décombres. Parmi ces débris confus , on remarque deux grandes pièces de granit gris, d’un très beau travail et ornées d’hiéroglyphes du
(t) Les ruines de ce monument occupent un espace de 4 5o pieds de longueur sur une largeur de 160. Son entrée principale était tournée vers le sud, et fut, sans aucun doute, précédée de cours et de galeries aujourd’hui détruites, mais dont l’existence est attestée par une colonne et par les jambages d’une porte qu’on aperçoit encore debout à quelque distance et dans l’alignement de la porte d’entrée.
EGYPTE ET NlJBiE.
meilleur style. L'une fut sans aucun doute un autel ; mais il serait plus difficile de déterminer à quel usage la seconde a pu être destinée.
Deux pylônes à demi écroulés et dans 1 intérieur desquels sont pratiqués de beaux escaliers, s’élèvent entre les deux enceintes. O11 voit encore au pied de ces pylônes une base de statue en granit noir sur laquelle on distingue le cartouche du roiTaharaka,le premier Pharaon de la dynastie Ethiopienne qui envahit l’Égypte, et fit, suivant certaines traditions historiques, la conquête de toute l’Afrique septentrionale jusqu’aux colonnes d’Hercule (1).
La seconde partie de l’édifice est, comme la première, terminée par deux pylônes qui en ornaient l’entrée du côté de la montagne. O11 voit près de ceux-ci les restes de deux lions de granit rose. Deux autres lions semblables, mieux conservés, ont été dernièrement enlevés, mais les eaux trop basses n’ayant pas permis de leur faire franchir la seconde cataracte, on a été obligé de les abandonner, au moins momentanément, dans le Dar-el-Hadjar où nous avons eu depuis occasion de les voir.
Entre le grand palais et le pied du mont
(1) Ce prince forma , suivant Champollion , la xxvc dynastie du canon chronologique de Manéthon, au huitième siècle avant Père chrétienne.
Barkal, on trouve des colonnes renversées d’un assez grand diamètre, qui ont dû faire partie du péristyle d’un temple creusé dans le roc et aujourd’hui écroulé. Après celui-ci, vient un autre temple très petit, qui ne contenait que deux salles. Deux statues de granit noir assises et d’un assez beau travail, ornent la porte de ce petit temple au-delà duquel s’étendent les vestiges d’un monument beaucoup plus important, mais entièrement ruiné et couvert de sable et de débris.
Après avoir traversé quelques autres ruines informes et dont il serait impossible de reconnaître la destination, on arrive enfin au Typhonium , le mieux conservé de tous les monumens de Napata. Celui-ci était en partie construit et en partie creusé dans le rocher.
Huit colonnes sont encore debout au milieu des débris amoncelés du pronaos. La hideuse statue de Typhon sert de chapiteau à l’une d’elles. Les autres sont surmontées de chapiteaux d’une forme particulière et ornés de la tète d’Isis surmontée de la façade d’un temple. La première salle du temple souterrain est aussi presque entièrement écroulée ; aujourd’hui, il n’y reste plus debout qu’un seul pilier auquel est adossée la statue de Typhon , la tète ornée de plumes, de fleurs de lotus et du cartouche du roi
Taharaka. Au-delà est le sanctuaire encore intact, dont les murs sont recouverts de peintures hiéroglyphiques d’un style remarquable. Deux petites salies latérales paraissent n’avoir jamais reçu la dernière main.
Les ruines d’un petit temple presque entièrement détruit et creusé dans le roc , à très peu de distance du Typhonium,sontles dernières qu’on rencontre vers l’ouest; ce temple est pratiqué sous une pointe isolée du rocher, détachée de la montagne et qui semble près de s’écrouler. On y distingue les vestiges de trois salles qui furent peintes et décorées d’hiéroglyphes. \
Napata ne commence à nous être connue que par les écrivains du siècle d’Auguste. Cette ville n’est nommée par aucun des historiens ou géographes plus anciens , et 11’est aucunement indiquée par Hérodote, qui donne dans son second livre des détails sur cette partie de l’Afrique et notamment sur Méroé, capitale du pays, dont Napata, fut une des villes les plus remarquables. Ainsi, rien ne nous révèle son existence avant la fin du siècle qui précéda notre ère , et cependant l’importance quelle avait à cette époque , atteste une fondation beaucoup plus ancienne, fait sur lequel ne peut d’ailleurs laisser aucun doute l’inspection de plusieurs de ses monumens.
Strabon, Pline, Dion Üassius, et quelques autres auteurs, font mention de Napata. Il résulte de leurs récits que cette ville ne fut pas connue des Romains avant l’époque ou Pétronius , préfet de l’Egypte sous Auguste, fit une incursion en Éthiopie pour venger l’honneur du nom romain, outragé par une irruption des Éthiopiens sur le territoire de l’empire, où ils avaient commis de grandes dévastations et renversé les statues de l’empereur.
Après avoir, au rapport de Strabon , mis les Ethiopiens en déroute aux environs d’Assouan, àPselcis et à Premnis,Pétronius s’avança contre Napata, capitale de la reine Candace (1), que défendait le fils de cette princesse. Ce prince ayant inutilement tenté la voie des négociations , abandonna la ville que le général romain ruina de fond en comble.
Il paraît que, depuis lors, elle ne s’est jamais relevée de ses ruines, et Pline en confirmant le récit de l’expédition de Pétronius, ajoute qu’environ un demi-siècle après cette époque, lorsque les explorateurs envoyés par Néron par-
(i)Nous savons par Pline que ce nom était, depuis plusieurs générations, porté par les femmes qui gouvernaient le pays ; et saint Chrysostome et Eusèbe nous font connaître que, de leur temps, c’étaient encore dos femmes qui régnaient en Éthiopie.
coururent l’Éthiopie, Napata n’était plus qu’une ville de peu d’importance , tandis que Méroé était la capitale du pays. Peut-être pourrait-on inférer du rapport de Pline réuni à ceux d Hérodote et de Strabon , que, florissante dès les temps les plus antiques , Méroé céda un instant à Napata, pendant le siècle d’Auguste, le premier rang et le titre de capitale, qu’elle reprit après la destruction de cette ville par les Romains.
Une question long-temps controversée occupe encore l’attention des savans. Les Égyptiens ontils reçu des Éthiopiens la connaissance des arts? ou les arts ont-ils remonté le Nil pour s’introduire dans l’Éthiopie? La similitude du style, qui trahit évidemment une origine commune, autorise l’une et l’autre de ces hypothèses. L’inspection des pyramides de Nour et de quelques-unes de celles de Barkal, ne permet pourtant guère de douter que leur construction ne remonte aux siècles les plus reculés; et cette réflexion s’applique avec encore plus d’évidence à celles de Méroé, point bien déterminé aujourd’hui de cette terre sacrée où s’accomplit le mystérieux développement d’une des plus anciennes civilisations dont les annales historiques aient gardé le souvenir. L’Éthiopie fut donc dès la plus haute antiquité décorée de monumens, et bien que leurs sculptures et leur style, inférieurs à
ceux des temples de l’Égyple, aient souvent été pris pour une corruption du style égyptien, il nous semble plus juste de reconnaître dans ce dernier un progrès sur l’invention éthiopienne, un perfectionnement du type primitif emprunté par l’Égypte aux régions supérieures.
On ne retrouve en effet parmi les monumens éthiopiens , ni le style des beaux siècles de l’art égyptien ni celui des premières époques de la décadence. Les productions élégantes du siècle des Psamméticus, et les productions grossières des dynasties Persanes , n’ont pas avec les monumens de l’Éthiopidl plus de rapport que celles des époques Ptolémaïque ou Romaine. Le style éthiopien est un style à part qu’il ne faut pas plus prendre pour une copie que pour une corruption de l’art égyptien.
A ces observations puisées dans l’examen attentif des monumens, les caractères géologiques du pays viennent ajouter des arguniens puissans, pour attester que le style éthiopien est antérieur aux autres, et que, s’il n'est pas le meilleur, il est du moins le plus ancien. Plus on avance vers le sud, et plus le sol révèle son caractère primitif et indique que l’Ethiopie-
Supérieure a dû recevoir des hahitans avant la
Basse- Nubie et l’Egypte. Jamais les hautes régions éthiopiennes, arrosées par des pluies an-
ÉGYPTE F.T NDBIE.
nuelles, n’attendirent pour entretenir leur fertilité le secours des inondations périodiques du Nil ; jamais leurs plateaux n’eurent besoin, pour devenir habitables, qu’un limon apporté peu à peu par le fleuve vînt élever leur sol audessus du niveau de la mer; et, sans aucun doute, là vécut une population agglomérée avant que la lente action des siècles ait donné naissance à l’Egypte, création du Nil, dont la pente, en déterminant la marche des populations , semble indiquer celle que la civilisation dut suivre.
Les symboles religieux des Egyptiens, les figur es tracées sur leurs temples , appartiennent en grande partie à l’Ethiopie. Le cynocéphale, d’autres singes, les serpens, la giraffe, l’autruche et le bœuf Apis lui-mème, par le type constamment adopté pour sa représentation, attestent une origine éthiopienne. Enfin l’encens, la myrrhe, les bois odoriférans et la plupart des objets qui servaient au culte étaient presque exclusivement les produits de l'Éthiopie; et tout, dans les usages religieux de l’Egypte, semble emprunté aux régions du sud.
Certes la civilisation éthiopienne était imparfaite, ses arts étaient grossiers; il fallut le beau ciel de l’Égypte, il fallut les relations de tout genre que sa position géographique lui permit
d’établir pour en achever le développement; mais il n’en reste pas moins probable que c’est à leurs voisins des régions du sud que les Égyptiens ont emprunté le type primitif de leurs arts et de leur religion.
Plus tard, par une de ces réactions si communes dans l’histoire de l’humanité, nous voyons cette civilisation , ces arts, devenus plus parfaits, remonter le fleuve qu’ils avaient jadis descendu dans leur enfance, et revenir en étrangers dans les régions mêmes dont ils avaient tiré leur origine.
Une foule de monumens de la Basse-Nubie, de Barbai et même de Méroé, évidemment postérieurs à plusieurs des monumens de Thèbes , attestent cette réaction; mais tout porte à croire qu’un immense intervalle sépare l’origine de ces édifices de la renaissance de l’art éthiopien, de celle de ses premières productions, et que cet intervalle est le temps dans lequel ont été fondés les monumens que l’art égyptien , parvenu à sa perfection , a légués à l’admiration des siècles à venir.
Après avoir erré dans les ruines, nous venions, aux heures brûlantes de la journée, chercher dans le Typhonmm, à l’ombre du sanctuaire, un abri contre les ardeurs du soleil. Là peut-être les vaincus avaient espéré trouver un asile contre
la barbarie des soldats de César; les cris des vainqueurs, leurs chants de triomphe, avaient îetenti dans ces lieux où règne maintenant un morne silence. Assis sur quelques riches débris, nous réfléchissions à la singulière destinée des princes par qui furent élevés ces édifices somptueux. Sans doute ils furent grands et puissans; sans doute aussi ils crurent qu’attachée à ces monumens, leur renommée traverserait les siècles; et cependant leur vie a disparu sans laisser de traces. Trahie dans ses égoïstes calculs, leur vanité n’a pas même pu réussir à nous conserver leurs noms , et ils semblent n’avoir épuisé toute leur puissance que pour porter à la postérité ces muets témoignages de leurs efforts infructueux pour échapper à l’oubli.
Chaque soir, en revenant à notre bord, nous apercevions près du rivage une famille nubienne occupée à faire la prière. Le chef de cette famille, vieillard octogénaire dont la barbe blanchie par l’âge retombait majestueusement sur sa poitrine, se tenait debout tourné vers l’Orient. Derrière lui se plaçaient ses nombreux enfans rangés sur deux lignes , dont l’une était composée de ses fils ou gendres au nombre de sept, et l’autre de ses petits-fils en nombre presque double. Tous dans une attitude grave et recueillie , la tète baissée et les bras croisés sur la
poitrine, répétaient à demi-voix la prière que récitait tout haut le chef de la famille, ou s’agenouillaient et frappaient avec lui la terre de leur front.
Il nous était impossible de nous défendre d’une profonde émotion à la vue de ce sacerdoce domestique , exercé avec une dignité et une simplicité que l’on chercherait vainement dans nos contrées civilisées. « Dans un pareil mo- « ment, nous disait au Caire un. Turc de nos « amis, on pourrait brandir un sabre au-dessus « de la tète d’un vrai croyant qu’il ne se tour- « nerait pas pour l’écarter; car le créateur est « plus grand que la créature et Dieu prend « soin de ses serviteurs.»
Le g mai, à l’aube du jour, après avoir du haut du mont Barkal porté un triste et dernier regard vers les contrées qu’il ne nous était pas permis de parcourir, nous donnâmes à nos gens l’ordre du départ.
Le soleil venait de se lever quand nous arrivâmes à Méraouy, bourg formé de maisons éparses qui s’étendent entre le désert et les terres cultivables. Le nom de Méraouy a fait croire mal à propos à quelques voyageurs , que les ruines de Djebel -Barkal étaient celles de Méroè, mais le témoignage de Pline ne permet pas de doutes sur ce point, et cette analogie ne
nous ne prouve rien, sinon qu’il est resté dans ces contrées un souvenir confus du florissant empire dont elles firent partie et dont Napata fut peut-être un instant la capitale.
Nous étions attendus à Méraouy où notre premier passage avait été signalé, ainsi que notre séjour aux ruines de Barkal ; aussi, toujours préoccupés de l’idée des trésors que les Francs vont chercher dans les ruines, les habitans n’avaient-ils pas manqué de nous supposer une habileté toute particulière dans la sorcellerie.
Notre arrivée fut à peine connue que nous vîmes se succéder nombre de malades ou de prétendus malades qui venaient nous consulter en nous suppliant de leur donner des remèdes et surtout des talismans , opération qui se bornait à tracer des signes sur un morceau de papier qu’ils emportaient précieusement. La complaisance avec laquelle nous nous prêtâmes à ces demandes, nous valut mille bénédictions. Nous ne pouvions pourtant nous empêcher de sourire, tout en distribuant gravement nos talismans, à la vue de ces hommes , pour la plupart grands et robustes , qui venaient chercher la manière infaillible de jouir toujours d’une bonne santé, auprès de deux pauvres diables, maigres , harassés, couverts de plaies et minés par la fièvre.
L’ex-Mélek de Méraouy, que sa résistance au fils de Méhémed-Ali a fait dépouiller de ses biens et qui se trouve aujourd’hui réduit à la condition de palefrenier dans ces mêmes lieux où naguère on obéissait à la moindre de ses volontés, vint aussi nous consulter. Il était affecté depuis quelques années d’une ophthalmie chronique, et voulait absolument connaître l’influence que pouvait exercer sur sa maladie un petit épervier antique en lapis , qu’il portait depuis plusieurs mois suspendu à son cou en guise d’amulette.
A cette longue procession de malades réels ou imaginaires, succédèrent des bohémiennes ( Tchinguianè ), au teint cuivré, qui vinrent proposer à nos mariniers de leur tirer la bonne aventure. Toute leur science magique consistait à jeter en l’air sept coquilles qui, selon la manière dont elles se trouvaient placées en tombant, annonçaient heur ou malheur; et cette opération devait être renouvelée sept fois, car l’idée mystérieuse attachée par les anciens au nombre sept , se retrouve encore mêlée à bien des superstitions modernes. Ainsi, jusque sur les confins de l’Ethiopie, nous retrouvions ces tribus nomades dont l’origine se perd dans la nuit des temps et qui, partout étrangères et partout méprisées, sont condamnées par un destin
bizarre à errer sans cesse sur toute la surface de l’ancien monde.
Le Kaehef de Méraouy, Youssouf-Aga, nous envoya complimenter sur notre heureuse arrivée. Lorsque nous allâmes lui rendre visite, il était assis sur son divan , et entouré de quelques vieux cheikhs du pays : « Eh bien, nous u dit l’un deux en se caressant la barbe et nous « regardant avec des yeux d’envie, vous venez « donc aussi de puiser à pleines mains dans les « trésors cachés à Barkal?» L’éclat de rire par lequel nous accueillîmes cette allocution , ne parut nullement l’étonner : « Je sais bien, re- (( prit-il, ce que vous allez nous répondre : vous « ne venez que pour voir les pierres ; mais nous « ne sommes pas dupes de pareilles défaites et « nous savons très bien que vos livres anciens « vous indiquent les endroits où les trésors sont « cachés; comme vos magies vous donnent les « moyens de vous en emparer. »
Vainement nous eussions essavé de le dés-
abuser. Rien ne peut persuader à ces peuples qu’on s’expose à tant de fatigues , seulement pour venir visiter des ruines antiques. Cette prévention est la principale cause des obstacles et des périls qu’on rencont re à chaque pas dansl’Orient. Long-temps encore elle opposera aux explorations des voyageurs une barrière que la crainte
ÉGYPTE ET NU ME
d’un châtiment sévère peut aplanir un instant, mais que l’influence d’un gouvernement éclairé pourrait seule à la longue faire disparaître entièrement.
Youssouf-Kachef habitait l’anci'en palais du Mélek. Au milieu de la salle du divan s’élevait un autel carré de granit noir , qui servait autrefois de trône à ce prince et sur lequel est sculpté avec une pureté remarquable le cartouche d’Osortasen I, Pharaon de la xvne dynastie. On voyait dans la cour une statue assise, de granit gris, tirée, comme l’autel, des ruines de Barkal.
Au-dessous des fenêtres du divan était le bazar, et un peu plus loin , sur une petite élévation , une potence dressée, que le Kachef nous faisait remarquer avec une complaisance toute particulière, nous racontant, le sourire sur les lèvres, comme quoi il avait eu quelques jours auparavant la satisfaction d"y faire pendre un meurtrier. Le frère de la victime n’ayant pas consenti à recevoir le Dyeh (q)
(i) Lorsque, dans une querelle survenue entre Arabes, il y a eu du sang répandu, ce sang peut être racheté par une somme d’argent que le meurtrier paie à la famille de la victime. Cette somme, appelée dyeh, met fin à toute poursuite judiciaire et à tout projet de vengeance delà part des parens, lorsqu’ils consentent à l’accepter comme une réparation. De là cet adage si connu parmi les Arabes : « Ne crains pas de verser le sang que tu peux meheter. »
298 Égypte et nubie.
(prix du sang), l’assassin avait dû subir la peine de son crime. Cette exécution semblait avoir singulièrement relevé aux yeux duKachef sa propre autorité, et il prenait en en parlant, l’air d’importance d’un hobereau du moyen-âge lorsqu’il avait enfin trouvé l’occasion d’exercer le droit de haute justice, demeuré pendant deux ou trois siècles une sinécure dans sa famille.
Lorsque nous quittâmes Youssouf-Aga,ilnous offrit en cadeau une fort belle autruche que nous refusâmes à cause de sa grosseur, qui 11e nous aurait pas permis de l’emporter. Avant de remettre à la voile, nous voulûmes aller visiter le bazar. C’était précisément le jour el l’heure du marché, et l’affluence était considérable. Les marchands, établis sous une espèce de halle assez vaste, soutenue par des pieux et couverte de nattes, fumaient paisiblement leur pipe, accroupis près de leurs marchandises. Quelques soldats égyptiens, se promenant çà et là, appliquaient avec une imperturbable gravité des coups de courbach sur les épaules des curieux qui encombraient inutilement le bazar et gênaient les acheteurs. Chaque denrée avait sa place assignée. Ici du doura, du blé , du maïs, des pois chiches, des légumes, des œufs, du beurre. Là du lienneh pour teindre les ongles, de l’antimoine pour noircir les cils et les sour-
cils ; un peu plus loin de menues merceries , des épiceries de toute espèce, du sel gemme(i)que les Arabes apportent des déserts voisins; des chapelets de la Mecque , des morceaux de fer mal travaillé qui servent de monnaie au Dar-Four, du café d’Abyssinie, du Kerkadan {sida mutica) dont les naturels se servent en guise de café, des cuirs (2), des coquilles destinées à la parure des femmes, ainsi que des morceaux d’argent de différentes grandeurs grossièrement travaillés* Enfin, à l’extrémité du marché et dans un endroit séparé et découvert, des bœufs, des ânes et des chameaux étaient mis en vente pêle-mêle avec des esclaves des deux sexes bien nettoyés et graissés des pieds à la tète. Ces malheureux assis à terre demeuraient en attendant les chalands, exposés à l’ardeur d’un soleil brûlant, comme les animaux avec lesquels ils étaient confondus.
Au moment où nous nous disposions à partir, plusieurs soldats vinrent nous apporter des
(1) Ce sel est mêlé d’une si grande quantité de terre, que les naturels sont forcés, pour l en séparer , de le faire dissoudre dans de l’eau, qui leur sert ensuite à assaisonner leurs alimens, quand la terre est déposée au fond du vase. Le sel que fournil le désert aux environs de Dongolah est au contraire très pur.
(2) Les fabriques de cuirs ont acquis assez d’importance depuis quelques années ; la province de Berber en fournit annuellement plus de 2000 qui sont expédiés au Caire.
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lettres pour leurs familles en Egypte. Mahmoud, auquel l’espoir de revoir bientôt le Caire, semblait rendre des forces , se chargeait de leurs commissions, promettait de donner des nouvelles de celui-ci à sa mère , de celui-là à sa femme , emportait les voeux de tous; et nous étions déjà loin, que les yeux de ces malheureux exilés nous suivaient encore.
Hannek nous montra bientôt ses chaumières éparses au milieu desquelles on aperçoit le palais abandonné et tombant en ruine qu’occupait avant l’invasion le Mélek Ziber. La population de ce bourg où l’on comptait plus de deux mille âmes en 1818, s’élève à peine aujourd’hui à cinq cents. Il s’y fabrique une assez grande quantité de toiles de coton et de lin.
Les femmes viennent, comme les Égyptiennes, puiser de l’eau, au bord du fleuve, avec des cruches dont elles portent jusqu’à cinq à la fois avec une grâce et une adresse remarquables. Nous en vîmes quelques-unes qui, occupées des travaux de la moisson, portaient leurs enfans dans une petite natte de feuilles de palmiers pliée en deux et suspendue à leur épaule, sans que ce précieux fardeau eût l’air de gêner leurs mouvemens.
Nous ne voulions pas quitter Hannek sans revoir notre ami Moussad; mais nous apprîmes
que , menacé par le Kachef qui le souj> çonnait de venir fomenter le trouble , il avait disparu depuis la veille et s’était réfugié au désert , chez les Arabes Bichârys ou Bichâryn.
Nous allions nous embarquer lorsque des cris sortis d’une maison attirèrent notre attention. C’était un Arabe qui , après avoir répudié sa femme et en avoir épousé une seconde , s’était repenti de cette séparation et avait voulu reprendre la première. Celle-ci y avait consenti ; mais, conformément à l’usage, elle s’était choisie, par forme de représailles , un inari provisoire pendant que le premier procédait aux formalités de son second divorce. Le terme fixé était arrivé, mais l’épouse délaissée, profitant de la prérogative que lui accorde la loi, n’entendait plus quitter ce mari parintérim dont elleétait très satisfaite, de sorte que l’époux volage se trouvait de deux compagnes n’en avoir plus aucune. Profitant de l’absence de son heureux rival, il s’était furtivement introduit chez sa femme, pour la prier de prendre son sort en pitié; mais celle-ci avait appelé à son aide quelques amies et venait de le chasser de chez elle, aux éclats de rire de tous les assistans.
Une assez grande quantité de pierres sépulcrales est aujourd’hui l’unique vestige de la population nombreuse qui se pressait naguère
sur la rive droite du Nil, au-dessous d’Hannek; des maisons abandonnées ou renversées et les ossemens dont le sol est jonché marquent encore dans plusieurs endroits les traces de l’armée victorieuse du Vice-roi. Quelle différence entre ces débris d’hier et ceux des vieux monumens égyptiens ! Trop souvent, il est vrai, des scènes de sang et de désolation ont présidé à la ruine des antiques cités ; mais peu à peu les traces d’une destruction violente s’effacent, pour ne laisser place qu’aux poétiques images du passé , tandis qu’à l’aspect de ces demeures ravagées, de ces ossemens sans sépulture, à ces souvenirs affligeans qu’aucune illusion n’accompagne, le cœur se serre involontairement, et rien ne vient balancer dans l’ame du voyageur le pénible sentiment qui l’oppresse.
A quelque distance du fleuve, sur les confins du désert, existent plusieurs puits carrés, creusés par les anciens dans le grès de la montagne , et destinés sans doute à l’irrigation des terres; ces puits ont si peu de profondeur, qu’on en tire l’eau à l’aide de machines à bascule (ri.
(i) On peut évaluer à 1400 environ le nombre des sakies qui existent dant le kachiflik de Méraouy. On y cultive en abondance l’indigo qu’on prépare dans les fabriques établies à Méraouy, à Ilannek. à Haffyr, et à Dongotah el-Agouz.
Le 10 mai, le souffle étouffant du khamsin qui régnait depuis le matin , vint ajouter encore à la chaleur qu’il rendait presque insupportable. L’air était rempli d une poussière impalpable et brûlante , qui gênait la respiration et desséchait la peau en s’y attachant. Dans l’aprèsmidi , le ciel se chargea de nuages, et pour la première fois depuis bien long-temps, il tomba quelques gouttes de pluie que les naturels saluèrent de grands cris de joie. Cette petite averse mit fin à l’ouragan et le ciel reprit sa sérénité habituelle.
Les deux rives du Nil, aux environs d’El- Mokat, sont bordées d’un rideau d’acacias, qui ombragent une ligne étroite de culture. Nous nous arrêtâmes à El-Mazeb pour examiner une ruine de peu d’importance. Elle consiste en huit colonnes de granit rose d’environ cinq mètres de proportion et d’un style détestable; tristes vestiges d’une époque où l’art dégradé ne faisait qu’appauvrir la somptuosité des matériaux qu’il employait. Une seule de ces colonnes est encore debout. Les chapiteaux, ornés sur deux faces de la croix grecque , attestent que ces débris ont appartenu à une église chrétienne.
En passant auprès des ruines du village de Degga , nos Barabrahs s’arrêtèrent pour faire le sacrifice d’un jeune chevreau au cheikh Abd-er-
Rahman qui jouit clans la contrée d une très grande célébrité. Le tombeau de ce saint personnage est situé presque au sommet d’une colline peu éloignée du fleuve. Le plus jeune des matelots fut chargé d’aller y déposer les entrailles de la victime, pendant que les autres faisaient dévotement leur priere.Nous voulûmes payer aussi nous-mêmes notre tribut au Cheikh en ordonnant le sacrifice d’un mouton, dont, suivant leur coutume, nos Barabrahs dévorèrent tout crus le cœur et les intestins.
Ce n’est pas sans un vif regret que nous apprîmes, en arrivant à Amboukon ou Amboukol , la mort de notre jeune giraffeet l’absence de notre ami Déli-Méhémet. Il était parti de la veille pour Debbeh, afin d’accompagner un convoi de chameaux destinés à une caravane du Pacha, cpii se rendait au Kordofal. Nous nous hâtâmes de mettre à la voile pour le rejoindre, mais nous 11e fûmes pas plus heureux à Debbeh, qu’il venait de quitter pour retourner chez lui dans l’intention de nous recevoir.
Prévenu du cadeau que nous avions fait à son collègue d’ Amboukol , le kachef cle Debbeh , qui se flattait de n’être pas moins favorisé, nous envoya une gazelle qu’il nous priait d’accepter; mais nous rejetâmes cette offrande intéressée , dont l’exiguité de notre barque ne nous permet-
ÉGYl'TE ET NUBIE.
tait pas d’ailleurs de nous charger, et nous nous mimes en route le soir même. Un peu avant d’arriver à File de Tangoss , nous remarquâmes les ruines d’un édifice de briques, construit dans le lit même du fleuve et que les eaux couvrent entièrement aujourd’hui pendant la plus grande partie de l’année.
Bientôt nous vîmes fuir derrière nous l’île fertile d’Ammour; et Dongolah-el-Agouz disparut à son tour à l’horizon. Nous voulions nous arrêter à flandak où se fabriquent les rahdd les plus estimés; mais pressés de profiter de la brise favorable qui soufflait avec force, nous nous décidâmes à poursuivre, sans aller voir le kachef Hassan-Aga qui commandait cet arrondissement et auquel nous avions été recommandés par nos amis de Dongolah.
Comme à notre premier passage, nous fûmes frappés de la suite presque continuelle de villages , de palmiers et de cultures que présentent les rives du Nil, aux environs d’Handak. Mais audelà des champs fertiles apparaît tout à coup le désert et son affreuse aridité. C’est quelque chose d’inconnu dans les campagnes de notre Europe, que ce brusque passage d’une fécondité sans bornes à une stérilité complète. Nos champs, lors même qu’ils sont improductifs, offrent toujours quelques traces de végétation;
KGYPTF. ET NUBIE.
quelques herbes parasites viennent au moins les semer de verdure et de fleurs; mais sous ees brûlans climats, l’industrie de l’homme peut seule à force d’irrigations arracher à l’action dévorante du soleil les productions des terres qu’il cultive. Au-delà tout est aride et désolé. Encore tous les efforts des habitans ne peuventils arrêter les sables du désert qui s’avancent lentement et leur enlèvent chaque année une partie de leurs champs, pour les condamner à une stérilité éternelle; laissant ainsi entrevoir l’époque où , dans leur marche progressive et presque régulière, ils auront englouti pour jamais l’étroite lisière cultivable que ces contrées offrent encore sur les bords du Nil. Cependant il est vrai de dire que ces envahissemens n’ont lieu le plus souvent qu’avec une extrême lenteur; mais lorsque quelque catastrophe vient, en diminuant la population, la forcer à suspendre momentanément ses travaux sur quelque point, alors la destruction marche à pas de géant, et il est bien rare qu’un village abandonné pendant quelques années puisse ensuite être occupé de nouveau.
Peu d’instans avant Tetteh s’élève au milieu du hameau de Téguir, la ruine d’un vaste palais de Mélek. Là le désert à tout envahi ; seulement sur la rive droite une épaisse bordure